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DE LA FORMATION DES CITES OU ETATS

A la mort du patriarche, ses fils, avons-nous dit, continuaient sa personne et héritaient de sa souveraineté. En se séparant, ils divisaient la famille en plusieurs branches indépendantes, qui devenaient autant de cités également libres et souveraines. Dans les premiers temps de l'état patriarcal, la longévité des patriarches laissait à leurs fils le temps de préparer sous leur scpetre autant de nations puissantes qu'il y avait de rameaux sortis de la même souche.- Dans cette première période, la division des familles à la mort de l'ancêtre commun dut être le fait ordinaire. Chacune d'elles se suffisait à elle-même dans sa multitude et se soutenait par ses propres forces, comme on voit dans les temps modernes les empires trop étendus se démembrer par la force des choses, lorsque les grands hommes qui les ont constitués ne sont plus là pour les maintenir par leur génie.

Mais la durée de la vie des hommes, qui, jusqu'au déluge, parait stationnaire et embrasse communément des périodes de huit à neuf cents ans, fut, à l'époque de ce grand cataclysme, frappée par un décret de Dieu: « Leurs jours, dit-il, seront désormais de cent vingt ans. » (i) Les conditions de vie, d'alimentation, d'atmosphère, furent providentiellement changées. Les règnes inférieurs de la nature, les plantes et les animaux, subirent une commune décadence. Et si Noév au sortir de l'arche, porlait dans son sein la vigueur des générations détruites, cette force ne tarda pas à s'affaiblir dans ses descendants. De Noé à Abraham, d'Abraham à Moïse, la longévité humaine décline rapidement, jusqu'à ce qu'enfin elle nous apparaisse, sauf de rares exceptions, renfermée dans le siècle, qu'un très petit nombre d'hommes atteignent, et gardant comme limite extrême ce terme de cent vingt ans marqué du doigt de Dieu et qui n'est plus dépassé.

11 v eut donc, après le déluge, une période de transition où la durée de la vie humaine, au lieu d'être stationnaire, s'abrégea sensiblement de génération en génération. C'est dans celle période que

(i) Gen. vi. 3.

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IVlat patriarcal, fondé sur la longévité des pères, qui suppose cette

longévité el ne peut s'en passer, dut décliner avec elle.

A mesure que la vie des pères de famille s'abrégea, leur postérité prit «le li'ur \ i vaut un développem 'ni toujours moindre. A leur morl , ils m- laissaient plus ces rameaux puissants prêts à se soutenir par eux-mêmes. La famille, au lieu de se diviser, sentit dans les nécessités sociales le besoin de rester unie, et, par là, la souveraineté changea de eara< tère. La personne du souverain, à la mort du peu-, revivant ('gaiement dans tous ses enfants, puisque tous continuent cette personne et sont ses héritiers, les membres de la famille, en demeurant unis, apportèrent, comme dans un dépôt commun, leur part île souveraineté. La souveraineté fut radicalement le bien commun. La cité elle-même se trouva investie du pouvoir qui jusque-là avait appartenu à son chef et que ce chef en mourant laissait tomber dans les mains multiples de ses descendants. Comme il fallait un certain ordre, l'aîné se trouva dans les premiers temps en possession d'exercer, du chef de tous, l'autorité souveraine. Par là, l'antique monarchie patriarcale reparaissait comme dans une fidèle imitation. Le père lui-même en 'mourant, par un acte suprême, établissait cet ordre de primogéniture et se donnait dans I un de ses fils comme une image qui le perpétuait (i).

L'humanité n'avait pas encore connu d'autre forme de gouvernement que la forme monarchique, imprimée par Dieu même dans l'ordre patriarcal. Lorsque cette autorité de la paternité souveraine, •directement venue de Dieu, fut renversée par la mort et ravie à l'humanité, dans ce délaissement et dans cette grande destruction du pouvoir lutélaire de la cité, les hommes sentirenl le besoin de le faire revivre, et ces monarchies primitives durent imiter la monarchie patriarcale disparue, encore que désormais le fond des choses ne fût plus le même.

Ce n'est pas que chaque fils ne demeurât maître dans sa propre famille. Mais, en associant cette famille à d'autres- familles, il dut sub h donner son autorité à celle de la société commune, et, par là, cette autorité se trouva déchue du rang suprême. (Jn pouvoir supérieur, portant comme en germe la notion de l'Etat, commença à apparaître au-dessus de la famille.

t > 1 1 doit admettre que ce lien supérieur dut d'abord être précaire.

(i) Isaac dit à Esaii du droit d'aînesse conféré à son frère: « Dominum luiirn illum constitua, etomnes fratres ejus servitnti illiussubjugavi. %{Ge*. zxvn, 27.)

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Tant que les familles purent devenir des peuples sans cesser d'être des familles, il ne servit souvent qu'à défendre leur berceau pour serompre plus tard. C'est ainsi que nous voyons les deux familles d'Abram eld\\ran, représentées par son fds Lotb, demeurer unies, à la mort de l'ancêtre commun, sous l'autorité de l'ainé Abram, et se séparer ensuite lorsqu'elles sont devenues trop nombreuses pour conserver cette unité.

L'origine de la notion d'Etat se trouve donc dans cette unité des familles maintenues en un seul corps après la mort de l'auteur commun. Nous n'avons pas le droit d'assurer qu'il n'y en eut pas déjà quelques vestiges dès les temps qui ont précédé le déluge. Mais il est clair que cette unité supérieure aux unités des familles entra dans la suite bien davantage dans l'ordre des faits et ne cessa plus d'absorber peu à peu toute la souveraineté. Elle prit toute sa consistance et se revêtit enfin de ce caractère de permanence nécessaire pour constituer et perpétuer la cité ou la nation.

Il résulte encore de la formation des premiers Etats, telle que nous la faisons ici ressortir de la nature des choses, que le pouvoir exercé par L'aîné, en demeurant permanent, se transmit naturellement à un aîné dans sa propre postérité. Peu à peu, sans doute, d'autres causes firent naître des familles royales. Mais ces anciennes dynasties ont toutes un caractère sacré, reflet transmis ou usurpé de l'antique consécration patriarcale des aines. D'autres perturbations atteignirent le corps social lui-même. De bonne heure les violences des conquêtes, confondant les agglomérations d'origine diverse, constituèrent des Etats que le lien du sang n'avait point formés. Enfin, en dehors du lien d'un berceau commun, des ligues se formèrent par contrat et furent peut-être la source de certaines nations antiques.

D'un autre côté, à cette sorte de délégation des pouvoirs publics que la nature elle-même semblait faire à l'aîné, des délégations formelles et expresses se substituèrent peu à peu. Les peuples se cboisirent fréquemment des princes et les placèrent à leur tête par des contrats plus ou moins explicites. Les généalogies des premières dynasties sacrées se brouillèrent ou furent abandonnées. Et si la forme monarchique ou héréditaire prévalut d'abord par son caractère traditionnel, si elle fut toujours la plus généralement suivie dans l'humanité, à cause de l'affinité qu'elle conserve avec la nature et l'origine de la société humaine, il n'y a plus rien dans cette forme et dans ces dynasties d'absolument nécessaire. D'autres formes

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politiques naîtront avec le temps et n'auront rien d'illégitime. Les peuples, dépositaires < lu fond même de la souveraineté, Bedonne i l.i des chois élus, se soumettront à des oligarchies, ou leront mémo l'étal démocratique, toujours mobile et qui p 'admet que les délégations temporaires et partielles de la souveraineté.

Ainsi, entre l'état patriarcal et ce nouvel étal de choses, qui sera désormais la condition de la société humaine, il y a une différence profonde. Dans l'étal patriarcal, l'autorité ne repose aucunement dans la multitude; elle appartient proprement et dans sou fond même au prince, c'est-à dire au père, par le droit divin de son titre Mine à l'auteur de sa postérité. Dans ce nouvel état de choses, lu contraire, le pouvoir du patriarche est tomhé dans la multitude; mmunauté en possède la substance; et c'est de ce dépôt que le pouvoir, toujours divin dans son origine, est tiré pour être confié à un monarque, à un sénat ou à des magistrats.

Cette souveraineté radicale de la nation, qu'on exagère et dont on fait comme un titre d'orgueil pour les peuples, n'est donc pas la forme donnée par Dieu même dans la création à la société humaine. mais un stigmate du péché et une suite de la mortalité introduite par le péché dans le monde. Le pouvoir le plus ancien et le plus manifestement divin est celui du père. Ce pouvoir n'est point établi I par les sujets, ne dépend pas d'eux dans son origine et est hors de la portée de leur révolte. Si la mort n'eut frappé le père, l'humanité n'en eût jamais connu d'autre; et celte souveraineté du peuple, qui dans la vérité n'est qu'un xlépôt radical et confus qui, pour le bien même des hommes, ne doit pas s'exercer par elle-même, et qui sans i besoin que Dieu, par sa providence, en dégage la souveraineté actuelle des princes, cette souveraineté obscure et gardée sous leur tutelle et dont nous sommes si fiers aujourd'hui dans ses révoltes contre cette tutelle légitime et nécessaire, est le monument indélébile de la décadence dont le péché a frappé notre race.

Faisons encore cette réflexion : combien ce serait avilir l'Eglise de lésus-Christ que d'v prétendre retrouver cette même forme, comme l'ont fait certains hérétiques, et d'v faire sortir le pouvoir de la multitude. Dans l'Eglise, la hiérarchie n'a pas été troublée par la mort, parce que le chef est immortel. Toute puissance découle de lui. et il ne lera jamais défaut.

Nous n'insisterons pas davantage sur l'origine et la forme essentielle de l'Etat. L'Etat, c'est le débris de l'humanité sortie d'Adam et

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dont l'unité a été brisée par la mort. Le berceau de l'Etat a été la famille privée de son lien par la mort de son chef, gardant l'héritage de ce chef et le faisant revivre en lui substituant un souverain.

Cette origine est acceptée par l'usage commun. Partout, les gens de même nation passent pour des gens de même race. Le mot même de nation (de nasci, naître) exprime cette pensée. Cela est vrai surtout des nations encore barbares. Tous les peuples qui n'ont pas de constitution positive ont une constitution tirée de l'ordre des familles. Ils se subdivisent en tribus, en clans, etc., et désignent ces divisions par le nom des ancêtres. Toutes les races se réunissent pour faire éclater ce témoignage : les Arabes, les sauvages de l'Amérique, les anciens barbares de notre continent. Il y a là un fait universel et qui, par conséquent, a sa cause dans l'origine et la nature des choses. Quant aux peuples dont l'origine est mêlée, on sait qu'ils le doivent à des conquêtes ou à des colonies..

La transition de l'état patriarcal à la cité moderne et la constitution de cette dernière suivirent naturellement l'affaiblissement de la famille antique par le déclin de la vie humaine. A mesure que la vie humaine s'abrégea, la famille se rapprocha de ce qu'elle est aujourd'hui dans ses conditions numériques, dans ses proportions et, par Miite, dans ses rapports avec l'Etat. Dans les premiers temps, deux ou trois familles réunies suffisaient à constituer cette société supérieure, et leur séparation suffisait par conséquent à la dissoudre, jusqu'à ce qu'enfin elle devint pour les familles, désormais trop faibles, une nécessité invincible et permanente. C'est alors que I fêtât lut complètement et définitivement formé. p

Dans ce passage d'une condition sociale à l'autre, la constitution intérieure de la famille ne dut recevoir aucune atteinte ; la famille abdiquait la souveraineté, mais gardait en elle-même l'ordre des relations transmis dès l'origine. C'est pourquoi, dans toutes les sociétés antiques, nous retrouvons au foyer domestique le pouvoir du père de famille armé dune éyale autorité sur ses fils et sur ses esclaves. Cet empire du père sur ses fils, prolongé au delà de leur éducation et dans la force de leur âge adulte, que la mort seule ou sa volonté souveraine, par une manamission, peut faire cesser, est un fait légal et universel, inexplicable en dehors de l'origine patriarcale. Quelle est la législation positive qui pourrait instituer et faire accepter une pareille domination? Il faut, pour expliquer ce fait universel, remonter à un état universel où le père de famille était le souverain. Il a donc fallu qu'à l'origine de l'humanité les familles

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fussent tl( faites pour se suffire S elles mémos. Il a

fallu que. conformément au récit de uns livres saints* la vie

remiers hommes lut ass"/ longue pour constituer ces familles.

Fl ainsi le titre du d roi I romain : de patria potestate, vient témoignée

teun monument indéniable de la vérité des récits de la Genèse i 1 institution étrange est comme une énigme, dont l'antique lon-

lt- • \ 1 1 < • patriarcale peut seule donner le sens.

i*ost pas que nous entendions nous faire l'apologiste de cette

puissance paternel le des anciens. Débris de la • souveraineté patriar-«

nie, elle esi ,i D. u; ni le et monstrueuse dans un Etal formé. Mais

c'est li précisément ce qui la rend plus manifestement inexplicable

en dehors de l'origine que nous lui assignons. Car, si la force

nmixpie à la législation positive pour établir un tel droit, la raison

plus encore lui fait défaut . (l'est donc là un fait universel, anormal,

et d'un établissement impossible à la puissance humaine, et par ces

tères, il proclame hautement la vérité de notre thès<

iri^inc.

L'escl ige et la puissance paternelle persistèrent dans l'antiquité

paie ■. Celle ci n'avait pas la puissance de dÀLnure ce mal social,

qui se maintenait par la force de l'universalité et de l'antiquité. Le christianisme seul sut le guérir, le put et le voulut.

Remarquons en finissant que l'esclavage lui-même, trop souvent explicable par les violences des guerres, a aussi, dans un sens moins absolu que la puissance paternelle, son origine dans la constitution de la famille primitive. Dans l'état patriarcal, il n'avait rien d'odieux : il résultait des conditions sociales et de la nature des, choses. ' est pourquoi sans doute, jusqu'à nos jours, la condition I ives est plu- douce chez les nations qui se rapprochent ■avantage de la forme patriarcale qu'elle ne l'est dans les Etats s. las auteurs qui ne l'envisagent que dans ses conditions

1 i retrouve jusque dans certaines applications de la puissance paternelle il romain des monuments de l'antique autorité patriarcale. On sait que le père de Camille pouvait à Rome tellement disposer de sa ilé qu'il avait le pouvoir d'adopter en fils ses petiU-fils et de placer des dans la postérité légale de leurs propres frères. Or, Jacob adopte en fils ax pelits-tils Lpliraim et Manassé, Gis de Joseph, et déclare que les autres enfants de Joseph seront comptés dans la postérité de leurs frères :

« Duo filii lui qui nati sunt libi mei erunt : Ephraim et Manasses sicul

Kiibcn et Simeon repulauuntur milii. Reliquos aulem quos genueris post cos. lui erunt, et nomine fratrum suorum vocabuutur in possessionibus suis. .>

KLV1II, .">, 6.)

actuelles excèdent en le condamnant absolument et sans tenir compte de cette antique origine, où il put être légitime.

Nous concluons cette étude de la formation des sociétés humaines par cette affirmation qui ressort des faits: « L'humanité est le développement d'Adam. Cet Adam est multiplié dans sa postérité. Cette humanité a perdu son unité: les Etats en sont les débris; et la souveraineté, comme les Etats, est désormais brisée en autant de fragments qu'il v a de cités indépendantes, tronçons rompus de la cité universelle. »

Cet Adam, développé dans l'humanité et se survivant dans ses débris, rencontre Jésus-Christ et l'Eglise, qui est le développement de Jésus-Cbrist et la nouvelle cité humaine. Il nous reste, dans un second travail, à examiner quelles vont être les relations de l'ancien homme avec l'homme nouveau, de la vieille humanité ou de l'Etat qui la représente avec l'Eglise qui procède de Jésus-Christ.

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