XXX : PREFACE
professeur de Montauban de n'avoir pas pu les prendre, lorsqu'il écrivait il y a i^lus de trente ans.
Quoi qu'il en, soit de ces observations et d'autres, de même nature, que le lecteur pourra faire de lui-même, il est une importance que cet ouvrage possède à un haut degré et conservera : c'est d'être un Traité de V Eglise vraiment biblique et vraiment réformé. A ce titre, il n'a point vieilli, et ne pouvait vieillir. Je terminerai donc ces pages en lui souhaitant tout le succès dont il est digne, et que méritent aussi le zèle et la bonne volonté de son laborieux éditeur. C'est lui en souhaiter un considérable.
Montmorency, nov. 1899.
Paiil de Félice.
Coup d'oeil rétrospectif. — Sens divers du mot « Église » : ±0 sens étymologique (et biblique); 2° sen? patristiqne; 3° sens moderne.
L'Eglise est sur la terre le « Royaume de Dieu » ou « des Cieux » (1). L'idée de cette Société d'un ordre spécial et supérieur est déjà sensible dans l'Ancien Testament. Elle se lie à celle de « peuple de Dieu », avec laquelle elle se forme et se développe, selon la loi du symbolisme providentiel; Elle se laisse entrevoir dès avant le déluge. Les fils de Dieu et les fils des hommes (Gen. VI, 2) désignent, d'après certains interprètes, ceux qui avaient conservé le vrai culte, en opposition avec ceux qui l'avaient abandonné; d'après d'autres, les enfants de Seth et les enfants de Gain, dans leur caractère respectif de piété et d'impiété. C'est déjà le monde et l'Eglise; c'est le semen serpentis et le semen ?nulieris de notre ancienne dogmatique (Cf. Héb. XI, en partic. 4-7 : Abel, Hénoc, Noé ont déjà, comme Abraham, la justice de la foi.) L'idée du « royaume » ou de « la famille w de Dieu se précise par la vocation d'Abraham, par la formation de la théocratie mosaïque, où le Seigneur fait sa demeure, rend ses oracles, dispense ses grâces, tandis qu'il laisse le reste du monde à lui-même (Act. XIV, 46). (Cela n'emporte pourtant pas que
(1) Cette assertion, aussi contestée aujourd'hui qu'elle l'était peu autrefois, sera justifiée ci-après. {Edit.)
2 OBSERVATIONS iPRÉLIMINAIRES .
tout ce qui était en dehors de la famille élue fût en dehors du Royaume de Dieu, au sens spirituel : les exemples de Melchisédec, de Jétliro, de Job montrent le contraire.) Elle s'étend iàvéc l'attente du Messie, annoncé comme le fondateur d'un royaume qui absorberait tous les autres et qui ne passerait point. Elle grandit de siècle en siècle avec l'imagede ce grand Roi théocratique, à laquelle chaque prophète ajoute quelque nouveau trait.
A l'époque où Jésus-Christ parut, l'expression de « royaume de Dieu » ou « des Cieux » était généralement consacrée comme dénomination du temps et du règne du Messie (Matt. III, 2 ; IV, 17; X, 7;MarcI,i4. 15. etc.).
Les Juifs, prenant littéralement les oracles messianiques, se figuraient ce règne comme universel, plein de gloire et de grandeur, mais terrestre; ils s'attendaient à y occuper une place à part. Jésus-Christ, renversant ces idées et ces espérances grossières, expliquant le vrai sens delà prophétie, proclama le règne de la vérité et de la sainteté : règne spirituel, qui est dans ce monde sans être de ce monde, qui s'ouvre aux nations et qui se ferme à la masse d'Israël à cause de son incrédulité. Il fonde la Nouvelle Jérusalem, préfigurée par la Jérusalem ancienne, et destinée à former dans les Cieux cq Royaume éternel oii Dieu sera tout en tous.
Il y a là des aspects multiples, comme dans tout ce qui tient au divin, et par là à l'infini; il y a, en particulier, le côté interne et le côté externe, qu'il faut unir sans les confondre, et distinguer sans les isoler. L'exclusive contemplation du premier amène à tout quintessencier, à force de spiritualiser ; l'exclusive contemplation du second aboutit à tout matérialiser : écueils inverses, contre lesquels on ne saurait trop se prémunir.
La question de l'Eglise fut une des plus vivement débattues auxvi° et au xvn° siècles. A la fois dogmatique et politique, liée aux inlérêls civils comme aux intérêts religieux, en suite des principes théocratiques du Moyen Age, elle tenait à tout et se
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posait partout. Aussi occupa-t-ellé une haute et large place dans lathéologie de cette époque.
Eh brisant l'unité romaine, la Réforme avait heurté des idées consacrées par le droit public, aussi bien que par d'antiques croyances. Il était donc naturel que le débat fût ardent sur un fait aussi grave, qui avait ébranlé toutes les institutions comme toutes les opinions, et partagé l'Occident en deux camps ennemis. Le légitimer était pour les protestants une obligation, une nécessité, à laquelle ils ne pouvaient se soustraire ; d'autant que les catholiques dirigeaient de préférence leurs efforts sur ce point, capital, à leurs yeux, y concentraient souvent leurs attaques et voulaient en faire dépendre tout le reste. Ils espéraient emporter par là la question dogmatique, décider la controverse générale et frapper le Protestantisme d'un coup mortel. C'est ce qu'entreprit en particulier l'école dite méthodiste; c'est ce que firent, en France, le cardinal de Richelieu, Nicole, Arnaud, Bossuet, Fénélon, etc., d'après ce principe que si Rome est la vraie, la seule Eglise, tout ce qui rompt avec elle est, par cela même, convaincu d'hérésie.
La réaction du xviu° siècle jeta dans l'extrême contraire sur ce point, comme sur presque tous les autres. En se détachant de ce qui avait fait l'importance de la question ecclésiastique, on se détacha de la question elle-même. Le côté historique conserva seul quelque intérêt; le côté -dogmatique et mystique, c'est-à-dire le grand côté, était négligé, ou Ton n'y touchait guère que pour amoindrir les différences confessionnelles dans des essais d'union.
Avec le Réveil, les controverses se sont ranimées entre le Catholicisme et le Protestantisme, et l'on y a rencontré de prime abord la grande question sur laquelle les deux communions se divisent si profondément. De. plus, les nouveaux aspects sous lesquels on l'a envisagée lui ont donné, au sein même du Protestantisme, une gravité qu'elle n'avait jamais eue. Elle passe de jour en jour davantage du domaine théolo-
gique ou religieux dans le domaine politique ou social, quoiqu'à un autre point de vue que celui du xvio siècle. Une des préoccupations les plus vives et les plus générales, dans l'examen comparatif des Eglises, est de les juger par l'influence qu'elles exercent sur la prospérité des peuples, plus encore que par la pureté de leur doctrine et de leur culte (1).
Il y eut peu de dissentiments entre les Réformateurs sur la notion de l'Eglise. A côté de quelques diversités de tendance et de forme, on était d'accord quant au fond. En distinguant « l'Eglise invisible » de « l'Eglise visible », on n'hésita pas sur les attributs et les droits de celle-ci; en y relevant l'élément spirituel et interne, on y maintint fermement l'institution extérieure et divine; on resta à égale distance du formalisme catholique et de l'idéalisme anabaptiste. Il y eut à cet égard une harmonie remarquable dé principes, malgré des différences que nous ne méconnaissons point. Aujourd'hui, au contraire, il s'est produit les vues les plus divergentes. Les deux extrêmes du radicalisme et du cléricalisme se heurtent de toutes parts. Les débats sur ce point sont aussi vifs que sur aucun autre. Ils préoccupent aussi universellement et aussi fortement que les débats dogmatiques, s'ils ne préoccupent davantage. Bien des esprits distingués semblent y attacher l'avenir du Christianisme, par une fascination que les tendances toutes politiques de notre époque peuvent seules expliquer. '
Je ne saurais mieux compléter ce rapide aperçu qu'en plaçant ici quelques remarques sur les divers sens du mot « église ».
i°Sehs étymologique (et biblique).-r Le mot «église» (èxxT^Yio-îa) signifie simplement « une assemblée ». Les Septante l'ont
(1) Singulière préoccupation, poussée quelquefois, même par des chrétiens sincères, au point de piaraître contrôler et magnifier le service de Dieu par celui de Mammon, et de faire du règne de Jésus-Christ un règne de ce monde.
OUSERVATIONS PRELIMINAIRES
employé pour rendre les termes hébreux de mic/ira, /ca/ial, gnadah, qui marquent des assemblées de toute espèce (Ps. I, 5; YII, 8; XXII, 23; XXVI, 12)'; ils l'appliquent (I. Sam. XtX, 20) à une réunion de prophètes; mais ils s'en servent surtout po.ur désigner les grandes convocations d'Israël, les assemblées du peuple (Nomb. XX VII, 47. 22; XXVIII, 18. 25, etc.)-
Cette expression a dû conserver dans le Nouveau Testament quelque chose du sens étendu qu'elle a dans l'Ancien. Le style des Évang-élistes, qu'on a nommé « grec-hébreu », « grecalexandrin », s'est formé en grande partie sur celui des Septante. Aussi n'y a-t-il rien de mystérieux dans l'usage qu'ils font du mot « église », au point de vue oii nous l'envisageons ici. Ils le prennent dans son acception ordinaire, en l'appropriant seulement à l'idée chrétienne. Et comme ce mot désigne en général unie assemblée, il est naturel d'attendre qu'il désignera chez eux celle des disciples, sous ses diverses formes. Ils l'emploient : 4° daiïs sa signification commune, pour une assemblée quelconque, religieuse ou civile, régulière ou irrégulière (Act. XIX, 32. 39); 2" dans le sens le plus ordinaire des Septante, pour l'assemblée d'Israël (Act. VII, 38; Héb. II, 42, citation du Ps. XL, 1 0) ; 3° dans l'acception qui seule nous intéresse ici, pour l'assemblée ou les assemblées des chrétiens.
Sous celte dernière acception, je distinguerai cinq applications particulières. Le nom d' « église » est donné : 4° à toute réunion des disciples ayant pour but leur édification : « Si donc l'Eglise est assemblée en un même lieu et qu'un infidèle y entre, etc. », (I Cor. XIV, 49. 23. 35; III Jean VI). C'est en ce sens qu'il est parlé de l'église en telle ou toile maison (Rom. XVI, S; I Cor. X Vf, 49; Col. IV, 45; Philém. 2); c'est, en ce sens que Tertullien a dit: « Là oii il y a trois personnes, même laïques, là est une église »; — 2° à une réunion plus considérable, placée sous la direction d'un pasteur ou d'un « presbytère »: l'église d'une ville, les églises d'une conlrée (Col. IV, 46; 4 Thés. I) 4 ; Gai. I, 2); — 3° à une réunion plus étendue encore, com-
6i^- OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
prenant plusieurs de ces congrég-ations plus ou moins organisées. Ainsi l'Eglise générale de Rome se composait d'un certain nombre de ces églises particulières (Rom. XVI, 5. 10. H. 14. 13). Il en était de même à Corinthe. L'Apôtre adresse son épître hVEglise de DieuÇL Gor. Ij 2; Gf. II, Gor. I, 1); il veut qu'on prenne pour juges des différends «, /e5 tnoins considérés datis F Eglise » (IGor. VI, 4); et il parle pourtant des églises de la même cité. « Que vos femmes^ dit-il, se taisent dans les églises » ■ (I Cor. XIV, 34.) Il mentionne, Rom. XVI> 1 , l'Eglise de Genchrée, faubourg et port de Gorinthe, et appartenant probablement à l'Eglise de la ville comme à la ville elle-même. Nous lisons Rom. XVI, 16 : « Toutes les églises de Christ vous saluent-»^ c'est-à-dire, ce semble, toutes les églises du 'lieu où se trouvait l'Apôlre ; or, il écrivait de Gorinthe, comme le prouve Rom. XVI, 1, et comme on en est d'accord. Ge qui existait à Corinthe et à Rome devait exister "ailleurs, 'à Jérusalem, par exemple (Cf. Act^II, 46 avec VI1I|1 et XI, 22 et XII, 5 et XV), à Antioche- (Act.' XIII, 1 ; XI, 26), à Ephèse, etc. C'est sous cette/forme que se montrent, immédiatement après l'âge apostolique, les églises des grandes villes où l'Evangile s'était largement répandu, L'Eglise générale de ces cités, dirigée par le presbytère ou par l'èvêque, se compose d'églises particulières dont chacune a son pasteur ou ses pasteurs; — 4° à la totalité des personnes faisant profession de christianisme (Matt. XVI, 18; Act. XX, 28; I Cor. X, 32; XII, 28; Eph. Ili, 10. 21; Col. I, 18. 24). L'Eglise que devait ouvrir ou fonder saint Pierre est bien l'Eglise extérieure, l'ensemble des chrétiens confessionnels. Parmi /e* trois mille (\m y furent ajoutés dans rentraînemeiit du jour de la Pentecôte, on peut sans doute lenirpour certain qu'il y eut desirrégénérés. C'est bien encore l'Eglise extérieure et l'Eglise générale, sur laquelle sont établis les ministres extraordinaires et ordinaires; c'est bien cette. jiiême Eglise où les Epîtrés révèlent tant de désordres de doctrine ou de conduite; — 5° à rensméble des vrais èhréliens qui, unis au Seigneur par la^^
foi et la charité, participent à la vie qui vient de lui (Eph. I, 22. 23; V, 23. 32; Héb. XII, 22. 23). C'est en ce sens que l'Eglise est « la Maison de Dieu en esprit », « le Corps mystique de Christ »,« la Nation sainte », etc., etc.
Sur cette nomenclature^ que nous croyons exacte, s'appuiera, de près ou de loin, toute notre étude. Les deux dernières catégories sont celles qu'il importe surtout de noter, car elles posent le double fait auquel vont sans cesse aboutir les discussions, savoir : d'un côté V Église mtérieure, invisible, mystique, de •WxxiveV Eglise extérieure, visible, historique.
Observons que, quoiquele sens biblique repose sur le sens étyniologique, le terme d' « église » a pourtant revêtu un caractère spécial dans la langue chrétienne, comme ceux d' « apôtre », d' « évangile », et qu'on le dénaturerait dans bien des cas en voulant le rendre'littéralement. '
Selon quelques commentateurs, ce terme s'appliquerait encore, chez nos auteurs sacrés, aux lieux où se célébrait le culte. Cela n'aurait, certes, rien qui dût surprendre, puisque c'était un des sens du mot « synagogue » et que celui d' « église » l'eut de bonne heure. Cependant, il est probable, sinon absolument certain, que dans les passages qu'on cite (X Cor. XI, 22, et XIV, 19; Act. XI, 26), il marque la réunion des fidèles plutôt que l'édifice oii elle se tenait. Dans les premiers temps, on n'avait pas de locaux exclusivement consacrés au service divin. On s'assemblait où l'on pouvait, dans des appartements offerts par quelques disciples, et qui restaient livrés aux usages ordinaires de la vie. Il ne s'yatt'achait pas le respect relig-ieux qu'inspirent les temples. Il en était a peu près comme des réunions de nos jours.
On a soutenu aussi que l'Eglise désigne dans lé Nouveau. Testament le corps des pàsleurs, à ^l'exclusion des fidèles; d'où la distinction si tranchée chez les catholiques entre 1' « Eglise représentative')) et F « Eglise représentée » (clergé et laïques). On l'infère d'un seul passage (Matt.XVIlI, 17), par une induction que réduit. à néant I Tim. V, 20. Le nom d' « église » est
quelquefois, au contraire, donné aux fidèles, en dehors des
pasteurs (Act. XV, 4. 22 ; XX, 28; I Cor. XII, 28). Du reste,
cette distinction des pasteurs et des troupeaux, toute réelle.
qu'elle est, s'effacequand on considère l'Eg-lise en elle-même;
elle n'est plus que l'ensemble des croyante, oti existent des '
ministères et non des privilèges.
2" Sens pàtristique. — Le mot « église » ne taPda pas à recevoir une acception nouvelle. Dans la lutte contre les hérésies ou les opinions particulières, se forma de bonne heure l'idée de l'Eglise catholique j ou de la grande et véritable Eglise, par opposition aux sectes. Cette idée se manifeste déjà dans Ignace Ç, Justin, Irénée, TertuUien, Clément d'Alexandrie, Origène, etc. Elle se formule d'une manière toujours plus positive, elle passe dans les Symboles, s'établit comme un principe dans les opinions et dans les lois, et se fond enfin, en Occident, dans le droit divin du Saint-Siège.
Cette notion a pour base l'Eglise générale du Nouveau Testa- . ment; mais elle en diffère pourtant beaucoup. Elle est plus exclusive et plus extérieure; elle s'est matérialisée et faussée, en portant sur l'Eglise visible; les attributs et les privilèges de l'Eglise invisible.
Il était sans doute nécessaire qu'on cherchât "à maintenir la doctrine de vie contre les tendances judaïques et philosophiques qui l'altéraient si profondément. Les Nazaréens et les Ebion: tes auraient fait du Christianisme une simple forme du Mosaïsme; les gnostiques en auraient fait un pur système idéaliste. Il importait extrêmement de se garder contre cette double exagération de la spéculation qui égare, et de la lettré qui tue; il fallait conserver intègre le dépôt de la foi; il fallait sauvegarder ensemble la vérité et l'unité. Mais on alla beaucoup trop loin. Le dogmatisme et le formalisme prirent la place de la foi et de la vie. JL('Eglise, représentée par ses conciles, enveloppée dans ses formulaires, appuyée sur sa hiérarchie, et trop souvent sur le .
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pouvoir civil, se déclara seule dépositaire de la vérité et de la grâce ; la communion avec elle fut regardée comme indispensable au salut. « On ne peut avoir Dieu pour Père, disait Cyprien, si l'on n'a l'Eglise pour mère. » Et ce mot, qui substituait J'union extérieure avec l'Eglise à l'union intérieure avec Jésus-Christ, n'était que l'expression de l'esprit du temps. De là des abus sans nombre : accroissement graduel de la puissance épiscopale, ou de l'Eglise représentative; habitude de considérer le clergé, revêtu de si hautes attributions, comme médiateur entre la terre et le ciel ; reconstruction de l'idée et presque de la caste sacerdotale ; vertu inhérente attachée aux sacrements, régulièrement administrés; autorité excessive des prescriptions ecclésiastiques, égalées ou même substituées à celles de la Bible, ce qui amena la négligence des Saintes Ecritures; formation progressive des principes d'où sortit enfin le dogme de l'infaillibilité; recours à la force pour maintenir les décrets dogmatiques et disciplinaires, et pour été?' de l'Eglise et du monde quiconque refusait son adhésion ou sa soumission. De plus, à mesure que les ordonnances ecclésiastiques acquirent cette importance exagérée, la vie religieuse s'altéra, les œuvres et les observances légales furent plus recommandées et plus estimées que le renouvellement spirituel, auquel elles se substituaient. Dès que TEglise se présenta comme possédant les clefs. du Royaume des Cieux, l'extérieur de la piété, seule chose qu'elle pût atteindre et réglementer, dût prendre aux yeux des peuples une valeur bien supérieure à celle qu'il a dans l'Evangile. Les pratiques ascétiques firent les saints; et l'on eut, à la longue, un pharisaïsme aussi complet que celui qu'avait foudroyé Jésus-Ghrist. La forme l'emporta sur le fond. « Deux idées ont tout gâté, dit ïwesten (1), le mérite de l'homme et l'autorité de l'Eglise. » Et ces deux idées, nous venons de le voir, tiennent l'une à l'autre par des liens plus étroits qu'on ne le croirait au premier abord.
(1) Introd. à laDogm.
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Les Réformateurs s'altaquërent vivement à cette opinion, si longtemps souveraine. Ils en ruinèrent les deux principaux appuis, savoir l'idée sacerdotale et l'idée sacramentelle. Ils la frappèrent encore au cœur par leur distinction fondamentale de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible. Mais ils conservèrent une notion très haute, et exagérée à certains égards, dé l'Eglise visible elle-même, de ses privilèges, de ses attributs et de ses droits. « Apprenons par le seul titre de « mère y>, àh Calvin (l), « combien la communion d'icelle nous est utile, voire néces- « saire; d'autant qu'il n'y a nulle entrée dans la vie perma- « nente sans que nous soyions conçus dans le sein de cette mère, « qu'elle nous enfante et nous allaite de ses mamelles;... hors « du giron d'icelle on ne peut espérer rémission des péchés ni « salut aucun... » «Il n'est pas licite de séparer ces deux choses « que Dieu a conjointes, c'est que l'Eglise est la mère de tous ceux « desquels il est le Père (2). » On trouve de semblables expressions chez Luther en face des tendances anabaptistes (3). La Confession écossaise a cette clause : « Hors de l'Eglise visible, il « n'y a. Siucunmày en ordinaire de s'àlul.» L'épithète « ordinaire» est une restriction importante; mais elle laisse voir la pensée de ces temps tout autre qu'on se la figure communément. On a passé ensuite à l'extrême contraire ; j après avoir trop élevé l'Eglise extérieure, on l'a trop rabaissée. -
Il existe deux maximes qui caractérisent ces tendances antagonistes, et qu'il peut être bon dé placer en regard. Voici la première '. Ubi Ecclesia, ibi et Spiritus Dei. C'est la maxime, catholique ; elle se trouve déjà dans Irénée. Voici la seconde : Ubi Spiritus, ibi et Ecclesia. On dit que c'est la maxime protestante. Mais cela n'est exact que dans l'opposition générale du Protestantisme au Catholicisme. Il faut réunir les deux maximes pour avoir la pensée réelle de la Réformalion : car Fune a, trait à
(1) Jnsfif., liv. IV, chap. I, sect. 4.
(2) Jws^îï., liv. IV, chap. I, sect.l.
(3) Elles se retrouvent dans le haut luthéranisme actuel.;
OBSERVATIONS PRÉLIlillNAtRÈS 11
l'Eglise visible, l'autre à l'Eglise invisible, cl les deux Eglises conslituent dans la réalité des choses un seul et même tout. Ainsi l'entend le Protestantisme officiel. Seulement, relevant la seconde maxime en face du Catliolicisme, qui s'attache trop exclusivement à la première, il est exposé k l'étendre outre mesure. On l'a fait souvent; on le fait aujourd'hui plus que jamais. Il en est là commt! à peu près partout; la fuite d'un écart jette dans un autre.
3° Seîîs moderne.
Le mot « église » a pris, de nos jours, une signification qu'il n'a ni dans l'Ecriture, ni chez les Pères. On l'emploie communément pour désigner, non l'Eglise générale ou les églises locales du Nouveau testament, non l'Eglise catholique des premiers siècles ou la vraie Eglise de la Réformation, mais des Sociétés diverses, ayant chacune sa doctrine, son culte, sa constitution propre, et formant des corps religieux entièrement séparés, quoique placés souvent les uns à côté des autres dans le même pays : Eglise grecque, latine, protestante; Eglise luthérienne et réformée, épiscopale et presbytérienne; Eglise gallicane, anglicane, helvétique, etc., etc. Ce n'est point l'église locale du Nouveau Testament. L'expression d' « église anglicane », « gallicane », etc. , y touche en ce qu'elle marque la Société chrétienne d'une contrée ; mais elle en diffère : 4° en ce que dans cette acception le Nouveau Testament emploie le pluriel : les églises d'Asie; les églises de Galatie; les églises des Gentils ; 2" en ce que le Nouveau Testament n'indique par là qu'une diversité de lieu, tandis que l'expression moderne indique essentiellement Une diversité de doctrine, et qu'elle n'ernbrasse pas tous les croyants du même pays. — Ce n'est pas non plus l'Eglise ^e?zeV«/e du Nouveau Testament, désignant l'ensemble des adorateurs de Jésus-Christ ; car les églises actuelles, même les plus étendues, ne contiennent qu'une portion des disciples de TEvangile. Ce qui, dans la langue commune, répond aujourd'hui à l'Eglise générale du Non-
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veau Testament, c'est la Chrétienté, qui domine et enclôt toutes les églises différentes. — Enfin, ce n'est pas VEglise calhoHque des Pères, seule dépositaire de la vérité et de la grâce évangélique, seule voie du salut, puisqu'il est à peu près universellement admis que les diverses églises sont des églises chrétiennes, qu'il peut y avoir, et qu'il y a dans toutes des âmes justifiées et régénérées, membres réels du corps mystique de Christ. Les théologiens catholiques le confessent eux-mêmes plus ou moins, en se fondant sur le principe de la bonne foi et de rignorance invincible.
On pourrait ajouter au sens biblique et historique le sens théologique ou eschalèlogique. L'Eglise a été conçue et représentée comme renfermant, non seulement les chrétiens, mais les justes de toutes les économies, non seulement les hommes, mais les anges. Cette vue, qui fut celle des scolastiques, peut s'appuyer sur quelques données ou quelques faces de l'enseignement sacré. Elle est étrangère à notre recherche.
La «MÉTHODE ScRiPTURAiRE » s'impose en Ecclésiologie. — Explications à cet égard.
Dans tout le cours de cette étude, nous nous tiendrons le plus près possible de l'Ecriture, parce que c'est dans l'Ecriture que se trouvent pour l'Eglise chrétienne, de même que pour la Dogmatique chrétienne, ces principes, ces données constitutives, dont les faits s'écartent tantôt dans un sens tantôt dans l'autre, mais qu'il importe de replacer sans cesse à leur rang. Nous nous efforcerons de réunir, sur chaque article, l'ensemble des enseignements divins et de les coordonner, non en les absorbant de force les uns dans les autres au profit d'un système, mais en leur conservant à tous leur place respective, et en laissant même subsister des énantiophanies, plutôt que de violenter un
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ordre de déclarations bien constatées. Les divers éléments de la doctrine scripturaire doivent se contrôler et se compléter réciproquement; en méconnaître un seul, ou le restreindre arbitrairement, ou le pousser au détriment des autres, c'est rompre l'équilibre normal, altérer la vérité et entrer dans la voie de l'erreur.
En nous appuyant essentiellement sur les données scripturaire^, il importe de noter qu'en ce qui concerne l'Eglise et son organisation, le Nouveau Testament n'est pas aussi explicite qu'en ce qui tient au dogme ou à la morale et intéresse directement la foi et la vie. Sous l'Ancienne Alliance, Dieu avait donné une législation complète où, jusqu'aux moindres détails, tout était arrêté et imposé. Il n'a pas fait de même sous la Nouvelle. Ici, nous n'avons guère que les grands traits, les principes généraux, les directions fondamentales, et, pour ainsi parler, Tesprit de la législation. L'Eglise a sa charte dans le Nouveau Testament, elle n'y a pas son code : sans doute parce que la constitution ecclésiastique, malgré son importance relative, n'est pourtant que secondaire auprès de la doctrine du salut; ou encore parce que la Providence, qui veille, sur les destinées de VEvangile éternel, a voulu laisser dans les formes d'organisation et de culte quelque chose d'indéterminé, de flexible, qui se prêtât aux. besoins des siècles et des peuples.
Ce fait a de la valeur. lia été tantôt méconnu, tantôt exagéré et faussé. Les uns ont voulu modeler l'Eglise de tous les temps et de tous les lieux sur TEglise apostolique, érigeant en lois immuables des formes souvent occasionnelles et transitoires (dissidents). Les autres ont changé la retenue du Nouveau, Testament en une prétérition absolue, pour en conclure que l'Eglise n'y est pas l'objet d'un enseignement direct, et qu'elle reste absolument libre et maîtresse d'elle-même, sous la direction de l'esprit chrétien (écoles nouvelles). Il y a erreur des deux parts. Les apôtres, il est vrai, n'ont pas donné des règlements, ou n'en ont donné que fort peu, mais ils ont posé des
principes; et c'est ce fond constitutif que, nous sommes tenus de maintenir. A l'égard de l'Eglise et de la discipline, comme à regard de la doctrine et du culte, l'Evangile est. esprit et vie, ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait rien de positif et d'éternellement obligatoire.
Cette observation, importante à toutes les époques, l'est spécialement de nos jours, où s'opère dans l'état général du monde une de ces grandes évolutions (pression de l'Europe sur. le reste du globe ; multiplicité et rapidité des communications qui rendent les peuples solidaires, etc.,) à laquelle doit correspondre quelque transformation analogue dans l'Eglise. Jamais peut-être le mot de Leibnitz : « Le temps présent est gros de l'avenir », n'eut plus de vérité et de portée. Nous nous préoccuperons donc des faits de révélation plus que des théories de la science; nous nous attacherons, par-dessus tout, à ce qui est, essentiel et par là même éternel; c'est-à-dire aux points fondamentaux, aux articles constitutifs, et nous prendrons les textes tels quels^ dans la norme divine, sans y ajouter ni en retrancher, s'il est possible, plus soucieux de constater que de systématiser; contemplant^ avec une humble et respectueuse admiration^ ce plan providentiel qu'avait jalonné la prophétie, que déroule graduellement l'histoire et qui embrasse l'éternité.
Mais ce principe, qu'il suffisait d'énoncer autrefois, estaujourd'hui si contesté; ceux qu'on lui oppose jettent la pensée chré- • tienne dans de telles divergences et dans un tel désarroi; les dissidences sont, en particulier, si nombreuses et si profondes sur la question de l'Eglise, dès qu'on cherche à pénétrer jusqu'à a notion de son essence constitutive, que nous devons, avant d'aller plus loin, donner quelques explications complémentaires sw notre méthode, et sur son usage en ecclésiôlogie dans des '
temps tels que le nôtre.
Nous sommes à une de ces époques critiques oti tout se trouble et s'ébranle, parce que tout est remis en question, parce qu'on demande à tout ce qui est de quel droit et à quel titre il
est, parce qu'en toute chose on veut remonter aux origines bu aux bases premières, et voir par delà ces données naturelles ou surnaturelles qu'il faudrait admettre simplement,'telles que les fournissent la conscience ou la révélation, et en les couvrant des respects de la foi. Il en est de ces données constitutionnelles 1 comme de la lumière du soleil, qui nous conduit sûrement quand \\t nous nous bornons à nous en servir^ et qui nous éblouit et nous / /\4 aveug-ll» quand nous voulons en découvrir la nature et la source/ A force de creuser sous les fondements et sous le fondement des fondements, on perd terre et l'on va toucher au vide. Rien d'étonnant que l'Egiise soit soumise, comme tout le reste^, à cette recherche inquisitive qui fait table rase des croyances et des institutions du passé, à cette analyse dissolvante qui, se portant sur tout, faits et principes, finit par réduire tout en poussière. Nous n'avons déjà plus, ou presque plus, de ces idées communes, de ces notions générales, de ces convictions natives proclamées et reçues comme certaines, et qui, dans les diverses sphères de la pensée et de la vie, servaient de point de ralliement aux autres âges. Le vieil édifice, incessamment scruté et remué, gît presque tout entier sur le sol ; chacun en relève, comme il l'entend, les pierres dispersées, et les replace comme il lui convient .
Si l'autorité des grandes traditions ecclésiastiques, ou du moins celle des Saintes-Ecritures, était demeurée ferme ; d'accord sur les fondements du Temple spirituel, sur les éléments constitutifs, on pourrait espérer de s'accorder aussi, par quelques concessions réciproques, sur la forme nouvelle, que notre temps semble devoir lui imprimer ; car la destruction annonce et prépare une reconstruction. Les disciples de VEvangile étemel ne sauraient en douter. Mais les incertitudes, les divergences, les oppositions, sont les mêmes relativement aux bases et aux doctrines de la foi que relativement à la nature et à la constitution de la communauté religieuse. Si vous 4emandez : « Qu'est le Christianisme? qu'est la Bible?» vous ne rencontrez pas plus
d'iihité que lorsque vous demandez : « Qu'est l'Eglise? » A vrai dire, on ne s'entend si peu sur la notion de l'Eglise, que parce qu'on ne s'entend plus sur le fond divin du Christianisme et sur la réalité ou l'autorité de la révélation biblique.
Là même oti l'on déclare retenir l'Ecriture comme norme souveraine de l'Eglise et de la théologie, on pose des principes d'interprétation tellement libres qu'ils permettent de rayer des Livres saints tout ce qui gêne, et d'y trouver tout ce qu'on veut. Rencontre-t-on, dans les Epîtres, quelque détermination ecclé- . siastique ou dogmatique qui répugne, et qui n'existe qu'enve- / loppée dans les Evangiles, on passe par-dessus en disant :« Cela ne vient pas du Seigneur; cela n'appartient pas à l'essence du Christianisme ; cela ne saurait lier la conscience, ni la science » : c'est-à-dire qu'on a recours à l'un des vieux subterfuges du socinianisme et du rationalisme vulgaire, tombé, semblait-il, avec ses inventeurs. Ou bien, adoptant un procédé plus expéditif encore, on établit, en principe, que tout ce que le Nouveau Testament renferme de positivisme SiU. sujet de l'Eglise, de sa constitution, de ses ministres, de même qu'au sujet dé tel ou tel point de doctrine, est un reste du judéo-christianisme des écrivains sacrés, et qu'à ce titre, il doit être éliminé du Christianisme réel. Il règne sur la question ecclésiastique comme sur les autres, une sorte de latitudinarisme critique, exégélique, dogmatique, dont tout s'imprègne plus ou moins, et qui ne reçoit les enseignements et les récits des Livres saints que sous bénéfice d'inventaire. En bien des cas, la foi elle-même fait ses réserves, et craint d'aller jusqu'à un plein abandon d'esprit et de cœur.
Le radicalisme de nos jours fait pour TEglise ce que le rationalisme, cette sorte de radicalisme dogmatique, a fait constamnient pour la doctrine. Sous ombre de dégager l'esprit de la lettre, le fond de la forme, il ne veut voir dans le Nouveau Testament que ce qui concorde avec son idée propre, et il arrive à n'y voir, en effet, que cela. Quand l'entraînement actuel aura cessé, on dira, n'en doutons point, de l'ecclésiologie ou des
Qcclésiologiesqu'ir inspire, co que tout le monde ditmairilenant de la théologie m/2om2^//e ou raisonnable du xviu" siècle, ce théisme moral, si longtemps célébré comme rinterprétalion définitive de l'Evangile, dont il changeait tout le contenu réel en en faisant évaporer les mystères et les miracles.
Du reste, quelle que soit la raison, et quel que doive être le terme de la crise où nous sommes, elle existe ; de toutes parts, le terrai^ est bouleversé ou miné ; tout doit être repris en sousœuvre parce que tout a été mis en question. Dès lors, il faut renoncer à. élever une doctrine ecclésiastique tant soit peu complète ; il faut s'attacher essentiellement à constater les principes, à établir ou à rétablir les faits, C'est un tort de vouloir réaliser immédiatement la théorie qu'on croit vraie et parce qu'on la croit vraie ; c'est méconnaître le temps où nous vivons et le travail interne qui agite la Chrétienté. La restauration piire et simple d'une constitution ancienne est impossible; et les éléments d'une organisation nouvelle né sont pas encore suffisamment dégagés. Le mieux est d'attendre, en se tenant provisoirement à ce qui est, en s'appliquant par-dessus tout à ranimer l'esprit chrétien dans ces masses indifférentes, mais pourtant ouvertes à la parole évangélique. Si jamais la condescendance fut de mise, c'est certes aujourd'hui, en tant, bien entendu, qu'elle ne lie point la fidélité.
Dans ce feu croisé des opinions et des directions les plus contraires, nous ne pouvons avancer qu'avec un principe positif, qui nous serve d'appui^ de critère et de facteur. Il faut un principe, soit pour restaurer, soit pour instituer. Il le faut dans la question ecclésiastique, comme dans la question dogmatique. On peut fonder l'Eglise avec le principe catholique ; on le peut avec le principe protestant, franchement et pleinement admis, parce que l'un et l'autre contiennent et donnent ce qu'on cherche; mais, sans l'un ni l'autre de ces principes formels, ou sans un principe nouveau qui les remplace, il est impossible de rien construire de solide et de durable. De l'autonomie absolue
qu'on célèbre sort ranlinomie ou l'antmomisme, et, par s dite, l'anarchie dans les choses comme dans les idées. De l'individualisme le nihilisme; delà foi personnelle^ telle qu'on l'entend, l'Eglise personnelle, si l'on veut nous passer le non-sens de cette épithète, qui dit tout à elle seule. Ce qu'élève la fantaisie est sans durée, parce qu'il est sans base. Chacun ayant sa notion spéciale de l'Eglise, comme sa conception propre du Christianisme, et s'attribuant le droit et le devoir de la faire triompher en détruisant autant qu'il est en lui tout ce qui-4a gêne, institutions et traditions, pratiques et croyances, il ne se fait en réalité qu'une œuvre de démolition. Tout ce qui va à l'édification avorte, dans une telle disposition des esprits, tandis que ce qui va au renversement a aussitôt un retentissement immense. Les directions conservatrices n'obtiennent -quelque faveur qu'en entrant^ à un degré ou à l'autre, dans le mouvement général, et en ayant soin jde ne laisser voir ce qu'elles maintiennent ou relè-^ vent qu'à travers ce qu'elles sapent.
Encore une fois, pour trouver ce qu'est l'Eglise ou ce qu'elle doit être, il faut savoir ce qu'est le Christianisme lui-même. Or, au point de vue protestant, le Christianisme, dispensation du Ciel, ne peut être réellement connu que par le Livre des révélations. Là est la source supérieure de lumière et de certitude; pour l'ecclésioiogie comme pour la théologie. L'Eglise estje Royaume de Dieu ici-bas, et nous n'en saurions déterminer sûrement la constitution, les lois et les fins que par la Parole de Dieu.
La question ecclésiastique est donc plus profondément engagée qu'il ne le semble, au premier abord, dans la question Ihéologique, telle qu'elle se pose de nos jours. Cette dernière question atteint tout, directement ou indirectement, par cela seul qu'elle porte, non plus seulement sur telles ou telles déterminations doc- ^ trinaJes, mais sur la source même et la règle de la foi et de la vie. La notion du Christianisme est tout autre, selon qu'on se tient au « principe d'autorité » que fonde la révélation biblique, ou qu'on se livre au « principe d'autonomie » qui ne laisse debout,
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en définitive, que les données de la conscience, c'est-à-dire delà métaphysique ou de la mystique qu'on pare de ce nom ; et la notion qu'on se fait de l'Eglise suit, nécessairement, celle qu'on se forme du Christianisme. Quand, par exemple, le surnaturel proprement dit disparaît du Christianisme, il ne saurait se maintenir dans l'Eglise. La tendance qui ne reconnaît que ce qu'elle nomme \\< Évangile de l'Esprit», en opposition avec celui de la tradition è^. de l'Ecriture, ne pourrait, sans se renier, voir dans la communauté religieuse autre chose qu'un produit spontané de la foi, par conséquent qu'une libre et simple association. Elle n'en peut laisser subsister logiquement, et elle n'en laisse subsister finalement, que la face humaine, la genèse psychologique ou historique, quelles que soient les teintes' bibliques dont elle la recouvre.
Mais ce n'est pas le seul rationalisme qui mène là. Toute la direction actuelle y incline par son principe même. Celte direction a pour caractère fondamental de faire prédominer un christianisme essentiellement subjectif, soit métaphysique, soit mys- ' tique ; c'est le trait constitutif de son apologétique et de sa dogmatique; c'est par là qu'elle se glorifie de rompre avec l'ancienne théologie, accusée d'avoir méconnu le rapport organique de l'Evangile du dehors avec celui du dedans. Or, le subjeclivisme théologique engendre V indépendantisme, ou l'individualisme ecclésiastique; il n'en est, à vrai dire, qu'un autre nom. Subjectivisme et individualisme sont choses fort semblables, on le voit du premier coup d'œil ; elles se louchent jusqu'à se confondre.
Le subjectivisme est l'individualisme d'opinion ou de sentiment, d'oii sort de lui-même l'individualisme de direction ou d'action.
Ce terme d' « individiialisine », désignantla disposition à faire de la conscience, ou du sens privé, le point d'appui de la croyance et de la vie chrétienne dans toutes leurs sphères, ce terme, dont toute l'école nouvelle aime à se parer, révélerait à lui seul
âO OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
lés défauts et les excès de son principe : car, s'il y a quelque chose de positif, c'est que rien n'est moins individualiste que l'Evangile; il n'est pas plus individualiste que socialiste. Sans doute, il relève l'individualité pour assurer la responsabilité ; — aucune philosophie, aucune religion ne le fait comme lui; — mais l'individualité n'est pas l'individualisme; elle en est à bien des égards le contrepied. L'individualisme est en fait de Végotisme; et qu'y a-t-il de plus contraire à l'esprit évangélique, le sacrifice du moi étant le premier pas pour aller à Christ? (Luc IX, 23). Le Nouveau Testament pose l'objet de la foi comme une donnée divine, que nous devons, en quelque manière, faire pénétrer en nous, afin de nous en approprier la vertu céleste, mais qui est pourtant hors de nous, où nous devons, par conséquent, la chercher, parFordre de moyens qui la dévoilent et la certifient.
Pour légitimer notre marche, ou seulement pour l'expliquer, il importe donc de rappeler notre principe théologique.
Nous avons constaté (1) chez les promulgateurs de l'Evangile une intervention divine immédiate,. exceptionnelle, miraculeuse, dominant leur libre activité et la réglant Sctns la comprimer ; nous avons constaté en eux, à côté de l'individualité, l'inspiration : double fait ou, si l'on veut, double aspect des faits, qui ressort partout du fond historique et dogmatique du Nouveau Testament. En reconnaissant dans sa plénitude le premier de ces faits ou de ces aspects, contre l'ancienne dogmatique qui le laissait trop à l'écart, nous maintenons le second contre les théories actuelles qui l'effacent ou Taltèrent. Malgré tout ce qu'ont de personnel, d'humain, les écrits apostoliques, ils sont pour nous, comme ils l'ont été pendant dix-huit siècles pour la Chrétienté tout entière, la Parole de Dieu, par conséquent la règle de la vérité, la base de l'ecclésiologie aussi bien que de la théologie. Nous tenant ûm^Xemani mix faits, nous n'acceptons la
(1) Inlrod. à la Dogm., cli. « Inspiration ».
solidarité d'aucune des systématisations qui ne concilient les deux ordres de données scripturaires qu'en les absorbant l'un dans l'autre ; et nous nous étonnons fort peu, pour noire part, de celte dualité qui gît au cœur du principe chrétien et contre laquelle s'insurge la science. L'antinomie de fond est partout dans la sphère religieuse, car partout se rencontrent l'homme et Dieu.
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NOTION SCRIPTURAIRE
(et questions connexes)