NOTION SCRIPT W AIRE
Cela est universellement accordé, dira-t-on, et toutes les opinions le reconnaissent. — Oui, en apparence; non, en réalité. Ne nous payons pas de mots, aujourd'hui surtout qu'ils peuvent recouvrir les doctrines les plus diverses, et servir à nier ce qu'ils semblent affirmer. Tous les systèmes qui restent, à quelque degré, chrétiens, sont bien forcés d'admettre, dans un sens ou dans l'autre, l'institution divine de l'Eglise, comme l'inspiration divine de l'Ecriture. L'œuvre de Dieu, la direction providentielle est trop profondément empreinte dans le Christianisme, pour ne pas l'y confesser de quelque manière, quand on n'en jette pas au vent lés documents primitifs et qu'on n'en fait pas une pure légende ôii une mythologie. Mais, dans la; question ecclésiastique comme dans la question bibliologique, on peut réduire l'œuvre de Dieu à celte action générale qu'il exerce sur le monde physique et sur le monde moral, action indéfinie que le mysticisme panthéistique accorde aisément ; tandis qu'il s'agit d'une action spéciale et exceptionnelle. L'inspiration de l'Ecriture, au sens' usuel et réel, euiporte une intervehiion surnaturelle de l'Esprit saint, qui révélait et sauvegardait la vérité salutaire chez ses promulgateurs, environnant leur parole d'une autorité devant laquelle s'incline la foi. L'inspiration divine de l'Ecriture n'est réellement admise que lorsqu'elle l'est à ce titre. De même, rinstitutïon divine de l'Eglise n'est véritablement reconnue que lorsqu'elle l'est avec les attributs et les droits que fonde son origine.
L'Eglise est le Royaume des Cieux sous des formes et des conditions terrestres, comnie l'Ecriture est la Parole de Dieu sous des formes et des conditions humaines. De là, dans l'une comme dans l'autre, les deux caractères ou les deux aspects que nous indiquions.
D'un côté, l'Eglise «ist une résultante de la foi et de la vie chrétienne j d'un autre côté, elle est une institution providentielle, destinée à conserver, à développer, à propager la vérité chrétiénrio, et, par la vérité, la vie chrétienne.
Elle tient tellement à la vérité révélée qu'elle n'existe que par elle; qu'avec elle, elle s'élève ou tombe, se maintient ou périt. Il est clair, en effet, qu'elle se frappe au cœur dès qu'elle altère l'Evangile, et qu'elle cesserait d'être si elle cessait de croire. Cependant la vérité sainte, peut s'y trouver, selon les temps, plus ou moins pure et active, plus ou moins faussée et inerte, comme cela arrive chez les fidèles. En principe, l'Eglise chrétienne ne fait qu'un avec la- doctrine chré-^ tienne; en fait, elle s'en détache et s'en distingue à tel point qu'on peut les envisager indépendamment l^une de l'autre, afin de les juger l'une par l'autre. Cela est vrai de la vie comme de la doctrine, cela est vrai, par conséquent, au point de vue mystique ou moral, comme au point de vue dogmatique pu historique. L'Eglise est en même temps la fille et la mère de la foi. Au premier égard, elle est une libre association que forme la communauté des sentiments et des principes, où rien n'oblige à entrer, d'où rien n'empêche de sortir, qui ne possède d'autres droits que ceux qu'elle tire du consentement ou de»la délégation de ses membres, dont l'autorité et l'existence tiennent uniquement à ce qu'on pourrait nommer le contrat social. Au second égard, elle est une création divine comme le Christianisme luimême, établie d'En Haut à côté de lui, pour en assurer le maintien et le développement, ayant des attributions propres en rapport avec son origine et sa mission, et imposant des obligations en rapport avec ses attributions.
Ne nous étonnons pas de ces antinomies devant lesquelles tant de gens s'arrêtent et reculent. Une fçis admis le mystère central du Christianisme, l'incarnation du Fils de Dieu, on doit s'attendre à tout dans une telle dispensation, et se borner à constater ce qu'elle- est. Avant tout, les faits qui la constituent, et ces faits tels quels. Extramondaine et intramondaine tout ensemble, si par certains côtés l'Eglise tombe sojis les lois générales de l'histoire, par d'autres côtés elle y échappe. Partout, dans le domaine ecclésiastique comme ailleurs, l'intervention
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divine et la libre activité humaine ; partout, cette dualité interne qu'il ne faut pas craindre de voir et de laisser voir.
Le Christianisme unit, par des liens nombreux et puissants, les âmes qu'il a éclairées de sa lumière et animées de sa vie : il crée entre elles une communauté de principes, de sentiments, de vues, d'espérances, qui les sépare du monde et les allie étroitement les unes aux autres, par leur mutuelle communion avec Dieu en Jésus-Christ. Cette sainte confraternité est un effet spontané de leur foi, ainsi que du besoin qu'elles éprouvent de célébrer ensemble les éternelles miséricordes du Dieu-Sauveur, de s'édifier réciproquement par la prière et l'exhortation, de joindre leurs efforts pour la propagation de la vérité et de la grâce salutaire. L'esprit d'union et d'association est l'esprit de l'Evangile. « Quoique nous soyons plusieurs^ àii saint Paul, nous ne sommes qiCiin seul corps, et chacun en particulier les montres les ims des autres. » (Rom. XII, S). Le Seigneur avait déjà dit : n Qu'ils soient 2tn, comme nous sommes un. >)
Ainsi la formation du Royaume de Dieu au dedans de l'homme par la doctrine du salut, amène, comme d'elle-même, la réalisation du Royaume de Dieu dans le monde par le rapprochement des croyants, et donne naissance à l'Eglise, Société spirituelle, dont la foi, l'espérance et la charité sont le fondement, mais dont la racine est dans le Ciel, d'où elle vient, et avec lequel elle remet la t^rre en communion (Eph. I, 40; III, 40). Tabernacle de Dieu au milieu des hommes, là se conserve le dépôt des révélations et des promesses ; là se trouvent les moyens extérieurs de grâce : Ecriture, prédication, culte, sacrements; là les âmes se forment pour le Royaume éternel de Christ, sous l'action infiniment diverse de sa Parole et de son Esprit. -
L'Eglise présente donc bien les deux faces ou les deux formes indiquées, faces très distinctes, quoiqu'elles rentrent incessamment l'une dans l'autre. Elle ouvre au monde les sources de la vie spirituelle, et pourtant elle naît elle-même dans le monde
en ceux qui naissent à celle vie. Au premier égard elle est cause, au second elle est effet (1).
La tendance aujourd'hui dominante est de considérer l'Eglise comme un produit naturel de la foi et de la vie chrétienne, comme un simple postulat des principes et des sentiments évangéliques, plutôt que comme un établissement d'un ordre supérieur qui, quoique lié au Christianisme, a néanmoins son existence propre, et par cela même son indépendance relative, sa loi et sa destination spéciales. C'est, en ecclésiologie, une sorte d'idéalisme individualiste qui s'attache à relever le rôle du « moi » chrétien, comme il exalte en dogmatique celui de la conscience chrétienne et qui, dans les deux cas, outrepasse lé droit et déplace le fondement. C'est un fruit de ce subjectivisme extrême qui caractérise le mouvement intellectuel de nos jours. Celle vue n'est pas fausse en soi, mais elle est incomplète. Elle a de la vérité sans être la vérité; et, comme toutes les opinions ou les directions à la fois partielles et excessives, elle devient erronée en devenant absolue.
Durant de longs siècles, la notion de l'Eglise divinement instituée et, à ce titre, possédant des droits et imposant des devoirs d'un ordre spécial, a dominé le monde chrétien. La Kéformation la maintint, en rejetant les exagérations et les superstitions qui s'y étaient allachées. Aujourd'hui, ce n'est plus aux superfélations, c'est à la notion elle-même qu'on s'atlaque ; on n'y voit qu'une grossière déviation du pur esprit de l'Evangile.
Des deux caractères que nous signalons dans 1 Eglise, celui d'institution et celui d'association, nous avons à établir ou à maintenir le dernier dans la controverse catholique, et le premier dans la controverse prolestante. Et c'est la question qui se
(1) Rapports de filiation inverse, plus commune qu'on ne pense dans la sphère morale. Voir dans ïlntrod. à la Dogni. l'art. : Des éléments constitutifs de la religion (croyances, dispositions, œuvres), qui, dans leur action et leur réaction constante, se montrent alternativement comme principe et comme conséquence.
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débat au sein du Proleslanlisme qui nous intéresse plus directement.
Comme en nous efforçant de mettre en évidence l'élément
objectif et divin de l'Eglise, nous pouvons sembler jeter dans l'ombre ou réduire a néant son élément subjectif ou humain, son caractère de libre spontanéité, il importe de, prévenir, le plus possible, cette fausse impression. Nous admettons pleinement ce que la Réformation nomme « l'Eglise invisible » et qu'on nomme de préférence aujourd'hui « l'Eglise mystique », cette Eglise que l'Esprit de Christ forme incessamment sur la terre et réunit éternellement dans le Ciel, organisme moral, corps spirituel, communion des saints, dont la vie de la foi est le principe et le lien, Jérusalem d'En Haut, composée des rachetés de toute langue et de toute tribu. C'est la vraie Eglise, c'est la seule Eglise, à prendre le plan divin dans l'ensemble de son développement, car seule elle passe dans le Royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. On ne saurait trop élever, trop magnifier cette face des choses. Nous irons aussi loin qu'on voudra en ce sens, pourvu qu'on né porte point atteinte à une autre face également fondée sur le Conseil de Dieu, et non moins réelle par conséquent, savoir l'Eglise visible, extérieure, concrète, qui a sa constitution propre en rapport avec sa destination, et envers laquelle le lion de l'union et de la soumission doit être religieusement respecté.
Il y a là deux données essentielles qu'il faut maintenir chacune k son rang. C'est bien ce que veut la sagesse; mais ce n'est pas ce que fait ordinairement la science qui, dans ses préoccupations de l'unilé systématique, tend sans cesse à fondre l'un dans l'autre les termes antagonistes, sous prétexte de les coordonner : et bien souvent les écarts do la pratique viennent en aide à ceux de la théorie. Voulezrvous une analogie qui rende cette observation en quelque sorte palpable? Passez de l'Eglise aux Sacrements, et voyez ce qu'ils sont devenus dans le conflit de la double direction formaliste et mystique que l'histoire
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nous montre à toutes les époques. Ici, le fait interne est sacrifié au fait externe; là c'est l'opposé. Ici, un spiritualisme outré va jusqu'à laisser tomber complètement la Cène et le baptême, pour ne retenir que la communion et le baptême du Saint-Esprit (Quakers, par exemple). Là on attribue au rite une vertu et une efficacité inhérentes, on divinise Vopus operaitim, on suspend à l'observance religieuse toutes les grâces évang-éliques (haut anglicanisme, haut luthéranisme, sans parler du catholicisme).
Au fond, la question des Sacrements est la même que celle de l'Eglise ; le sacramentalisme et l'ecclésiasticisme, c'est tout un. Ils sont à la fois cause et effet l'un de l'autre. Et les erreurs inverses qui frappent immédiatement dans la question des sacrements, en font entrevoir d'analogues dans la question de l'Eglise. Des deux parts on peut volatiliser sous ombre de spiritualiser, ou matérialiser par respect pour la forme et pour la lettre.
La circonspection est d'autant plus nécessaire en présence du mouvement critique de nos jours, qui" ébranle et renverse plus qu'il n'édifie. J'aime à penser que ce grand travail est destiné à mettre la constitution ecclésiastique en rapport avec le nouvel état social où nous entrons; mais ce. qu'il prépare, il ne l'a pas encore donné, et, selon la loi des réactions, il penche visiblement vers un extrême. Je me tiendrai donc aux faits (1).
(1) C'est la règle que je me suis constamment appliqué à suivre en apologétique et en dogmatique ; je voudrais également m'y conformer en ecclésiologie. Si mon cours a quelque valeur, c'est par là, car c'est par là qu'en thèse générale il reste, j'espère, dans le vrai. La théorie, la systématisation, dont je ne méconnais ni le droit ni l'intérêt, doit à mon sen& être. placée et retenue en sous-ordre au lieu de se porter au premier rang.
Rien ne justifie et ne nécessite celte règle mieux que les hautes prétentions qui la font dédaigner. Pour sortir de cet idéalisme où tout a été mis en question, c'est à la constatation des faits qu'il faut revenir ; car les principes premiers eux-mêmes sont en définitive des faits. La haute philosophie, et la haute théologie à sa suite, ont perdu terre pour n'avoir pas su maintenir à leur hase l'une les faits d'observation, l'autre les faits de
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L'Église en tant qu' « institution divine » : — D'après l'Écriture elle a bien ce caractère. — Pour Jésus-Christ, elle est le « Royaume des Oieux » sur la terre, qu'il vient reconquérir.— Ce « royaume » , enlevé aux Juifs, s'ouvre à quiconque croit. — Les images du « grain de sénevé », de la « vigne », du « filet », le montrent comme ayant une existence antérieure à son action sur le monde. — Il précède la « Parole » qui l'annonce, et le « baptême )) qui y introduit. — Les convertis y sont « ajoutés ». — L'institution de r « apostolat » et celle du « ministère évangélique » emportent celle de l'Église. ■— Réponse aux principales objections contre ce point de vue.
L'Eglise est-elle seulement une libre association, produit providentiel sans doute, mais pourtant naturel de la diffusion de l'esprit chrétien; ou est-elle aussi une institution divine au sens propre, liée à ce monde qu'elle doit conquérir, mais ayant une base et une loi supramondaines? — C'est à l'Ecriture de nous le dire. .
Le Seigneur annonce à diverses reprises, et sous diverses formes^ une nouvelle constitution religieuse, préparée à travers les siècles par les dispensations et les révélations d'En Haut, et destinée às'étendre jusqu'aux extrémités de la terre (paraboles). Bien loin de la représenter comme un résultat plus ou moins lointain de sa doctrine ou de son œuvre, il en parle comme d'un fait déjà réalisé. Elle est là depuis Jean-Baptiste (Matt. XI, 12); elle se forme au milieu des Juifs, quoiqu'invisible à leurs yeux charnels (Luc XVII, 20); elle s'approche de quiconque entend la Parole du salut (Luc X, 11); elle s'ouvre à tous ceux qui croient. Elle se montre à l'origine des bhoses et comme un de
révélation, en même temps que les grandes et pures données de la conscience immédiate. L'individualisme qu'on célèbre, et qui soumet tout à l'autonomie intellectuelle et morale, livre tout, en fin de compte, ù la fantaisie métaphysique ou mystique,
leurs principes ou de leurs facteurs. C'est la semence jetée d'En Haut dans le chanap du Père de famille, et qui germe, lève, . grandit à rinsu des hommes; c'est le levain qui fait fermenter la masse ; c'est le filet qui peu à peu couvre la terre et tire les âmes vers les rivages de l'éternité. Cette nouvelle constitution religieuse est évidemment l'Eglise en opposition avec la Synagogue, si nous prenons ces deux termes dans leur généralité, comme désignant l'ancien et le nouveau peuple de Dieu. Et la plupart des traits qui la caractérisent s'accordent mal avec l'opinion d'après laquelle l'Eglise ne serait qu'un corollaire du Christianisme, qu'un produit contingent de la foi; car, dans toute cette face de l'enseignement évangélique^ la dispensation ou l'institution dont il s'agit se présente plutôt comme cause que comme effet, plutôt comme source que comme écoulement. Elle est le foyer d'où la lumière de la vie rayonne en tous sens. De toutes parts s'y révèle l'ordre surnaturel. Je ne veujç pas, pour le moment, déterminer la nature de cette dispensation ; je ne veux qu'en constater l'existence ou l'origine supérieure contre les théories qui la méconnaissent ou qui, en la reconnaissant, la tiennent en réalité comme si elle n'était pas.
On reprochera à cette argumentation de confondre l'Eglise avec le Royaume de Dieu, et de reposer ainsi sur un fondement illusoire. Mais nous nous croyons en droit de maintenir la synonymie générale dos deux termes, constamment admise jusqu'ici. L'exégèse qui y trouve deux notions absolument distinctes, deux choses tout à fait différentes, me paraît trop subtile, trop déliée, trop microscopique pour convenir à nos Livres saints (4).
(1) Ici, comme en Dogmatique, les impressions immédiates du sens chrétien rectifient bien souvent les laborieuses constructions de la science. Quelquefois, par exemple, poussant à outrance le principe de la spiritualité évangélique, on dirige contre la notion commune de l'Eglise une argumentation qu'on donne pour péremptoire et qui ruinerait également le culte public. L'Eglise ne saurait être, dit-on, ce que la fait le dogme traditionnel, puisque la vie chrétienne peut exister et se développer en
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Malgré des différences nombreuses, tenant et à la nature des choses et à la forme de l'enseignement sacré, les deux expressions ont bien l'identité foncière qu'on leur a toujours reconnue. Elles désignent également l'économie chrétienne sur la terre : et c'est uniquement par ce côté et en ce sens que nous devons les prendre ici. Sans doute, le terme de « royaume de Dieu » ou «des Cieux » est plus compréhensif que celui d' « église ». Plus en rapport, avec le monde suprasensible, il l'est davantage, par cela même, avec l'état intérieur des hommes et avec l'avenir qui les attend ; il désigne et la vie spirituelle (royaume de Dieu dans les âmes, Rom. XIV, 17) et la vie éternelle. C'est une application à laquelle le terme d' « église » se prête moins, quoiqu'il n'y soit pourtant pas étranger (Eph. III, 10 et V, 27; Héb. XII, 23). Mais nous devons écarter des deux expressions l'acception eschatologique et l'acception mystique, pour nous tenir à leur acception externe ou historique, celle qui a trait à ce nouvel ordre de choses, et, en quelque sorte, à ce nouveau monde qu'est venu créer l'Evangile. Eh bien! sous cet aspect, le seul en cause ici, les prédicats généraux du Royaume, de Dieu ne sont-ils pas ceux de l'Eglise? Il est le champ du Père de famille où l'ennemi sème de l'ivraie, le filet qui s'étend de lieu en lieu
dehors d'elle; et ne le peut-elle pas aussi en dehors du culte public? L'argument réduirait donc à néant l'institution divine du culte en même temps que celle de l'Eglise. Il porte dans les deux cas ou ne porte dans aucun.
D'autres fois, rayant d'un trait de plume la vieille distinction de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible, on arrive, selon le point de vue auquel on s'arrête, ou à diviniser l'Eglise extérieure (catholicisme, haut luthéranisme, puseysme), ou à soutenir qu'il n'y a plus d'Eglise (darbysme).
Ou bien encore, on affirme, on prétend démontrer que nos auteurs sacrés et en particulier saint Paul, ne reconnaissent que l'Eglise des régénérés, la communion des saints, le corps mystique de Christ, comme ils ne. reconnaissent que des chrétiens pafjfaifs, pour qui il n'existe ni possibilité, de péché ni. espoir de pardon. — Etrangetés que balaye incessamment le sens chrétien et qui font sentir combien il importe de se tenir en garde contre les engoûments de la science, de même que contre les interprétations de l'esprit de parti ou de système.
et d'âge en âge, le grain de sénevé qui grandit peu à peu jusqu'à ce qu'il couvre la terre ; il est annoncé aux pauvres, les péagers y devancent les pharisiens, il est retiré aux Juifs et donné aux Gentils; c'est par la prédication que les hommes y sont incessamment appelés et amenés, etc., etc. N'est-ce pas l'Eglise? Et ne peut-on pas l'y reconnaître encore, la plupart du tempSj alors même que le terme passe à cette signification plus profonde que nous indiquions? Ainsi, par exemple, s'il faut naître de nouveau pour entrer dans le Royaume de Dieu, cette' nouvelle naissance n'est-elle pas symbolisée dans le rite qui ouvre l'Eglise ? Et n'est-ce pas à cela même que le Seigneur fait allusion quand il explique «naître de nouveau » par « naître d'eau et d'esprit », liant en quelque sorte le baptême intérieur au baptême extérieur (Jean III, S). N'y a-t-il pas là la synonymie implicite du Royaume de Dieu et de l'Eglise? Ce qui est dit de l'un, n'est-il pas dit aussi de l'autre ?
Il est donc positif qu'au point de vue' sous lequel nous devons l'envisager, le Royaume de Dieu est, comme l'Eglise, l'économie chrétienne sur la terre, qu'ils ont les mêmes attributs, les mêmes caractères généraux, et que, sous ce rapport, ils s'identifient.
, Le terme de « royaume de Dieu » ou « des Cieux » était chez les Juifs une des dénominations du règne du Messie, qu'ils se figuraient, d'après une interprétation litléralisle et égoïste des oracles, comme le couronnement de la théocratie mosaïque. Cette location, correspondante à celle de « peuple de Dieu » et devenue vulgaire, avait donc une signification bien déterminée. En la spiritualisant, comme toutes celles qu'il emprunte à la langue commune, Jésus-Christ lui laisse pourtant son acception consacrée. Il s'en sert pour désigner l'institution religieuse qu'il venait fonder, et qui devait être tout à la fois l'accomplissement et l'abolition dff l'institution fondée par Moïse. Ses auditeurs ne pouvaient l'entendre que dans ce sens, puisqu'il l'emploie sans explication (Matt. IV, 17; Marc I, 15). Tout
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indique d'ailleurs que la pensée qu'on devait y attacher naturellement, et qu'on y attache en effet, était bien sa pensée propre; car il place fréquemment en contraste l'ordre nouveau avec l'ordre ancien, manifestations successives et progressives du même plan providentiel. Le Père de famille ôte sa vigne à ceux qui l'occupaient et la loue à d'autres (Matt. XXI, 41 ; Marc XII, 9); les enfants du Royaume en sont exclus et des étrangers y sont appelés (Matt. VIII, H, 12) ; le Roi ferme la salle des noces aux invités et y admet ceux que lui amènent de divers côtés ses serviteurs. Or, encore une fois, qu'est cette institution qui se substitue à l'institution mosaïque, en la transformant et l'universalisant, si ce n'est l'Eglise? Qu'est le Royaume de Christ ici-bas, sinon l'Eglise dont il est le Chef; et pas seulement l'Eglise des régénérés, mais l'Eglise des professants, oà les nations et leurs rois s'inclinent devant lui, oti coexistent toujours l'Israël se/o?2 l'esprit et l'Israël selon la chair? Les deux expressions désignent également l'économie chrétienne, répétons-le, et, dans cette relation ou celte application, la seule dont il s'agisse en ce moment, il existe entre elles un constant parallélisme et, par cela même, la synonymie générale qu'on y avait vue jusqu'à présent.
Pour couper court à tous les doutes, ne devrait-il pas suffire d'entendre le Seigneur les échanger l'une contre l'autre dans la promesse qu'il fait à saint Pierre (Matt. XVI, 18, 19) A^ fonder l'Eglise et A'ouvrir le Royaume : double assertion d'un seul et même fait, double représentation symbolique d'un seul et même privilège; l'Apôtre, qui avait été le premier à confesser le nom de Christ, devant être aussi le premier à lui amener les Juifs et les Gentils (Act. II et X), L'identité foncière des deux termes est attestée par l'identité foncière de la promesse, sous ses deux formes, CherGherons-nous une autre explication de l'expression du Seigneur que celle qu'il en donne lui-même ?
Que l'on remarque d'ailleurs les différentes définitions du Royaume de Dieu chez ceux qui, abandonnant l'interprélalion
traditionnelle et l'analogie scripturaire, veulent qu'il soit essentiellement distinct de l'Eglise. Il devient pour les uns justement l'inverse de ce qu'il est pour les autres, chaque parti n'y relevant ou n'y laissant que ce qui va à ses préoccupations systématiques. La dissidence le matérialisait jusqu'à l'identifier avec ce qu'elle appelait « l'Eglise-monde » ; les nouvelles écoles l'idéalisent jusqu'à le confondre avec « la communion des saints » ou « le corps mystique de Christ ». Il suffit de réunir ces vues opposées pour retrouver l'opinion commune, savoir l'Eglise universelle (à la fois visible et invisible) où se mêlent les chrétiens de nom et les chrétiens de cœur, et où se fera la grande séparation, quand le Royaume passera de son état transitoire à son état éternel; Dès lors l'enseignement du Seigneur donne bien le fait, ou l'ensemble de faits que nous en avons déduit.
Mais dès lors aussi, il est positif qu'il existe dans le témoignage évangélique plus que n'y veulent reconnaître les théories qui ne voient dans l'Eglise qu'un produit de l'a vie chrétienne, qu'une institution de droit humain. Elles en font disparaître tout un aspect, mystérieux sans doute, mais important, qui se place même en première ligne. La Nouvelle Jérusalem est descendue du Ciel avec le Sauveur; et elle a déployé la bannière sainte au milieu des hommes en les sommant de s'y ranger. La Terre, province perdue du Royaume des Cieux, y rentre peu à peu par l'Eglise, qui n'est qu'une extension de ce royaume (Éph. I, 40; III, 40; Col. I, 20). La salie des noces éternelles était prête; les messagers du Père de famille vont porter ses appels de toutes parts^ et convier les peuples à s'y rendre. Le « ministère de la Parole » est institué dans ce but. -Jésus-Christ le remplit le premier (Matt. IV, 23 ; Rom. XV, 8) en tant qu'«pd/re de la foi (Héb. III;, 4). Il va de lieu en lieu annonçant la bonne nouvelle du Royaume (to eijayyé/Uov ttiç ^ao-dsiaç), c'estrà-dire proclamant que ce royaume, dont il est lui-même la lumière et la vie, était là, avec tous ses pi-ivilèges et tous, ses biens, avec toutes ses promesses et toutes ses grâces. Bientôt il s'adjoint
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des aides, d'abord les douze, ensuite les soixante-dix disciples. Il Ipur donne l'ordre de prêcher la venue de ce règne divin et de déclarer à ceux même qui le repoussent que « toutefois il s'est approché d'eux » (Luc X, 9-H). Plus lard les charismes créent de nouveaux ministères (prophètes, évangélistes), et les apôtres instituent des ministères permanents (diacres, anciens ou pasteurs). Ainsi grandit la Société chrétienne avec le nombre des croyants. Mais les croyants Jie fondent pas le Royaume dé Dieu, ils s'y rattachent ; ils ne créent pas l'Eglisepar leur conversion, ils y sont ajoutés, selon la remarquable expression du livre des Actes (Act. Il, 41-47). Et l'Eglise les nourrit de cette même « Parole » par laquelle elle les a enfantés, afin qu'ils croissent continuellement dans la connaissance et dans la grâce de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ (Eph. IV, 11-16). Et. cette Eglise, gardienne de « la Parole de vie », cette Eglise, qui n'est qu'un autre nom du Royaume de Dieu, est bien l'Eglise concrète, l'Eglise extérieure ou visible. '
• Voilà ce qui frappe à première vue, ce qu'on s'était accordé à reconnaître jusqu'ici, et qui ressortira certainement des nuages dont on le, recouvre. C'est tellement impliqué dans le fond des choses, qu'il faut toujours le confesser plus ou moins, pour peu qu'on creuse jusqu'au bout celte question des origines. L'Eglise, dit-on, est née de « la Parole ». — Oui, mais de « la Parole viva?ite » ; el celle « Parole » suppose quelqu'un qui la possède et qui l'annonce, par conséquent quelque chose d'antérieur. Si vous vous arrêtez à la Pentecôte, vous avez /es cent vingt disciples dans la Chambre haute de Jérusalem où l'Eglise et la Parole existent déjà; si vous remontez plus haut, vous arrivez aux apôtres chez lesquels elles se montrent encore; et enfin à Jésus- Christ, avec qui, ainsi que nous le disions toutà l'heure, l'Evangile et le Royaume de Dieu se manifestent ensemble. Sans doute, c'est « la Parole » qui forme et propage l'Eglise (Rom. X, 44, 15) ; mais c'est dans l'Eglise qu'est « la Parole » ; la Parole produit l'Eglise, et elle en sort. Vous pouvez également les faire
naître l'une de l'aulre, en vous plaçant au point de vue du catholicisme ou à celui de l'ultraprotestantisme, tant la corrélation des deux termes est intime et profonde. Partout, derrière la Parole l'Eglise, et derrière l'Eglise la Parole. La dualité constitutive échappe à. l'analyse; quelque haut qu'on monte, elle reparaît toujours par delà : toujours ce quelque chose que voilent ou effacent les systèmes unitaires, parce qu'il les heurte et les brise.
Ces considérations qui s'offrent d'elles-mêmes à la lecture du Nouveau Testament, qui ressortent moins encore de ses déclarations directes que de son fond substantiel, qui ont frappé la Chrétienté à toutes les époques, devraient, en bonne règle, primer les constructions scientifiques de nos jours. Elles montrent dans l'Eglise, par delà son caractère de libre association, produit de la foi et delà vie de la foi, un établissement d'un ordre supérieur, lié au Christianisme, comme fin et comme moyen tout ensemble. , '
Dans cette question qui nous porte sur les confins du nionde visible et/du monde invisible, il s'agit d'un fait de révélation, appartenant aux « my^/ère* du Royaume des Cieux », et notre rôle véritable est de constater si ce fait est donné ou non parle témoignage divin. S'il y est réellement contenu, nous devons d'abord l'admettre tel quel, sur la foi de l'attestation qui le garantit en le révélant; nous essayerons, ensuite, si nous voulons ou si nous pouvons, de nous en rendre compte, d'en déterminer la nature et la portée, de le concilier soib-avec d'autres données scriptiiraires, soit avec nos vues dogmatiques ou historiques. Qu'il s'adapte à nos conceptions ou qu'il les heurte et les passé, cela importe peu. La question n'est pas de comprendre ce qu'il êsi, mais de sdivoir sHi est : les incompréhensibilités ne doivent point arrêterlafoi, pas plus qu'elles n'arrêtent les éludes physiques. Tout fait nouveau, — et il en est de même d'un fait ancien qui revendique ses litres et ses droits méconnus, — tout fait (qu'on est contraint d'admettre après Tavoir
NOTION. SCRIPTURAIRE Ai
écarté OU négligé, déclasse, froisse, bouleverse nécessairement bien des idées; les opinions qui s'étaient arrangées sans lui, devant lui laisser prendre sa place et son rang. Ne nous lassons pas de le rappeler puisqu'on ne se lasse pas de l'oublier, il en est des faits de révélation dans la théologie chrétienne, comme des faits d'observation dans les sciences naturelles, où tout cède devant eux. L'essentiel est donc de nous assurer si celui dont nousnous occupons est en effet attesté, et, conséqueniiment, réel et certain.
Nous pensons avoir établi que ce fait se produit formellement et itérativement dans les Evangiles. Bieîi des traits de la parole du Seigneur indiquent cette divine constitution des choses, à laquelle a toujours cru le monde chrétien, et s'accordent difficilement avec l'ecclésiologie que nous discutons. Sans revenir sur ce qui a été dit, rappelons seulement Matt. XVI, 18.49. Dans ce texte oti Jésus-Christ joint à son expression habituelle de « royaume des Gieux » celle d' « église », les substituant l'une à l'autre, et mettant ainsi en évidence leur synonymie foncière, l'Eglise se présente comme étant essentiellement l'œuvre immédiate de Dieu. Elle est l'Eglise de Jésus-Christ; c'est lui qui l'élève, c'est lui aussi qui l'affermit et la garde. Si saint Pierre l'ouvre ou la fonde, il n'est que l'instrument de Jésus-Christ. [Sur celle pie?re « je bâlirai » mon Eglise, et les portes, etc. et je «.te donnerai » les clefs du Royaume des Cieux). L'aspect providentiel et surnaturel, le caractère divin au sens propre, domine jusqu'à effacer tout le reste. Et il en est généralement de même dans la parole de Jésus-Christ. La parole de Jésus-Christ est VEvangile du Royaume, et elle y fait entrevoir partout cet élément surhumain, ce réalisme supraterrestre, que font évaporer les théories actuelles.
Et ce fait qui règne ainsi dans les Evangiles, se montre également à la base de l'enseignement apostolique. Encore ici, je me bornerai à un seul texte : I Cor.. XII^ 28. « Dieu a établi i^siir V Eglise » premièrement les apâlres, secondeme?ît les prophètes,
en troisième lieu les docteurs ». Que dit celte déclaration? Permet-elle de considérer l'Eglise uniquement comme, un résultat spontané et presque accidentel de la foi? L'institution divine n'est-elle pas visiblement impliquée, sinon catégoriquement attestée? La pensée manifeste de ce passage, et de bien d'autres (Eph. IV, 11 ; Héb. XII, 22^ etc.) est que Dieu a fondé l'Eglise et a établi sur elle lés ministres ordinaires et extraordinaires ; prédisposition providentielle qui y constate un caractère et un élément supramondains. Ce que nous y ont montré les Evangiles, les Epîtres l'y montrent aussi.
L'aspect humain ou naturel, auquel on voudrait tout ramener, n'est pas exclu, je l'accorde; mais l'aspect divin, surnaturel, qu'on jette dans l'ombre, apparaît de bien des côtés et se place même souvent sur le premier plan dans les enseignements et dans les faits. L'Eglise est l'Edifice de Dieu, le Temple spirituel, où les peuples doivent. être successivement introduits, elle est une dépendance du Royaume des Cieux, où elle a, en même temps, son origine et sa fin; elle est le Royaume des Cieux icibas (Eph. II, 20 et III, 10 ; Phil. III, 20). Telle est une des données générales des Livres saints, donnée fort indéfinie, je le veux, mais pourtant bien positive.
Quelques données particulières viendraient au besoin la confirmer : l'apostolat, par exemple. Ce n'est pas d'eux-mêmes ou par l'appel des disciples, que les apôtres se trouvent à la tête de l'Eglise, c'est par une institution immédiate de Jésus-Christ, à laquelle se rattachent des attributions et des prérogatives d'un ordre supérieur — promesses (Jean XIV, IS. 16; Luc. XXIV, 48 ; Act. I); — marques (II Cor, XII, 12); — fonctions : fondateurs \^^\\. li, 20), révélateurs (Eph. III, 5). Or, l'institution divine de l'apostolat implique l'institution divine de l'Eglise; l'une emporte J'autre. Si les fondateurs tiennent de Dieu leurs droits et leurs pouvoirs constituants, ce qu'ils fondent, ce qu'ils organisent, est aussi de Dieu.
L'apostolat met en relief cette sorte de dualisme primordial
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que nous indiquions plus haut et où tout va aboutir. D'un côté les apôtres sont établis pour la direction de l'Eglise, elle est donc avant eux : d'un autre côté ils sont avant elle, car ils sèment « la Parole » dont elle naît. En un sens, ils la précèdent, puisqu'ils la fondent ; dans un autre sens, elle les précède, puisqu'ils sont établis pour elle et sur elle. Avant de l'ouvrir aux autres, ils ont dû y entrer eux-mêmes ; et il faut toujours remonter au Sauveur, en qui, ainsi que nous avons eu occasion de le dire et de le redire, l'Eglise et la Parole paraissent ensemble. Mais, dès lors, l'Eglise est autre chose que l'association spontanée des croyants; elle n'est pas seulement un fait humain et contingent, un simple résultat des puissances expansives du Christianisme, elle est un fait divin, comme le Christianisme lui-même : c'est la Jérusalem d'En Haut (Gai. iV. 26 ; Héb. XII, 23).
Ce qui est vrai des ministres extraordinaires l'est également des ministres ordinaires. Si leur vocation est des hommes, leur mandat est de Dieu. « Lui-même donc a donné les tins pou?' être apôtres, les autres pour être prophètes, les autres pour être évangélistes, les autres « pasteurs et docteurs » (Eph. IV, 11). Quoique l'institution de la charge pastorale ait été médiate, elle n'en dérive pas moins du dessein et de l'ordre de Dieu, puisqu'elle dérive de l'autorité apostolique. Ce que les apôtres ont établi, en vertu de leurs prérogatives supérieures, vient d'En Haut comme ce qu'ils ont enseigné, et le ministère est évidemment dans ce cas. Il est donc de droit divin, pour employer un terme dont on a fort abusé, mais qui doit être retenu (1).
Notons ce qu'emporte cela; car la question est la même, en définitive, pour le ministère que pour l'Eglise : l'un et l'autre procèdent du Seigneur au même titre, ou ils n'en procèdent ni
(1) On voit là combien la question ecclésiastique est étroitement unie à la question dogmatique. Selon qu'on lient ou non les apôtres pour révélateurs tout change dans leur œuvre comme dans leur parole. Le droit qu'ils s'attribuent de lier et de délier devient tout autre. Ce qui est obligatoire avec leur théopneustie ne Test plus sans elle.
l'un ni l'autre. On peut dire du ministère, comme de l'Eglise, qu'il est une institution purement humaine; et on l'a dit. Logiquement l'opinion qui efface le caractère divin dans l'Eglise doit l'effacer aussi dans le ministère, et elle le fait. Elle soutient que le ministère est sorti du besoin d'ordre dans la société chrétienne, comme là société chrétienne elle-même est sortie des tendances de la foi. Or, l'établissement du ministère évangélique n'a-t-il pas eu d'autre origine ou d'autre cause? A priori, et en l'absence de tout témoignage direct, l'explication serait parfaitement admissible : mais l'est-olle lorsqu'on tient compte des attestations et des déterminations scripturaires? ne suffit-il pas dés passages cités pour forcer a une réponse négative? Nous y lisons en toutes lettres que le Seigneur a établi lui-même siir l'Eglise les pasteurs et les docteurs, aussi bien que les apôtres et les prophètes. Quelle parole plus explicite demanderait-on? Quelle déclaration pourra satisfaire, si celle-là ne satisfait point? Les procédés exégétiques, au moyen desquels on en élague le sens primesaulier, le sens évidemment intentionnel et par conséquent réel, ne peuvent être que des artifices, de quelque appareil scientifique qu'ils s'entourent.
Je ne vois pas pourquoi l'on oppose la doctrine du « Sacerdoce universel» à celle de l'institution divine du « Ministère », comme si l'une annulait l'autre. Ce sont deux faits collatéraux; ce né sont pas deux faits contraires. Sans doute, tous les fidèles sont, dans le sens spirituel, sacrificateurs et rois (I Pier. II, S ; Apoc. I, 6); le Sanctuaire céleste leur est ouvert à tous, tous peuvent s'approcher au nom de Christ, et sans intermédiaire, du Trône de la grâce. Mais résulte-t-il de là le moins du monde qu'il ne doit pas y avoir de charges spéciales dans l'Eglise, ou que, s'il y en a, elles sont nécessairement humaines, et que l'importation d'idées étrangères a pu seule leur faire supposer dés origines et des. attributions plus hautes? Autant vaudrait dire que le culte extérieur et public ne saurait coexister avec le culte intérieur et privé, et que si le Nouveau Testament prescrit l'un, il n'est pas
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possible qu'il ordonne ou autorise l'autre. Or, d'un aveu commun, l'un et l'autre y sont également recommandés. Le culte spontané- est le domaine du sacerdoce universel, le culte régulier celui du ministère. La parité des deux faits que nous rapprochons est manifeste, et le second juge le premier.
Que trouve-t-on encore, pour ce qui concerne le ministère, si de la doctrine on passe à l'histoire, et des principes à l'application qui les écKûre, les détermine et les contrôle ? De même que le Seigneur avait établi d'abord les douze et ensuite les soixante - dix àisc\ç\es,^e même les apôtres établissent des pasteurs dans toutes les congrégations qu'ils fondent (Act. XIV, 23); ils prescrivent des règles pour leur élection (I ïim. III ; Tite I); leurs lettres en indiquent partout... A la fin de la période apostolique nous en voyons à la tête de toutes les communautés, comme nous voyons l'Eglise tenue universellement pour un établissement divin, et environnée à ce titre de respect, de déférence, de soumission. On peut discuter sur les attributions primitives du ministère, on peut demander s'il réunissait dans les mêmes mains le gouvernefnent et l'enseignement, s'il était presbytérien ou épiscopal, etc., etc., on est forcé de reconnaître et son existence et son autorité spirituelle, dès les temps les plus anciens. Que conclure de là, sinon que, ainsi que l'annoncent les textes précités, le ministère est entré comme partie intégrante dans la constitution de l'Eglise, telle que la firent les apôtres sous la direction du Saint-Esprit. La conséquence est forcée. Il faut admettre l'institution divine des charges ecclésiastiques, ou aller jusqu'à révoquer en doute la Vertu d'En- Haut qui reposa sur les promulgateurs du Christianisme. . Et puis, quelle est la position des fidèles vis-à-vis du corps pastoral? Quelque libres qu'ils soient en Christ, ils doivent obéir à leurs conducteurs spirituels, non seulement par des raisons de convenance et d'utilité, les seules que légitime une institution humaine, mais par des motifs de conscience, ce qui suppose une institution et une ordonnancé divines (I Tim. I, 17 ;
Héb. XIII, 17; IThes. V, 12). Elle se révèle partout, ici impliquée, là attestée. Et rinstilution divine du ministère emporte, redisons-le, l'institution divine de l'Eglise. Toutes les opinions le confessenl. La négation de l'un des deux faits entraîne la négation de l'autre, et vice versa. Si le ministère est de Dieu, l'Eglise, sur laquelle il est établi, l'est ég-alement.
La corrélation de TEglise, du ministère et de l'apostolat est tellement étroite que, pour dépouiller l'Eglise de ses attributs supérieurs, il faut en dépouiller aussi le ministère et l'apostolat. Les tbéories avec lesquelles nous discutons en viennent là, en effet, dans leur développement logique. Mais cela seul les juge pour les disciples de l'Ecriture, car, pour eux, l'institution divine de l'apostolat et du -ministère ne saurait être douteuse.
Enfin, et en conformité avec ces données directes et indirectes, il est dit de l'Eglise qu'elle est « la colonne et l'appui de la vérité » (ITim. III, 15), déclaration remarquable, en tant qu'expression tout occasionnelle d'une doctrine qiii , fondée Sans les croyances générales, n'avait nul besoin d'être exposée ni prouvée. Elle fait visiblement l'Eglise autre que ne la font les théories dont nous nous occupons; elle y révèle une existence propre, en même temps qu'une fonction et une fin spéciales. On n'a pas le droit de jeter à l'écart celte parole et de la tenir comme non avenue, à cause de l'abus qu'on en a fait. N'y mettons pas plus qu'elle ne dit; mais ce qu'elle dit, reconnaissons-le. Elle montre bien clairement dans l'Eglise un établissement d'un ordre supérieur, placé à côté du Christianisme pour son éternelle conservation.
En somme donc, et ainsi que nous l'indiquions d'entrée, l'institution divine de l'Eglise apparaît tantôt sur le second plan, tantôt sur le premier, selon Taspect sous lequel on la considère; mais elle se découvre partout au fond des choses. Si, en un sens, l'Eglise est l'épanouissement de la foi, dans un autre sens elle en est le support et le moyen ; si, en un sens, elle est effet, dans un autre sens, elle est cause. Ce n'est pas sans raison que dix-
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huit siècles l'ont appelée la Mère des croyaiits^ suivant les images qui la représentent dans l'Ancien Testament et le nom d'Épouse de Christ qui lui est donné dans le Nouveau.
Il est plus aisé, dans le dualisme des idées et des choses, d'anéantir l'un des termes par l'autre, que de maintenir leur mutuel rapport : cette unité factice repose l'intelligence ; mais elle ne donne qu'une vérité factice comme elle, et c'est la vérité réelle que nous cherchons.
Je ne veux atténuer ni les excès ni les périls de la tendance qui, ne laissant subsister dans l'Eglise que son caractère d'institution divine, et l'attachant à la forme même qu'elle a revêtue dans son développement séculaire, l'environne d'une autorité devant laquelle la raison, la conscience et la foi n'ont qu'à s'incliner. L'histoire nous donne sous ce rapport de sérieux avertissements, qui ne viennent pas tous de Rome. Ce que je déaire établir ouconslater, c'est qu'au fond de cette notion, quelque exagérée et faussée qu'elle ait pu être, il existe un principe évangélique, par conséquent un principe vrai, qu'il faut main tenir, en le dégageant des superfétations qu'il traîne généralement avec lui, un principe qu'on n'a pas le droit de jeter au rebut, ail nom des erreurs qui s'y sont mêlées et des abus qui en sont sortis.
Voilà la conclusion à laquelle mènent des traits nombreux et positifs de l'enseignement sacré, seul témoin certain du Conseil de Dieu.
On a fait bien des objections à ce caractère d'institution divine que nous reconnaissons à l'Eglise, avec l'Ecriture. Il convient d'indiquer et de discuter les principales.
On dit que TEglise ne se formant et ne s'accroissant que par l'adhésion des croyants, il n'est pas besoin de lui chercher une origine mystérieuse, quand on a sous les yeux son origine natu- relie et historique. — Sans doute, l'Eglise est née dans le monde avec les chrétiens, puisqu'elle ne se compose que des hommes qui font profession de christianisme. Mais cela exclut-
il là prédisposition providentielle; cela explut-il l'institution divine ? . Par delà ce que donne l'observation, il y a ce que donne la révélation. Et quand il s'agit de l'ordre ou du dessein de Dieu, c'est aux informations de sa Parole que nous devons surtout regarder.
On argumente encore de l'indétermination des formes de l'Eglise dans le Nouveau Testament. On affirme que si elle était ce que les croyances traditionnelles la supposent, si elle avait le caractère positif dont elles l'ont revêtue, elle aurait aussi, comme la théocratie mosaïque, dont elle ne serait que la transformation, reçu une organisation plus arrêtée et plus complète. — Mais sur quoi repose cette assertion ? La sagesse de Dieu est infiniment divei'se. Sans prétendre marquer ce qu'il a dû faire, constatons et respectons ce qu'il'a fait. N'oublions pas d'ailleurs que l'Eglise doit présider jusqu'à la fin des temps au mouvement des idées et des choses humaines ; cela nou's aidera peutêtre à comprendre pourquoi les Livres saitits se bornent à poser des principes et à indiquer l'esprit général de sa constitution.
On a dit aussi que le droit divin n'existe pas plus dans l'Eglise que dans l'Etat, et que, détrôné par l'investigation philosophique et historique dans l'ordre social, il ne saurait se maintenir dans l'ordre religieux. Il faut, dit-on, qu'il se légitime dans les deux sphères, ou qu'il tombe dans les deux. — Acceptons cette analogie, puisqu'on l'invoque, quoique, à la prendre rigoureusement, elle soit très contestable, l'action divine pouvant être tout autre dans le domaine spirituel que dans le domaine temporel, et les données générales de la conscience et de l'Écriture conduisant à penser qu'elle y est, dans tous les cas, plus directe et plus intense. Mais, encore une fois, acceptons l'analogie qu'en somme nous croyons fondée, et supposons l'identité qui ne l'est pas à nos yeux. Plaçons-nous sur le terrain où l'on nous appelle, en demandant seulement qu'on enlève l'expression si -décriée de « droit divin » à ses acceptions extrêmes, et qu'on la
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prenne comme simple désignation de l'inlervenlion providentielle dans la genèse et dans la constitution de la société, soit religieuse soit civile. Eh bien ! dès que vous sondez tant soit peu, vous trouvez dans la vie sociale comme dans la vie doraestique, dans l'Etat comme dans la famille, la part de Dieu et la part de l'homme, la règle souveraine et la libre spontanéité. Faire profession de les reconnaître l'une et l'autre, et les faire disparaître ensuite l'une par l'autre, au profit d'une systématisation, ce n'est pas les reconnaître réellement ; c'est accorder pour rétracter.
Ce qui est de Dieu dans le gouvernement des peuples, ce n'est pas la forme extérieure, c'est le fond constitutif , qui ne peut être anéanti, ni en théorie ni en pratique, c'est la puissance morale, avec les droits qu'elle confère et les devoirs qu'elle impose. L'autorité est humaine quant à son mode, à son application, à son développement; elle est divine dans son principe et sa sanction. Les nations en déterminent et en règlent l'exercice, elles rétendent ou la limitent selon les temps, elles en nomment ou en consacrent les titulaires; mais dès qu'elle est, il faut qu'on la respecte pour elle-même ; elle renferme un élément supérieur, que l'élection, la délégation, l'hérédité, les formalités d'investiture n'y mettent pas, car il les dépasse de tout point, et cet élément est celui qui fonde d'un côté le droit, de l'autre le devoir; faits réciproques qui, sans changer au dedans, changent sans cesse au dehors. Il en est de la loi comme de l'autorité; la loi civile et politique a sa racine dans une loi plus haute, sur laquelle elle est censée s'appuyer, alors même qu'elle s'en écarte. Ce principe générateur delà soumission morale, c'est-à-dire de la soumission réelle, ce principe qui fait l'essence et la force de l'autorité dans ses diverses sphères, ne saurait lui être communiqué par une réunion d'hommes dont aucun ne le possède; raulorité le porté avec elle ; elle l'engendre en quelque sorte elle-même, ou plutôt elle le reçoit incessamment du Suprême Ordonnateur des choses. Faites du magistrat le simple
mandataire du peuple, il serason commis, son valet, comme le disent crûment les partisans avancés, du système. Dès lors, il n'y a plus de soumission véritable, parce qu'il n'y a plus d'autorité réelle ; tout est sens dessus dessous, l'obéissance et le commandement ; les maîtres apparents seraient les serviteurs réels. Dans cet état social, vers lequel pousse un des courants du jour, il n'y aurait en définitive plus d'ordre ni de gouvernement possible. Tout étant purement conventionnel dans les droits et dans lés devoirs, les devoirs finiraient par n'être que le moyen artificiel d'assurer les droits ou les prétentions ; la notion de justice se perdrait dans celle d'utilité ou de force, et l'on retournerait à la barbarie par la civilisation. ^^ humanisme absolu aboutirait à Un anarjçliisme irrémédiable. Oui, il y a un principe divin dans l'organisation de la société,; et il fonde d'une part l'autorité, de l'autre le respect et l'obéissance. Si dans les entraînements de la lutte, ces vues peuvent devenir douteuses pour la raison, elles ne sauraient l'être pour la foi; l'Ecriture enseigne constamment que les puissances viennent de Dieu, et elle prescrit la soumission au, nom de la conscience (Voy. en : partie. Rom. XIII, 1-8; I Pier. II, 13-17). Or, dès que ce principe d'ordre supérieur existe dans l'Etat, à plus forte raison existe-t-il dans l'Eglise. Le premier point reconnu, le second ne peut être contesté (1).
L'Eglise et l'Etat, bien que livrés indéfiniment à la libre jactivité humaine, puisent leur nécessité, leur perpétuité, leur autorité dans la volonté et la prédétermination divines. Ces deux grandes formes de la société présentent, quoique sous des rapports et à des degrés très différents, les deux aspects ou les deux caractères sur lesquels nous insistons; il leur faut l'équilibre
(1) Peut-être convient-il de rappeler ici la distinction de VEglise et des églises. Dans l'Eglise, placée au-dessus des vicissitudes terrestres, prédomine le droit divin; dans les églises, soumises à l'incessante variation des idées et des choses, prédomine le droit humain ; toujours, cependant, sous le contrôle suprême qui le règle sans le contraindre.
des deux principes pour assurer à leur marche ascensionnelle la liberté et l'ordre, la spontanéité et la sécurité. L'erreur actuelle, contre-partie de celle d'un autre âge, vient généralement de ce qu'on se figure que reconnaître l'institution divine, et par là le droit divin, c'est relever dans l'Eglise l'idée sacerdotale et théocratique, et dans l'Etat le pouvoir absolu, parce qu'on voit ce droit, cette institution, tels qu'ils étaient devenus, et non tels qu'ils sont en eux-mêmes dans l'ordre providentiel et réel. Pour mieux atteindre les racines du mal, on coupe celles du bien qui s'y trouvent entremêlées. La voie inoyenne est, je le sais, difficile à marquer et plus difficile à suivre; mais elle est la seule vraie, et par conséquent la seule sûre. Oh a pendant des siëcles abusé du principe d'autorité, du droit divin ; prenons garde d'abuser maintenant du principe de liberté ou d'autonomie, du droit humain. Le principe d'autorité se modifie incessamment dans ses formes, mais il demeure invariable autant qu'indestructible j^ dans son fond essentiel, servant de base et de règle au principe de liberté lui-même, qui n'est qu'avec lui et par lui ; car la liberté sans la loi, c'est l'anarchie, et la loi c'est l'autorité.
Les arguments au nom desquels on croit enlever à l'Eglise le caractère d'institution supramondaine, portent en fait contre les exagérations de la notion qu'ils attaquent, plutôt que contre cette notion elle-même. La tendance qui les inspire et les accrédite tient à une vue partielle des choses. Essenliellement anthropologique ou subjectiviste, regardant à Kacte du croyant qui va à Christ plus qu'à l'acte de Christ qui appelle le croyant, elle laisse dans un obscur lointain ce Règne de Dieu, éternellement établi dans le Ciel, et descendu sur la terre pour la reconquérir; ou bien elle ne veut voir qu'au terme ce qui él ait déjà- à l'origine. Il est tout simple, dès lors, que le fait primordial lui apparaisse comme dérivé, et qu'elle fonde le réalisme divin dans un humanisme mystique. Cette méprise naît de son point de vue.
En résumé, il existe dans la notion biblique de l'Eglise tout
un côté qu'écarte ou voile la direction actuelle ; il y a quelque chose de plus qu'elle n'y veut voir, ou, pour mieux dire, quelque chose d'autre. Quoique paraissant se former de toutes pièces sur la terre, l'Eglise a un élément supraterrestre, mystérieux, mais positif et fondamental. Elle est le Royaume des Cieux pénétrant, par la rédemption, dans un monde qui s'en était détaché, et. dont il vient reprendre possession. Cela ressort des. données scripturaires prises dans leur ensemble, malgré l'indétermination qu'elles laissent nécessairement subsister dans un sujet qui touche en mille sens à l'infini. D'après l'Ecriture, notre seule lumière certaine en ces points placés sur les confins du monde invisible et du monde visible, l'Eglise a bien réellement l'élément divin que lui attribue la croyance commune; — elle l'a, non dans le sens des théories panthéistiques oh tout apparaît, non seulement comme produit immédiat de l'œuvre divine, mais comme épanouissement de l'essence et de la vie divines, — non dans le sens des théories rationalistes Iqui consentent bien à appliquer à l'Eglise l'épithète consacrée de « divine », mais qui la lui appliquent comme à tous les grands faits de l'histoire, et pas plus (providentiel de l'Empire romain, de l'invasion des barbares, etc., etc.), — non dans le sens des théories radicales qui, en considérant l'Eglise comme effet de la foi et de la vie chrétienne, ne se refusent pas à la dire, après sa constitution, cause de la foi et de la vie ou, selon l'expression théologiqué, moyen de grâce, — mais dans le sens de la Réformation qui, en reconnaissant dans l'Eglise, comme dans tout ce qui tient à la dispensation évangélique, la libre spontanéité religieuse et morale, y reconnaît aussi un établissement d'un ordre supérieur, emportant des droils formels et des devoirs corrélatifs.
Serai t-ilnécessaire de répéter qu'en maintenant l'élément divin de l'Eglise, j'en maintiens également l'élément humain, ils sont là l'iin et l'autre. Et s'il ne faut pas absorber le premier dans le second, comme on penche à le faire aujourd'hui, il ne faut pas non plus absorber le second dans le premier, comme
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on l'a fait si longtemps. Laissons à chacun son rang, afin de lui laisser son rôle. Celui qu'on tend à effacer ou à volatiliser est à mes yeux un fait de révélation bien formel.
Théories ecclésiastiques nées du double caractère de l'Église, et le confirmant. — Trois classes générales. — Deux extrêmes : la l-^e (Catholicisme, Puseysme, Idéalisme panthéistique et mystique), basée sur le « droit divin » ou collectif; la 2° (Puritanisme, Plymouthisme, Écoles indépendantes) sur le « droit humain » ou individuel; 3° classe, intermédiaire (théorie de la JRéformation) .
Le résultat auquel nous a conduits l'Ecriture peut se contrôler et se confirmer par l'histoire du dogme. Le dualisme que nous avons constaté dans la notion scripturaire de l'Eglise, se refltîte dans les théories ecclésiastiques ; il les éclaire et elles l'éclairent à leur tour ; il aide à les comprendre, il sert à les apprécier, et, de leur côté, elles le mettent dans une sorte d'évidence, car elles ne se conçoivent et ne s'expliquent que par lui. Des doctrines qui traversent les siècles, qui se reproduisent toujours les mêmes par leurs caractères essentiels, par leurs principes constitutifs, dans l'infinie variation de leurs formes, ne peuvent porter sur le vide; elles ont nécessairement à leur base quelque vérité, et c'est cette vérité ou portion de vérité, qu'elles représentent jusque dans leurs erreurs, qui les fait vivre et souvent régner.
Les théories ecclésiastiques se rangent en trois classes générales : deux séries diamétralement opposées qui ne construisent quesur un seul principe (droit divin ou collectif — droit humain ou individuel), et une série intermédiaire qui participe des deux séries extrêmes, retenant le principe fondamental de l'une et de l'autre, et s'efforçant de faire à chaque principe sa place et sa part.
/" classe : droit divin (droit collectif), — Le Catholicisme est l'expression la plus haute des théories de la première classe. Là, l'idée d'institution et de droit divin domine celle d'association, ou de droit humain, jusqu'à l'annihiler. L'Eglise, personnifiée dans son clergé, est médiatrice entre l'homme et Dieu; elle est dépositaire, non seulement de la vérité, mais de la grâce ; elle est le canal de la grâce divine comme l'organe' de la vérité divine; la foi et la vie^, la justification, la régénération, le salut viennent d'elle, et d'elle seule ; en elle se trouvent la vertu de l'ordination, le mystère de la succession apostolique, la puissance des clefs, refficacité des sacrements, la chaire infaillible, la tradition pure, l'interprétation officielle des Ecrits sacrés. C'est d'elle que le Seigneur a dit : « Qui vous écoute, m'écoute » ; et « Qui vous rejette ^ me rejette ».
Le Protestantisme est allé quelquefois toucher à l'idée catholique, en élevant au rang de norme absolue ça constitution dogmatique et ecclésiastique, son formulaire de doctrine et de discipline, c'est-à-dire en enfermant l'institution divine dans une forme humaine, déclarée identique avec elle. Cet écart est surtout sensible dans le haut anglicanisme. Le haut anglicanisme a retenu plusieurs des éléments constitutifs du dogme romain: la succession apostolique de l'épiscopat, la tradition patristique, la régénération baptismale, la vertu mystique du ministère et du culte. Il s'est placé dans une situation flottante entre le Catholicisme et le Protestantisme, comme il place tout ce qui est en dehors de Tépiscopat enlrc le christianisme et le paganisme. C'est, comme on l'a dit, un catholicisme décapité, ou, si l'on veut, c'est Tépiscopalisme des premiers siècles ; et le papisme en étant le postulat logique, il peut en devenir le terme final. Le Puséysme l'a montré.
A cette première classe des théories ecclésiastiques peut s'en rattacher une, à laquelle a appartenu un moment le sceptre de l'opinion, mais vague, sans caractère fixe, sans forme arrêtée, qui tient à l'idéalisme panthéistique et mystique de nos jours,
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et qui tombe ou qui tombera avec lui. On y considère l'Eglise comme un organisme formé par l'influx de la nature et de la vie divine, et, suivant une expression devenue courante, comme « l'incarnation de la divinité dans l'humanité », incarnation dont celle du Verbe en Jésus est le type ou le moyen. Pour saisir celte théorie et s'en rendre compte, il faudrait remonter à Heg-el. Voici quelques mots d'un de ses disciples (Rosenkranz), qui peuvent faire entrevoir ce qu'elle est : « L'Eglise chrétienne « n'est pas seulement une pieuse communauté formée par la foi « individuelle en Christ comme Sauveur, mais elle est elle-même « l'Esprit divin dans lequel le Père et le Fils sont réellement préce sents... On doit se la figurer comme l'organisme sans jequel on « ne saurait même s'imaginer TEsprit divin, car l'Eglise n'est pas « seulement une société de saints, elle est la perfection éternelle « de l'existence de l'Esprit » (1). Ces idées myslico-^panthéistes, versées à grands flots dans toutes les sphères de la science par la philosophie de l'absolu, ces idées qui ont exercé pendant un temps une si singulière et si vaste fascination, dominent à des degrés divers la direction théologique et ecclésiologique que nous avons en vue: conscientes ou inconscientes, elles s'y font sentir partout ; partout le terme à la mode d' « organisme vivant » qui, comme bien d'autres du niême genre (union de l'humain et du divin — vie de Dieu dans l'homme et de l'homme en Dieu, etc..) semble tout expliquer, et qui en réalité n'explique rien, ou devient même un non-sens^ quand on le détache de la métaphysique dont il est sorti.
A côté de cette direction, il en est une autre qui a bien aussi ses racines dans la philosophie de l'absolu, d'où part tout le mouvement actuel, mais qui a décidément rompu avec elle ; car elle admet tout à la fois et l'immanence et la transcendance divi-^ ne : Dieu dans le monde, oii toul est en lui ; Dieu en dehors et audessus du monde, oti tout estparlui. Elle veut être théiste, et l'est
ii) HUt. du ration., ^. 335. ,
en effet; mais son théisme demeure panlhéistiqùe, autant qu'était déistique celui du siècle dernier. C'est dans l'immanence divine, telle que l'accorde l'esprit du temps, qu'elle cherche son principe d'explication et de démonstration ; elle met en saillie, elle tient sans cesse en perspective cette face si importante et longtemps si négligée de l'Evangile, qu'exprime la formule consacrée de « Christ en nous ». Elle mène à un réalisme mystique plein de charme, qui semble pénétrer au cœur du grand mystère de l'incarnation, et par suite au centre vital du Christianisme. Elle fait de l'Eglise le temple de l'Esprit saint, le tabernacle de Dieu au milieu des hommes, le sanctuaire où agissent ]es puissances du siècle à venir, d'où émanent et la parole qui illumine et la grâce qui justifie et régénère; sorte de théisme panthéistique, redisons-le, qui passe delà théologie à l'ecclésiologie. On voit combien la notion de l'Eglise, ainsi que de ses attributs, de ses droits, de ses privilèges, peut s'élever dans cet ordre d'idées. -
Observons, toutefois^ que si ce point de vue peut grandir ainsi l'objectivisme divin, et dans la sphère dogmatique et dans la sphère ecclésiastique, il peut-aussi introniser le subjectivisme rationaliste ou sentimental, de manière à le laisser finalement subsister seul. Il peut amener à dire, et on le dit ot redit, en effet, de mille côtés : la raison, la conscience, cette lumière qui éclaire tout homme venant au monde, c'est Dieu en nous ; c'est l'Esprit de Dieu rendant témoignage à notre esprit, pour nous élever incessamment vers le vrai et le bien absolus, à travers le vrai et le bien relatifs des révélations et des institutions du passé. C'est à cet oracle vivant que nous devons être attentifs, c'est par ce critère intérieur qu'il faut tout éprouver, car tout le reste, même ce qui vient d'En Haut'j n'a pour^ but que de le stimuler ou de l'épurer; et l'on entre par là dans les voies d'un aulonomisme et d'un individualisme illimités. Toutes les choses du dehors tombent sous ce contrôle souverain. L'Ecriture, alors même qu'on lui laisse son nom consacré de Parole de Dieu, est
NOTION SCRIPTURAIRB 57
entièrement sournise au jugement ou au sens privé. L'Eglise devient une institution toute naturelle, providentielle sans doute, mais en ce sens seulement qu'elle est voulue comme produit de la foi et comme moyen de la propager. Elle n'est qu'une association comme une autre, que forme et reforme la conscience chrétienne. Tout son côté proprement divin, avec les attributions qui s'y rattachent, n'apparaît que comme une excroissance superstitieuse, dont on ne saurait la débarrasser trop promplement ni trop comfilèlement.
Ainsi le panthéisme hégélien avait fini par un panhumanisme effrayant. Notre temps a vérifié de mille manières la vieille maxime que « les extrêmes se touchent ». Que d'écarts en tous sens a produits le principe si facilement admis, quoiqu'à des degrés divers, de l'unité essentielle de l'humain et du divin ! Amoindrissant jusqu'à l'effacer la distinction de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel, il les a absorbés alternativement l'un dans l'autre, ayant pour dernier mot ici le « Dieu-homme », là « l'homme-Dieu ».
Ce grand courant se divise donc, à ses sources mêmes, en deux courants très distincts, dont l'un verse dans l'indépendantisme ou l'individualisme, et l'autre dans l'ecclésiasticisme sacramentel et clérical. C'est ce dernier écart que je désire faire remarquer ici.
Celte conception du Christianisme, fondée sur l'immanence de Dieu dans le monde et dans l'homme, et censée la clef de tout le fond substantiel de l'Evangile (incarnation, révélation, régénération, etc.), passant de la théologie à l'ecclésiologie, comme elle a passé de la philosophie à la théologie, on voit tout de suite ce qu'elle y doit produire lorsqu'elle y déroule ses consé- <. quences théoriques et pratiques. Elle tend à relever le sacramenlalisme et par cela même le cléricalisme, instruments mystiques de l'influx divin qu'elle célèbre. Les germes qu'elle sème peuvent ne pénétrer qu'avec lenteur le sol protestant, mais ils s'y enracineront et s'y développeront, si elle y étend ses
influences. Pour elle, l'Eg-lise devient, au sens propre, un organisme, réceptacle des vertus célestes, vase et canal des g^râces évangéliques, qu'ouvrent au croyant les rites sacrés et la parole des ministres du sanctuaire. L'observance liturgique revêt un caractère mystérieux; on côtoie l'opinion catholique et l'on y glisse de divers côtés, tout en s'en défendant. On va toucher au dogme de la régénération baptismale ; la Sainte Cène n'est plus le simple mémorial symbolique de la rédemption, elle en est l'instrument actif; Jésus-Christ, qui est notre vie, s'y donne luimême à nous spirituellement et subslanliellement (d).
Il y a là des vues, des aspirations, des tendances, sinon des doctrines nettement formulées, qui se sèment de toutes parts et auxquelles on n'est pas assez attentif. Si elles frappent dans le Puséysme anglais, dans le confessionalisme allemand, où elles se traduisent en dogmes et en faits, elles préoccupent peu ailleurs, parce qu'elles émanent de près ou de loin d'une direction théologique que caresse l'opinion. Elles, sont généralement fort indéterminées, je le veux, danSsle mouvement actuel, mais elles s'y laissent voir pourtant. L'idée sacramentelle en particulier s'y pose bien formellement çà et là. Un réalisme encore vague, mais positif, se substitue peu à peu au symbolisme que professaient universellement nos églises. Le baptême redevient non seulement le signe, le gage, le sceau de la^râtce, mais son canal ; \\ s'y attache une sorte d'efficacité inhérente. Sur l'Eucharistie, bien des réformés/non contents de revenir du Zwinglianisme au Calvinisme, donnent les mains au Luthéranisme, comme les luthériens rigides les tendent de leur côté au Catholicisme (2).
(1) Ces idées se ravivent dans l'Eglise luthérienne et s'inoculent aux Eglises réformées,
(2) Qu'on lise sous ce l'apport deux ouvrages publiés en Suisse et où respire un profond esprit chrétien : L'Etude sur le baptême, par M. Clément, et Le Christ et ses témoins, par M. de Rougemont. On trouve dans ce dernier (chap. intitulé: VElranger) comme une restauration spiritualisée du
NOTION SCRIPTURAÏRE 59
Le siècle dernier était déiste par l'effet de sa philosophie ; il construisait sur ce qu'on nomme aujourd'hui la transcendance divine. Quand il restait chrétien et orthodoxe, son christianisme et son orthodoxie avaient quelque chose de déistique (supranaturalisme ancien). Notre siècle est au fond panthéiste, bien entendu dans un sens général et fort indéfini ; il part de l'immanence divine, et son christianisme, même le plus élevé et le plus pur, a quelque chos£ de panthéistique. De là cette notion de l'Eglise comme un organisme divin, dans lequel vit le Saint-Esprit et par lequel il s'épand au dehors ; notion généralement contenue et restreinte, surtout aujourd'hui que les grandes théories spéculatives, où elle a sa première origine, lui font défaut, mais qui. peut mener loin, pour peu qu'on s'y laisse aller.
déclasse: Droit humain (droit individuel). — En opposition directe avec ces théories qui relèvent outre mesure l'élément divin de l'Eglise, et par suite le devoir de l'union et de la soumission, le droit collectif, se placent celles qui, faisant prédominer le droit individuel et ne reconnaissant guère à l'Eglise d'autre raison- d'être que la communauté de foi et de vie, poussent à un puritanisme et à un séparatisme illimités. On pourrait suivre ce principe à la trace depuis les Montanistes, les Nova-
sacramentalisme catholique. Il y a, à la vérité, chez M. de Rougemont, quelque chose d'aventureux ; mais c'est un croyant sincère, un penseur plein de droiture et de franchise, qui ne craint pas de mettre au jour les postulats ou les desiderata de son principe théologique. — Ce qui caractérise au contraire l'écrit de M. Clément, c'est plutôt la retenue, la circonspection, la sagesse pratique. Souvent il indique et- s'arrête, de peur de trop affirmer. Cependant il va loin quelquefois. Sa notion du baptême emporte à bien des égards la doctrine patristiqùe, sur laquelle il appuie à diverses reprises son argumentation; et son idée du sacrement est un corollaire de son idée de l'Eglise, et son idée de l'Eglise sort du point de vue de nos jours, quand il reste supranaturaliste. Toutefois, je dois, le redire, M. Clément veut se garder et mettre en garde contre l'esprit du temps, dont il signale les périls.
liens, les Cathares, les Anabaptistes jusqu'à nos jours et faire l'énumération des systèmes ou des partis qu'il a enfantés. Mais nous n'avons pas besoin d'étendre à ce point ce rapide aperçu. Un mot caractérise dans les temps modernes la direction théologique et ecclésiastique dont il s'agit, c'est celui àHndépendanlîsme, auquel se substitue çà et là celui à.' individualisme. L'indépendantisme, régardant uniquement à la pureté ou à la sincérité des croyances, rejetant la notion d'une Eglise extérieure générale, de l'Eglise-monde, comme il se plaît à l'appeler^ ne reconnaît que des associations particulières, sans autre rapport entre elles que celui qu'établit l'identité do. leurs tendances et de leurs vues. L'idée de catholicité, telle qu'elle a dominé jusqu'ici le monde chrétien au milieu même do ses déchirements, est à ses yeux une illusion ; il la flétrit sous le nom de mullitudinisme. Pour luj, la seule Eglise universelle est l'Eglise invisible.
Il faut distinguer deux applications générales du principe de l'indépendantisme : l'une plus dogmatique et plus rigide ; l'autre plus libérale, plus large, plus tolérante, mais aussi plus radicale et plus révolutionnaire. — La première a pour fondement la détermination de la vérité évaugélique, dont elle se dit et se croit en possession. D'après elle, là où est la vérité, la est la vie ; et là où sont la vérité et la vie chrétienne, là est la seule Eglise chrétienne. — La seconde veut que chacun proclame ses convictions propres, quelles qu'elles soient, qu'il brise avec tout ce qui le forcerait à les trahir ou à les voiler, et que les partisans de chaque croyance se groupent autour d'elle en associations distinctes. Pour la direction libérale, plus encore que pour la direction dogmatique, l'unité (ou la catholicité) est une utopie, l'état régulier est le fractionnement; loin d'être un mal, il est un bien ; ce désordre apparent est l'ordre réel (4).
(1) Vinetfat conduit à se faire le théoricien de cette tendance dans son ouvrage couronné par la Société de la Morale chrétienne et intitulé : De la manifestation des convictions religieuses, ouvrage où il a passé du point de vue
NOTION SCRIPTURATRE 61
Ce sont deux directions très différentes, quoique appuyées sur un principe commun. La première domina au commencement du Réveil et produisit le séparatisme Ihéolog-ique, la dissidence. Le PJymouthisme (ou Darbysme) en est le terme logique et peut en être à certains égards le correctif, par cela même qu'il montre jusqu'oii elle conduit. La seconde gagne de plus en plus et crée un séparatisme d'un autre caractère, mais non moins dissolvant. Pour elle, du moins sous ses. formes avancées, plus d'institution positive; l'Eglise^ le ministère, tout est de droit humain; le supposer de droit divin à quelque degré, c'est du catholicisme ou du judaïsme.
Du reste les deux directions, se faisant des concessions réciproques, se donnent fréquemment la main pour saper ensemble les vieilles Eglises, toutes multitudihistes en principe et en fait.
Remarquons toutefois qu'au sein même de l'indépendantisme libéral, il se produit des tendances qui s'efforcent d'y maintenir ou d'y établir une sorte d'unité, lien est deux que je désignerai par les épithètes de latitudinaire et de morale et qu'il convient d'indiquer, vu les nombreux adhérents qu'elles ont parmi nous. La théorie latitudinaire (si le nom de théorie peut lui être appliqué), prenant les Eglises dans l'état anormal où elles se trouvent presque partout, cherche à transformer le fait en droit. Ce qu'elle veut, c'est le staiu quo, et pour le maintenir au milieu des opinions les plus diverses et les plus contraires, auxquelles elle livre les académies et les temples^ elle rejette toute règle extérieure de doctrine et de discipline. L'Eglise n'est là qu'une agrégation (Alliance universelle).
La théorie morale, sans repousser aussi absolument la règle dogmatique et disciplinaire, n'y place point le principe d'unité ; elle le cherche moins dans les croyances que dans les senti-
du monde, qui était celui de la question, à celui de l'Eglise; et la question ecclésiastique a souffert d'être ainsi saisie et traitée du dehors.
ments. Sa maxime est celle parole de sainl Paul : « Conservez l'unité de l'esprit par le lien de la paix ». Elle fait de l'amour le vrai facteur ecclésiastique, comme le vrai facteur théologique et pratique ; elle demande à la charité ce que la foi ne saurait donner, ce que du moins elle ne donne pas dans l'état actuel des choses. Il y a là des aspirations légitimes, mêlées à bien des illusions. La charité, celle vie du Ciel que l'Evangile formé sur la terre, est certainement destinée à exercer dans l'Eglise et dans le monde une action plus haute, plus large, plus puissante qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent. Mais à côté de la charité doivent marcher la vérité et la fidélité, que cette tendance jette trop souvent à l'écart. En somme cependant, elle est un des signes du ^em/?*; elle tient à ce travail intérieur de la Chrétienté, à ce besoin des cœurs qui, à travers ce qui les sépare, veulent se loucher et s'unir par ce qu'ils ont de commun (Alliance évangélique) ; réveil où le confessionalisme semble s'effacer devant le christianisme pratique. Il y a là en germe celte « unité dans la diversité» que présenta l'Eglise primitive et à laquelle a toujours aspiré le protestantisme évangélique, sans avoir su la réaliser jusqu'ici.
3° classe : Théorie intermédiaire (Ré formation). — Entre les courants opposés de rullramontanisme cl de l'ultraprotestanlisme, ou de Funiversalisme et do l'individualisme, est la théorie delaRéformalion; je dis « la théorie », car, malgré les diversités de constitution, tenant aux diversités de situation, il y eut au fond identité de prin^cipe dans le mouvement du xvi" siècle. La Réformation dut se prendre d'entrée à la notion ecclésiastique qui servait de boulevard au Catholicisme, et elle le fit partout. Elle soumit l'Eglise, comme la doctrine, à.la Bible, règle suprême de la vérité et de la vie. Au dedans et au-dessus de l'Eglise visible, elle fit apparaître l'Eglise invisible ou mystique, communion des fidèles entre eux par leur communion avec Dieu en Jésus-Christ. Rétablissant la relation directe des âmes avec le
• NOTION SCRIPTURAÏRE 63
Sauveur, renversant l'idée sacramentelle et sacerdotale, pivot du système romain, elle déplaça l'ancien point de vue, où l'Eglise extérieure, personnifiée dans le clergé, se montrait seule, et se montrait investie de droits et de pouvoirs égaux aux privilèges qu'elle s'était arrogés.
Mais en reportant sur l'Eglise invisible (spirituelle, mystique, dont la foi et la régénération rendent seules membres) ce qui n'appartient et ne peut appartenir qu'à elle, la Réformation n'en conserva pas moins une opinion très élevée de l'Eglise visible. Continuant à y voir une institution divine au sens propre, elle la considéra, par cela même, comme possédant des attributions et des prérogatives d'un ordre spécial. L'Eglise, gardienne des Ecritures et des sacrements, resta à ses yeux, quoique dans une acception restreinte, le canal des grâces évangéliques. Calvin ne fit nulle difficulté de répéter avec les anciens « qu'elle est la Mère de tous ceux dont Dieu est le « Père », et de rattacher à sa communion l'ordre entier du salut (1). C'est, sous une terminologie qu'il est plus aisé de critiquer que de remplacer — car l'indétermination tient ici à la nature même des choses — la consécration du double caractère que nous a présenté la notion biblique de l'Eglise.
Voilà donc trois classes de théories bien tranchées, et cette ^ divergence foncière s'explique par la dualité inhérente au phénomène ecclésiastique.
Envisagée uniquement sous une de ses faces, l'Eglise naît sur la terre avec le Christianisme ; elle est l'association volontaire des croyants. Constituée ou manifestée le jour de la Pentecôte, elle s'est étendue de siècle en siècle, à mesure que les peuples se sont soumis à l'Evangile. La prédication l'a fondée, elle la maintient et l'accroît sans cesse en amenant les âmes à l'obéissance de la foi. La foi est sa source et sa règle ; l'accord, des opinions et des sentiments la produit, leur divergence la
(1) Inst. Liv. IV, ch. I, § 22.
dissout. — Envisagée sous une autre face, tout aussi certaine, quoique constatée moins par l'observation que par la révélation, l'Eglise vient de plus haut, elle est une institution providentielle et supramondaine; c'est le Royaume des Cieux descendu sur la terre ; le Christianisme y a sa base, la vérité son appui, la vie spirituelle sa racine et son aliment. Gardienne des alliances et des promesses, elle ouvre son sein à quiconque veut se placer sous sa direction ; elle y reçoit et y garde les enfants euxmêmes, étendant sur eux ses sollicitudes et ses prières et travaillant à les amener à Christ, dès qu'ils peuvent entendre et invoquer son Nom.
11 est évident que de la prédominance exclusive d'un seul des deux aspects ou de leur maintien simultané, dérivent les trois classes générales de théories. Chaque système sort logiquement de son principe. Une fois l'idée absolue d'institution divine posée, comme elle l'est dans le Catholicisme, tous les privilèges de l'Eglise invisible passent peu à peu à l'Eglise visible, ou pour mieux dire, la distinction ne se soutient plus, L'Eglise que Dieu a établie, c'est l'Eglise dans sa formé historique, l'Eglise extérieure, l'Eglise qui se montre au monde et où le monde doit entrer. Là est le trésor des dons divins, la puissance de l'intercession, la vertu céleste des sacrements, les influences vivifiantes de la Parole et de la grâce. La communion avec elle devient le premier des devoirs, et le schisme le plus grand des péchés, puisqu'il rompt le canal des bénédictions spirituelles. Des privilèges de l'Eglise découlent ses droits, et de "ses droits ses pouvoirs, ainsi que les obligations corrélatives des fidèles. Le système sort si bien du principe qu'on les voit se développer parallèlement, et l'un par l'autre, depuis Cyprien et Augustin jusqu'à Grégoire le Grand et à Grégoire Vil, et qu'avec le principe, successivement débarrassé de ses contrepoids, on peut décrire «jon'on la genèse du système.
En se plaçant au point de vue du protestantisme radical ou de l'indépendantisme, en dégageant son principe, qui est juste-
. NOTION SCRIPTURAIRE 63
ment l'inverse du principe catholique, en le laissant dérouler ce qu'il contient, on aura aussi la raison logique de ses doctrines. L'Eglise étant uniquement pour lui une association basée sur la communauté de croyance et de vie, elle est une institution humaine, providentielle sans doute, mais comme tous les ra-ands faits historiques oh la Providence contrôle la liberté, tout en la laissant à elle-même; si elle continue à être appelée « divine », c'est en tant qu'elle sort du Christianisme et qu'elle le sert. Elle se dépouille de ses attributions et de ses prérogatives surnaturelles. L'autorité qu'elle exerce est purement conventionnelle; ce n'est qu'une délégation et comme telle, elle ne peut avoir chez ceux qui la possèdent que ce qu'elle avait déjà chez ceux qui la confèrent : il en est de même, nécessairement, de la soumission qu'elle impose, la nature de la soumission dépendant de la nature de l'autorité. Société toute morale, dont l'unité de vues ou de dispositions est seule le motif et le lien; on n'y entre, on n'en fait partie que par une adhésion éclairée et volontaire. Si, infidèle à son principe générateur et constitutif, elle se contente d'un acquiescement extérieur et formel, si elle ne correspond plus à son idéal, on est non seulement autorisé, mais obligé à se séparer d'elle. Le schisme est plus qu'un droit, il est un devoir et, en un sens, le grand devoir^ puisqu'une Eglise n'étant que la manifestation officielle, la libre réalisation d'une conception ou d'une direction religieuse, ce serait mentir à sa conscience et à sa foi que de demeurer dans celle où l'on se trouve, dès qu'on ne sympathise pas entièrement à son symbole, à son culte, à sa marche générale. — Dans toute la série des déductions, de même que dans le point de départ, cette tendance est le contrepied de la tendance catholique.
Ainsi, des principes extrêmes et partiels les théories extrêmes; et de la dualité constitutive reconnue et respectée, la théorie intermédiaire, qui cherche le vrai dans la fusion des principes.
C'est cet équilibre que voulurent rétablir les Réformateurs quand, appuyés sur les grandes données de l'Ecriture, ils
posèrent ensemble le droit de séparation et le dévoir de l'union,
la spontanéité et la règle, la liberté et l'autorité. A cela tient
l'antinomie que le catholicisme et Tultrâprolestantisme leur ont
souvent reprochée, comme un signe évident d'inconséquence et
d'erreur, et qui, impliquée dans la dualité originelle de leur
facteur, ne peut que paraître au dehors, puisqu'elle est au
dedans. Lorsqu'ils s'attaquent à Rome, les Réformateurs
relèvent presque exclusivement le côté interne de l'Eglise, son
élément spirituel; ils semblent n'y voir qu'un postulat ou un
fruit naturel de la foi, que la libre agrégation des chrétiens,
ayant sa raison et sa fin dans la pureté de la doctrine salutaire
et dans la recherche des moyens de grâce ; là^ oîi sont la doctrine
et la vie évangéliques, là est la vraie Eglise, n UbiSpmtiis, ibi et
Ecclesia », suivant la maxime des anciens, dont on fait la leur,
et qui ne rend qu'une partie de leur pensée réelle. En présence
des sectaires, tels que les Anabaptistes ou les Lîéer^ms de Genève, qui, poussant à l'excès ce point de vue, faisaient table rase de
l'ordre établi, ils reprennent, jusqu'à l'exagérer, l'aspect extérieur, l'élément positif et objectif de l'Eglise, son caractère d'institution divine, avec les prérogatives et les obligations qu'il emporte, c'est-à dire qu'ils mettent alternativement en saillie les deux faces de leur principe ecclésiastique, sans s]occuper suffisamment peut-être de les justifier. Ils semblent suivre alors cette autre maxime des anciens : « Ubi Ecclesia, ibi et Spiritus Dei ». ,
Du reste, l'antinomie subsiste forcément dans tous les systèmes, parce qu'elle est dans la nature des choses. Le Catholicisme, par exeniple, ne peut nier absolument la légitimité du schisme, le droit d'examen et de séparation ; il le consacre même en certains cas, tels que celui oii, selon l'expression de saint Jérôme, vulgarisée par Bossuet, « le monde s'étonne de se trouver arien » ; celui encore de la Révolution française où tous les temples appartinrent un moment à un culte réprouvé. Et le radicalisme ne peut se refuser à admettre que l'Eglise soit le
NOTION SCRIPTURAIRE
support providentiel du Christianisme et, par suite, un moyen de grâce, une institution divine proprement dite ; il lui faut confesser ce fait d'une ou d'autre manière, tout en le rejetant ensuite dans l'ombre et le tenant comme s'il n'était pas .
Quand on accuse la théorie protestante de n'être qu'une forme inconséquente du Catholicisme, on oublie, ou l'on voile les profondes différences qui la séparent du système romain. Des deux parts, il est vrai, on admet l'institution divine ainsi que les droits qu'elle fonde; des deux parts, k côté de l'unité intérieure, on maintient l'unité extérieure avec ses obligations et ses sanctions, et l'on aspire à la réaliser, comme impliquée dans la notion intégrale de l'Eglise, dans l'ordre et le plan divin. Mais ce n'est pas dans la recherche de ce but que le Catholicisme a erré, c'est dans les moyens auxquels il a eu recours, tels que sa doctrine sacerdotale et sacramentelle, ses prétentions Ihéocratiques, en particulier celle d'infaillibilité qui a consacré toutes les autres en les complétant, et devant laquelle tombent toutes les libertés évangéliques. Or, ces moyens, la théorie protestante les répudie catégoriquement. Elle ne veut s'appuyer que sur les grandes données scripturaires, simplement et pleinement acceptées. Elle est essentiellement spiritualiste. Seulement elle l'est avec mesure ; en portant en première ligne le fait interne, elle conserve au fait externe sa place et son importance propres. Aussi maintient-elle seule, en réalité, la distinction fondamentale de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible, qu'effacent également, l'un par un côté, l'autre par l'autre, le radicalisme et le romanisme.
Les termes d' « autorité », d' « unité extérieure », de « droit divin», existent dansla théorie protestante comme dans la théorie catholique; mais ils s'unissent à des termes collatéraux qui leur servent tout ensemble de complément et de contrepoids, et que le Catholicisme réduit à néant. Sous la ressemblance des mots n'éclate-t-il pas la différence des choses ? Autant vaudrait accuser tous les gouvernements réguliers, même les plus libé-
raux, d'absolutisme, parce que tous parlent de loi, d'obligation, de dépendance.
La théorie de la Réformation, embrassant le double aspect scrjpturaire de l'Eglise, combine les principes opposés de la théorie ullramorilaine et de la théorie ultraprotestante, et tandis qu'à gaiiche on l'accuse de catholicisme, on l'accuse à droite de radicalisme: incriminations qui se neutralisent et se jugent ellés-mênïés, en montrant où est le vrai réel.
Conséquences théoriques et pratiques du dualisme constitutif de rÉglies. — Erreur des systèmes unitaires.. — Du caractère d' (( institution divine » dérivent le (c multitudinîsme », le « pédobaptisme », V « autorité du ministère», le devoir de rechercher r « unité » intérieure et extérieure, et d'autres < rapports avec l'État » que ne le veut le séparationisme. — En tant que « libre association » elle suppose le droit au < libre examen » et en impose le devoir : principe dit du <c Sacerdoce universel».— Des deux caractères de l'Église dérivent deux tendances, qui doivent se limiter, se compléter, s'équilibrer. — Nécessité de bien distinguer entre le « Christianisme » et « l'Église », entre « l'Église » et <( les églises ». ,,,
Après avoir constaté dans l'Eglise le caractère d'institution divine à côté de celui de libre association, et par conséquent le droit collectif à côté du droit individuel, il faut indiquer ce qui résulte de là.
Il est difficile de marquer le rapport général des deux faits, ou dés deux caractères constitutifs, et impossible peut-être de le préciser à tous égards, l'Ecriture, dans des vues évidemment providentielles, l'ayant laissé indéterminé. Il en est comme du rapport de l'individualité et de l'inspiration dans l'Ecriture ellemême, ou de celui de la spontanéité et de la grâce dans le
NOTION SORIPTURAIRE 69
renouvellement spirituel, ou de celui de la liberté et de l'ordre
dans l'Etat.
Cependant la coexistence des deux faits, une fois établie et reconnue, a des suites nécessaires, celle-ci tout d'abord, qui est manifeste et dont tout le reste dépend. Les systèmes unitaires qui, au lieu de coordonner les deux éléments ou les deux principes collatéraux, les subordonnent l'un à l'autre en. sens inverse, ce qui revient à les anéantir l'un par l'autre, se condamnent par cela seul qu'ils refont l'œuvre, de Dieu. Le point de vue romain et le point de vue radical, aboutissant chacun de son côté à dépouiller l'Eglise d'un de ses éléments essentiels, sont foncièrement erronés; et le point de vue de la Réformation, qui maintient le dualisme constitutif, est, en thèse générale, le vrai. Résultat considérable quand on se préoccupe avant tout de constater les principes ou les faits-princi^ies, ainsi que le veulent des temps tels que le nôtre, oii, penchant de toutes parts vers les extrêmes, l'indépendantisme se déclare individualiste et l'ecclésiasticisme se fait sacramentel et sacerdotal, comme s'il n'y avait d'alternative qu'entre une sorte de plymouthisme et une sorte de romanisme.
Mais il importe de descendre à quelques détails. Pour arriver à des conclusions un peu positives, plaçons les principales questions du moment devant la notion de l'Eg-liso, telle que nous l'ont donnée les Livres saints.
Considérons d'abord l'Eglise en tant qu'institution divine, et examinons ce qu'impose ou suppose ce caractère supérieur, ce qu'il réclame ou autorise.
Il va sans dire que nous devons nous entourer ici d'une garde de circonspection, puisque nous sommes dans Tordre surnaturel. Quelque certain que soit en lui-même le fait dont il s'agit, les inductions qui en sortent, évidentes et sûres quand elles sont immédiates, le deviennent toujours moins à mesure qu'elles s'étendent : ce sont des lignes auxquelles on ne peut se fier pleinement qu'à la condition de ne pas les prolonger arbitraire-
ment. Il faut veiller avec un religieux scrupule à ne pas rester en deçà de la donnée biblique et à ne pas aller au delà, à n'en rien ôter et à n'y rien ajouter: travail délicat, sur lequel nous nous bornerons à quelques aperçus.
Envisagée sous ce premier aspect (i), l'Eglise est une sorte d'Etat spirituel, dont le centre se trouve en dehors de la Terre, province perdue qu'il doit reconquérir; c^est « un royaume », le Royaume des Cieux, qui vient rallier à lui les royaumes d'icibas, tout en les laissant à eux-mêmes pour le temporel. Jérusalem d'En Haut, ainsi que la nommentles Livres saints, l'Eglise est dans ce monde sans être de ce monde. Elle a son origine, sa base, sa loi dans ces régions supérieures d'où elle descend et où elle puise sa lumière et sa force. Les nations sont son héritage, et son œuvre est de les attirer et de les rassembler sous son sceptre, en attirant une à une les âmes dont elles se composent. L'important pour elle est de réaliser, le plus promptement et le plus complètement possible, sa fm suprême, savoir la soumission des peuples à l'obéissance de Christ. Or, là se pose, une des questions les plus graves de l'ecclésiologie : Quelle marche l'Eglise est-elle tenue de suivre dans ses admissions et ses exclusions? doit-elle se montrer facile ou sévère? — A première vue il semble que le meilleur moyen de hâter la conquête morale qu'elle a à faire, est d'ouvrir son enceinte à tous ëeux qui viennent, et d'y retenir tous ceux qui veulent rester, tous ceux qui consentent à se placer. sous sa bannière et sous sa parole. Sa grande obligation, et conséquemment sa grande fonction, est de répandre la foi par la vérité, et la vie par la foi. N'est-elle pas autorisée dèslors à élargir sa lente, pour agrandir et multiplier son action ? Si elle n'existait qu'à titre de manifes-
(1) Dans la disposition présente des esprits au sein de notre l'rotestantisme, ce n'est pas chose facile que de se mettre et de se maintenir à ce point de vue. On a besoin pour cela de regarder moins à ce qui est qii'à ce qui devrait être, en se plaçant devant un idéal qui semble fantastique tant le réel le contredit.
lalion d'une conception OU d'une direction chrétienne spéciale, si elle n'était que la communion des saints, comme le veut la dissidence, ou qu'une association conventionnelle, une confession et une profession organisée, comme l'entend l'indépendantismelibéral^ elle ne pourrait évidemment procéder ainsi; elle devrait demander à qui s'approcherait d'elle, non seulement: « que voulez-vous devenir? » mais « qu'êtes-vous? quelles sont, dès à présent, vos convictions et vos dispositions religieuses ? » « vous ne pouvez entrer qu'autant que vos principes sont les miens, qu'autant que vous êtes déjà ce que je suis. » La nécessité dé cette enquête préalable naîtrait pour elle de sa nature même; en agissantautrement, elle méconnaîtrait sa constitution et sa fin. Représentation d'une dogmatique ou d'une ascétique déterminée, elle ne pourrait admettre que qui adhëre pleinement à sa doctrine et à sa discipline. Il en serait d'elle comme de ces libres associations qui se sont formées de tout temps au sein du Catholicisme lui-même, et qui s'appelaient des religions.
Mais, dès que l'Eglise existe à un autre titre, dès qu'elle a ailleurs que dans une sorte de contrat social, son fondement et son appui, dès que sa raison d'être est en Dieu, à qui elle est chargée de ramener les peuples, elle a moins à regarder à elle qu'à son œuvre ou à sa mission ; elle a moins à s'occuper de ses périls et plus de ses devoirs. Institution divine, elle peut se reposer sur la vertu divine et braver des. atteintes au-dessus desquelles elle se sent placée. Sans doute, il faut qu'elle veille à ne pas laisser altérer les conditions de sa vie, qui sont celles de sa puissance ; son contact avec le monde ne doit pas être une connivence avec le monde, qu'elle n'attirerait à elle qu'en se livrant à lui; triomphe apparent, qui cacherait une défaite.réelle. Il faut qu'elle garde le dépôt de la foi, auquel sont^ attachées les vertus célestes qui agissent en elle et pour elle; il faut qu'elle maintienne au niveau évangélique la règle divine de la vérité et de la sainteté; il le faut, car en cédant là-dessus, elle cesserait d'être elle-même. Mais ces réserves faites, elle a toute
liberté de suivre la voie qui la conduit le plus rapidement à son but, le triomphe universel du Christianisme. La question de savoir si elle doit tenir ses portes ouvertes ou fermées n'est pas alors une question de principe, elle est simplement une question d'expédionce, et ainsi déterminée elle est décidée. Avec sa base supramondaine, avec les garanties qu'elle y trouve, l'Eglise peut être large dans ses admissions, et si cette largeur assure ou. facilite ses succès, elle est plus que licite, elle est obligatoire. L'Eglise n'est pas uniquement un temple, elle est aussi une école, ou si l'on ne veut voir en elle qu'un temple, il faut reconnaître qu'elle renferme et le sanctuaire et le parvis; non seulement on y sert le Dieu-Sauveur, mais on y enseigne et l'on y apprend à le servir.
Des lors, et pour employer le terme consacré, elle peut être multitudiniste ; elle peut l'être, et si par là elle étend et accroît son action, elle doit l'être, bien entendu dans les limites indiqiiées; sa constitution lui en donne le droit, sa destination lui en impose alor's le devoir. Aussi l'a-t-ellcété dès l'origine, comme on le vit à la Pentecôte où elle reçut tout ce qui se présenta. Elle l'a été dans sa fondation, parce qu'elle l'est dans le plan divin^ ainsi que le montreraient à elles seules les paraboles de l'ivraie et du filet.
Ce point si vivement débattu se résout ainsi comme de luimême par la notion scripturaire de l'Eglise ; si l'Eglise n'était qu'une doctrine ou une vie spéciale constituée en association, le mullitudinisme serait un désordre contre lequel elle rie saurait trop se prémunir. Mais dès qu'elle est une institution d'un ordre supérieur, que garde la main divine qui l'a fondée, dès qu'elle a en dehors et au-(lessus des déterminations ou des garanties humaines, sa raison et sa fin, sa base et sa loi, le mullitudinisme lui est permis, toutes les fois qu'il n'expose pas son principe et qu'il sert à son but ; plus grandit l'idée d'institution, plus s'étend la possibilité du mullitudinisme, et par suite sa légitimité. — Je ne prétends certes point que tout soit décidé par là, car j'ai
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parlé de limilès ; mais si la question de forme ou d'opportunité demeure, celle de fond ou de droit ne peut plus laisser de doute, et c'est l'important.
Ce point gagné en entraîne d'autres, en particulier \& pédobaplisme (autre question qui se pose partout, et infiniment plus grave, qu'il ne le semble au premier abord). Si l'Eglise peut recevoir qui veut venir, et garder qui veut rester, sa conduite est tracée envers les enfants nés dans son sein, et vis-à-vis desquels elle est évidemment chargée d'une responsabilité spéciale. On lui concède le droit ou, pour mieux dire, on lui reconnaît le devoir de les retenir sous l'influence de la priëre et des moyens de grâce, de les environner le plus possible d'une atmosphère religieuse, de leur inoculer dès leurs premiers ans les sentiments de la foi, les impressions de la piété, l'esprit chrétien, tel qu'elle le saisit et le possède elle-même, et de les considérer ainsi, sous bien des rapports, comme siens. L'anlipédobaptisme n'a jamais poussé, que je sache, jusqu'à vouloir enlever à l'Eglise cotte sorte d'adoption et de maternité spirituelle, jusqu'à lui contester cette action qu'elle exerce sur les enfants placés par la Providence sous sa garde et sous sa tutelle; il s'est toujours arrêté devant celle conséquence que lui imposerait la logique, comme elle l'imposa à Rousseau. Les baptistes ont beau dire (ce que personne no leur conteste) qu'il n'y a de vraie religion que dans une adhésion raisonnée et toute personnelle, que dans une conviction libre et réfléchie, ils ont beau tourner et retourner en tous sens ce principe, ils ne négligent point la pédagogie chrétienne. Un sentiment, plus fort que les raisonnements et les systèmes, «y ramène malgré qu on en ait. Cet effbrt do l'Eglise pour s'emparer, dès le -premier âge, des esprits et des cœurs, pour les lier en quelque sorte d'avance à ses idées propres, n'est pourtant légitime, surtout il ne peut être obligatoire, qu'autant que les enfants lui appartiennent sous quelque rapport et à quelque degré, et s'ils lui appartiennent, n'est-elle pas autorisée à les marquer de son
sceau? Il no faut pas oublier que le baptêméj symbole de rég-énéràlion, est aussi le signe extérieur qui sépare l'Eg-lise du monde; à cet égard, il est pour l'enfant ce qu'il est mille foispour l'adulte, même dans les congrégations qui soumettent au plus sévère noviciat. Le baptême que l'homme donne à l'homme n'est jamais qu'un acte figuratif; c'est le baptême d'eau, non le baptême d'esprit. On comprend, dès lors, que le pédobaptismc se soit établi comme de lui-même. S'il ne s'impose pas, il se légitime, tant il sort naturellement des obligations où l'Eglise se sent vis-à-vis de ces êtres que le Christ appelait à lui, et que lui confie une Providence spéciale. Si FEglise, par sa nature et par sa destination, peut être multitudinisle, le pédobaptisme est justifié. Il n'y a pas plus de motif pour elle à refuser le rite sacré à l'enfance qu'à la foule de chrétiens de nom, à qui elle est toujours mise en demeure de Tadministrer. Du reste, nous ne prétendons point trancher en quelques mots cette question devenue si grave; nous n'y touchons, ainsi qu'à bien d'autres, qu'en tant qu'elle vient se placer sous la lumière du principe dont nous cherchons à nous rendre compte. Nous aurons à l'examiner ailleurs plus directement.
Du principe que nous tenons pour convenu, je veux dire le caractère d'institution divine dans l'Eglise, il dérive donc, sinon l'obligation, du moins Fautorisation du mullitudinisme et, par suite, du pédobaptisme.
Mais les conséquences du principe ne s'arrêtent pas là. En voici une autre d'une évidence tout aussi immédiate. L'Eglise étant d'institution divine, le ministère l'est aussi. De là le caractère de l'autorité qu'il exerce et de la soumission qu'il réclame : autorité, soumission, qu'on ne saurait maintenir avec trop de soin dans leurs limites scripturaires, car elles ne sont légitimes qu'à cette condition, mais qui n'en sont pas moins réelles pour n'être pas absolues. Si cela ne fonde nullement la théocratie ou le sacerdotalisme, pas plus que l'institution divine de la magistrature ne fonde l'autocratie, cela environne le ministère évan-
ji «
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gélique d'une auréole qui fait en partie sa force, et dont le radicalisme le dépouille. Il est bien clair que les attributions de la charge pastorale apparaissent tout autres, selon qu'on la considère comme étant de droit divin ou simplement de droit humain.
Du même principe, il résulte encore qu'on doit respecter, réchercher, garder Vunité, non pas seulement l'unité intérieure qui n'est point en cause et qui va de soi, mais l'unité extérieure, dont on fait si bon marché de nos jours. Je ne parle pas, en ce moment, de ce qui se peut dans l'état présent des choses, je parle de ce qui se doit, et bien des impossibilités prétendues disparaîtraient peut-être devant le sentiment du devoir, s'il était profond et général. Oublions ce qui est pour regarder à ce qui devrait être, d'après le plan divin que nous ont révélé les Ecritures. Evidemment l'unité est un des attributs essentiels du Royaume des Gieux, comme des royaumes de la terre. Les ruptures qui le divisent en campements étrangers les uns aux autres et le plus souvent hostiles, compromettent sa dignité, sa destination et jusqu'à son existence. Sa dignité, car l'esprit de secte ou l'esprit de parti, y prend la place de l'esprit évangélique ; sa destination, car on consume dans des luttes intestines, on morcelle, on disperse les ressources et les forces qu'il aurait fallu ramasser pour les porter ensemble à la conquête du monde ; son existence elle-même, car les diverses directions, pour se miner mutuellement, arrivent à miner, tantôt sur un point tantôt sur l'autre, le fond même du Christianisme, et l'incrédulité n'a qu'à faire la synthèse de leurs négations partielles pour motiver sa négation totale (1).
L'unité n'est pas l'uniformité, je le veux; elle s'associe à la diversité dans toutes les œuvres de Dieu, et la vie de la foi exige probablement qu'il en soit ainsi dans l'œuvre de la grâce. Le Royaume de Christ peut, sans se briser, se partager en provinces
(1) Est-ce du dehors ou du dedans, est-ce des philosophes ou des théologiens que provient essentiellement Timmense mouvement critique de nos jours, ainsi que le scepticisme et le négativisme qu'il engendre ?
distinctes; il peut y avoir l'Eglise et les églises (eçclesiolœ in Ecclesiâ). J'accorde encore que, par l'effet d'aberrations dogmatiques et pratiques, les divergences peuvent devenir si profondes qu'elles constituent des religions différentes, et rendent les scissions inévitables en les rendant obligatoires. A côté du devoir de l'union est le droit de séparation, droit redoutable dont il ne faut faire usage qu'avec crainte et tremblement, mais auquel on peut être contraint de recourir. Je reconnais les hautes nécessités qui ont amené le fractionnement actuel et qui menacent de l'étendre. Mais l'erreur est de prendre cet élat pour l'état régulier, en transformant le fait en principe, la déviation en loi. Non, ce n'est pas là l'idéal chrétien, ce n'est pas ce que doit et veut être le Royaume de Dieu. Que ceux qui ne voient dans la Société religieuse que des congrégations transitoires, reflet et produit du mouvement de l'opinion, s'attachent à celte vue et s'efforcent de la légitimer, je le comprends. Mais ceux qui, par delà l'association humaine, voient l'institution divine, ne sauraient faire de même, car l'ordre et* le plan divin se montrent à eux sous un autre aspect, qui ne leur permet point de s'unir aux théories dissolvantes, de quelque appareil dialectique et mystique qu'elles s'entourent. S'ils repoussent ce socialisme formaliste, qui sacrifie à une uniformité menteuse l'élément de liberté, le droit du chrétien, ils ne peuvent sympathiser à cet individualisme qui méconnaît l'élément d'autorité, le devoir du chrétien, et réduirait tout en poussière.
Le dogme du morcellement est l'hérésie ecclésiologique de nos jours ; mais la notion de l'unité, tout obscurcie et faussée qu'elle est maintenant, ressortira tôt ou tard de la notion scripluraire de l'Eglise. Les systèmes passent, les principes restent. L'Eglise, contre laquelle ne prévaudront point les portes de l'Enfer, triomphera des erreurs de ses enfants comme des attaques de ses ennemis. L'Esprit de Christ la ramènera à sa loi souveraine par la puissance de la vérité et de la charité. Il n'y aura un jour, nous le savons, qu'em seul troupeau, comme il
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ny a qu tm seul Pasteur, et nous devons aspirer à co jour prédit. S'il nous est impossible, dans l'état présent des idées et des choses, de concevoir par la raison celte transformation de la Chrétienté, nous pouvons, nous devons Tespérer et la contempler d'avance par la foi (1).
Nous pourrions montrer encore, de ce point de vue, que l'Eglise, postulant la catholicité et tendant ou devant tendre à la réaliser, ses rapports avec l'Etat ne sauraient être, en principe, ce que les veut le radicalisme. La séparation absolue qu'il pose en droit et qu'il s'efforce de traduire en fait, possible peut-être avec un nombre indéfini de petites congrégations, contenues les unes par les autres et vis-à-vis d'elles-mêmes et vis-à vis do l'Etat, ne l'est pas avec une Eglise générale qui, embrassant le pays entier oti elle aurait ses institutions, ses fondations, ses oeuvres, se trouverait sur mille points en contact et pourrait, par là mèmcj entrer en conflit avec le corps politique. Pour que les deux corps ainsi mêlés aient leur libre action, en conservant chacun son indépendance propre, son autonomie respective, il y faut évidemment une union réglée. Je dis union, et ce système n'a vraiment pas élé discuté jusqu'ici. On le confond avec le système de fusion, qu'il repousse, et l'on se figure l'avoir jugé (2).
Voilà quelques corollaires du caractère d'institution et du droit collectif qu'il fonde. Indiquons ce que donne le caractère d'association, le droit individuel ; car il faut tenir les deux constamment unis, comme ils le sont dans l'Ecriture, pour rester dans le vrai. Les reconnaître Tun et l'autre au point de départ, et puis ne tenir compte en réalité que d'un seul dans la déduction ou la construction systématique, c'est, je le veux,
(1) La question de V unité de l'Eglise sera reprise au chapitre suivant et traitée avec toute l'ampleur qu'elle inérite. (Edit.)
(2) Notre auteur s'expliquera plus loin à cet égard [Edit.).
rendre celle déduction plus facile et plus nette, mais c'e&t aussi la faire radicalement erronée.
Sous ce second aspect, que les termes de « libre association », de « droit individuel », n'expriment qu'imparfaitement, l'Eglise, se montrant comme un produit spontané du sentiment chrétien, comme un épanouissement de la foi, ou de la vie de la foi, suppose cette foi, celle vie chez ses adhérents, et ce qu'elle suppose, elle Texige. Mis en relation immédiate avec Dieu en Christ, le croyant est fait roi et sacrificateur^ selon l'expression biblique ; et à cette haute prérogative se lient des droits et des devoirs correspondants. Le Livre des révélations lui est ouvert, et il doit y chercher, par lui-même, la règle de la vérité et de la sainlelé; appelé, sous sa propre responsabilité, et en quelque sorte à ses risques et périls, à croître continuellement dans la connaissance et dans la grâce, à combattre l'erreur et le mal, il est obligé de garder pur le dépôt de la foi, pai' une scrupuleuse fidélité à ce qu'il juge le vrai et le hien devant Dieu. De là le devoir d' « examiner toutes choses », doctrines et églises, « afin de retenir ce qui est bon » ; de là, par conséquent, le droit du jugement individuel : devoir et droit qui doivent être constamment contrôlés par d'autres, mais qui ressortent de l'esprit comme de la lettre de rEvangile. Les attributions fle là conscience religieuse et morale, de la conscience personnelle^ suivant le langage du jour, apparaissent vives et fortes à un point de vue où tout se passe, en définitive, entre l'âme et Dieu.
Ce principe, si célébré aujourd'hui sous le nom de sacerdoce universel, relève et sauvegarde l'élément spirituel de la communauté chrétienne, en maintenant le rapport direct des fidèles avec le Sauveur, en même temps que la norme scripluraire, à laquelle tout doit se ramener. Poussant à la réalisation du pur idéal évangélique, s'allaquant à tout ce qui le rabaisse ou l'altère, il empêche l'Eglise de s'immobiliser et de se séculariser; il reporte sans cesse en première ligne le fond doctrinal et vital d'oii sort l'unité intérieure, hors de laquelle l'unité exté-
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rieure n'est qu'une apparence menteuse. Il tient en garde contre les excès et les dangers du muUitudinisme, de même que contre le formalisme de l'orthodoxie et du culte, cette religion morte où l'homme est si enclin à se réfugier. Contenu dans ses justes limites, il entretient, h côté du respect de ce qui est, la recherche de ce qui doit être; il produit le mouvement dans l'ordre, conformément à une des grandes lois providentielles qui régissent le monde moral comme le monde physique.
Mais on voit tout de suite que, malgré sa légitimité, s'il devient trop prépondérant, surtout s'il se fait absolu, ce principe crée une tendance non moins périlleuse que l'est la précédente , livrée à elle-même sans contrôle. Pour éviter les écueils de droite, il jette sur ceux de gauche. Si l'une des tendances donne à la longue ce qu'on a nommé le socialisme ecclésiastique , l'autre engendre un égotisme et un sépa?'atisme sans frein. Il en est dans la sphère religieuse comme dans la splière politique, où l'abus du droit collectif, érigé en, droit divin, finit par coucher les peuples sous un joug auquel ils n'osent toucher; tandis que l'abus du droit individuel les tient dans un état permanent de surexcitation et d'insurrection.
Le mouvement général des idées et des choses nous place, de plus en plus, sur ces pentes extrêmes. La voie moyenne, la seule vraie et la seule sûre, est toujours moins suivie. La réaction contre les écarts d'un dogmatisme dissident avait jeté l'Angleterre dans le Puséysme qui la travaille encore; les excès d'un rationalisme et d'un latitudinarisme devant lesquels tout s'évapore, jette l'Allemagne dans un confessionalisme où l'acte liturgique remplace la vertu mystique de la foi : aberration qui prépare des conquêtes à Rome sur la terre de la Réformatipn, comme elle lui en a donné sur le sol le plus ferme du Protestantisme. ^
Oh! que nos temps sont graves! D'un côté le flot montant d'une science qui se glorifie de renverser le Christianisme en l'expliquant ou enle dépassant; d'un autre côté, au sein du Chris-
lianisme lui-même, un trouble immense de la Ihéologre et de l'ecclésiologie, des principes et des faits. L'indépendantisme surexcite l'ecclésiasticisme et l'ecclésiasticisme l'indépendantisme, qui s'exagèrent l'un l'autre en se repoussant. La marche la plus effective ou la seule effective vis-à-vis d'eux, est de reconnaître à chacun la portion de vérité qu'il représente, et de lui demander de reconnaître à son tour celle qu'il néglige, c'est-à-dire de remonter aux principes constitutifs et de laisser à tous leur rôle et leur rang. Sachons les maintenir dans leur intégrité contre les directions qui les mutilent ou les faussent. Là est notre obligation et notre sûreté.
En résumé, des deux caractères, ou des deux aspects de l'Eglise, posés trop exclusivement, dérivent deux tendances qui doivent se limiter, se compléter, s'équilibrer, à tel point que chacune donne l'erreur au lieu de la vérité, le mal au lieu du bien, lorsqu'elle s'isole en se développant sur sa ligne logique, ainsi que le montrent, comme à Tceil, d'une part le Puséysme anglais, le confessionalisme allemand, et de l'autre l'indépendantisme dogmatique et libéral. La première de ces tendances, étendant le bénéfice de l'institution divine, avec les droits qu'elle confère, à une organisation toujours humaine, quelque basée qu'elle puisse être sur les données de la révélation, expose à mettre avant tout les intérêts de l'Eglise, qu'elle identifie avec le Christianisme, et à subordonner le spirituel au rituel. Pour attirer plus aisément le monde à l'Evangile, elle peut laisser mitiger l'esprit de l'Evangile par l'esprit du monde, transaction adultère, qui l'abaisse et la ruine en' paraissant la servir et la glorifier. Elle peut, de concession en concession, compromettre en toute chose le fond par la forme, la piété par l'observance, le sentiment chrétien par l'acte liturgique, la vie de la foi par la profession de foi, et changer la religion tout entière en un opiis operatum, sorte de pharisaïsme, qui a souvent envahi la Chrétienté, et auquel s'adressait déjà celle parole de l'Apoca-
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lypse : « Tu as le bruit d'être vivant, mais tu es mort, » Alors même que les ordonnances ecclésiastiques répètent avec l'Ecriture que « Dieu regarde au cœur », elles n'atteignent, en fait, que les dehors; et si elles portent plus haut, elles remplacent d'ordinaire la sanctification évangélique, qui veut animer la vie de la terre de la vie du Ciel, par un rigorisme ascétique qui cherche la vie du Ciel en rompant avec la vie de la terre. De plus, cette direction, tendant par son principe même à faire passer incessamment à l'Eglise visible les prérogatives de l'Eglise invisible^ elle peut étendre à tout son pouvoir de lier et de délier, élever son autorité jusqu'à l'extinction de la libre spontanéité que pose ou suppose partout l'Evangile, et courber de nouveau les âmes sous le joug des traditions et des ordonnances humaines. Absolutisme, légalisme, formalisme, voilà les écueils de cette, direction, sortie de ses bornes et devenue souveraine. Les Eglises latine, grecque, orientale, le montrent à qui veut le voir. Le Protestantisme l'a montré lui-même bien des fois; au xvii® siècle,.par exemple, et, en particulier, dans sa forme anglicane et dans sa forme luthérienne.
L'autre direction, en se faisant absolue et exclusive, comme il lui arrive si fréquemment aujourd'hui, sort également de la voie véritable et jette sur des écueils opposés. Pour fuir le socialisme, elle pousse à un individualisme qui finirait par tout compromettre, car le dernier mot de l'autonomie qu'elle célèbre est, en bonne logique, que l'on ne doit croire et obéir qu'à soi. Si l'Eglise, comme l'Evangile, dont elle est ou doit être l'express sion, respecte et sauvegarde l'individualité dans l'intérêt de la responsabilité, si elle laisse à la conscience personnelle tousses droits pour lui laisser tous ses devoirs, il n'en est pas çioins vrai qu'elle est un corps, que la socialité fait sa vie, et que l'unité est un de ses attrîbuts ou de ses postulats essentiels. Elle est, sans doute, une société spirituelle, mais une société réelle, providentielle, surnaturelle à bien des égards, qui a, par conséquent, d'autres bases et d'autres lois que les mobiles opi-
82 PREMIÈRE PARTIE ...i.
nions de l'homme. On voit que par ce côté les théories radicales sont l'antipode de la notion scripturaifé, tout autant que les théories théocratiques le sont par l'autre côté. Posez en principe que l'Eglise chrétienne n'est qu'une résultante historique de la foi et de la vie chrétienne, non seulement vous la dépouillez par là des attributions supérieures dont la revêt l'Ecriture, mais V&us êlés conduit^ par la logique du système, à exiger qu'elle soit la représentation adéquate de son principe, et, par suite, à établir pour condition d'admission la vérité et la sainteté absolues, la plénitude de la foi et dé la régénération, puisqu'on deçà se trouve, à un degré ou à l'autre, ce mélange impur qu'on, flétrit sous le nom de muliitudinisme, et qui fait rompre avec les Eglises nationales. Or, l'expérience, plus forte que la logique du système^, ayant prouvé que c'est là une utopie, on se rabat ou sur uiie certaine détermination de la vérité ou de la sainteté évarigélique, arbitrairement érigée on norme, ou sur la profession verbale de cette vérité et de cette sainteté : un puritanisme apparent se substitue au. puritanisme réel qu'implique le principe (indépendantisme dogmatique). Ou bien^ se jetant dans l'extrême latitudinarisme, on demande uniquement que chacun proclame ses convictions, en appelant à soi ceux qui les partagent, et en courant même le risque de demeurer seul (indépendantisme libéral). Evidemment, c'est trop et trop peu. Je ne veux juger ici le principe que par ce qu'il donne. De quelques restrictions qu'on l'entoure, avec quelque talent qu'on l'expose, quelque prestige qu'il exerce dans certaines de ses directions, son résultat final, à moins qu'on n'y pare par une inconséquence^ a toujours quelque chose qui blesse profondément le sens chrétien, comme l'esprit et la lettre des Ecritures. Son dernier mot est celui-ci : « L'Eglise n'existe pas, il- n'existe que des églises (1). » L'idéal universellement admis et constamment poursuivi durant dix-huit siècles est une illusion que
(1) Schérer, Esg'MÏsse, etc.
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dissipe la science. Au lieu d'un royaume, des campements isolés et nomades; au lieu d'un foyer central et permanent de lumière et de vie, grandissant par sa propre flamme, des foyers détachés qui s'allument et s'éteignent incessamment ; la société chrétienne brisée en fractions toujours plus nombreuses, le monde chrétien toujours à l'état de pays de mission ; et cet état, dont on g-émis-: sait jusqu'ici comme d'un désordre, constituant l'ordre même, l'ordre éternel et divin, Voilà le terme logique de l'indépendantisme, et déjà son terme historique. Eh bien ! encore une fois, la conséquence juge le principe. Une doctrine qui a ainsi l'erreur à son terme — car, faire d'un fractionnement indéfini l'état régulier de la Chrétienté est certainement une erreur — cette doctrine a nécessairement l'erreur à son point de départ.
Ne nous lassons pas de le dire, les deux directions antagonistes sont tout ensemble excessives et partielles; elles dénaturent en sens inverse la notion scripturaire de l'Eglise, dont elles prétendent être l'expression exacte ou-l'évolution normale. C'est un doublé écart contre lequel il faut également se prémunir.
Mais, nous crie la direction patronnée par la pensée du jour, le principe de l'indépendantisme, qui n'est que la prééminence de l'esprit sur la lettre, est vrai en soi, il l'est bibliquement aussi bien que rationnellement, vous le reconnaissez vous-même. — Oui, ce principe est vrai, mais dans sa mesure et à son rang; il est vrai, mais incomplet ; et il se fausse en s'exagérant.
Au lieu de s'isoler et de se repousser, il faut que les deux principes s'uuissent et s'équilibrent : ils doivent être coordonnés et non subordonnés. Les subordonner l'un à l'autre, c'est, en fin de compte, les absorber l'un dans l'autre et renverser l'ordre pror videntiel, ainsi que l'ont fait la plupart des constitutions ecclésiastiques et que le font géliéralement les théories théologiques.
Mais, cette coordination, d'où sortirait le mouvement régulier et progressif de la Chrétienté, comment l'opérer? Sans prétendre résoudre cette question des questions, qui est pour l'Église ce
qu'est pour l'Etat celle de la liberté et de l'autorité, ou celle de l'indépendance personnelle et de l'ordre public, nous essaierons d'en marquer quelques points, à mesure qu'elle viendra se .poser devant nous sous ses divers aspects. Dans tous les cas, ce qui est acquis dès à présent, ce qui doit dominer la théorie et la pratique, c'est le dualisme interne, constitutif, irréductible du phénomène ecclésiastique, et conséquemment l'erreur radicale des systèmes unitaires : point capital, s'il était une fois décidément et universellement reconnu; car il fournirait, sinon l'organisation elle-même, du moins sa base et sa loi; s'il ne donnait pas la solution du problème, il ouvrirait et tracerait la route dans laquelle il faut la chercher.
Je terminerai ces considérations générales par une remarque qu'il peut être utile de rappeler. Il n'est pas rare que l'on confonde l'Église chrétienne avec le Christianisme, de même que l'Eglise protestante avec le Protestantisme, ou que l'on argumente comme si les deux termes pouvaient .s'échanger. Celte confusion, fort commune, est une grande source d'erreur. Il serait bien essentiel et, ce semble, bien facile de l'éviter.
Le Christianisme est si peu l'Eglise, qu'on peut, avec l'esprit chrétien, repousser toutes les églises chrétiennes, comme on peut, avec l'esprit protestant, se tenir éloigné de toutes les églises prolestantes (Darbysme). Une Eglise est l'esprit revêtu d'un corps, l'idée sous forme déterminée, avec un ensemble d'institutions et dé règles, de dogmes et de rites, oii entrent nécessairement bien des éléments humains, el, par suite, bien des imperfections. Le pur idéal évangélique^ symbole ou reflet du Ciel, ne se retrouve jamais pleinement dans la réalisation terrestre. Quelles que soient les sévérités dont s'arme une Eglise pour maintenir l'intégrité de sa doctrine et de sa discipline, elle ne sera jamais, même en théorie, ce qu'elle se croit peut-être, une représentation adéquate de l'Église inyisible. Et la Chrétienté, qu'on peut, à un certain point de vue, considérer comme l'Église universelle.
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se dislingue par des caraclëres bien tranchés des églises proprement dites. La Ghrétienté, prise en soi, est sans organisation; les églises sont organisées : la Chrétienté n'est autre chose que le inonde chrétien en opposition avec le monde non chrétien; les églises ont de plus des institutions positives, des formules dogmatiques, des règles disciplinaires, qui les constituent chacune à part.
Sans doute, cette différence intrinsèque entre le Christianisme et l'Église n'est ni méconnue ni contestée. Et pourtant il n'est pas rare que dans les discussions on la tienne comme si elle n'était pas. Il y a là, au fond, une sorte d'hommage rendu au principe ou au postulat de catholicité par ceux-là mêmes qui le combattent.
Ce qui est vrai des églises chrétiennes vis-à-vis du Christianisme ou de la Chrétienté, l'est également des églises protestantes vis-à-vis du Protestantisme. Le latitudinarisme a longtemps affirmé que le principe protestant : « la Bible et l'examen » suffit à l'Eglise comme il suffit au fidèle, et que, par conséquent, l'Eglise protestante n'est que la résultante ou l'application de ce principe, qui, la faisant tout ce qu'elle doit être, constitue, par cela même, sa norme souveraine, comme il constitue sa base fondamentale. Il y a, certes, de la vérité dans cette assertion, quoiqu'elle n'ait été trop souvent qu'une arme de guerre, à peu près abandonnée aujourd'hui. Si la Bible, universellement reçue pour règle divine de la foi, était lue, méditée, suivie avec la religieuse soumission qu'elle réclame, si on la laissait dire simplennent ce qu'elle dit, et rien que ce qu'elle dit, y cherchant uniquement à élre enseigné de Dieu, elle donnerait, je n'en doute point, l'unité générale de croyance et de vie nécessaire à là direction de l'Église. Elle le fera, quand l'esprit de Christ animera plus réellement et plus complètement la Chrétienté. L'erreur du système est d'oublier ce qui est, pour poser comme existant ce qui devrait être. On peut bien dire que le Protestantisme est la Bible et l'examen, la Bible théopneustique et la foi
personnelle puisée dans la Bible ; c'est là, en effet, ce qui le caractérise dans son opposition au Catholicisme d'une part, et, de l'autre, au rationalisme. Mais les églises protestantes sont des jassôciations constituées chacune autour d'une libre interprétation de la Bible. Par delà le princijpe général du Protestantisme, qui leur est commun à toutes, elles ont des doctrines, des pratiques, des formes particulières, qui les distinguent et les séparent les unes dés autres. Aussi longtemps que ce principe n'aura pas donné un accord plus profond et plus complet, il y aura V Eglise protestante^ ovi le Protestantisme, et les églises protesr tantes..
Cette observation subsiste alors même qu'on établit pour fondement ou pour facteur, non la doctrine, mais la vie, non la JBiblè, mais lé Christ; car oh ne s'entend pas "plus sur le Christ que sur la Bible. Cela ne mène donc à rien d'effectif; à moins qu'on ne suppose que ce simple déplacement des termes fera cesser la divergence des opinions, supposition qu'on semblé faire réellement, mais qui est bien enfantine, on en conviendra.
Il y à donc dans la notion concrète d'Eglise chrétienne, ou .d'Eglise protestante, plus ou moins que dans la notion abstraite de Protesta.ntisme ou de Christianisme. Ce sont choses distinctes, quoique étroitement unies. Les confondre, .dans l'intérêt de la systématisation ou de l'argumentation, c'est les fausser; et cette confusion, d'oii naissent ou peuvent naître les plus graves méprises, est, je lé répète, très fréquenté; les meilleurs esprits y tombent, Vinet, par exemple (1).
A cette observation, j'en ajouterai une autre qu'elle appelle en quelque manière. Il faut distinguer non seulement entre le Christianisme et l'Eglise, mais entre l'Eglise et lés églises. C'est au ,:Céntre caché. de l'Eglise, c'est dans le corps mystique de Christ, qui met les ârries en communion avec Dieu et la terre avec le Ciel, que réside essentiellement rinstitulion divine, et les forces,
(i) Manifeè1,ation des convictions religieuses.
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les grâces, les vertus qu'elle perle en elle ; c'est de là qu'elle les étend sur les diverses communautés, leur communiquant plus ou moins de ses attributions, selon qu'elles sont plus ou moins conformes à la norme scripturaire, au type divin. Dans les églises, l'élément humain existe toujours» et trop souvent il domine : formes inadéquates du Royaume desCieux, elles ne participent à ses droits et à ses privilèg-es que dans la mesure oti elles reproduisent son esprit. Elles. ont toutes quelque chose d'En Haut, aucune n'est entièrement d'En Haut : aucune n'est l'Eglise. Et celles qui s'arrogent ce litre, afin de s'en attribuer les prérogatives, et qui qualifient toutes les autres de sectes, sont en réalité les plus sectaires de toutes.
On voit combien le problème ecclésiastique (car c'est bien un problème) est aujourd'hui complexe^ par conséquent difficile et . délicat. Il importe, par-dessus tout, de s'y garder des solutions extrêmes entre lesquelles oscille l'esprit du temps, et d'y maintenir fermement la vraie notion scripturaire qui, devant tout éclairer, tout contrôler, tout régler, doit par cela même tout dominer.