XXX PRÉFACE
professeur de Montauban de n’avoir pas pu les prendre, lorsqu'il écrivait il v a plus de trente ans.
Quoi qu’il en soit de ces observations et d’autres, de même nature, que le lecteur pourra faire de lui-même, il est une importance que cet ouvrage possède à un haut degré et conservera : c’est d’être un Traité de l'Eglise vraiment biblique et vraiment réformé. À ce titre, 1l n’a point vieilli, et ne pouvait vieillir. Je terminerai donc ces pages en lui souhaitant tout le succès dont il est digne, et que méritent aussi le zèle et la bonne volonté de son laborieux éditeur. C’est lui en souhaiter un considérable.
Montmorency, nov. 1899.
Paul de FÉLICE.
COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF. — Sens divers du mot « Église » :
1° sens étymologique (et biblique) ; 2° sens patristique; 3° sens moderne.
L'Eglise est sur la terre le « Royaume de Dieu » ou « des Cieux » (1). L'idée de cette Société d’un ordre spécial et supérieur est déjà sensible dans l'Ancien Testament. Elle se lie à celle de « peuple de Dieu », avec laquelle elle se forme et se développe, selon la loi du symbolisme providentiel. Elle se laisse entrevoir dès avant le déluge. Les fils de Dieu et les fils des hommes (Gen. VI, 2) désignent, d’après certains interprètes, ceux qui avaient conservé le vrai culte, en opposition avec ceux qui l'avaient abandonné; d’après d’autres, les enfants de Seth et les enfants de Caïn, dans leur caractère respectif de piété et d'impiété. C’est déjà le monde et l'Eglise; c’est le semen serpents et le semen mulieris de notre ancienne dogmatique (Cf. Héb. XI, en partic. 4-7 : Abel, Hénoc, Noé ont déjà, comme Abraham, /a jusice de la for.) L'idée du « royaume » ou de «la famille » de Dieu se précise par la vocation d'Abraham, par Ja formation de la théocratie mosaïque, où le Seigneur fait sa demeure, rend ses oracles, dispense ses grâces, tandis qu'ii laisse le reste du monde à lui-même (Act. XIV, 16). (Cela n’emporte pourtant pas que
(4) Cette assertion, aussi contestée aujourd'hui qu’elle l'était peu autrefois, sera justifiée ci-après. (Edit.)
tout ce qui était en dehors de la famille élue fût en dehors du Royaume de Dieu, au sens spirituel : les exemples de Melchisédec, de Jéthro, de Job montrent le contraire.) Elle s'étend avec l'attente du Messie, annoncé comme le fondateur d’un royaume qui absorberait tous les autres et qui ne passerait point. Elle grandit de siècle en siècle avec l’image de ce grand Roi théocratique, à laquelle chaque prophète ajoute quelque nouveau trait. a
A l’époque où Jésus-Christ parut, l'expression de « royaume de Dieu » ou « des Cieux » était généralement consacrée comme dénomination du lemps et du règne du Messie (Matt. III, 2; ENPATEX, NAT 40e
Les Juifs, prenant littéralement les oracles messianiques, se figuraient ce règne comme universel, plein de gloire et de grandeur, mais terrestre; ils s’attendaient à y occuper une place à part. Jésus-Christ, renversant ces idées et ces espérances grossières, expliquant le vrai sens de la prophétie, proclama le règne de la vérité et de la sainteté : règne spirituel, qui est dans ce monde sans être de ce monde, qui s'ouvre aux nalions et qui se ferme à la masse d'Israël à cause de son incrédulité. Il fonde la Nouvelle Jérusalem, préfigurée par la Jérusalem ancienne, et destinée à former dans les Cieux ce Royaume éternel où Dieu sera {oul en-lous.
Il y a là des aspects multiples, comme dans lout ce qui tient au divin, et par là à l'infini; 1l y a, en particulier, le côté interne et le côté externe, qu'il faut unir sans les confondre, et distinguer sans les isoler. L’exclusive contemplation du premier amène à tout quintessencier, à force de spiritualiser ; l'exelusive contemplation du second aboutit à tout matérialiser : écueils inverses, contre lesquels on ne saurait trop se prémunir.
La question de l'Eglise fut une des plus vivement débattues au xvi° et au xvn° siècles. A la fois dogmalique et politique, liée aux intérèls civils comme aux intérêts religieux, en suile des
principes théocratiques du Moyen Age, elle tenait à tout et se
posait partout. Aussi occupa-t-elle-une haute et large place dans la théologie de cette époque.
En brisant l’unité romaine, la Réforme avait heurté des idées consacrées par le droit public, aussi bien que par d’antiques croyances. Îl était donc naturel que le débat fût ardent sur un fait aussi grave, qui avait ébranlé toutes les inslitutions comme toutes les opinions, et partagé l'Occident en deux camps ennemis. Le légitimer était pour les protestants une obligation, une nécessité, à laquelle ils ne pouvaient se soustraire ; d'autant que les catholiques dirigeaient de préférence leurs efforts sur ce point, capital à leurs yeux, y concentraient souvent leurs attaques et voulaient en faire dépendre tout le reste. Ils espéraient emporter par là la question dogmatique, décider la controverse générale et frapper le Protestantisme d’un coup mortel. C'est ce qu'entreprit en particulier l’école dite méthodiste; c’est ce que firent, en France, le cardinal de Richelieu, Nicole, Arnaud, Bossuet, Fénélon, etc., d'après ce principe que si Rome est la vraie, la seule Eglise, lout ce qui rompt avec elle est, par cela même, convaincu d'hérésie.
La réaction du xvin° siècle jeta dans l'extrème contraire sur ce point, comme sur presque tous les autres. En se détachant de ce qui avait fait l'importance de la question ecclésiastique, on se détacha de la question elle:mème. Le côté historique conserva seul quelque intérèt ; le côté dogmatique et mystique, c'est-à-dire le grand côté, était négligé, ou l’on n’y touchait guère que pour amoindrir les différences confessionnelles dans des essais d'union.
Avec le Réveil, les controverses se sont ranimées entre le
Catholicisme et le Protestantisme, et l’on y a rencontré de
prime abord la grande question sur laquelle les deux commu-
nions se divisent si profondément. De plus, les nouveaux aspects sous lesquels on l’a envisagée lui ont donné, au sein même du Protestantisme, une gravité qu’elle n'avait jamais eue. Elle passe de jour en jour davantage du domaine théolo-
gique ou religieux dans le domaine politique ou social, quoiqu'à un autre point de vue que celui du xvi siècle. Une des préoccupations les plus vives et les plus générales, dans l'examen comparatif des Églises, est de les juger par l'influence qu’elles exercent sur la prospérité des peuples, plus encore que par la pureté de leur doctrine et de leur culte (4). |
Il y eut peu de dissentiments entre les Réformateurs sur Ja notion de l'Eglise. A côté de quelques diversités de tendance et de forme, on était d'accord quant au fond. En distinguant «l'Eglise invisible » de « l'Eglise visible », on n’hésita pas sur les attributs et les droits de celle-ci; en y relevant l'élément spirituel et interne, on y maintint fermement l'institution extérieure et divine; on resta à égale distance du formalisme catholique et de l’idéalisme anabaptiste. Il y eut à cet égard une harmonie remarquable de principes, malgré des différences que nous ne méconnaissons point. Aujourd’hui, au contraire, il s'est produit les vues les plus divergentes. Les deux extrêmes du radicalisme et du cléricalisme se heurtent de toutes parts. Les débats sur ce point sont aussi viis que sur aucun autre. Ils préoccupent aussi | universellement et aussi fortement que les débats dogmatiques, s'ils ne préoccupent davantage. Bien des esprits distingués semblent y attacher l'avenir du Christianisme, par une fascination que les tendances toutes politiques de notre époque peuvent seules expliquer.
Je ne saurais mieux compléter ce rapide aperçu qu’en plaçant ici quelques remarques sur les divers sens du mot « église ».
1° Sens étymologique (et biblique). — Le mot «église» (èxxAnsia) signifie simplement « une assemblée ». Les Septante l'ont
(1) Singulière préoccupation, poussée quelquefois, même par des chrétiens sincères, au point de paraître contrôler et magnifier le service de
Dieu par celui de Mammon, et de faire du règne de Jésus-Christ un règne de ce monde.
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employé pour rendre les termes hébreux de michra, kahal, gnadah, qui marquent des assemblées de toute espèce (Ps. I, 5: VII, 8; XXII, 33; XX VI, 12); ils l’appliquent ([. Sam. X{X, 20) à une réunion de prophètes; mais ils s’en servent surtout pour désigner les grandes convocations d'Israël, les assemblées du peuple (Nomb. XXVITI, 17. 22; XX VIIL, 18. 25, etc.).
Celle expression a dû conserver dans le Nouveau Testament quelque chose du sens étendu qu’elle a dans l'Ancien. Le style des Évangélistes, qu’on a nommé « grec-hébreu », « grecalexandrin », s’est formé en grande partie sur celui des Septante. Aussi n'y a-t-il rien de mystérieux dans l'usage qu'ils font du mot « église », au point de vue où nous l'envisageons ici. Ils le prennent dans son acception ordinaire, en l'appropriant seulement à l’idée chrétienne. Et comme ce mot désigne en général une assemblée, il est naturel d'attendre qu'il désignera chez eux celle des disciples, sous ses diverses formes. Ils l’emploient : 1° dans sa significalion commune, pour une assemblée quelconque, religieuse ou civile, régulière ou irrégulière (Act. XIX, 32. 39); 2° dans le sens le plus ordinaire des Septante, pour l'assemblée d'Israël (Act. VIT, 38; Héb. Il, 12, citation du Ps. XL, 10); 3° dans l’acception qui seule nous intéresse ici, pour l'assemblée ou les assemblées des chrétiens.
Sous celle dernière acception, je disltinguerai cinq applicalions particulières. Le nom d’ « église » est donné : 1° à toùte réunion des disciples ayant pour but leur édification : « S2 donc l'Eglise est assemblée en un méme lieu et qu'un infidèle y entre, etc.» (L Cor. XIV, 19. 23. 35; IIT Jean VI). C'est en ce sens quil est parlé de l’église en telle ou telle maison (Rom. XVI, 9, Cor XVI, 49: Col.-IV, 145; Philém, 2); c'est en ce sens que Tertullien a dit: « Là où il y a trois personnes, mème laïques, là est une église »; — 2° à une réunion plus considérable, placée sous la direction d’un pasteur ou d’un « presbytère »: l'église d'une ville, les églises d'une contrée (Col. IV, 16; 1 Thes.
PA 'Gal.T 2); — 3° à une réunion plus étendue encore, com-
prenant plusieurs de ces congrégations plus ou moins organisées. Ainsi l'Eglise générale de Rome se composait d’un certain nombre de ces églises particulières (Rom. XVI, 5. 10. 14. 14. 45). Il en était de même à Corinthe. L'Apôtre adresse son épitre à l'Eglise de Dieu (E Cor. I, 2; Cf. IN, Cor, [, 1); il veut quon prenne pour juges des différends « les moins considérés dans l'Eglise » (T Cor. VI, 4); et il parle pourtant des églises de la même cité. « Que vos femmes, dit-il, se taisent dans les églises » (£ Cor. XIV, 34.) Il mentionne, Rom. XVI, 1, l'Eglise de Cenchrée, faubourg et port de Corinthe, et appartenant probablement à l'Eglise de la ville comme à la ville elle-même. Nous Jisons Rom. XVI, 16 : « Toutes les églises de Christvous saluent», c'est-à-dire, ce semble, toutes les églises du lieu où se trouvait l’Apôtre ; or, il écrivait de Corinthe, comme le prouve Rom. XVI, 4, et comme on en est d'accord. Ce qui existait à Corinthe et à Rome devait exister ailleurs, à Jérusalem, par exemple (Cf. Act. II, 46 avec VIIL, 1 et XI, 22 et KII, 5 et XV), à Antioche: (Act. XIII, 1; XI, 26), à Ephèse, etc. C’est sous cette forme que se montrent, immédiatement après l’âge apostolique, les églises des grandes villes où l'Evangile s'était largement répandu. L'Eglise générale de ces cités, dirigée par le presbytère ou par. l’évèque, se compose d’églises particulières dont chacune a son pasteur ou ses pasteurs; — 4° à la totalité des personnes faisant profession de christianisme (Matt. XVI, 18; Act. XX, 28: I Cor. X, 32; XII, 28; Eph. III, 10. 21; Col. I, 18. 24). L'Eglise que devait ouvrir ou fonder saint Pierre est bien l'Eglise extérieure, l’ensemble: des chrétiens confessionnels. Parmi Les trois mille qui y furent ajoutés dans l'entrainement du jour de la Pentecôte, on peut sans doute tenir pour certain qu'il y eut des irrégénérés. C’est bien encore l'Eglise extérieure et l'Eglise générale, sur laquelle sont établis les ministres extraordinaires et ordinaires; c'est bien celte même Eglise où les Epitres révèlent tant de désordres de doctrine ou de conduite; — 5 à
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l'ensmeble des vrais chrétiens qui, unis au Seigneur par la
foi et la charité, participent à la vie qui vient de lui (Eph. I, 22. 23, V, 23. 32; Héb. XII, 22. 23). C'est en ce sens que l'Eglise est « la Maison de Dieu en esprit », « le Corps Hoi de Christ », « la Nation sainte », etc., etc. |
Sur cette nomenclature, que nous croyons exacle, s’appuiera, de près ou de loin, toute notre étude. Les deux dernières catégories sont celles qu'il importe surtout de noter, car elles posent le double fait auquel vont sans cesse aboutir les discussions, savoir : d’un côté l'Eglise intérieure, invisible, mystique, de l’autre l'Eglise extérieure, visible, historique.
Observons que, quoique le sens biblique repose sur le sens étymologique, le terme d’ «église » a pourtant revêtu un caractère spécial dans la langue chrétienne, comme ceux d’ « apôtre », d’ « évangile », et qu’on le dénaturerait dans bien des cas en voulant le rendre littéralement.
Selon quelques commentateurs, ce Lerme s’appliquerait encore, chez nos auteurs sacrés, aux lieux où se célébrait le culte, Cela n'aurait, certes, rien qui dût surprendre, puisque c'était un des sens du mot « synagogue » et que celui d’ «église » l’eut de bonne heure. Cependant, il est probable, sinon absolument certain, que dans les passages qu'on cite (I Cor. XI, 22, et XIV, 19; Act. XI, 26), il marque la réunion des fidèles plutôt que l'édifice où elle se tenait. Dans les premiers temps, on n'avait pas de locaux exclusivement consacrés au service divin. On s’assemblait où l'on pouvait, dans des appartements offerts par quelques disciples, el qui restaient livrés aux usages ordinaires de la vie. Il ne s'y attachait pas le respect religieux qu'inspirent les temples. Il en était à peu près comme des réunions de nos jours.
On a soutenu aussi que l'Eglise désigne dans le Nouveau Testament le corps des pasteurs, à l'exclusion des fidèles; d'où la distinction si tranchée chez les catholiques entre | « Eglise représentative » et l’ «Eglise représentée » (clergé et laïques). On l’infère d’un seul passage (Matt. X VII, 17), par une induction que réduit à néant [ Tim. V, 20. Le nom d’ « église » est
quelquefois, au contraire, donné aux fidèles, en dehors des pasteurs (Act. XV, 4. 22; XX, 28, I Cor. XII, 28). Du reste, celte distinction des pasteurs et des troupeaux, toute réelle qu'elle est, s'efface quand on considère l'Eglise en elle-même; elle n'est plus que l’ensemble des croyants, où existent des -
ministères et non des privilèges.
2° Sens patristique. — Le mot « église » ne tarda pas à recevoir une acceplion nouvelle. Dans la lutte contre les hérésies ou les opinions particulières, se forma de bonne heure l'idée de l'Eglise catholique, ou de la grande et véritable Eglise, par opposition aux sectes. Cette idée se manifeste déjà dans Ignace, Justin, frénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène, etc. Elle se formule d'une manière toujours plus positive, elle passe dans les Symboles, s'établit comme un principe dans les opinions et dans les lois, et se fond enfin, en Occident, dans le droit divin du Saint-Siège, Fra
Cette notion a pour base l'Eglise générale du Nouveau Testament; mais elle en diffère pourtant beaucoup. Elle est plus exclusive et plus extérieure; elle s’est matérialisée el faussée, en portant sur l'Eglise visible les attributs et les privilèges de l'Eglise invisible.
li était sans doute nécessaire qu’on cherchât à maintenir la doctrine de vie contre les tendances judaïques et philosophiques qui l’altéraient si profondément, Les Nazaréens et les Ebion:tes auraient fait du Christianisme une simple forme du Mosaïsme ; les gnostiques en auraient fait un pur système idéaliste. IL importait extrèmement de se garder contre cette double exagération de la spéculation qui égare, et de Ja lettre qui tue: il fallait conserver intègre le dépôt de la foi; 1l fallait sauvegarder ensemble la vérité et l'unité. Mais on alla beaucoup trop loin. Le dogmatisme et le formalisme prirent la place de la foi et de la vie. L'Eglise, représentée par ses conciles, enveloppée dans ses formulaires, appuyée sur sa hiérarchie, et trop souvent surle
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pouvoir civil, se déclara seule dépositaire de la vérité et de la grâce; la communion avec elle fut regardée comme indispensable au salut. « On ne peut avoir Dieu pour Père, disait Cyprien, si l’on n’a l'Eglise pour mère. » Et ce mot, qui substituait l'union extérieure avec l'Eglise à l'union intérieure avec Jésus-Christ, n’était que l'expression de l’esprit du temps. De là des abus sans nombre : accroissement graduel de la puissance épiscopale, ou de l'Eglise représentative; habitude de considérer le clergé, revêtu de si hautes attributions, comme médiateur entre la terre et le ciel: reconstruction de l'idée et presque de la caste sacerdotale; vertu inhérente altachée aux sacrements, régulièrement administrés; autorité excessive des prescriptions ecclésiastiques, égalées ou mème substituées à celles de la Bible, ce qui amena la négligence des Saintes Ecritures; formation progressive des principes d’où sortit enfin le dogme de linfaillibilité; recours à la force pour maintenir les décrets dogmatiques et disciplinaires, et pour dter de l'Eglise et du monde quiconque refusait son adhésion ou sa soumission. De plus, à mesure que les ordonnances ecclésiastiques acquirent cette importance exagérée, la vie religieuse s’altéra, les œuvres et les observances légales furent plus recommandées et plus estimées que le renouvellement spirituel, auquel elles se substituaient. Dès que l’Eglise se présenta comme possédant les clefs du Royaume des Cieux, l'extérieur de la piété, seule chose qu’elle pût atteindre et réglementer, dût prendre aux yeux des peuples ure valeur bien supérieure à celle qu'il a dans l'Evangile. Les pratiques ascétiques firent les saints; et l’on eut, à la longue, un pharisaïsme aussi complet que celui qu'avait foudroyé Jésus-Christ. La forme l’emporta sur le fond. « Deux idées ont tout gâté, dit Twesten (1), le mérite de l’homme et l'autorité de l'Eglise. » Et ces deux idées, nous venons de le voir, tiennent l’une à l’autre par des liens plus étroits qu'on ne le croirait au premier abord. |
(1) Introd. à la Dogm.
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Les Réformateurs s’attaquèrent vivement à celte opinion, si longtemps souveraine. Ils en ruinèrent les deux principaux appuis, savoir l'idée sacerdotale et l’idée sacramentelle. [ls la frappèrent encore au cœur par leur distinction fondamentale de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible. Mais ils conservèrent une notion très haute, et exagérée à certains égards, de l'Eglise visible elle-même, de ses privilèges, de ses attributs et de ses droits. « Apprenons par le seul titre de « mère », dit Calwin (t), « combien la communion d'icelle nous est utile, voire néces- « saire; d'autant qu'il n’y a nulle entrée dans la vie perma- « nente sans que nous soyions conçus dans le sein de cette mère, « qu'elle nous enfante et nous allaite de ses mamelles:.… hors « du giron d’icelle on ne peut espérer rémission des péchés mi « salut aucun...» «Il n’est pas licite de séparer ces deux choses « que Dieu a conjointes, c’est que l'Eglise est la mère de tous ceux « desquels il est le Père (2). » On trouve de semblables expressions. chez Luther en face des tendances anabaptistes (3). La Confession écossaise a cette clause : « Hors de l'Eglise visible, il « n’y a aucun moyen ordinaire de salut. » L’épithète « ordinaire » est une restriction importante: mais elle laisse voir la pensée de ces temps tout autre qu'on se la figure communément. On a passé ensuite à l’extrème contraire ;} après avoir trop élevé l'Eglise extérieure, on l’a trop rabaissée.
Il existe deux maximes qui caractérisent ces tendances antagonistes, et qu’il peut être bon de placer en regard. Voici la première : Ubi Ecclesia, ibi et Spiritus Dei. C'est la maxime catholique ; elle se trouve déjà dans Irénée. Voici la seconde : Ubi Spiritus, thi et Ecclesia. On dit que c’est la maxime protestante. Mais cela n’est exact que dans l'opposition générale du Protestantisme au Catholicisme. Il faut réunir les deux maximes pour avoir la pensée réelle de la Réformation : car l’une a ‘trait à
(1) Instit., liv. IV, chap. I, sect. 4.
(2) Instit., liv. IV, chap. I, sect. 1.
(3) Elles se retrouvent dans le haut luthéranisme actuel.
l'Eglise visible, l’autre à l'Eglise invisible, et les deux Eglises conslituent dans la réalité des choses un seul et même tout. Ainsi l'entend le Protestantisme officiel. Seulement, relevant la seconde maxime en face du Catholicisme, qui s’altache trop exclusivement à la première, il est exposé à l'étendre outre mesure. On l’a fait souvent; on le fait aujourd'hui plus que jamais. Il en est là comme à peu près partout; la fuite d’un
écart jette dans un autre.
3° Sens moderne.
Le mot «église » a pris, de nos jours, une signification qu'iln'a ni dans l’Ecriture, ni chez les Pères. On l’emploie communément pour désigner, non l'Eglise générale ou les églises locales du Nouveau Testament, non l'Eglise catholique des premiers siècles ou la vraie Eglise de la Réformation, mais des Sociélés diverses, ayant chacune sa doctrine, son culle, sa constitution propre, et formant des corps religieux entièrement séparés, quoique placés souvent les uns à côté des autres dans le mème pays : Eglise grecque, latine, protestante; Eglise luthérienne el réformée, épiscopale et preshytérienne; Eglise gallicane, anglicane, helvétique, etc., etc. Ce n’est point l’église locale du Nouveau Testament, L'expression d’« église anglicane », « gallicane », etc., ytouche en ce qu'elle marque la Société chrétienne d’une contrée ; mais elle en diffère : 1° en ce que dans celte acception le Nouveau Testament emploie le pluriel : /es églises d'Asie; les églises de Galatie ; les églises des Gentils; 2° en ce que le Nouveau Testament n'indique par là qu’une diversité de lieu, tandis que l'expression moderne indique essentiellement une diversité de doctrine, et qu'elle n’embrasse pas tous les croyants du même pays. — Ce n’est pas non plus l'Eglise générale du Nouveau Testament, désignant l’ensemble des adorateurs de Jésus-Christ; car les églises actuelles, même les plus étendues, ne contiennent qu'une portion des disciples de l'Evangile. Ce qui, dans la lan-
gue commune, répond aujourd’hui à l'Eglise générale du Nou-
si
veau Testament, c’est la Chrétienté, qui domine et enclôt toutes les églises différentes. — Enfin, ce n’est pas l'Eglise catholique des Pères, seule déposilaire de la vérité et de la grâce évangélique, seule voie du salut, puisqu'il est à peu près universellement admis que les diverses églises sont des églises chrétiennes, qu'il peut y avoir, et qu'il y a dans toutes des âmes justifiées et régénérées, membres réels du corps mystique de Christ. Les théologiens catholiques le confessent eux-mêmes plus ou moins, en se fondant sur le principe de /a bonne foi et de
l'ignorance invincible.
On pourrait ajouter au sens biblique et historique le sens théologique ou eschatologique. L'Eglise a élé conçue et représentée comme renfermant, non seulement les chrétiens, mais les justes de toutes les économies, non seulement les hommes, mais les anges. Cette vue, qui fut celle des scolastiques, peut s'appuyer sur quelques données ou quelques faces de l’enseignement
sacré. Elle est étrangère à notre recherche.
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La «MÉTHODE SCRIPTURAIRE » s'impose en Ecclésiologie. — Explications à cet égard.
Dans tout le cours de cette étude, nous nous tiendrons le plus près possible de l'Ecriture, parce que c’est dans l’Ecriture que se trouvent pour l'Eglise chrétienne, de même que pour la Dogmatique chrétienne, ces principes, ces données constitutives, dont les faits s’écartent lantôt dans un sens tantôt dans l’autre, mais qu'il importe de replacer sans cesse à leur rang. Nous nous efforcerons de réunir, sur chaque article, l'ensemble des enseignements divins et de les coordonner, non en les absorbant de force les uns dans les autres au profit d’un système, mais en leur conservant à tous leur place respective, et en laissant mème subsister des énantiophanies, plutôt que de violenter un