‹ De l'égliseChapitre 22 sur 76 · LA . &$ 0 ‘ Æ “. LA · texte numérisé non relu

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ou qu on se livre au « principe d'autonomie » qui ne laisse debout,

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en définitive, que les données de la conscience, c’est-à-dire de la métaphysique ou de la mystique qu’on pare de ce nom; et Ja notion qu'on se fait de l'Eglise suit, nécessairement, celle qu'on se forme du Christianisme. Quand, par exemple, le surnaturel proprement dit disparait du Christianisme, il ne saurait se maintenir dans l'Eglise. La tendance qui ne reconnait que ce qu’elle nomme l'« Ævangile de l'Esprit», en oppositionavec celui de la tradition et de l’Ecriture, ne pourrait, sans se renier, voir dans la communauté religieuse autre chose qu’un produit spontané de la foi, par conséquent qu’une libre et simple association. Elle n'en peut laisser subsister logiquement, et elle n’en laisse subsister finalement, que la face humaine, la genèse psychologique ou historique, quelles que soient les teintes bibliques dont elle la recouvre.

Mais ce n'est pas le seul rationalisme qui mène là. Toute la direction actuelle y incline par son principe même. Cette direction a pour caractère fondamental de faire prédominer un christianisme essentiellement subjectif, soit métaphysique, soit mystique; c'est le trait constitutif de son apologétique et de sa dogmatique ; c’est par là qu’elle se glorifie de rompre avec l'ancienne théologie, accusée d’avoir méconnu le rapport organique de l'Evangile du dehors avec celui du dedans. Or, le subjectivisme théologique engendre l’indépendantisme, ou lindividualisme ecclésiastique; il n'en est, à vrai dire, qu'un autre nom. Subjectivisme et individualisme sont choses fort semblables, on le voit du premier coup d'œil; elles se touchent jusqu'à se confondre.

Le subjectivisme est l’individualisme d'opinion ou de sentiment, d’où sort de lui-mème l’individualisme de direction ou d'action. |

Ce terme d’ « individualisme », désignantla disposition à faire de la conscience, ou du sens privé, le point d'appui de la croyance et de la vie chrétienne dans toutes leurs sphères, ce terme, dont loute l’école nouvelle aime à se parer, révélerait à lui seul

cet

les défauts et les excès de son principe : car, s’il y a quelque chose de positif, c'est que rien n’est moins individualiste que l'Evangile: il n’est pas plus individualiste que socialiste. Sans doute, il relève l’individualité pour assurer la responsabilité ; — aucune philosophie, aucune religion ne le fait comme lui, —. mais l’individualité n’est pas l’individualisme ; elle en est à bien des égards le contrepied. L'individualisme est en fait de. l'égotisme ; et qu'y a-t-il de plus contraire à l'esprit évangélique, le sacrifice du moi étant le premier pas pour aller à. Christ ? (Luc IX, 23). Le Nouveau Testament pose l’objet de la foi comme une donnée divine, que nous devons, en quelque manière, faire pénétrer en nous, afin de nous en approprier Ja vertu céleste, mais qui est pourtant hors de nous, où nous devons, par conséquent, la chercher, par l’ordre de moyens qui la dévoilent et la certifient.

Pour légitimer notre marche, ou seulement pour l'expliquer, il importe donc de rappeler notre principe théologique.

Nous avons constaté (1) chez les promulgateurs de l'Evangile une intervention divine immédiate, exceptionnelle, miraculeuse, dominant leur libre activité et la réglant sans la comprimer; nous avons constalé en eux, à côté de l’individualité, l'inspiration : double fait ou, si l’on veut, double aspect des faits, qui. ressort partout du fond historique et dogmatique du Nouveau Testament. En reconnaissant dans sa plénitude le premier de ces faits ou de ces aspects, contre l’ancienne dogmatique qui le laissait trop à l'écart, nous maintenons le second contre les théories actuelles qui l’effacent ou l’altèrent. Malgré tout ce qu'ont de personnel, d'humain, les écrits apostoliques, ils sont pour nous, comme ils l'ont été pendant dix-huit siècles pour la Chrétienté tout entière, la Parole de Dieu, par conséquent la règle de la vérité, la base de l’ecclésiologie aussi bien que de la théologie. Nous tenant simplement aux faits, nous n’acceptons la

(1) Zntrod. à la Dogm., ch. « Inspiration »..

deu ordres de données bts qu’en ‘1e banc Pan

Si dans l'autre : et nous nous étonnons fort peu, pour notre part, de ne celte e dualité qui at au cœur du cHone chrétien et contre

NOTION SCRIPTURAIRE

(et questions connexes)

INSTITUTION DE L'ÉGLISE. — Définition. — Fondée par Jésus-Christ (paraboles, sacrements, apostolat), elle est déjà là à la Pentecôte. — L'Église, étrangère aux intérêts de ce monde, est soumise aux puissances, mais « en Dieu », etc. — Jésus-Christ son seul Chef. — Elle a sa constitution propre parce qu ue a sa mission spéciale ; ses devoirs fondent ses droits.

L'Eglise, telle que nous l’envisageons, l'Eglise concrète, l'Eglise du Credo, est l.« assemblage des personnes qui font profession de reconnaitre Jésus-Christ, qui invoquent son Nom ou sur qui son Nom est invoqué ». C'est l’économie nouvelle dans laquelle tous les peuples sont appelés, à la différence de l’ancienne économie qui ne-s’étendait qu’à un seul peuple... : Re ee

On a demandé si Jésus-Christ a réellement lu EU ‘une Société religieuse. telle que l'Eglise. Une sorte de radicalisme supranaturaliste aiguise et brandit çà.et là cette vieille arme du rationalisme. Mais, vraiment, un pareil doute ne peut s ‘élever que pour celte science aventureuse qui cherche sa gloire et sa

vie dans le paradoxe, ou pour ces esprits systématiques qui

font tout céder à une idée préconçue. Comment se persuader qu'il n'y ait qu'erreur dans une croyance qui a dominé la Chrétienté sans interruption, ni contestation, depuis son origine ? Et comment lire le Nouveau Testament sans y voir ce que tout le monde y avait vu jusqu'à présent ? Jésus-Christ annonce à diverses reprises la chute prochaine du Mosaisme, en même temps que l'établissement d’une nouvelle institution religieuse destinée à couvrir la terre, et désignée sous le nom de « Royaume de Dieu » ou «des Cieux » ainsi que sous celui d’ « Eglise ». C’est le fond de plusieurs de ses paraboles. Il dit à Céphas : « Sur cette pierre je « bälirai» mon Eglise et les portes etc. et je te « donnerai» les clefs du Royaume, etc.» (Matt. XVI, 18, 19.) Le royaume dont il proclame l'avènement est là depuis Jean- Baptiste, et il s’ouvre à tous ceux qui croient. Le baptème et la Cène en sont les signes extérieurs. A la mort de Jésus-Christ, les disciples forment déjà une association distinele, et à certains égards organisée; le collège apostolique lui sert de centre et de lien. Les trois mille personnes converties le jour de la Pentecôte sont dites « ajoutées à l'Eglise » (Act. II, 47). En réfléchissant aux idées des Juifs concernant le règne du Messie, au langage de Jésus-Christ sur le même ‘sujet, au caractère et au but des sacrements, à l'apparition de la communauté chrétienne immédiatement après l’Ascension, on ne peut méconnaitre l'intervention de l’Auteur du Christianisme dans l'établissement de l'Eglise, selon la foi constante de la Chrétienté. La nature de l'institution est contestable, l'institution elle-même ne l’est pas. * Fondée par Jésus-Christ, constituée par les apôtres, spiriluelle dans ses bases comme dans ses fins, venue du Ciel et. tendant au Ciel, l'Eglise reste étrangère aux inlérèls terrestres, aux questions civiles et politiques (Matt. XXII, 21 : Rendez à César etc.; Luc XIE, 14 : Arbitrage refusé). Elle est dans ce monde sans être de ce monde (Jean XVIII, 36). Soumise aux puissances établies (Rom. XII; 1 Pier. I[, 13-17), en tout ce qui ne blesse point la foi et la conscience (Act. IV, 19; V, 29 :

NOTION SCRIPTURAIRE | 25

Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes). Elle a ses lois et ses institutions particulières (Act. VI, 2 : diacres ; XIV, 23 : anciens ; XV : assemblée délibérante), parce qu’elle a son but propre, sa mission spéciale. Elle ne connaît qu’un seul Chef, Jésus-Christ (Eph. I, 22; IV, 4. 15. etc.): mais elle obéit en son nom aux conducteurs qu’il lui a donnés (1 Cor. XIE, 28 : Héb. XIII, 17). |

Ilexiste « une Eglise » (Matt. XVI, 18; I Cor. X, 32; Eph. V, 23) et « des églises» (1 Thes. If, 14; I Cor. XI, 16; XIV, 33: Rom. XVI, 4; Act. XVI, 1-10). Au point de vue du Nouveau Testament, les églises locales, celles d’une contrée (églises d'Asie), d’une province (églises de Galatie), d'une ville (Jérusalem, Corinthe, Rome), ne sont que les parties constitutives de l'Eglise générale. De mème que les fidèles sont les membres des églises locales où ils vivent, leséglises locales sontles membresde l'Eglise générale, qui est l'Eglise proprement dite. Ce qui unit en un même corps celte multitude de congrégalions, toujours croissantes, répandues dans les diverses parties du monde et souvent inconnues les unes aux autres, c’est qu’elles s'appuient toutes sur Christ; c’est qu'elles n’ont qu'un seul Dieu, un seul Seigneur, un seul Esprit, une seule foi, un seul baptème (Eph. IV, 5); c'est qu’elles sont sous l’obligation commune de s’éclairer, de s’aider, de s'édifier mutuellement ; c’est qu'elles ont la même règle divine et la mème espérance céleste : liens internes el externes, qui forment cette mystérieuse unité, objet de la prière que le Chef suprème de l'Église adressait à son Père, dans le moment où il se donnait pour elle (Jean XVII, 41-21). Celte communion de la Chrétienté entière dans la foi et la charilé serait son élat normal, car c’est l'idéal du Nouveau Testament. | À L'Eglise doit veiller à la pureté de la doctrine et du culte, à l'administration des sacrements, à la prédication de la vérité, à la propagation de l'Evangile, au progrès de l’ordre religieux et moral, en s'appuyant avec une pleine assurance sur la protec-

tion de son divin Chef (Matt. XX VIII, 19; Eph. f, 22; IV, 15). Sa double mission est de développer la vie chrétienne dans son: sein et de la répandre au dehors. Quoique nul de ses membres ne reste étranger à'ces saintes obligations (Matt. V, 16), elles sont cependant imposées tout particulièrement aux pasteurs (Act. XX, 28; Eph. IV, 11 ; 1 Pier. V, 1). Les devoirs de l'Eglise fondent ses droits; car elle ne peut atteindre son but qu'autant qu'elle est maîtresse de son enseignement, de son culte, de sa discipline, et qu’elle né se lie pas à d’autres intérêts que les siens. Ce qu’on nomme son autonomie résulte de ses altributions et de ses fins. Dans le cours des âges, elle n’a pas toujours su garder la position qui lui est faite par sa nature et sa destination elles-mêmes. Méconnaissant souvent le véritable esprit de l'Evangile. et sa mission réelle dans le monde, on la vue, selon les temps, aller fort au delà des limites qu’elle aurait dû se prescrire, ou rester fort en deçà; oulrepasser ses droits ou négliger ses devoirs; se placer sous le joug des puissances, vis-à-vis desquelles elle doit rester libre dans sa soumission (FE Pier. II, 13-16), ou vouloir’s'en faire un instrument, et se servir du glaive temporel qui lui est interdit (IL Cor. X, 4) et que ne peut que la blesser lorsqu’ elle ÿ touche. |

DouBLE CARACTÈRE CONSTITUTIF de l’Église : « Nes divine: » ; et «libre association ».— Le premier, seul contesté au sein du Protestantisme, — Ces deux données ne peuvent se fondre l'une RUE Vautre.

Il existe dans l'Eglise la même dualité que dans la révélation biblique et dans l’ordre du salut; il y a le côté divin et le côté humain, au sens propre de ces termes, ou, pour employer les ‘expressions dont je me servirai fréquemment, il y a 1 ‘« instilution providentielle » et la « libre association D.

NOTION SCRIPTURAIRE 27

Cela est universellement accordé, dira-t-on, et Loutes les opinions le reconnaissent. — Oui, en apparence ; non, en réalité. Ne nous payons pas de mots, aujourd'hui surtout qu’ils peuvent recouvrir les doctrines les plus diverses, et servir à nier ce qu’ils

semblent affirmer.’ Tous les systèmes qui restent, à quelque

degré, chrétiens, sont bien forcés d'admettre, dans un sens ou dans l’autre, l'institution divine de l'Eglise, comme l'inspiration divine de l'Ecriture. L'œuvre de Dieu, la direction providentielle est trop profondément empreinte dans le Christianisme, pour ne pas l'y confesser de quelque manière, quand on n’en jette pas au ventles documents primitifs et qu’on n’en fait pas une pure légende ou une mythologie. Mais, dans la question ecclésiastique comme dans la question bibliologique, on peut réduire l'œuvre de Dieu à celte action générale qu’il exerce sur le monde physique et sur le monde moral, action indéfinie que le mysticisme panthéistique accorde aisément ; tandis qu’il s’agit d’une action spéciale et exceptionnelle, L'inspiration de lEcriture, au sens usuel et réel, emporte une intervention surnaturelle de l’Esprit saint, qui révélait et sauvegardait la vérilé salutaire chez ses promulgateurs, environnant leur parole d’une autorité devant laquelle s’inéline la foi. L'inspiration divine de lEcriture n’est réellement admise que lorsqu'elle l’est à ce litre. De même, l'institution divine de l'Eglise n’est véritablement reconnue que lorsqu'elle |’ est avec les attributs et les droits que fonde son origine.

L'Eglise est le Royaume des Cieux sous des formes et des conditions lerrestres, comme l’Ecriture est la Parole de Dieu sous des formes et des conditions humaines. De là, dans l’une comme dans |’ autre, les deux caractères ou les deux aspects que nous indiquions. + “D'un côté, l'Eglise est une résullanté de la foi et de la vie chrétienne ; d’un autre côté, elle est une. institution providentielle, destinée à conserver, à développer, à propager

la vérité chrétienne, et, par la vérilé, la vie chrétienne.

Elle tient tellement à la vérité révélée qu’elle n'existe que par elle; qu'avec elle, elle s'élève ou tombe, se maintient ou périt. Il est clair, en effet, qu'elle se frappe au cœur dès qu’elle altère PEvangile, et qu'elle cesserait d'être si elle cessait de croire. Cependant la vérité sainte. peut s'y trouver, selon les temps, plus ou moins pure ét active, plus ou moins faussée et inerte, comme cela arrive chez les fidèles. En principe, l'Eglise chrétienne ne fait qu'un avec la doctrine chrétienne ; en fait, elle s’en détache et s'en distingue à tel point qu’on peut les envisager indépendamment l’une de l’autre, alin de les juger l’une par l’autre. Cela est vrai de la vie comme de la doctrine, cela est vrai, par conséquent, au point de vue mystique ou moral, comme au point de vue dogmatique ou histo-. | rique. L'Eglise est en même temps la fille et la mère de Ja foi. Au premier égard, elle est une libre association que forme la communauté des sentiments et des principes, où rien n'oblige à entrer, d'où rien n'empêche de sortir, qui ne possède d’autres droits que ceux qu’elle tire du consentement ou de la délégation de ses membres, dont lautorité et l'existence tiennent uniquement à ce qu'on pourrait nommer le contrat social. Au second égard, elle est une création divine comme le Christianisme luimême, établie d'En Haut à côté de lui, pour en assurer le mainlien et le développement, ayant des attribulions propres en rapport avec son origine et sa mission, et imposant des obligaions en rapport avec ses attributions. : ; Ne nous étonnons pas de ces anlinomies devant lesquelles tant de gens s'arrêtent et reculent. Une fois admis le mystère central du Christianisme, l'incarnation du Fils de Dieu, on doit s'attendre à tout dans une telle dispensalion, et se borner à conslater ce qu’elle est. Avant tout, les faits qui la constituent, et ces faits tels quels. Extramondaine et intramonduaine tout ensemble, si par certains côtés l'Eglise tombe sous les lois générales de l’histoire, par d’autres côtés elle y échappe. Partout, dans le domaine ecclésiastique comme ailleurs, l'intervention

NOTION SCRIPTURAIRE 29

divine et la libre activité humaine ; partout, cette dualité interne qu'il ne faut pas craindre de voir et de laisser voir.

Le Christianisme unit, par des liens nombreux el puissants, les àmes qu'il a éclairées de sa lumière et animées de sa vie: il crée entre elles une communauté de principes, de sentiments, de vues, d’espérances, qui les sépare du monde et les allie étroitement les unes aux autres, par leur mutuelle communion avec Dieu en Jésus-Christ. Cette sainte confraternité est un effet spontané de leur foi, ainsi que du besoin qu’elles éprouvent de célébrer ensemble les éternelles miséricordes du Dieu-Sauveur, de s’édifier réciproquement par la prière et l'exhortation, de joindre leurs efforts pour la propagation de la vérité et de la grâce salutaire. L'esprit d'union et d'association est l’esprit de l’'Evangile. « Quoique nous soyons plusieurs, dit saint Paul, nous ne sommes qu'un seul corps, et chacun en particulier les membres les uns des autres.» (Rom. XII, 5). Le Seigneur avait déjà dit : « Qu'ils soient un, comme nous sommes un. »

Ainsi la formation du Royaume de Dieu au dedans de l’homme par la doctrine du salut, amène, comme d'elle-même, la réalisation du Royaume de Dieu dans le monde par le rapprochement des croyants, et donne naissance à l'Eglise, Société spirituelle, dont la foi, l'espérance et la charité sont le fondement, mais dont la racine est dans le Ciel, d'où elle vient, et avec lequel elle remet ja terre en communion (Eph. I, 10; HI, 10). Tabernacle de Dieu au milieu des hommes, là se conserve lé dépôt des révélations et des promesses; là se trouvent les moyens extérieurs de grâce : Ecriture, prédication, culte, sacrements; là les âmes se forment pour le Royaume éternel de Christ, sous l’action infiniment diverse de sa Parole et de son Esprit.

L'Eglise présente donc bien les deux faces ou les deux formes indiquées, faces très distinctes, quoiqu'elles rentrent incessamment l’une dans l’autre. Elle ouvre au monde les sources de a vie spirituelle, et pourtant elle nait elle-mème dans le monde

en ceux qui naissent à celte vie. Au premier égard elle est cause, au second elle est effet (1).

La tendance aujourd’hui dominante est de considérer l'Eglise comme un produit naturel de la foi et de la vie chrétienne, comme un simple postulat des principes et des sentiments évangéliques, plutôt que comme un établissement d’un ordre supérieur qui, quoique lié au Christianisme, a néanmoins son existence propre, et par cela même son indépendance relative, sa loi et sa destination spéciales. C’est, en ecclésiologie, une sorte d’idéalisme individualiste qui s'attache à relever le rôle du « moi » chrétien, comme il exalte en dogmatique celui de la conscience chrélienne et qui, dans les deux cas, outrepasse le droit et déplace le fondement. C’est un fruit de ce subjectivisme extrême qui caractérise le mouvement intellectuel de nos jours. Gette vue n'est pas fausse en soi, mais elle est incomplète. Elle a de la vérité sans être la vérité; et, comme toutes les opinions ou les directions à la fois partielles et excessives, elle devient erronée en devenant absolue. | Durant de longs siècles, la notion de l'Eglise divinement inslituée et, à ce titre, possédant des droils et imposant des devoirs d’un ordre spécial, a dominé le monde chrétien. La Réformation la maintint, en rejetant les exagérations et les superstitions qui s’y étaient allachées. Aujourd'hui, ce n’est plus aux superfétalions, c'est à la notion elle-même qu'on s’altaque; on n’y voit qu'une grossière déviation du pur esprit de PEvangile.

Des deux caractères que nous sigualons dans | Eglise, celui d'institution et celui d'association, nous avons à établir où à maintenir le dernier dans Ja controverse catholique, et le premier

dans la controverse protestante. Et c’est la question qui se

(1) Rapports de filiation inverse, plus commune qu'on ne pense dans,la sphère morale. Voir dans l’Introd. à la Dogm. l'art. : Des éléments consti-. tutifs de la religion (croyances, dispositions, œuvres), qui, dans leur action et leur réaction constante, se montrent alternativement comme principe et comme conséquence.

NOTION SCRIPTURAIRE 31

débat au sein du Prolestantisme qui nous intéresse plus directement.

Comme en nous efforcant de mettre en évidence l'élément objectif et divin de l'Eglise, nous pouvons sembler jeter dans l'ombre ou réduire à néant son élément subjectif ou humain, son caractère de libre spontanéité, il importe de prévenir, le

plus possible, cette fausse impression. Nous admettons pleine-

ment ce que la Réformation nomme « l'Eglise invisible » et qu’on

nomme de préférence aujourd’hui « l'Eglise mystique », cette Eglise que l'Esprit de Christ forme incessamment sur la terre et réunit éternellement dans le Ciel, organisme moral, corps spirituel, communion des saints, dont la vie de la foi est le principe

et le lien, Jérusalem d’'En Haut, composée des rachetés de toute

langue et de toute tribu. C'est la vraie Eglise, c’est la seule

Eglise, à prendre le plan divin dans l’ensemble de son développement, car seule elle passe dans le Royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. On ne saurait trop élever, trop magnifier celle face des choses. Nous irons aussi loin qu'on voudra en ce sens, pourvu qu’on ne porte point atteinte à une autre face également fondée sur le Conseil de Dieu, et non moins réelle

par conséquent, savoir l'Eglise visible, extérieure, concrète, qui

a sa constitulion propre en rapport avec sa destination, et

envers laquelle le lien de l'union et de la soumission doit être: relgieusement respecté.

Il yalà deux données essentielles qu’il faut maintenir cha-

cune à son rang. C'est bien ce que veut la sagesse; mais ce n’est pas ce que fait ordinairement la science qui, dans ses ‘préoccupations de l'unité systématique, Lend sans cesse à fondre l’un dans l’autre les termes antagonistes, sous prétexte de Îles

coordonner : et bien souvent les écarts de la pratique viennent

en aide à ceux de la théorie. Voulez-vous une analogie qui

rende cette observation en quelque sorte palpable? Passez de l'Eglise aux Sacrements, et voyez ce qu'ils sont devenus dans le conflit de la double direction formaliste et mystique que l'histoire

di

nous montre à toutes les époques. Ici, le fait interne est sacrifié au fait externe; là c’est l'opposé. Ici, un spirilualisme outré va jusqu'à laisser tomber complètement la Cène et le baptème, pour ne retenir que la communion et le baptème du Saint-Esprit (Quakers, par exemple). Là on attribue au rite une vertu el une efficacité inhérentes, on divinise l’opus operatum, on suspend à l'observance religieuse toutes les grâces évangéliques (haut anglicanisme, haut luthéranisme, sans parler du catholicisme).

Au fond, la question des Sacrements est la même que celle de l'Eglise; le sacramentalisme et l’ecclésiasticisme, c’est tout un. Ils sont à la fois cause et effet l’un de l’autre. Et les erreurs inverses qui frappent immédiatement dans la question des sacrements, en font entrevoir d’analogues dans la question de l'Eglise. Des deux parts on peut volatiliser sous ombre de spiritualiser, ou matérialiser par respect pour la forme et pour la lettre.

La circonspection est d'autant plus nécessaire en présence du mouvement critique de nos jours, qui ébranle et renverse plus qu'il n'édifie. J'aime à penser que ce grand travail est destiné à mettre la constitution ecclésiastique en rapport avec le nouvel état social où nous entrons; mais ce qu'il prépare, il ne l’a pas encore donné, et, selon la loi des réactions, il penche visible-

ment vers un extrème. Je me tiendrai donc aux faits (1).

(1) C'est la règle que je me suis constamment appliqué à suivre en apologétique et en dogmatique ; je voudrais également m'y conformer en ecclésiologie. Si mon cours a quelque valeur, c’est par là, car c’est par là qu'en thèse générale il reste, j'espère, dans le vrai. La théorie, la systématisation, dont je ne méconnais ni le droit ni l'intérêt, doit à mon sens être placée et retenue en sous-ordre au lieu de se porter au premier rang.

Rien ne justifie et ne nécessite cette règle mieux que les hautes prétentions qui la font dédaigner. Pour sortir de cet idéalisme où tout a été mis : en question, c’est à la constatation des faits qu'il faut revenir; car les principes premiers eux-mêmes sont en définitive des faits. La haute philosophie, et la haute théologie à sa suite, ont perdu terre pour n'avoir pas su maintenir à leur base l’une les faits d'observation, l’autre les faits de :

EE ar

NOTION SCRIPTURAIRE 39

L'Église en tant qu’ « INSTITUTION DIVINE » : — D'après l’Écriture elle

a bien ce caractère. — Pour Jésus-Christ, elle est le «Royaume des Cieux» sur laterre, qu’il vient reconquérir.— Ce «royaume», enlevé aux Juifs, s’ouvre à quiconque croit. Les images du « grain de senevé », de la « vigne », du « filet », le montrent comme ayant une existence antérieure à son action sur le monde. — Il précède la « Parole » qui l’annonce, et le « Baptême » qui y introduit. — Les convertis y sont « ajoutés ». — L'institution de L’ « apostolat » et celle du « ministère évangélique » emportent

celle de l’Église. — Réponse aux principales objections contre ce point de vue. |

L'Eglise est-elle seulement une libre association, produit providentiel sans doute, mais pourtant naturel de la diffusion de l'esprit chrétien; ou est-elle aussi une insüitution divine au sens propre, liée à ce monde qu’elle doit conquérir, mais ayant une base et une loi supramondaines? — C'est à l’Ecriture de nous le dire. |

Le Seigneur annonce à diverses reprises, et sous diverses formes, une nouvelle constitution religieuse, préparée à travers les sièeles par les dispensations et les révélations d'En Haut, et destinée à s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre (paraboles). Bien loin de la représenter comme un résultat plus ou moins lointain de sa doctrine ou de son œuvre, il en parle comme d’un fait déjà réalisé. Elle est là depuis Jean-Baptiste (Matt. XI, 12); elle se forme au milieu des Juifs, quoiqu'invisible à leurs yeux charnels (Luc XVII, 20); elle s'approche de quiconque entend la Parole du salut (Luc X, 11); elle s'ouvre à tous ceux qui

croient. Elle se montre à l’origine des choses et comme un de

révélation, en même temps que les grandes et pures données de la conscience immédiate. L’individualisme qu’on célèbre, et qui soumet tout à l'autonomie intellectuelle et morale, livre tout, en fin de compte, à la fantaisie métaphysique ou mystique.

leurs principes ou de leurs facteurs. C'est a semence jetée d'En

Haut dans le champ du Père de famille, et qui germe, lève,

grandit à l'insu des hommes; c’est /e levain qui fait fermenter

la masse; c’est /e filet qui peu à peu couvre la terre et re les

âmes vers les rivages de l'éternité. Cette nouvelle constitution

religieuse est évidemment l’Eglise en opposition avec la Syna-

gogue, si nous prenons ces deux termes dans leur généralité,

comme désignant l’ancien et le nouveau peuple de Dieu. Et la

plupart des traits qui la caractérisent s'accordent mal avec lopinion d'après laquelle l'Eglise ne serait qu'un corollaire du

Christianisme, qu’un produit contingent de la foi; car, dans toute

cette face de l’enseignement évangélique, la dispensation ou

l'institution dont il s’agit se présente plutôt comme cause que

comme effet, plutôt comme source que comme écoulement. Elle

est le foyer d'où la lumière de la vie rayonne en tous sens. De

toutes parts s’y révèle l’ordre surnaturel. Je ne veux pas, pour le

moment, déterminer la nature de cette dispensation; je ne veux

qu’en constater l'existence ou l'origine supérieure contre les théories qui la méconnaissent ou qui, en Îa reconnaissant, la

liennent en réalité comme si elle n'était pas.

On reprochera à celle argumentation de confondre l'Eglise avec le Royaume de Dieu, et de reposer ainsi sur ul fondement illusoire. Maïs nous nous croyons en droit de maintenir la synonymie générale des deux Lermes, constamment admise jusqu'ici. L'exégèse qui y trouve deux notions absolument distinctes, deux choses lout à fait différentes, me paraît trop subtile, trop déliée, trop microscopique pour convenir à nos Livres saints (4).

(1) Ici, comme en Dogmatique, les impressions immédiates du sens chrétien rectifient bien souvent les laborieuses constructions de la science. Quelqüefois, par exemple, poussant à outrance le principe de la spiritualité évangélique, on dirige contre la notion commune de l'Eglise une argumentation qu'on donne pour péremptoire et qui ruinerait également le culte public. L'Eglise ne saurait être, dit-on, ce que la fait le dogme traditionnel, puisque la vie chrétienne peut exister et se développer en

NOTION SCRIPTURAIRE 35

Malgré des différences nombreuses, tenant et à la nature des choses et à la forme de l’enseignement sacré, les deux expressions ont bien l’identité foncière qu’on leur a toujours reconnue. Elles désignent également l'économie chrétienne sur la terre : et c’est uniquement par ce côté et en ce sens que nous devons les prendre ici. Sans doute, le terme de «royaume de Dieu » ou «des Cieux » est plus compréhensif que celui d’ «église », Plus en rapport avec le monde suprasensible, il l’est davantage, par cela même, avec l’état intérieur des hommes et avec l'avenir qui les attend ; 1l désigne et la vie spirituelle (royaume de Dieu dans les âmes, Rom. XIV, 17) et la vie éternelle. C’est une application à laquelle le terme d’ «église » se prêle moins, quoiqu'il n'y soit pourtant pas étranger (Eph. IIE, 10 et V, 27; Héb. XII, 23). Mais nous devons écarter des deux expressions l’acception eschatologique et l’acception mystique, pour nous tenir à leur acception externe ou historique, celle qui a trait à ce nouvel ordre de choses, et, en quelque sorte, à ce nouveau monde qu'est venu créer l'Evangile. Eh bien! sous cet aspect, le seul en cause ici, les prédicats généraux du Royaume de Dieu ne -sont-ils pas ceux de l'Eglise ? Il est le champ dun Père de famille

où l'ennemi sème de l’ivraie, le filet qui s'étend de lieu en lieu

dehors d'elle; et ne le peut-elle pas aussi en dehors du culte public? L’argument réduirait donc à néant l'institution divine du culte en même temps que celle de l'Eglise. Il porte dans les deux cas ou ne porte dans aucun.

D’autres fois, rayant d’un trait de plume la vieille distinction de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible, on arrive, selon le point de vue auquel on s'arrête, ou à diviniser l'Eglise extérieure (catholicisme, haut luthéranisme, puseysme), ou à soutenir qu'il n’y a plus d’Eglise (darbysme).

Ou bien encore, on affirme, on prétend démontrer que nos auteurs sacrés et en particulier saint Paul, ne reconnaissent que l'Eglise des régénérés, la communion ‘des saints, le corps mystique de Christ, comme ils ne reconnaissent que des chrétiens parfaits, pour qui il n'existe ni possibilité de péché ni espoir de pardon. — Etrangetés que balaye incessamment le sens chrétien et qui font sentir combien il importe de se tenir en garde contre les engoûments de la science, de même que contre les interprétations de l'esprit de parti ou de système.

et d'âge en âge, le grain de sénevé qui grandit peu à peu jus-

qu'à ce qu'il couvre la terre; il est annoncé aux pauvres, les péagers y devancent les pharisiens, il est retiré aux Juifs et donné aux Gentils; c’est par la prédication que les hommes y sont incessamment appelés et amenés, elc., etc. N'est-ce pas l'Eglise? Et ne peut-on pas l’y reconnaître encore, la plupart du temps, alors mème que le terme passe à celte signification plus profonde que nous indiquions? Ainsi, par exemple, s'il faut

naître de nouveau pour entrer dans le Royaume de Dieu, cette

nouvelle naissance n'est-elle pas symbolisée dans le rite qui ouvre l'Eglise ? Et n'est-ce pas à cela même que le Seigneur fait allusion quand il explique « naître de nouveau » par « naïtre

d’eau et d'esprit », liant en quelque sorte le baptème intérieur.

au baptême extérieur (Jean III, 5). N'y a-t-il pas 1à la synonymie implicite du Royaume de Dieu et de l'Eglise ? Ce qui est dit de l’un, n'est-il pas dit aussi de l’autre ?

Il est donc positif qu’au point de vue sous lequel nous devons l’envisager, le Royaume de Dieu est, comme l'Eglise,

l’économie chrétienne sur la terre, qu'ils ont les mêmes altributs,

les mêmes caractères généraux, et que, sous ce rapport, ils s’iden-

üfient.

Le lerme de «royaume de Dieu » ou « des Cieux » était chez les Juifs une des dénominations du règne du Messie, qu'ils se figuraient, d'après une interprétation litléraliste et égoïste des oracles, comme le couronnement de la théocratie mosaique. Cette locution, correspondante à celle de « peuple de Dieu » et devenue vulgaire, avait donc une signification bien déterminée. En la spiritualisant, comme toutes celles qu’il emprunte à la langue commune, Jésus-Christ lui laisse pourtant son acception consacrée. Il s’en sert pour désigner l'institution religieuse qu'il venait fonder, et qui devait être tout à la fois l’accomplissement et l'abolition de l'institution fondée par Moïse. Ses auditeurs ne pouvaient l'entendre que dans ce sens, puisqu'il

l’'emploie sans explication (Matt. IV, 17; Marc I, 15). Tout .

NOTION SCRIPTURAIRE 31

indique d’ailleurs que la pensée qu’on devait y attacher naturellement, et qu'on y attache en effet, était bien sa pensée propre; car il place fréquemment en contraste l’ordre nouveau avec l’ordre ancien, manifeslalions successives et progressives du même plan providentiel. Le Père de famille ôte sa vigne à ceux qui l’occupaient et la loue à d’autres (Matt. XXI, 41; Marc XII, 9); les enfants du Royaume en sont exclus et des étrangers y sont appelés (Matt. VIII, 11, 12); le Roi ferme la salle des noces aux invités et y admet ceux que lui amènent de divers côtés ses serviteurs. Or, encore une fois, qu'est celte institution qui se substitue à l’institution mosaïque, en la transformant et l’universalisant, si ce n’est l'Eglise ? Qu'est le Royaume de Christ ici-bas, sinon l'Eglise dont il est le Chef; et pas seulement l'Eglise des régénérés, mais l'Eglise des professants, où Îles nations et leurs rois s’inclinent devant lui, où coexislent toujours l’Israël selon l'esprit et l’'Israël selon la chair? Les deux expressions désignent également l’économie chrétienne, répétons-le, et, dans cetle relation ou celte application, la seule dont il s'agisse en ce moment, il existe entre elles-un constant parallélisme et, par cela même, la synonymic générale qu'on y avait vue jusqu’à présent.

Pour couper court à tous les doutes, ne devrait-il pas suffire d'entendre le Seigneur les échanger l’une contre l’autre dans la promesse qu’il fait à saint Pierre (Matt. XVI, 18, 19) de fonder l'Église et d'ouvrir le Royaume : double assertion d’un seul et même fait, double représentation symbolique d'un seul et même privilège ; l'Apôlre, qui avait été le premier à confesser le nom de Christ, devant être aussi le premier à Jui amener les Juifs et les Gentils (Act. IL et X). L'identité foncière des deux termes est attestée par l'identité foncière de la promesse, sous ses deux formes. Chercherons-nous une autre explication de l'expression du Seigneur que celle qu’il en donne lui-même ? |

Que l’on remarque d’ailleurs les différentes définitions du Royaume de Dieu chez ceux qui, abandonnant l'interprétation

AUTANT CRE Pt, ne © MORAL on TE Lu PAIE es Fa RS A ON D Er s OMS PPS Ar à

traditionnelle et l’analogie scripturaire, veulent qu'il soit essentiellement distinct de l'Eglise. Il devient pour les uns justement l'inverse de ce qu’il est pour les autres, chaque parti n’y rele-

vant ou n’y laissant que ce qui va à ses préoccupations systéma-

tiques. La dissidence le matérialisait jusqu’à l'identifier avec ce

qu’elle appelait « l'Eglise-monde »; les nouvelles écoles l'idéalisent jusqu'à le confondre avec « la éommunion des saints »

ou «le corps mystique de Christ ». Il suffit de réunir ces vues opposées pour retrouver l'opinion commune, savoir l'Eglise uni-

verselle (à la fois visible et invisible) où se mêlent les chrétiens de nom et les chrétiens de cœur, et où se fera la grande séparation, quand le Royaume passera de son élat transitoire à son état éternel. Dès lors l’enseignement du Seigneur donne bien le fait, ou l’ensemble de faits que nous en avons déduit.

Mais dès lors aussi, il est positif qu’il existe dans le témoignage évangélique plus que n’y veulent reconnaître les théories qui ne voient dans l'Eglise qu'un produit de la vie chrétienne, qu'une 2nstitution de droit humain. Elles en font disparaitre tout un aspect, mystérieux sans doute, mais important, qui se place même en première ligne. La Nouvelle Jérusalem est descendue du Ciel avec le Sauveur; et elle a déployé la bannière sainte au milieu des hommes en les sommant de s'y ranger. La Terre, province perdue du Royaume des Cieux, y rentre peu à peu par l'Eglise, qui n’est qu’une extension de ce royaume (Eph. I, 10; II, 10: Col. I, 20). La salle des noces éternelles était prête; les messagers du Père de famille vont porter ses appels de toutes parts, et convier les peuples à s’y rendre. Le «ministère de la Parole » est institué dans ce but. Jésus-Christ le remplit le premier (Mait. IV, 23 ; Rom. XV, 8) en lant qu'apdtre de la foi (Héb. IE, 1). Il va de lieu en lieu annonçant la bonne nouvelle du Royaume (6 sdayylioy ris Basthesiac), c'est-à-dire. proclamant que ce royaume, dont il est lui-même la lumière et la vie, était là, avec tous ses privilèges et tous ses biens, avec loutes ses promesses et toutes ses grâces. Bientôt il s’adjoint

NOTION SCRIPTURAIRE 39

des aides, d'abord /es douze, ensuite les soixante-dix disciples. Il leur donne l'ordre de prècher la venue de ce règne divin et de déclarer à ceux même qui le repoussent que «toutefois 1 s'est approché d'eux » (Luc X, 9-11). Plus tard les charismes créent de nouveaux ministères (prophèles, évangélistes), et les apôtres instiluent des ministères permanents (diacres, anciens ou pasteurs). Ainsi grandit la Société chrétienne avec le nombre des croyants. Mais les croyants ne fondent pas le Royaume de Dieu, ils s’y rattachent ; ils ne créent pas l’Eglisepar leur conversion, ils y sont ayoutés, selon la remarquable expression du livre des Actes (Act. II, 41-47). Et l'Eglise les nourrit de cette même « Parole » par laquelle elle les a enfantés, afin qu’ils croissent continuellement dans la connaissance et dans la grâce de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ (Eph. IV, 11-16). Et cette Eglise, gardienne de « la Parole de vie », cette Eglise, qui n’est qu'un autre nom du Royaume de Dieu, est bien l'Eglise concrète, l'Eglise extérieure ou visible.

Voilà ce qui frappe à première vue, ce qu’on s'était accordé à reconnaître Jusqu'ici, et qui ressortira certainement des nuages dont on le recouvre. C’est tellement impliqué dans le fond des choses, qu’il faut toujours le confesser plus ou moins, pour peu qu'on creuse jusqu’au bout cette question des origines. L'Eglise, dit-on, est née de « la Parole »,— Oui, mais de « la Parole vivante » ; et cette « Parole » suppose quelqu'un qui la possède et qui l’annonce, par conséquent quelque chose d’antérieur. Si vous vous arrêtez à la Pentecôte, vous avez Les cent vingt disciples dans la Chambre haute de Jérusalem où l'Eglise et la Parole existent déjà; si vous remontez plus haut, vous arrivez aux apôtres chez lesquels elles se montrent encore; et enfin à Jésus- Christ, avec qui, ainsi que nous le disions tout à l’heure, l'Evangile et le Royaume de Dieu se manifestent ensemble. Sans doute, c’est «la Parole » qui forme et propage l'Eglise (Rom. X, 44, 15) ; mais c’est dans l’Eglise qu'est « la Parole » ; la Parole produit l'Eglise, et elle en sort. Vous pouvez également les faire

naître l'une de l’autre, en vous plaçant au point de vue du catholicisme ou à celui de l’ultraprotestantisme, tant la corré-

lation des deux termes est intime et profonde. Partout, derrière la Parole l'Eglise, et derrière l'Eglise la Parole. La dualité cons-

titutive échappe à l'analyse; quelque haut qu'on monte; elle

reparaît toujours par delà : toujours ce quelque chose que voi-

lent ou effacent les systèmes unitaires, parce qu’il les heurte et

les brise.

Ges considérations qui s'offrent d’elles-mêmes à la lecture du Nouveau Testament, qui ressortent moins encore de ses décla-

rations directes que de son fond substantiel, qui ont frappé la Chrétienté à toutes les époques, devraient, en bonne règle, pri-

mer les constructions scientifiques de nos jours. Elles montrent dans l'Eglise, par delà son caractère delibre association, produit de la foi et de la vie de la foi, un établissement d’un ordre supérieur, lié au Christianisme, comme fin et comme moyen tout ensemble. |

Dans cette question qui nous porte sur les confins du monde

visible et du monde invisible, il s’agit d’un fait de révélation, appartenant aux « mystères du Royaume des Cieux », et notre rôle véritable est de constater si ce fait est donné ou non

par le témoignage divin. S'il y est réellement contenu, nous devons d’abord l’admettre tel quel, sur la foi de l'attestation qui le garantit en le révélant; nous essayerons, ensuite, si nous voulons ou si nous pouvons, de nous en rendre compte, d’en déterminer la nature et la portée, de le concilier soit avec d’autres données scripturaires, soit avec nos vues dogmatiques ou historiques. Qu'il s'adapte à nos conceptions ou qu'il les heurte et les passe, cela importe peu. La question n’est pas dé

comprendre ce qu'il est, mais de savoir s2/ est : les incompréhen-

sibilités ne doivent point arrêter la foi, pas plus qu’elles n’arrêtent

les études physiques. Tout fait nouveau, — ct il en est de même d’un fait ancien qui revendique ses titres et ses droits mécon-

nus, — tout fait qu'on est contraint d'admettre après l’avoir

NOTION SCRIPTURAIRE A

écarté ou négligé, déclasse, froisse, bouleverse nécessairement bien des idées; les opinions qui s'étaient arrangées sans lui, devant lui laisser prendre sa place et son rang. Ne nous lassons pas de le rappeler puisqu'on ne se lasse pas de l'oublier, il en est des faits de révélation dans la théologie chrétienne, comme des faits d'observation dans les sciences naturelles, où tout cède devant eux. L'essentiel est donc de nous assurer si celui dont nous nous occupons est en effet attesté, et, conséquemment, réel et certain.

Nous pensons avoir établi que ce fait se produit formellement et ilérativement dans les Evangiles. Bien des traits de la parole du Seigneur indiquent cette divine constitution des choses, à laquelle a toujours eru le monde chrélien, et s'accordent difficilement avec l’ecclésiologie que nous discutons. Sans revenir sur ce qui à été dit, rappelons seulement Matt. XVI, 18.19. Dans ce texte où Jésus-Christ joint à son expression habituelle de « royaume des Cieux » celle d’ « église », les substituant l’une à l’autre, et mettant ainsi en évidence leur synonymie foncière, l'Eglise se présente comme élant essentiellement l’œuvre immédiate de Dieu. Elle est l'Eglise de Jésus-Christ; c’est lui qui l'élève, c’est lui aussi qui l’affermit et la garde. Si saint Pierre ouvre ou la fonde, il n’est que l'instrument de Jésus-Christ. (Sur cette pierre « je bätirai » mon Eglise, et les portes, etc. et Je « te donnerai » Les clefs du Royaume des Cieux). L'aspect providentiel et surnaturel, le caractère divin au sens propre, domine jusqu’à effacer tout le reste. Et il en est généralement de même dans la parole de Jésus-Christ. La parole de Jésus-Christ est l'Evançile du Royaume, et elle y fait entrevoir partout cet élément surhumain, ce réalisme supraterrestre, que. font évaporer les théories actuelles.

Et ce fait qui règne ainsi dans les Evangiles, se montre également à la base de l’enseignement apostolique. Encore ici, je me bornerai à un seul texte : [ Cor... XIL, 28. « Dieu a établi «sur l'Eglise» premièrement les apôtres, secondement les prophètes,

en troisième lieu les docteurs ». Que dit celte déclaration ? Permet-elle de considérer l'Eglise uniquement comme un résultat spontané et presque accidentel de la f6i? L'institution divine n'est-elle pas visiblement impliquée, sinon catégoriquement altestée? La pensée manifeste de ce passage, et de bien d'autres (Eph. IV, 11; Héb. XII, 22, etc.) est que Dieu a fondé l'Eglise et a établi sur elle les ministres ordinaires et extraordinaires ; prédisposition providentielle qui y constate un caractère et un élément supramondains. Ce que nous y ont montré les Evangiles, les Epîtres l'y montrent aussi. |

L'aspect humain ou naturel, auquel on voudrait tout ramener, n’est pas exclu, je l’accorde; mais l'aspect divin, surnaturel, qu'on jette dans l'ombre, apparaît de bien des côtés et se place même souvent sur le premier plan dans les enseignements et dans les faits. L'Eglise est Edifice de Dieu, le Temple spirituel, où les peuples doivent être successivement introduits, elle est une dépendance du Royaume des Cieux, où elle a, en même temps, son origine et sa fin; elle est le Royaume des Cieux 1cibas (Eph. IL, 20 et IE, 10 ; Phil. ILE, 20). Telle est une des données générales des Livres saints, donnée fort indéfinie, jele veux, mais pourtant bien positive.

Quelques données particulières viendraient au besoin la confirmer : l’apostolat, par exemple. Ce n'est pas d'eux-mêmes ou par l'appel des disciples, que les apôtres se trouvent à la Lète de | l'Eglise, c’est par une institution immédiate de Jésus-Christ, à laquelle se rattachent des attributions et des prérogatives d’un ordre supérieur — promesses (Jean XIV, 15. 16: Luc. XXIV, 48; Act. [); — marques (IL Cor, XIE, 12); — fonctions : fondateurs (Eph. I, 20), révélateurs (Eph. IIT, 5). Or, l'institution divine de l’apostolat implique l'institution divine de l'Eglise ; l’une emporte l’autre. Si les fondateurs tiennent de Dieu leurs droits et leurs pouvoirs constituants, ce qu’ils fondent, ce qu'ils organisent, est aussi de Dieu.

L’apostolat met en relief celle sorte de dualisme. primordial

NOTION SCRIPTURAIRE 43

que nous indiquions plus haut et où tout va aboutir. D'un côté les apôtres sont établis pour la direction de l'Eglise, elle est donc avant eux : d’un autre côté ils sont avant elle, car ils sèment «la Parole » dont elle naît. En un sens, ils la précèdent, puisqu'ils la fondent ; dans un autre sens, elle les précède, puisqu'ils sont établis pour elle et sur elle. Avant de l'ouvrir aux autres, ils ont dù y entrer eux-mèmes ; et il faut toujours remonter au Sauveur, en qui, ainsi que nous avons eu occasion de le dire et de le redire, l'Eglise et la Parole paraissent ensemble. Mais, dès lors, l'Eglise est autre chose que l'association spontanée des croyants; elle n’est pas seulement un fait humain et continsent, un simple résultat des puissances expansives du Christianisme, elle est un fait divin, comme le Christianisme lui-même : c’est la Jérusalem d'En Haut (Gal. IV. 26 ; Héb. XII, 23).

Ce qui est vrai des ministres extraordinaires l’est également des ministres ordinaires. Si leur vocation est des hommes, leur mandat est de Dieu. « Lui-méme donc a donné les uns pour étre apôtres, les autres pour étre prophètes, les autres pour étre évangélistes, les autres « pasteurs et docteurs » (Eph. IV, 11). Quoique l'institution de la charge pastorale ait été médiate, elle n'en dérive pas moins du dessein et de l’ordre de Dieu, puisqu’elle dérive de l'autorité apostolique. Ce que les apôtres ont établi, en vertu de leurs prérogalives supérieures, vient d'En Haut comme ce qu'ils ont enseigné, et le ministère est évidemment dans ce cas. Il est donc de droit divin, pour employer un terme dont on a fort abusé, mais qui doit être retenu (1).

Notons ce qu’emporte cela; car la question est la même, en définitive, pour le ministère que pour l'Eglise : l’un et l’autre procèdent du Seigneur au même litre, ou ils n'en procèdent ni

(4) On voit là combien la question ecclésiastique est étroitement unie à la question dogmatique. Selon qu’on tient ou non les apôtres pour révélateurs tout change dans leur œuvre comme dans leur parole. Le droit qu'ils s’attribuent de lier et de délier devient tout autre. Ce qui est obligatoire avec leur théopneustie ne l'est plus sans elle. |

l'un ni l’autre. On peut dire du ministère, comme de l'Eglise, qu'il est une institution purement humaine; et on l’a dit. Logiquement l'opinion qui efface le caractère divin dans l'Eglise doit l’effacer aussi dans le ministère, et elle le fait. Elle soutient que le ministère est sorti du besoin d'ordre dans la société chré-

C rt £ LE Q A ‘ GS £ tienne, comme la société chrétienne elle-même est sortie des

tendances de la foi. Or, l'établissement du ministère évangélique n’a-t-il pas eu d’autre origine ou d’autre cause? À pricrt, et en l'absence de tout témoignage direct, l'explication serait parfai-

tement admissible : mais l’est-elle lorsqu'on tient compte des altestations et des déterminations scripturaires? ne suffit-il pas

des passages cités pour forcer à une réponse négative ? Nous y lisons en Loutes leltres que le Seigneur a établi lut-méme sur l'Eglise les pasteurs et les docteurs, aussi bien que les apôtres et les prophètes. Quelle parole plus explicite demanderait-on ? Quelle déclaration pourra satisfaire, si celle-là ne satisfait point? Les procédés exégétiques, au moyen desquels on en

élague le sens primesaulier, le sens évidemment intentionnel

et par conséquent réel, ne peuvent être que des artifices, de quelque appareil scientifique qu’ils s’entourent. Je ne vois pas pourquoi l’on oppose la doctrine du « Sacerdoce

universel » à celle de l'institution divine du « Ministère », comme si

l’une annulait l’autre. Ce sont deux faits collatéraux; ce ne sont pas deux faits contraires. Sans doute, tous les fidèles sont, dans le sens spirituel, sacrificateurs et rois ([ Pier. [E, 5; Apoc. I, 6); le Sanctuaire céleste leur est ouvert à tous, tous peuvent s’approcher au nom de Christ, el sans intermédiaire, du Trône de la grâce. Mais résulte-t-il de là le moins du monde qu'il ne doit pas y avoir de charges spéciales dans l'Eglise, ou que, s’il yen a, elles sont nécessairement humaines, et que l'importation d'idées étrangères a pu seule leur faire supposer des origines et des attributions plus hautes? Autant vaudrait dire que le culte extérieur et public ne saurait coexister avec le culte intérieur et privé, et que si le Nouveau Testament prescrit l’un, il n’est pas

LA

NOTION SCRIPTURAIRE A5

possible qu'il ordonne ou autorise l’autre. Or, d'un aveu comman, l’un et l’autre y sont également recommandés. Le culte spontané est le domaine du sacerdoce universel, le culte régulier celui du ministère. La parité des deux faits que nous rapprochons est manifeste, et le second juge le premier.

Que trouve-l-on encore, pour ce qui concerne le ministère, si

de la doctrine on passe à l’histoire, et des principes à lapplication qui les écluire, les détermine et les contrôle? De mème que le Seigneur avait établi d'abord /es douze et ensuite Les soixante-dix disciples, de mème les apôtres établissent des pasteurs dans toutes les congrégations qu'ils fondent (Act. XIV, 23): ils prescrivent des règles pour leur élection (E Tim. HIT ; Tite 1); leurs lettres en indiquent partout... A la fin de la période apostolique nous en voyons à la tête de toutes les communautés, comme nous voyons l'Eglise tenue universellement pour un établissement divin, et environnée à ce litre de respect, de déférence, de soumission. On peut discuter sur les attributions primitives du ministère, on peut demander s’il réunissait dans les mêmes mains le gouvernement et l’enseignement, sil était presbytérien ou épiscopal, etc., elc., on est foreé de reconnaître et son existence et son aulorilé spirituelle, dès les temps les plus anciens. Que conclure de là, sinon que, ainsi que Fannoncent les textes précités, le ministère est entré comme partie intégrante dans la constitution de l'Eglise, telle que la firent les apôtres sous la direction du Saint-Esprit. La conséquence est forcée. Il faut admettre l'institution divine des charges ecclésiastiques, ou aller jusqu’à révoquer en doute la Vertu d'En- Haut qui reposa sur les promulgateurs du Christianisme.

Et puis, quelle est la position des fidèles vis-à-vis du corps pastoral? Quelque libres qu’ils soient en Christ, ils doivent obéir à leurs conducteurs spirituels, non seulement par des raisons de convenance et d'utilité, les seules que légitime une institution humaine, mais par des motifs de conscience, ce qui

suppose une institution et une ordonnance divines (I Tim. I, 17;

Héb. XIIT, 17 ; I Thes. V, 12). Elle se révèle partout, ici impliquée, là attestée. Et l'institution divine du ministère emporte, redisons-le, l'institution divine de l'Eglise. Toutes les opinions | le confessent. La négation de l’un des deux faits entraîne la négation de l’autre, et vice versa. Si le ministère est de Dieu, l'Eglise, sur laquelle il est établi, l’est également.

La corrélation de l’Eglise, du ministère et de l’apostolat est tellement étroite que, pour dépouiller Eglise de ses attributs supérieurs, il faut en dépouiller aussi le ministère et l’apostolat. | Les théories avec lesquelles nous discutons en viennent là, en effet, dans leur développement logique. Mais cela seul les Juge pour les disciples de l'Ecriture, car, pour eux, linstitution divine de l’apostolat et du ministère ne saurait être douteuse.

Enfin, et en conformité avec ces données directes et indirectes, il est dit de l'Eglise qu’elle est « la colonne et l'appui de la vérité » (1 Tim. II, 15), déclaration remarquable, en tant qu’expression tout occasionnelle d’une doctrine qui, fondée dans les croyances générales, n’avait nul besoin d’être exposée ni prouvée. Elle fait visiblement l'Eglise autre que ne la font les théories dont nous nous occupons; elle y révèle une existence propre, en même temps qu’une fonction et une fin spéciales. On n'a pas le droit de jeter à l'écart cette parole et de la lenir comme non avenue, à cause de l'abus qu’on en a fait, N'y meltons pas plus qu'elle ne dit; mais ce qu'elle dit, reconnaissons-le. Elle montre bien clairement dans l'Eglise un établissement d'un ordre supérieur, placé à côté du Christianisme pour son éternelle conservation.

En somme donc, et ainsi que nous l’indiquions d’entrée, l’institution divine de l'Eglise apparaît tantôt sur le second plan, tantôt sur le premier, selon l'aspect sous lequel on la considère: mais elle se découvre partout au fond des choses. Si, en un sens, l'Eglise est l’épanouissement de la foi, dans un autre sens elle en est le support et le moyen ; si, en un sens, elle est effet, dans un autre sens, elle est cause. Ce n’est pas sans raison que dix-

NOTION SCRIPTURAIRE 47

huit siècles l'ont appelée la Mère des croyants, suivant les images qui la représentent dans l'Ancien Testament et le nom d'Épouse de Christ qui lui est donné dans le Nouveau.

Il est plus aisé, dans le dualisme des idées et des choses, d'anéantir l’un des termes par l’autre, que de maintenir leur mutuel rapport : cette unité factice repose l'intelligence ; mais elle ne donne qu’une vérité factice comme elle, et c’est la vérité réelle que nous cherchons.

Je ne veux atténuer ni les excès niles périls de la tendance qui, ne laissant subsister dans l'Eglise que son caractère d'institution divine, et l’attachant à la forme mème qu’elle a revêtue dans son développement séculaire, l’environne d’une autorité devant laquelle la raison, la conscience et la foi n’ont qu’à s’incliner. L'histoire nous donne sous ce rapport de sérieux avertissements, quine viennent pas tous de Rome. Ce que je désire établir ouconstater, c’est qu’au fond de cette notion, quelque exagérée et faussée qu'elle ait pu être, il existe un principe évangélique, par conséquent un principe vrai, qu'il faut maintenir, enle dégageant des superfétations qu'il traîne généralement avec lui, un principe qu'on n’a pas Île droit de jeter au rebut, au nom des erreurs qui s'y sont mêlées et des abus qui en sont sorlis.

Voilà la conclusion à laquelle mènent des traits nombreux et

positifs de l’enseignement sacré, seul témoin certain du Conser/ de Dieu.

On a fait bien des objections à ce caractère d'institution divine que nous reconnaissons à l'Eglise, avec l'Ecriture. Il convient d'indiquer et de discuter les principales.

On dit que l’Eglise ne se formant et ne s’accroissant que par l'adhésion des croyants, il n’est pas besoin de lui chercher une origine mystérieuse, quand on a sous les yeux son origine nalurelle et historique. — Sans doute, l'Eglise est née dans le

monde avec les chrétiens, puisqu'elle ne se compose que des

hommes qui font profession de christianisme. Mais cela exclut-

il la prédisposition providentielle ; cela exclut-il l'institution divine? Par delà ce que donne l'observation, il y a ce que donne la révélation. Et quand il s’agit de l’ordre ou du dessein de Dieu, c’est aux informations de sa Parole que nous devons surtout regarder.

On argumente encore de l’indétermination des formes de l'Eglise dans le Nouveau Testament. On affirme que si elle était. ce que les croyances traditionnelles la supposent, si elle avait le caractère positif dont elles l'ont revèlue, elle aurait aussi, comme la théocratie mosaïque, dont elle ne serait que la transformation, reçu une organisation plus arrêtée et plus complète. — Mais sur quoi repose cette assertion ? La sagesse de Dieu est infiniment diverse. Sans prétendre marquer ce qu’il a dû faire, constatons et respectons ce qu'il a fait. N'oublions pas d’ailleurs . que l'Eglise doit présider jusqu’à la fin des temps au mouvement des idées et des choses humaines ; cela nous aidera peutêtre à comprendre pourquoi les Livres saints se bornent à poser des principes et à indiquer l'esprit général de sa constitution.

On a dit aussi que le droit divin n’existe pas plus dans l'Eglise que dans l’État, et que, détrôné par l'investigation philosophique et historique dans l’ordre social, il ne saurait se maintenir dans l'ordre religieux. Il faut, dit-on, qu'il se légitime dans les deux sphères, ou qu'il tombe dans les deux. — Acceptons cette analogie, puisqu'on l’invoque, quoique, à la prendre rigoureusement, elle soit très contestable, l’action divine pouvant être tout autre dans le domaine spirituel que dans le domaine temporel, et les données générales de la conscience et de l’Ecriture con-. duisant à penser qu’elle y est, dans tous les cas, plus directe et plus intense. Mais, encore uue fois, acceptons l’analogie qu’en somme nous croyons fondée, et supposons l'identité qui ne l’est pas à nos yeux. Plaçons-nous eur le terrain où l’on nous appelle, en demandant seulement qu'on enlève l'expression si décriée de « droit divin » à ses acceptions extrêmes, et qu’on la

a D te te es Wa ue à PET EE ne GR A OR ; ;

NOTION SCRIPTURAIRE 49

prenne comme simple désignation de l'intervention providenlielle dans la genèse et dans la constitution de la société, soit religieuse soit civile. Eh bien ! dès que vous sondez tant soit peu, vous trouvez dans la vie sociale comme dans la vie domestique, dans l'Elat comme dans la famille, la part de Dieu et la part de l’homme, la règle souveraine et la libre spontanéité. Faire profession de les reconnaître l’une et l’autre, et les faire

- disparaître ensuite l’une par l’autre, au profit d’une systématisa-

tion, ce n’est pas les reconnaitre réellement ; c'est accorder pour rétracter. |

Ce qui est de Dieu dans le gouvernement des peuples, ce n’est pas la forme extérieure, c’est le fond constitutif, quine peut être anéanti, ni en théorie n1 en pratique, c’est la puissance morale, avec les droits qu’elle confère et les devoirs qu'elle impose. L'autorité est humaine quant à son mode, à son applicalion, à son développement; elle est divine dans son principe et sa sanction. Les nations en déterminent et en règlent l’exercice, elles lPétendent ou la limitent selon les temps, elles en nomment ou en consacrent les litulaires ; mais dès qu’elle est, il faut qu’on la respecte pour elle-même ; elle renferme un élément supérieur, que l'élection, la délégation, l'hérédité, les formalités d'investiture n'y mettent pas, car il les dépasse de tout point, et cet élément est celui qui fonde d’un côté le droit, de l’autre le devoir ; faits réciproques qui, sans changer au dedans, changent sans cesse au dehors. Il en est de la loi comme de l'autorité; la loi civile et politique a sa racine dans une loi plus haute, sur laquelle elle est censée s'appuyer, alors même qu'elle s'en écarte. Ce principe générateur de la soumission morale,

c'est-à-dire de la soumission réelle, ce principe qui fait l'essence

et la force de l'autorité dans ses diverses sphères, ne saurait lui être communiqué par une réunion d'hommes dont aucun ne le possède; l’autorité le porte avec elle ; elle l'engendre en quelque sorte elle-même, ou plutôt elle le reçoit incessamment du

Suprême Ordonnateur des choses. Faites du magistrat le simple

mandataire du peuple, il sera son commis, son valet, comme le disent crûment les partisans avancés du système. Dès lors, il n’y a plus de soumission véritable, parce qu’iln’y a plus d’autorité réelle ; tout est sens dessus dessous, l’obéissance et le commandement; les maîtres apparents seraient les serviteurs réels. Dans cet état social, vers lequel pousse un des courants du jour, il n’y aurait en définitive plus d’ordre ni de gouvernement possible. Tout élant purement conventionnel dans les droits et dans les devoirs, les devoirs finiraient par n’être que le moyen artificiel d'assurer les droits ou les prétentions ; la notion de justice se perdrait dans celle d'utilité ou de force, et l’on retournerait à la barbarie par la civilisation. L'humanisme absolu aboutirait à un anarchisme irrémédiable. Oui, il y à un principe divin dans l’organisation de la société ; et il fonde d’une part l’autorité, de l’autre le respect et l'obéissance. Si dans les entrainements de la lutte, ces vues peuvent devenir douteuses pour la raison, elles ne sauraient l'être pour la foi; l’Ecriture enseigne constamment que les puissances viennent de Dieu, et elle prescrit la soumission au nom de la conscience (Voy. en partie. Rom. XIII, 1-8; I Pier. Il, 13-17). Or, dès que ce principe d'ordre supérieur existe dans l'Etat, à plus forte raison existe-t-1l dans l'Eglise. Le premier point reconnu, le second ne peut être contesté (1). HAE L'Eglise et l'Etat, bien que livrés indéfiniment à la libre activité humaine, puisent leur nécessité, leur perpétuité, leur autorité dans la volonté et la prédétermination divines. Ces deux grandes formes de la société présentent, quoique sous des rapports et à des degrés très différents, les deux aspects ou les deux caractères sur lesquels nous insistons; il leur faut l'équilibre

(1) Peut-être convient-il de rappeler ici la distinction de l'Eglise et des églises. Dans l'Eglise, placée au-dessus des vicissitudes terrestres, prédomine le droit divin; dans les églises, soumises à l’incessante variation des idées et des choses, prédomine le droit humain ; toujours, cependant, sous le contrôle suprême qui le règle sans le contraindre.

NOTION SCRIPTURAIRE o1

des deux principes pour assurer à leur marche ascensionnelle la liberté et l’ordre, la spontanéité et la sécurité. L'erreur actuelle, contre-parlie de celle d'un autre âge, vient généralement de ce qu on se figure que reconnaître l'institution divine, el par là le droit divin, c’est relever dans l'Eglise l'idée sacerdotale et théocratique, et dans l'Etat le pouvoir absolu, parce qu'on voit ce droit, celte institution, tels qu'ils étaient devenus, et non tels qu'ils sont en eux-mèmes dans l’ordre providentiel et réel. Pour mieux atteindre les racines du mal, on coupe celles du bien qui s’y trouvent entremèlées. La voie moyenne est, je le sais, difficile à marquer et plus difficile à suivre ; mais elle est la seule vraie, et par conséquent la seule sûre. On a pendant des siècles abusé du principe d'autorité, du droit divin ; prenons garde d’abuser maintenant du principe de liberté ou d'autonomie, du droit humain. Le principe d'autorité se modifie incessamment dans ses formes, mais il demeure invariable autant qu'indestructible dans son fond essentiel, servant de base et de règle au principe de liberté lui-même, qui n’est qu'avec lui et par lui; car la liberté sans la loi, c’est l’anarchie, et la loi c’est l'autorité.

Les arguments au nom desquels on croit enlever à l'Eglise le caractère d'institution supramondaine, portent en fait contre les exagéralions de la notion, qu'ils attaquent, plutôt que contre cette notion elle-même, La tendance qui les inspire et les accrédite tient à une vue parlielle des choses. Essentiellement anthropologique ou subjectiviste, regardant à l’acte du croyant qui va à Christ plus qu’à l'acte de Christ qui appelle le croyant, elle laisse dans un obscur lointain ce Règne de Dieu, élernellement établi dans le Ciel, et descendu sur la terre pour la reconquérir, ou bien elle ne veut voir qu’au terme ce qui était déjà à l’origine. Il est tout simple, dès lors, que le fait primordial lui apparaisse comme dérivé, et qu’elle fonde Île réalisme divin dans un humanisme mystique. Cette méprise naît de son point de vue. |

En résumé, il existe dans la notion biblique de l'Eglise tout

un côté qu'écarte ou voile la direction actuelle ; il y a quelque chose de plus qu'elle n’y veut voir, ou, pour mieux dire, quelque chose d'autre. Quoique paraissant se former de loutes pièces sur Ja terre, l'Eglise a un élément supraterrestre, mystérieux, mais positif ct fondamental. Elle est le Royaume des Cieux pénétrant, par la rédemption, dans un monde qui s’en était détaché, et dont il vient reprendre possession. Cela ressort des données scripturaires prises dans leur ensemble, malgré l’indétermination qu'elles laissent nécessairement subsister dans un sujet qui touche en mille sens à l'infini. D'après l'Ecriture, notre

seule lumière certaine en ces points placés sur les confins du -

monde invisible et du monde visible, l'Eglise a bien réellement l'élément divin que lui attribue la croyance commune ; — elle l'a, non dans le sens des théories panthéistiques où tout apparaît, non seulement comme produit immédiat de l’œuvre divine, mais comme épanouissement de l'essence et de la vie divines, — non dans le sens des théories rafionalistes qui consentent bien à appliquer à l'Eglise l’épithète consacrée de « divine », mais qui la lui appliquent comme à tous les grands faits de lhistoire, et pas plus (providentiel de l'Empire romain, de l’invasion des barbares, etc., etc.), — non dans le sens des théories radicales qui, en considérant l'Eglise comme effet de la foi et de la vie chrétienne, ne se refusent pas à la dire, après sa constitution, cause de la foi et de la vie ou, selon l'expression théologique, moyen de grâce, — mais dans le sens de la Réformation qui, en reconnaissant dans l’Église, comme dans tout ce qui tient à la dispensation évangélique, la libre spontanéité religieuse et morale, y reconnait aussi un établissement d’un ordre supérieur, emportant des droits formels et des devoirs corrélatifs.

Serait-1l nécessaire de répéter qu'en maintenant l'élément. divin de l'Eglise, j'en maintiens. également l'élément humain. Ils sont là l’un et l’autre, Et s'il ne faut pas absorber le premier dans le second, comme on penche à le faire aujourd’hui, il ne: faut pas non plus absorber le second dans le premier, comme

NOTION SCRIPTURAIRE D9

on l’a fait si longtemps. Laissons à chacun son rang, afin de lui laisser son rôle. Celui qu’on tend à effacer ou à volatiliser est à mes yeux un fait de révélation bien formel.

THÉORIES ECCLÉSIASTIQUES nées du double caractère de l’Église, et le confirmant. — Trois classes générales. — Deux extrêmes : la dre (Catholicisme, Puseysme, Idéalisme panthéistique et mystique), basée sur le « droit divin » ou collectif; la 2° (Puritanisme, Plymouthisme, Écoles indépendantes) sur le « droit humain » ou individuel; 3° classe, intermédiaire (théorie de la Réformation).

Le résultat auquel nous a conduits l'Ecriture peut se contrôler et se confirmer par l’histoire du dogme. Le dualisme que nous avons constaté dans la notion scripturaire de l'Eglise, se reflète dans les théories ecclésiastiques ; il les éclaire et elles l’éclairent à leur tour ; il aide à les comprendre, il sert à les apprécier, et, de leur côté, elles le mettent dans une sorte d’évidence, car elles ne se conçoivent et ne s'expliquent que par lui. Des doctrines qui traversent lessiècles, qui se reproduisent toujours les mêmes par leurs caractères essentiels, par leurs principes constitutifs, dans l’infinie variation de leurs formes, ne peuvent porter sur Île vide ; elles ont nécessairement à leur base quelque vérité, et c'est celle vérité ou portion de vérité, qu’elles représentent jusque dans leurs erreurs, qui les fait vivre et souvent régner.

Les théories ecclésiastiques se rangent en trois classes générales : deux séries diamétralement opposées qui ne construisent que sur un seul principe (droit divin ou collectif — droit humain ou individuel), et une série intermédiaire qui participe des deux séries extrèmes, retenant le principe fondamental de l’une et de Pautre, et s’efforçant de faire à chaque principe sa place et sa part. |

1° classe : droit divin (droit collectif). — Le Catholicisme est l'expression la plus haule des théories de la première classe. Là, l'idée d'institution et de droit divin domine celle d'association, ou de droit humain, jusqu’à l'annihiler. L'Eglise, personnifiée dans son clergé, est médiatrice entre l’homme et Dieu; elle est dépositaire, non seulement de la vérité, mais de la grâce; elle est le canal de la grâce divine comme l'organe de la vérité divine; la foi et la vie, la justification, la régénération, le salut viennent d’elle, et d’elle seule ; en elle se trouvent la vertu de l’ordination, le mystère de la succession . apostolique, la puissance des clefs, l'efficacité des sacrements, la chaire infaillible, la tradition pure, l'interprétation officielle des Ecrits sacrés. C’est d’elle que le Seigneur a dit : « Qui vous écoute, m'écoute »; et « Qui vous rejette, me rejette ».

Le Protestantisme est allé quelquefois toucher à l'idée catholique, en élevant au rang de norme absolue sa constitution. dogmatique et ecclésiastique, son formulaire de doctrine et de discipline, c’est-à-dire en enfermant l'institution divine dans une forme humaine, déclarée identique avec elle. Cet écart est surtout sensible dans le haut anglicanisme. Le haut anglicanisme a retenu plusieurs des éléments constitutifs du dogme romain: la succession apostolique de l’épiscopat, la tradition patristique, la régénération baptismale, la vertu mystique du ministère et du culte. Il s’est placé dans une situation flottante entre le Catholicisme et le Protestantisme, comme il place tout ce qui est en dehors de l’épiscopat entre le christianisme et le paganisme. C'est, comme on l’a dit, un catholicisme décapité, ou, si l’on veut, c’est l’épiscopalisme des premiers siècles ; et le papisme en étant le postulat logique, il peut en devenir le terme final. Le Puséysme l’a montré. :

À cette première classe des théories ecclésiastiques peut s’en rattacher une, à laquelle a appartenu un moment le sceptré de l'opinion, mais vague, sans caractère fixe, sans forme arrêtée, : qui tient à l’idéalisme panthéislique et mystique de nos jours,

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