‹ De l'égliseChapitre 24 sur 76 · ST · texte numérisé non relu

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NOTION SCRIPTURAIRE 69

ment l'inverse du principe catholique, en le laissant dérouler ce qu'il contient, on aura aussi la raison logique de ses doctrines. L'Eglise étant uniquement pour lui une association basée sur la communauté de croyance et de vie, elle est une institution humaine, providentielle sans doute, mais comme tous les grands faits historiques où la Providence contrôle la liberté, tout en la laissant à elle-même; si elle continue à être appelée « divine », c’est en tant qu’elle sort du Christianisme.et qu'elle le sert. Elle se dépouille de ses attributions et de ses prérogatives surnalurelles. L'autorité qu'elle exerce est purement convenlionnelle; ce n’est qu'une délégation et comme telle, elle ne peut avoir chez ceux qui la possèdent que ce qu’elle avait déjà chez ceux qui Ja confèrent : il en est de mème, nécessairement, de la soumission qu'elle impose, la nature de la soumission dépendant de la nature de l'autorité. Société Loute morale, dont l’unité de vues ou de dispositions est seule le motif et le lien; on n’y entre, on n'en fait partie que par une adhésion éclairée et volontaire. Si, infidèle à son principe générateur et constitutif, elle se contente d’un acquiescement extérieur et formel, si elle ne correspond plus à son idéal, on est non seulement autorisé, mais obligé à se séparer d'elle. Le schisme est plus qu’un droit, il est un devoir et, en un sens, le grand devoir, puisqu’une Eglise n'étant que la manifestation officielle, la libre réalisation d’une conception ou d’une direction religieuse, ce serait mentir à sa conscience et à sa foi que de demeurer dans celle où l’on se trouve, dès qu'on ne sympathise pas entièrement à son symbole, à son culte, à sa marche générale. — Dans toute la série des déductions, de mème que dans le point de départ, cette tendance est le contrepied de la tendance catholique.

Ainsi, des principes extrèmes et partiels les théories extrêmes; el de la dualité constitutive reconnue et respectée, la théorie intermédiaire, qui cherche le vrai dans la fusion des principes.

C'est cet équilibre que voulurent rétablir les Réformaleurs quand, appuyés sur les grandes données de l’Ecriture, ils

posèrent ensemble le droit de séparation et le devoir de l'union, la spontanéité et la règle, la liberté et lPautorité. À cela tient

l’antinomie que le catholicisme et l’ultraprotestantisme leur ont

souvent reprochée, comme un signe évident d’inconséquence et d'erreur, et qui, impliquée dans la dualité originelle de leur facteur, ne peut que paraître au dehors, puisqu'elle est au dedans. Lorsqu'ils s’attaquent à Rome, les Réformateurs relèvent presqué exclusivement le côté interne de l'Eglise, son

élément spirituel; ils semblent n’y voir qu'un postulat ou un. fruit nalurel de la foi, que la libre agrégation des chrétiens,

ayant sa raison et sa fin dans la pureté de la doctrine salutaire et dans la recherche des moyens de grâce ; là où sont la doctrine et la vie évangéliques, là est la vraie Eglise, « Ubi Spiritus, il et Ecclesia », suivant la maxime des anciens, dont on fait la leur, et qui ne rend qu'une partie de leur pensée réelle. En présence

des sectaires, tels que les Anabaptistes ou les Libertins de Genève,

qui, poussant à l'excès ce point de vue, faisaient table rase de

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l’ordre établi, ils reprennent, jusqu’à l’exagérer, l'aspect exté-

rieur, l'élément positif et objectif de l'Eglise, son caractère.

d'institution divine, avec les prérogatives et les obligations qu'il emporte, c'est-à dire qu'ils mettent alternativement en saillie les deux faces de leur principe ecclésiastique, sans s'occuper suffi-

samment peut-être de les justifier. Ils semblent suivre alors

celte autre maxime des anciens : « Ubi Ecclesia, ibi et Spiritus Dei ». à Du reste, l’antinomie subsiste forcément dans tous les systèmes, parce qu'elle est dans Ja nature des choses. Le Catholicisme, par exemple, ne peut nier absolument la légitimité du schisme, le droit d'examen et de séparation ; il le consacre même en certains cas, tels que celui où, selon l’expression de saint Jérôme, vulgarisée par Bossuet, « le monde s'étonne de se

trouver arien » ; celui encore de la Révolution française où tous

les temples appartinrent un moment à un culte réprouvé. Et le

radicalisme ne peut se refuser à admettre que l'Eglise soit le

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support providentiel du Christianisme et, par suite, un moyen de grâce, une inslitution divine proprement dite; il lui faut confesser ce fait d'une ou d'autre manière, tout en le rejetant ensuite dans l’ombre et le tenant comme s’il n'était pas.

Quand on accuse la théorie protestante de n'ètre qu'une forme inconséquente du Catholicisme, on oublie, ou l’on voile les profondes différences qui la séparent du système romain. Des deux parts, il.est vrai, on admet l'institution divine ainsi que les droits qu’elle fonde; des deux parts, à côté de l'unité intérieure, on maintient l’unité extérieure avec ses obligations et ses sanctions, et l’on aspire à la réaliser, comme impliquée dans la notion intégrale de l'Eglise, dans l’ordre et le plan divin. Mais ce n'est pas dans la recherche de ce but que le Catholicisme a erré, c’est dans les moyens auxquels 1l a eu recours, tels que sa doctrine sacerdotale et sacramentelle, ses prélenlions théocratiques, en particulier celle d’infaillibilité qui a consacré toutes les autres en les complétant, et devant laquelle tombent toutes les libertés évangéliques. Or, ces moyens, la théorie protestante les répudie catégoriquement. Elle ne veut s appuyer que sur les grandes données scripturaires, simplement et pleinement acceptées. Elle est essentiellement spiritualiste. Seulement elle l’est avec mesure; en portant en première ligne le fait interne, elle conserve au fait externe sa place et son importance propres, Aussi maintient-elle seule, en réalité, la distinction fondamentale de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible, qu’effacent également, l’un par un côté, l’autre par l’autre, le radicalisme et le romanisme.

Les termes d'« autorité », d’ « unité extérieure », de « droit divin », existent dans la théorie protestante comme dans la théorie catholique; mais ils s’unissent à des termes collatéraux qui leur servent tout ensemble de complément et de contrepoids, et que le Catholicisme réduit à néant. Sous la ressemblance des mots n’éclate-t-il pas la différence des choses ? Autant vaudrait

accuser tous les gouvernements réguliers, mème les plus libé-

raux, d’absolutisme, parce que tous parlent de loi, d'obligation, de dépendance.

La théorie de la Réformation, embrassant le double aspect scripturaire de l'Eglise, combine les principes opposés de la théorie ullramontaine et de la théorie ultraprotestante, et landis qu'à gauche on l’accuse de catholicisme, on l'accuse à droite de radicalisme: incriminalions qui se neutralisent et se jugent

elles-mêmes, en montrant où est le vrai réel.

CONSÉQUENCES THÉORIQUES ET PRATIQUES du dualisme constitutif de l’Églies. — Erreur des systèmes unitaires. — Du caractère d’ «institution divine » dérivent le «multitudinisme », le « pédobaptisme », l’ «autorité du ministère», le devoir de rechercher l « unité » intérieure et extérieure, et d’autres « rapports avec l'État » que ne le veut le séparationisme. — En tant que « libre association » elle suppose le droit au « libre examen » et en impose le devoir : principe dit du « Sacerdoce universel ».— Des deux caractères de l’Église dérivent deux tendances, qui doivent se limiter, se compléter, s’équilibrer. — Nécessité de bien distinguer entre le «Christianisme » et «l’Église », entre « l'Église » et «les églises ». | =

Après avoir constaté dans l'Eglise le caractère d'institution divine à côté de celui de libre association, et par conséquent le droit collectif à côlé du droit individuel, il faut indiquer ce qui résulte de là.

Il est difficile de marquer le rapport général des deux faits, ou des deux caractères constitutifs, et impossible peut-être de le préciser à tous égards, l’Ecriture, dans des vues évidemment providentielles, l’ayant laissé indéterminé. Il en est comme du rapport de l’individualité et de linspiration dans l’Ecriture ellemème, ou de celui de Îa spontanéité et de la grâce dans le

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renouvellement spiriluel, ou de celui de Ja liberté et de l'ordre dans l'Etat.

Cependant la coexistence des deux faits, une fois établie et reconnue, a des suites nécessaires, celle-ci tout d’abord, qui est manifeste et dont tout le reste dépend. Les systèmes unitaires qui, au lieu de coordonner les deux éléments ou les deux principes collatéraux, les subordonnent l’un à l’autre en sens inverse, ce qui revient à les anéantir l’un par l’autre, se condamnent par cela seul qu'ils refont l’œuvre de Dieu. Le point de vue romain et le point de vue radical, aboutissant chacun de son côlé à dépouiller l'Eglise d’un de ses éléments essentrels, sont foncièrement erronés; et le point de vue de la Réformation, qui maintient le dualisme constitutif, est, en thèse générale, le vrai. Résultat considérable quand on se préoccupe avant tout de constater les principes ou les jauws-principes, ainsi que le veulent des temps tels que Île nôtre, où, penchant de toutes parts vers les extrèmes, l’indépendantisme se déclare individualiste et l’ecclésiasticisme se fait sacramentel et saccrdotal, comme s’il n’y avait d’alternalive qu'entre une sorte de plymouthisme et une sorte de romanisme.

Mais il importe de descendre à quelques détails. Pour arriver à des conclusions un peu positives, placons les principales questions du moment devant la notion de l’Église, telle que nous l'ont donnée les Livres saints.

Considérons d'abord l'Eglise en tant qu'institution divine, et examinons ce qu'impose ou suppose ce caractère supérieur, ce qu'il réclame ou autorise.

Il va sans dire que nous devons nous entourer ici d’une garde de circonspection, puisque nous sommes dans l’ordre surnaturel, Quelque certain que soit en lui-même le fait dontil s’agit, les inductions qui en sortent, évidentes et sûres quand elles sont immédiates, le deviennent toujours moins à mesure qu'elles s'élendent : ce sont des lignes auxquelles on ne peut se fier pleinement qu'à la condition de ne pas les prolonger arbitraire-

ment. Il faut veiller avec un religieux scrupule à ne pas rester en decà de la donnée biblique et à ne pas aller au delà, à n’en rien ôter et à ny rien ajouter: travail délicat, sur lequel nous nous bornerons à quelques aperçus.

Envisagée sous ce premier aspect (1), l'Eglise est une sorte d'Etat spirituel, dont le centre se trouve en dehors de la Terre, province perdue qu'il doit reconquérir; c’est « un royaume », le Royaume des Cieux, qui vient rallier à lui les royaumes d'ici-

bas, tout en les laissant à eux-mêmes pour le temporel. Jéru-

salem d’En Haut, ainsi que la nomment les Livres saints, l'Eglise est dans ce monde sans être de ce monde. Elle a son origine, sa base, sa loi dans ces régions supérieures d’où elle descend et où elle puise sa lumière et sa force. Les nations sont son héritage, el son œuvre est de les attirer et de les rassembler sous son sceptre, en attirant une à une les âmes dont elles se

composent, L'important pour elle est de réaliser, le plus promp-

tement et le plus complètement possible, sa fin suprême, savoir

la soumission des peuples à l’obéissance de Christ. Or, là se pose une des questions les plus graves de l’ecclésiologie : Quelle marche l'Eglise est-elle tenue de suivre dans ses admissions et ses exclusions? doit-elle se montrer facile ou sévère? — A première vue il semble que le meilleur moyen de hâter la conquête morale qu’elle a à faire, est d'ouvrir son enceinte à tous ceux

qui viennent, et d'y retenir tous ceux qui veulent rester, tous.

ceux qui consentent à se placer sous sa bannière et sous sa parole. Sa grande obligation, et conséquemment sa grande fonction, est de répandre la foi par la vérité, et la vie par la foi. N’est-elle pas autorisée dès lors à élargir sa lente, pour agrandir et multiplier son action ? Si elle n'existait qu’à titre de manifes-

(1) Dans la disposition présente des esprits au sein de notre Protestan-

tisme, ce n’est pas chose facile que de se mettre et de se maintenir à ce point de vue. On a besoin pour cela de regarder moins à ce qui est qu'à

ce qui devrait être, en se placant devant un idéal qui semble RER tant le réel le contredit.

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lation d'une conception ou d’une direction chrétienne spéciale, si elle n'était que la:communion des saints, comme le veut la dissidence, ou qu'une association conventionnelle, une confession el une profession organisée, comme l'entend l'indépendantisme libéral, elle ne pourrait évidemment procéder ainsi ; elle devrait demander à qui s’approcherait d'elle, non seulement : « que voulez-vous devenir ? » mais « qu'ètes-vous? quellessont, dès à présent, vos convictions et vos dispositions religieuses ? » « vous ne pouvez entrer qu'autant que vos principes sont les miens, qu'autant que vous êtes déjà ce que Je suis. » La nécessité de celte enquête préalable naïîtrait pour elle de sa nature même; en agissant autrement, elle méconnaitrait sa constitution el sa fin. Représentation d'une dogmatique ou d’une ascétique déterminée, elle ne pourrait admettre que qui adhère pleinement à sa doctrine et à sa discipline. Il en serait d'elle comme de ces libres associations qui se sont formées de tout temps au sein du Catholicisme lui-même, et qui s’appelaieni des religions.

Mais, dès que l'Eglise existe à un autre titre, dès qu'elle a ailleurs que dans une sorte de contrat social, son fondement et son appui, dès que sa raison d’être est en Dieu, à qui elle est chargée de ramener les peuples, elle a moins à regarder à elle qu'à son œuvre ou à sa mission; elle a moins à s'occuper de ses périls et plus de ses devoirs. Institution divine, elle peut se reposer sur la vertu divine et braver des atteintes au-dessus desquelles elle se sent placée. Sans doute, il faut qu’elle veille à ne pas laisser altérer les conditions de sa vie, qui sont celles de sa puissance ; son contacl avec le monde ne doit pas être une connivence avec le monde, qu’elle n'altirerait à elle qu’en se livrant à lui; triomphe apparent, qui cacherait une défaite réelle. Il faut qu’elle garde ‘le dépit de la foi, auquel sont attachées les vertus célestes qui agissent en elle et pour elle; 1l faut qu'elle maintienne au niveau évangélique la règle divine de la vérité et de la sainteté; il le faut, car en cédant là-dessus, elle

cesserait d’être elle-même. Mais ces réserves faites, elle a toute

liberté de suivre la:voie qui la conduit le plus rapidement à son but, le triomphe universel da Christianisme. La question de savoir si elle doit tenir ses portes ouvertes ou fermées n'est pas alors une question de principe, elle est simplement une question d'expédience, et ainsi déterminée elle est décidée. Avec sa base supramondaine, avec les garanties qu’elle y trouve, l'Eglise peut être large dans ses admissions, et si cette largeur assure ou facilite ses succès, elle est plus que licite, elle est obligatoire. L'Eglise n’est pas uniquement un temple, elle est aussi une école, ou si l’on ne veut voir en elle qu’un temple, il faut reconnaîlre qu'elle renferme et le sanctuaire elle parvis; non seulement on y sert le Dieu-Sauveur, mais on y enseigne et l’on y apprend à le servir.

Dès lors, et pour employer le terme consacré, elle peut être mullitudiniste ; elle peut l'être, el si par 1à elle étend et accroît son aclion, elle doit l'être, bien entendu dans les limites indiquées; sa conslitultion lui en donne le droit, sa destination lui en impose alors le devoir. Aussi l’a-t-elle été dès l'origine,

comme on le vit à la Pentecôte où elle reçut tout ce qui se présenta. Elle l’a été dans sa fondalion, parce qu'elle l’est dans le -

plan divin, ainsi que le montreraient à elles seules les paraboles de l'ivraie et du filet.

Ce point si vivement débatiu se résout ainsi comme de lui-

même par la notion scripturaire de l'Eglise; si l'Eglise n'était

, e e # ° 0 f ° Q qu'une doctrine ou une vie spéciale constituée en association, le.

mullitudinisme serait un désordre contre lequel elle ne saurait trop se prémunir. Mais dès qu’elle est une institution d’un ordre supérieur, que garde la main divine qui l’a fondée, dès qu'elle a en dehors et au-dessus des déterminations ou des garanties humaines, sa raison et sa fin, sa base et sa loi, le multitudinisme

lui est permis, toutes les fois qu'il n’expose pas son principe et.

qu'il sert à son but; plus grandit l'idée d'institution, plus s'étend

la possibilité du multitudinisme, et par suite sa légitimité. —

Je ne prétends certes point que tout soit décidé par là, car J'ai

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parlé de limites ; mais si la question de forme ou d'opportunité demeure, celle de fond ou de droit ne peut plus laisser de doute, et c’est l’important,

Ce point gagné en entraine d’autres, en particulier le pédobaptisme (autre question qui se pose partout, et infiniment plus grave quil ne le semble au premier abord). Si l'Eglise peut recevoir qui veut venir, et garder qui veut rester, sa conduite est tracée envers les enfants nés dans son sein, et vis-à-vis desquels elle est évidemment chargée d’une responsabilité

spéciale. On lui concède le droit ou, pour mieux dire, on lui

reconnait le devoir de les retenir sous l'influence de Ja prière

el des moyens de grâce, de les environner le plus possible d’une

atmosphère religieuse, de leur inoculer dès leurs premiers ans les sentiments de la foi, les impressions de la piété, l'esprit chrélien, tel qu’elle le saisit et le possède elle-même, et de Îles considérer ainsi, sous bien des rapports, comme siens. L'anlipédobaplisme n’a jamais poussé, que je sache, jusqu’à vouloir enlever à l'Eglise celte sorte d'adoption el de maternité spirituelle, jusqu'à lui contester cette action qu'elle exerce sur les enfants placés par la Providence sous sa garde el sous sa lutelle ; il s’est {toujours arrèté devant celte conséquence que lui imposerait la logique, comme celle l’imposa à Rousseau. Les baplistes ont beau dire (ce que pérsonne ne leur conteste) qu'il n'ya de vraie religion que dans une adhésion raisonnée et toute personnelle, que dans une conviction libre et réfléchie, ils ont beau lourner el retourner en tous sens ce principe, ils ne négligent point la pédagogie chrétienne. Un sentiment, plus fort que les raisonnements et les systèmes, y ramène malgré qu'on en ait. Cet effort de l'Eglise pour s'emparer, dès le premier âge, des esprits et des cœurs, pour les lier en quelque sorte d'avance à ses idées propres, n’est pourtant légilime, surtout il ne peut être obligaloire, qu’aulant que les enfants lui appar- Hiennent sous quelque rapport et à quelque degré, et s'ils lur appartiennent, n'est-elle pas autorisée à les marquer de son

sceau ? Il ne faut pas oublier que le baptème, symbole de régénéralion, est aussi le signe extérieur qui sépare l'Eglise du monde ; à cet égard, il est pour lenfant ce qu'il est mille fois pour l'adulte, même dans les congrégations qui soumettent au plus sévère noviciat. Le baptème que l'homme donne à l’homme n’est jamais qu’un acte figuratif ; c’est le baptème d’eau, non le baptême d'esprit. On comprend, dès lors, que le pédobaptisme se soil établi comme de lui-même. S'il ne s'impose pas, il se légitime, tant il sort naturellement des obligations où l'Eglise se sent vis-à-vis de ces êtres que le Christ appelait à lui, et que lui confie une Providence spéciale. Si l'Eglise, par sa nature et par sa destination, peut être multiludiniste, le pédobaptisme est justifié. Il n'y a pas plus de motif pour elle à refuser le rite sacré à l’enfance qu'à la foule de chrétiens de nom, à qui elle est toujours mise en demeure de l’administrer. Du reste, nous ne prélendons point lrancher en quelques mots cette question devenue si grave; nous n'y touchons, ainsi qu’à bien d’autres, qu'en tant qu'elle vient se placer sous la lumière du principe dont nous cherchons à nous rendre compte. Nous aurons à l’examiner ailleurs plus directement. |

Du principe que nous tenons pour convenu, je veux dire Île caractère d'institution divine dans l'Eglise, il dérive donc, sinon l'obligation, du moins l'autorisation du multitudinisme’et, par suite, du pédobaptisme.

Mais les conséquences du principe ne s’arrêlent pas là. En voici une autre d’une évidence tout aussi immédiate. L'Eglise élant d'institution divine, le ministère l’est aussi. De là le caractère de l'autorité qu'il exerce et de la soumission qu'il réclame : autorité, soumission, qu’on ne saurait maintenir avec trop de soin dans leurs limites scripturaires, car elles ne sont légitimes. qu'à celte condition, mais qui n’en sont pas moins réelles pour n être pas absolues. Si cela ne fonde nullement la théocratie ou le sacerdotalisme, pas plus que l'institution divine de la magistrature ne fonde l’autocratie, cela environne le ministère évan-

EL

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gélique d'une auréole qui fait en partie sa force, et dont le radicalisme le dépouille. Il est bien clair que les attributions de la charge pastorale apparaissent tout autres, selon qu'on la considère comme étant de droit divin ou simplement de droit humain.

Du même principe, il résulte encore qu’on doit respecter, rechercher, garder l'unité, non pas seulement l'unité intérieure qui n’est point en cause et qui va de soi, mais l'unité extérieure, dont on fait si bon marché de nos jours. Je ne parle pas, en ce moment, de ce qui se peut dans l’état présent des choses, je parle de ce qui se doit, et bien des impossibilités prétendues disparaîtraient peut-être devant le sentiment du devoir, s’il était profond et général. Oublions ce qui est pour regarder à ce qui devrait être, d’après le plan divin que nous ont révélé les Ecritures. Evidemment l'unité est un des attributs essentiels du Royaume des Cieux, comme des royaumes de la terre. Les ruptures qui le divisent en campements étrangers les uns aux autres el le plus souvent hostiles, compromettent sa dignité, sa destination et jusqu’à son existence. Sa dignité, car l'esprit de secte ou l'esprit de parti, y prend la place de l'esprit évangélique ; sa destination, car on consume dans des luttes inlestines, on morcelle, on disperse les ressources et les forces qu'il aurait fallu ramasser pour les porter ensemble à la conquête du monde; son existence elle-même, car les diverses directions, pour se miner mutuellement, arrivent à miner, tantôt sur un point tantôt sur l’autre, le fond même du Christianisme, et l’incrédulité n’a qu'à faire la synthèse de leurs négations partielles pour motiver sa négation totale (1),

L'unité n’est pas l’uniformité, je le veux; elle s'associe à la diversité dans toutes les œuvres de Dieu, et la vie de la foi exige probablement qu'il en soit ainsi dans l’œuvre de la grâce. Le Royaume de Christ peut, sans se briser, se partager en provinces

(1) Est-ce du dehors ou du dedans, est-ce des philosophes ou des théologiens que provient essentiellement l'immense mouvement critique de nos Jours, ainsi que le scepticisme et le négativisme qu'il engendre ?

distinctes; il peut y avoir l'Eglise et les églises fecclesiolæ in

Ecclesiä). J'accorde encore que, par l'effet d’aberrations dogmaliques et praliques, les divergences peuvent devenir si profondes

qu’elles constituent des religions différentes, et rendent les scissions inévitables en les rendant obligatoires. À côté du

devoir de l'union est le droit de séparation, droit redoutable.

dont il ne faut faire usage qu'avec crainte et tremblement, mais

auquel on peut être contraint de recourir. Je reconnais les hautes nécessités qui ont amené le fractionnement actuel et qui menacent de l’étendre. Mais l'erreur est de prendre cet élat pour l’état régulier, en transformant le fait en principe, la déviation en loi. Non, ce n'est pas là l'idéal chrétien, ce n’est pas ce que doit et veut être le Royaume de Dieu. Que ceux qui

ne voient dans la Société religieuse que des congrégations tran-

sitoires, reflet et produit du mouvement de l’opinion, s’attachent à celle vue et s'efforcent de la légilimer, je le comprends. Mais

ceux qui, par delà l'association humaine, voient l'institution

divine, ne sauraient faire de même, car l’ordre et le plan divin

se montrent à eux sous un autre aspect, qui ne leur permet point

de s'unir aux théories dissolvantes, de quelque appareil dialectique et mystique qu’elles s’entourent. S'ils repoussent ce sccia-

lisme formaliste, qui sacrifie à une ‘uniformité menteuse l'élément de liberté, le droit du chrétien, ils ne peuvent sympathiser à cet individualisme qui méconnaît l'élément d'autorité, le devoir du chrétien, et réduirait tout en poussière,

Le dogme du morcellement est l'hérésie ecclésiologique de nos jours ; mais la notion de l’unité, tout obscurcie et faussée qu'elle est maintenant, ressortira tôt ou tard de la notion scripturaire de l'Eglise. Les systèmes passent, les principes restent. L'Eglise, contre laquelle ne prévaudront point les portes de l'Enfer, triomphera des erreurs de ses enfants comme des attaques de ses ennemis. L'Esprit de Christ la ramènera à sa loi souveraine par la puissance de la vérité et de la charité, Il n'y

aura un jour, nous le savons, qu’un seul troupeau, comme il

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ny a quun seul Pasteur, el nous devons aspirer à ce jour prédit. S'il nous est impossible, dans l’état présent des idées et des choses, de concevoir par la raison cette transformation de la Chrétienté, nous pouvons, nous devons l’espérer et la contempler d'avance par la foi (1).

Nous pourrions montrer encore, de ce point de vue, que l'Eglise, postulant la catholicité et tendant ou devant tendre à ia réaliser, ses rapports avec l'Etat ne sauraient être, en principe, ce que les veut le radicalisme. La séparation absolue qu'il pose en droit et qu'il s’efforce de traduire en fait, possible peut-être avec un nombre indéfini de petites congrégations, contenues les unes par les autres et vis-à-vis d’elles-mêmes et vis-à vis de l'Etat, ne l’est pas avec une Eglise générale qui, embrassant le pays enlier où elle aurait ses institutions, ses fondalions, ses œuvres, se trouverait sur mille points en contact et pourrait, par là même, entrer en conflit avec le corps politique. Pour que les deux corps ainsi mêlés aient leur Hbre action, en conservant chacun son indépendance propre, son autonomie respetlive, il

y faut évidemment une union réglée. Je dis union, et ce système n'a vraiment pas élé discuté jusqu'ici. On le confond avec le système de fusion, qu'il repousse, et l’on se figure Pavoir jugé (2).

Voilà quelques corollaires du caractère -d’inslilution et du droit collectif qu'il fonde. Indiquons ce que donne le caractère

d’associalion, le droit individuel ; car il faut tenir les deux constamment unis, comme ils le sort dans l’Ecriture, pour

rester dans le vrai. Les reconnaitre l’un et l’autre au point de départ, el puis ne tenir compte en réalité que d’un seul dans la

déduction ou la consiruction systématique, c’est, je le veux,

(1) La question de l'unité de l'Eglise sera reprise au chapitre suivant et traitée avec toute l'ampleur qu'elle mérite. (Edit.) 3 (2) Notre auteur s’expliquera plus loin à cet égard (Edit.).

rendre cette déduction plus facile et plus nette, mais c’est aussi la faire radicalement erronée. |

Sous ce second aspect, que les termes de « libre association », de « droit individuel », n’expriment qu'imparfaitement, l'Eglise, se montrant comme un produit spontané du sentiment chrélien, comme un épanouissement de la foi, ou de la vie de la foi, suppose cetle foi, cette vie chez ses adhérents, et ce qu'elle suppose, elle l’exige. Mis en relation immédiate avec Dieu en Christ, le croyant est fait où e{ sacrificateur, selon l'expression biblique; et à cette haute prérogative se lient des droits et des devoirs correspondants. Le Livre des révélations lui est ouvert, et il doit y chercher, par lui-même, la règle de la vérité et de Ja sainteté; appelé, sous sa propre responsabilité, et en quelque sorte à ses risques et périls, à croître continuellement dans la connaissance et dans la grâce, à combattre l'erreur et le mal, il est obligé de garder pur le dépôt de la foi, par une scrupuleuse fidélité à ce qu'il juge le vrai et le bien devant Dieu. De là le devoir d’ «examiner loutes choses », doctrines et églises, «afin de retenir ce qui est bon »; de là, par conséquent, le droit du jugement individuel : devoir et droit qui doivent être constamment contrôlés par d’autres, mais qui ressortent de l'esprit comme de la lettre de l'Evangile. Les attributions de la conscience religieuse et morale, de la conscience personnelle, suivant le langage du jour, apparaissent vives et fortes à un. point de vue où tout se passe, en définitive, entre l’âme et Dieu.

Ce principe, si célébré aujourd’hui sous le nom de sacerdoce universel, relève et sauvegarde l'élément spirituel de la communauté chrétienne, en maintenant le rapport direct des fidèles avec le Sauveur, en même lemps que la norme scripluraire, à laquelle tout doit se ramener. Poussant à la réalisation du pur idéal évangélique, s’altaquant à tout ce qui le rabaisse ou l'altère, 1l empèche l'Eglise de s’immobiliser et de se séculariser; il reporte sans cesse en première ligne le fond doctrinal et vilal d’où sort l’unité intérieure, hors de laquelle l'unité exté-

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rieure n'est qu'une apparence menteuse. [l tient en garde contre les excès et les dangers du mullitudinisme, de même que contre le formalisme de l’orthodoxie et du culte, cette religion morte où l’homme est si enclin à se réfugier. Contenu dans ses justes limites, il entretient, à côlé du respect de ce qui est, la recherche de ce qui doit être; il produit le mouvement dans l’ordre, conformément à une des grandes lois providentielles qui régissent le monde moral comme le monde physique.

Mais on voit tout de suile que, malgré sa légitimité, s’il devient trop prépondérant, surtout s'il se fait absolu, ce principe crée une lendance non moins périlleuse que l’est la précédente, livrée à elle-même sans contrôle. Pour éviter les écueils de droite, il jette sur ceux de gauche. Si l’une des tendances donne à la longue ce qu’on a nommé le socialisme ecclésiastique, V'autre engendre un égofisme et un séparatisme sans frein. Il en est dans la sphère religieuse comme dans la sphère politique, où l'abus du droit collectif, érigé en droit divin, finit par coucher les peuples sous un joug auquel ils n’osent toucher; tandis que l’abus du droit individuel les tient dans un état permanent de surexcitalion et d’insurrection.

Le mouvement général des idées et des choses nous place, de plus en plus, sur ces pentes extrêmes. La voie moyenne, la seule vraie eb la seule sûre, est loujours moins suivie. La réaction contre les écarts d’un dogmatisme dissident avait jeté l'Angleterre dans le Puséysme qui la travaille encore; les excès d’un rationalisme et d’un latitudinarisme devant lesquels tout s’évapore, jette l'Allemagne dans un confessionalisme où l'acte liturgique remplace la vertu mystique de la foi : aberration qui prépare des conquêtes à Rome sur la terre de la Réformation, comme elle lui en a donné sur le sol le plus ferme du Protestanlisme.

Oh! que nos temps sont graves! D'un côté le flot montant d’une science qui se glorifie de renverser le Christianisme en expliquant ou enle dépassant; d'un autre côté, au sein du Chris-

tianisme lui-même, un trouble immense de la théologie et de l’ecclésiologie, des principes et des faits. L'indépendantisme surexcite l’ecclésiasticisme et l’ecclésiasticisme l’indépendantisme, qui s’exagèrent l’un l’autre en se repoussant. La marche la plus effective ou la seule effective vis-à-vis d'eux, est de reconnaître à chacun la portion de vérité qu’il représente, et de lui demander de reconnaître à son tour celle qu'il néglige, c'est-à-dire de remonter aux principes conslitulifs et de laisser à tous leur rôle et leur rang. Sachons les maintenir dans leur intégrité contre les directions qui les mutilent ou les faussent. Là est notre obligation et notre sûreté.

En résumé, des deux caractères, ou des deux aspects de l'Eglise, posés trop exclusivement, dérivent deux tendances qui doivent se limiter, se compléter, s’équilibrer, à tel point que chacune donne l'erreur au lieu de la vérité, le mal au lieu du bien, lorsqu'elle s’isole en se développant sur sa ligne logique, ainsi que le montrent, comme à l'œil, d’une part le Puséysme anglais, le confessionalisme allemand, et de l’autre l’indépendantisme dogmatique et libéral. La première de ces tendances, étendant le bénéfice de l'institution divine, avec les droits qu’elle confère, à une organisation toujours humaine, quelque basée qu'elle puisse être sur les données de la révélation, expose à

meltre avant lout les intérêts de l'Eglise, qu'elle identifie avec

le Christianisme, et à subordonner le spirituel au rituel. Pour allirer plus aisément le monde à l'Evangile, elle peut laisser miliger l'esprit de l'Evangile par l'esprit du monde, transaction adultère, qui lPabaisse et la ruine en paraissant la servir et la glorifier. Elle peut, de concession en concession, compromettre en toute chose le fond par la forme, la piété par l’observance, le sentiment chrétien par l'acte lilurgique, la vie de la foi par la profession de foi, et changer la religion tout entière en un opus operalum, sorte de pharisaisme, qui a souvent envahi la Chrétienté, et auquel s’adressait déjà celte parole de l’Apoca-

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NOTION SCRIPTURAIRE 81

lypse : « Tu as le bruit d'étre vivant, mais tu es mort. » Alors même que les ordonnances ecclésiastiques répètent avec l’Ecriture que « Dieu regarde au cœur », elles n'atteignent, en fait, que les dehors; et si elles portent plus haut, elles remplacent d'ordinaire la sanctification évangélique, qui veut animer la vie de la terre de la vie du Ciel, par un rigorisme ascétique qui cherche la vie du Ciel en rompant avec la vie de la terre. De plus, cette direction, tendant par son principe même à faire passer incessamment à l'Eglise visible les prérogatives de l'Eglise invisible, elle peut étendre à tout son pouvoir de lier et de délier, élever son autorité jusqu'à l'extinction de la libre spontanéité que pose ou suppose partout l'Evangile, et courber de nouveau les âmes sous le joug des traditions et des ordonnances humaines. Absolutisme, légalisme, formalisme, voilà les écueils de cette direction, sortie de ses bornes et devenue souveraine. Les Eglises latine, grecque, orientale, le montrent à qui veut le voir. Le Protestantisme l’a montré lui-même bien des fois: au xvu° siècle, par exemple, et, en particulier, dans sa forme angli-

cane et dans sa forme luthérienne.

L'autre direction, en se faisant absolue et exclusive, comme il lui arrive si fréquemment aujourd’hui, sort également de la voie véritable et jette sur des écueils opposés. Pour fuir le socialisme, elle pousse à un individualisme qui finirait par tout compromettre, car le dernier mot de l'autonomie qu’elle célèbre est, en bonne logique, que l’on ne doit croire et obéir qu’à soi. Si l'Eglise, comme l'Evangile, dont elle est ou doit être l’expression, respecte et sauvegarde l’individualité dans l'intérêt de la responsabilité, si elle laisse à la conscience personnelle tous ses droits pour lui laisser tous ses devoirs, il n’en est pas moins vrai qu’elle est un corps, que la socialité fait sa vie, et que l’unité est un de ses attributs ou de ses postulats essentiels. Elle est, sans doute, une société spirituelle, mais une société réelle, providentielle, surnaturelle à bien des égards, qui a, par

conséquent, d’autres bases et d’autres lois que les mobiles opi-

pions de l’homme. On voit que par ce côté les théories radicales sont l’antipode de la notion scripturaire, tout autant que les théories théocratiques le sont par l’autre côté. Posez en principe que l'Eglise chrétienne n’est qu’une résultante historique de la

foi et de la vie chrétienne, non seulement vous la dépouillez par :

là des attributions supérieures dont la revêt l'Ecriture, mais vous èles conduit, par la logique du système, à exiger qu’elle soit la représentation adéquate de son principe, et, par suite, à

établir pour condition d'admission la vérité et la sainteté abso-

lues, la plénitude de la foi et de la régénération, puisqu'en

deçà se trouve, à un degré ou à l’autre, ce mélange impur qu'on flétrit sous le nom de multitudinisme, et qui fait rompre avec les Eglises nationales. Or, l'expérience, plus forte que la logique du système, ayant prouvé que c'est là une utopie, on se rabat

ou sur une certaine détermination de la vérité ou de la sainteté

évangélique, arbitrairement érigée en norme, ou sur la profes-

sion verbale de cette vérité et de cette sainteté : un puritanisme

apparent se substitue au puritanisme réel qu'implique le prin-

cipe (indépendantisme dogmatique). Ou bien, se jetant dans l'extrême latitudinarisme, on demande uniquement que chacun

proclame ses convictions, en appelant à soi ceux qui les parta-

gent, et en courant même le risque de demeurer seul (indépendantisme libéral). Evidemment, c'est trop et trop peu. Je ne veux juger ici le principe que par ce qu'il donne. De quelques restrictions qu'on l'entoure, avec quelque talent qu’on l'expose, quelque prestige qu'il exerce dans certaines de ses directions, son résullat final, à moins qu’on n’y pare par une inconséquence, a toujours quelque chose qui blesse profondément le sens chrétien, comme l'esprit et la lettre des Ecritures. Son

dernier mot est celui-ci : « L'Eglise n'existe pas, il n'existe

que des églises (1). » L'idéal universellement admis et constam-

ment poursuivi durant dix-huit siècles est une illusion que

(1) Schérer, Esquisse, etc.

nier ti ds De à

NOTION SCRIPTURAIRE 83

dissipe la science. Au lieu d'un royaume, des campements isolés et nomades; au lieu d’un foyer central et permanent de lumière et de vie, grandissant par sa propre flamme, des foyers détachés qui s’allument ets’éteignent incessamment; la société chrétienne brisée en fractions toujours plus nombreuses, le monde chrétien toujours à l’état de pays de mission ; et cet état, dont on gémissait jusqu'ici comme d’un désordre, constituant l’ordre même, l'ordre éternel et divin. Voilà le terme logique de l'indépendantisme, et déjà son terme historique. Eh bien ! encore une fois, la conséquence juge le principe. Une doctrine qui a ainsi l’erreur à son terme — car, faire d’un fractionnement indéfini l’état régulier de la Chrétienté est certainement une erreur — cette doctrine a nécessairement l’erreur à son point de départ.

Ne nous lassons pas de le dire, les deux directions antago- -nistes sont tout ensemble excessives et partielles; elles dénaturent en sens inverse la notion scripturaire de l’Église, dont | elles prétendent être l'expression exacte ou l’évolution normale. C'est un double écart contre lequel il faut également se prémunir.

Mais, nous crie la direction patronnée par la pensée du jour, le principe de l’indépendantisme, qui n’est que la prééminence de l'esprit sur la lettre, est vrai en soi, il l’est bibliquement aussi bien que rationnellement, vous le reconnaissez vous-même. — Oui, ce principe est vrai, mais dans sa mesure et à son rang ; il est vrai, mais incomplet; et il se fausse en s’exagérant.

Au lieu de s’isoler et de se repousser, 1l faut que les deux principes s'unissent et s’équilibrent : ils doivent être coordonnés et non subordonnés. Les subordonner l’un à l’autre, c’est, en fin de compte, les absorber l’un dans l’autre et renverser l’ordre providentiel, ainsi que l’ont fait la plupart des constitutions ecclésiastiques et que le font généralement les théories théologiques.

Mais, cette coordination, d'où sortirait le mouvement régulier et progressif de la Chrétienté, comment l’opérer ? Sans prétendre résoudre cette question des, questions, qui est pour l'Église ce

qu'est pour l'État celle de la liberté et de l'autorité, ou celle de l'indépendance personnelle et de l’ordre public, nous essaierons d'en marquer quelques points, à mesure qu’elle viendra se poser devant nous sous ses divers aspects. Dans tous les cas, ce qui est acquis dès à présent, ce qui doil dominer la théorie et la pratique, c'est le dualisme interne, constitutif, irréductible du phénomène ecclésiastique, et conséquemment l'erreur radicale des systèmes unitaires : point capital, s’il était une fois décidément et universellement reconnu; car il fournirait, sinon l’organisation elle-même, du moins sa base et sa loi; s'il ne donnait pas la solution du problème, il ouvrirail et tracerait la route dans laquelle il faut la chercher.

Je terminerai ces considérations générales par une remarque qu'il peut être utile de rappeler. Il n’est pas rare que l’on confonde l'Église chrétienne avec le Christianisme, de mème que l'Église protestante avec le Protestantisme, ou que l’on argumente comme si les deux termes pouvaient s’échanger. Cette confusion, fort commune, est une grande source d'erreur. Il serait bien essentiel et, ce semble, bien facile de l’éviter.

Le Christianisme est si peu l'Eglise, qu'on peut, avec l’esprit chrétien, repousser toutes les églises chrétiennes, comme on peut, avec l'esprit protestant, se lenir éloigné de toutes les églises protestantes (Darbysme). Une Église est l'esprit revêtu d’un COrps, J'idée sous forme déterminée, avec un ensemble d'institutions et de règles, de dogmes et de rites, où entrent nécessairement bien des éléments humains, et, par suite, bien des imperfections. Le pur idéal évangélique, symbole ou reflet du Ciel, ne se retrouve jamais pleinement dans la réalisation terrestre. Quelles que soient les sévérités dont s’arme une Église pour maintenir l'in- Légrité de sa doctrine et de sa discipline, elle ne sera jamais, même en théorie, ce qu’elle se croit peut-être, une représentation adéquate de l'Église invisible, Et la Chrétienté, qu'on peut, à un cerlain point de vue, considérer comme l'Église universelle,

NOTION SCRIPTURAIRE 85

se distingue par des caractères bien tranchés des églises proprement dites. La Chrétienté, prise en soi, est sans organisalion; les églises sont organisées : la Chrétienté n’est autre chose que le monde chrétien en opposition avec le monde non chrétien; les églises ont de plus des institutions positives, des formules dogmatiques, des règles disciplinaires, qui les constituent chacune à part.

Sans doute, cette différence intrinsèque entre le Christianisme et l'Église n’est ni méconnue ni contestée. Et pourtant il n’est pas rare que dans les discussions on la tienne comme si elle n'était pas. Il y a là, au fond, une sorte d'hommage rendu au principe ou au postulat de catholicité par ceux-là mêmes qui le combattent.

Ce qui est vrai des églises chrétiennes vis-à-vis du Christianisme ou de la Chrétienté, l’est également des églises protestantes vis-à-vis du Protestantisme. Le latitudinarisme a longtemps affirmé que le principe protestant : « la Bible et l'examen » suffit à l’Église comme il suffit au fidèle, et que, par conséquent, | l'Église protestante n’est que la résultante ou l'application de ce principe, qui, la faisant tout ce qu’elle doit être, constitue, par cela mème, sa norme souveraine, comme il constitue sa base fondamentale. Il y a, certes, de ia vérité dans cette asserion, quoiqu’elle n'ait élé trop souvent qu'une arme de guerre, à - peu près abandonnée aujourd’hui. Si la Bible, universellement reçue pour règle divine de la foi, était lue, méditée, suivie avec la religieuse soumission qu'elle réclame, si on la laissait dire simplement ce qu’elle dit, el rien que ce qu'elle dit, y cherchant uniquement à être enseigné de Dieu, elle donnerait, je n’en doute point, l’unité générale de croyance et de vie nécessaire à la direction de l'Église. Elle le fera, quand l'esprit de Christ animera plus réellement et plus complètement la Chrétienté. L'erreur du système est d'oublier ce qui est, pour poser comme existant ce qui devrait être. On peut bien dire que le Protestantisme est la Bible et l'examen, la Bible théopneustique et la foi

personnelle puisée dans la Bible ; c’est là, en effet, ce qui le caractérise dans son opposition au Catholicisme d’une part, et, de l’autre, au rationalisme. Mais les églises protestantes sont des associations constituées chacune autour d’une libre interprétation de la Bible. Par delà le principe général du Protestantisme, qui leur est commun à toutes, elles ont des doctrines, des pratiques, des formes particulières, qui les distinguent et les séparent les unes des autres. Aussi longlemps qué ce principe n'aura pas donné un accord plus profond et plus complet, il y aura l'Eglise protestante, ou le Protestantisme, et es églises protestantes. $ Cette observation subsiste alors même qu’on élablit pour fondement ou pour facteur, non la doctrine, mais la vie, non la Bible, mais le Christ; car on ne s’entend pas plus sur le Christ : que su: la Bible. Cela ne mène donc à rien d’effectuif; à moins qu’on ne suppose que ce simple déplacement des termes fera cesser la divergence des opinions, supposition qu’on semble faire réellement, mais qui est bien enfantine, on en conviendra. Il y à donc dans la notion concrète d'Eglise chrétienne, ou d'Eglise protestante, plus ou moins que dans la notion abstraite de Protestantisme ou de Christianisme. Ce sont choses distinctes, quoique étroilement unies. Les confondre, dans l'intérêt de la systématisation ou de l'argumentation, c'est les fausser; et celte confusion, d’où naissent ou peuvent naître les plus graves méprises, est, je le répète, très fréquente ; les meilleurs esprits y tombent, Vinet, par exemple (1). | | À cette observation, j'en ajouterai une autre qu’elle appelle en quelque manière. Il faut distinguer non seulement entre le Christanisme et l'Eglise, mais entre l'Eglise et les églises. C’est au centre caché de l'Eglise, c’est dans le corps mystique de Christ, qui met les âmes en communion avec Dieu et la terre avec le Ciel, que réside essentiellement l’instilution divine, et les forces,

(1) Manifestation des convictions religieuses.

NOTION SCRIPTURAIRE 87

les grâces, les vertus qu’elle porte en elle; c’est de là qu'elle les étend sur les diverses communautés, leur communiquant plus ou moins de ses attributions, selon qu'elles sont plus ou moins conformes à la norme scripturaire, au type divin. Dans les églises, l'élément humain existe toujours, et trop souvent il domine : formes inadéquates du Royaume des Cieux, elles ne participent à ses droits et à ses privilèges que dans la mesure où elles reproduisent son esprit. Elles ont toutes quelque chose d'En Haut, aucune n’est entièrement d'En Haut : aucune n'est l'Eglise. Et celles qui s’arrogent ce titre, afin de s’en attribuer les prérogatives, et qui qualifient toutes les autres de sectes, sont en réalité les plus sectaires de toutes.

On voit combien le problème ecclésiastique (car c’est bien un problème) est aujourd’hui complexe, par conséquent difficile et délicat. [Il importe, par-dessus tout, de s'y garder des solutions extrèmes entre lesquelles oscille l'esprit du temps, et d'y maintenir fermement la vraie notion scripturaire qui, devant tout éclairer, tout contrôler, tout régler, doit par cela même tout dominer.

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