CHAPITRE Il
ATTRIBUTS DE L'ÉGLISE (et spécialement de son UNITÉ) ({)
ATTRIBUTS DIVERS. — A cet égard, et surtout au point de vue de « l’unité », l'Eglise visible est bien peu adéquate à l'Eglise invisible. — Deux questions : 4° « d’utilité » : le fractionnement est-il un bien ou un mal? 20 de « principe » : le fractionnement est-il, comme on le soutient, l’état régulier d’après
l’Ecriture ?
L'Eglise est une, sainte, apostolique, catholique (ou universelle) et perpétuelle.
Cela est évident pour l’Église intérieure ou mystique. Elle est une; car renfermant toutes les âmes justifiées et régénérées, elle s’'avance dans le même esprit, sous le même Chef et par la
(1) Le lecteur remarquera sans doute dans la suite de cet ouvrage plusieurs répétitions ; il sera peut-être aussi choqué du manque de proportion dans les développements, certains chapitres paraissant devoir être plus complets, les autres plus abrégés. Il voudra bien excuser ces défauts en se rappelant que l’œuvre du Professeur Jalaguier n’était pas destinée à la publicité. — Il s’agit simplement ici d’une suite de « leçons sur l'Eglise » données au jour le jour, souvent remaniées au gré des circonstances, et que nous avons divisées et coordonnées de notre mieux, cherchant, avant tout, à les rendre aussi claires que possible. — Nous espérons donc que le lecteur, s’attachant plus au fond qu’à la forme, ne se montrera pas trop sévère. — Qu'il veuille bien se rappeler sans cesse que le Professeur Jalaguier préféra manquer de lien et d'unité que de manquer à la Parole de Dieu (Edit.)
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même route, vers la Jérusalem d'En Haut dont elle fait déjà partie (Héb. XIT, 22). Ce n'est pas que tous ses membres aient les mèmes lumières et les mêmes pratiques, mais tous vivent de la même vie, parce qu'ils ont tous au fond la même foi, ayant tous revélu le Seigneur Jésus et reçu dans leur cœur /a vérité qui est selon la piété (Tite I, 1). Le Royaume de Dieu est au dedans d'eux (Luc XVII, 21; Rom. XIV, 17); leur communion avec Dieu, en Jésus-Christ, forme le lien invisible qui les met en communion les uns avec les autres ([ Jean [, 3) et avec les habitants du Ciel (Eph. E, 10; Phil. IIT, 20).
Elle est sainte; car elle ne se compose que des hommes qui ont renoncé à eux-mêmes pour aller à Christ, et qui s'efforcent de le glorifier par leurs dispositions et par leurs œuvres (Eph. V, 26).
Elle est apostolique, soit au sens historique, soit au sens dogmatique; car elle a été fondée par les apôtres, et elle s'attache à suivre fidèlement leur parole (Eph. II, 20).
Elle est catholique, dans la double acception du mot, c’està-dire tout à la fois universelle et vraie; car elle embrasse toutes les communions, elle se nourrit de la vérité qui est la vie. Elle est en Christ, et Christ est en elle. Or, « là où est Christ, dit Théophore, là est l'Eglise catholique ».
Elle est perpétuelle; car même dans les temps de l’incrédulité et de la corruption la plus profonde, Dieu se réserve ce que saint Paul nomme « /e résidu selon l'élection de grâce » (Rom. XI, 5). Elle ne finira sur la terre que lorsqu'elle sera parfaite dans le Ciel.
Ces caractères constitulifs doivent se refléter à quelque degré dans l'Eglise visible, enveloppe de l'Eglise invisible et sa représentation ici-bas. Mais, dans son élat actuel, l'Eglise, — si l'on peut donner ce nom à une masse si divisée et si troublée, — offre à peine une vague empreinte, une ombre effacée des attributs de sa céleste origine. Elle a bien la perpétuité, selon la promesse; elle s’est conservée à travers les oppositions et les périls, elle se
maintient et s'étend encore sous nos yeux. Elle est apostolique
et catholique, en tant qu’elle continue l’œuvre des apôtres et qu'elle tend à devenir universelle. Elle possède la vérité, au sein même de ses aberrations, en tant qu’elle garde la Parole de Dieu et fait profession d'y croire et de s’y soumettre. Elle peut être appelée sainte, malgré ses souillures, en tant qu’elle est consacrée à Dieu et qu’elle renferme son peuple ([ Pier. IE, 9). On peut dire qu'elle est une, en ce sens que les membres du corps de Christ, répandus dans ses diverses sections, forment
comme le lien qui les rapproche et les unit les uns aux autres,
et que, d’ailleurs, considérée elle-même dans son ensemble, elle constitue un tout, la Chrétienté, par opposition aux religions étrangères.
Mais, cela reconnu, et avec quelque complaisance qu’on le relève, comment ne pas gémir de l’état anormal de la société chrétienne ! Que la vérité et la sainteté y sont rares, faibles, précaires ! Qu'elle est loin de répondre à l’idée qu’en donne le Nouveau Testament et aux titres glorieux dont il la revêt! Qu'il s’en faut qu’elle reproduise, autant qu’elle pourrait et devrait le faire suivant sa destination, les traits de l'Eglise invisible ! Sans doute, on ne saurait espérer qu’elle lui soit jamais adé-
quate ; mais il est possible, et conséquemment obligatoire pour
elle, d'en montrer au moins les caractères essentiels ; autrement, elle n’en serait plus ni la réalisation ni la représentation.
L'un des points sur lesquels l’histoire de l'Eglise s'éloigne le
plus peut-être des idées et des normes scripturaires, est celui de l'unrré. L'Eglise s’est brisée en églises, non seulement diverses mais hostiles ; les membres de ce vaste corps se sont séparés, en prétendant s'unir par là plus étroitement au Chef, comme si Christ était divisé ([ Cor. I, 13). Ces ruptures ont eu des causes très différentes. On le voit par les noms qui leur sont restés el qui les caractérisent pour la plupart. Elles ont eu fréquemment
leur source dans des divergences de vues sur la constitution ecclésiaslique, ou sur des questions dogmatiques d’une importance -
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secondaire. Mais elles ont eu quelquefois des raisons plus graves. Il s’est produit des opinions et des pratiques tellement attentatoires au principe fondamental de la foi et de la vie chrétienne, qu’elles rendaient l'union impossible. Nous essaierons d'indiquer plus loin quels sont, sous ce rapport, les droits et les devoirs du chrétien, ainsi que les limites qui les circonscrivent.
On s’accordait autrefois à considérer ces divisions comme un désordre. et un mal, alors même qu’on les jugeait inévitables d’après la nature des choses, et 1rrémédiables aussi longtemps que cet état se maintenait. De toutes parts on les déplorait et on en gémissail. Mais de nos jours, il n’est pas rare d’en entendre faire l’apologie. On prétend, non seulement les justifier en tant qu’elles ont été nécessaires et obligatoires, mais les légitimeren elles-mêmes et en principe. On représente le morcellement comme l’état normal de la Chrétienté. On soutient qu'il est dans la nature du Christianisme de se diviser à la surface, et dans sa destinée de se briser en associations diverses. On ‘cherche à démontrer que l’union des disciples en un seul corps est une utopie, dont il est plus qu'illusoire de poursuivre la réalisation, car c’est aller contre l’ordre et le plan divins. On affirme que la multiplicité des sectes, loin d’être un mal, est plutôt un bien; qu'elle porte dans le royaume de Jésus-Christ la grande loi de la nature et de la Providence, qui place partout la variété à côté de l'unité; qu’elle exerce le support, pousse à sonder plus profondément les Ecritures, excite une sainte émulation, anime le zèle et l’activité, manifeste les diverses faces de la doctrine et de la vie évangélique, dont chacune arrive ainsi à un plus complet développement. Posant en axiome que lunité intérieure est la seule véritable, et par suite la seule exigée, on dit qu’elle existe, au milieu des divisions, partout où l’on reste allaché au fondement qui est Christ; qu’elle tend de jour en jour à se produire d’une manière plus générale et plus intime ; que les différentes dénominations, par le fait même de leur nombre, apprennent de plus en plus à se respecter, à s’apprécier, à s’estimer récipro-
quement; qu’elles s’allient dans les grandes entreprises religieuses de notre époque; qu'il peut y avoir autant de charité entre elles, avec plus de vérité et de fidélité, que si elles ne for-
maient extérieurement qu’une seule organisation. Union de fond, diversité de formes, c'est la vie.
Ces doctrines, comme toutes celles qui s’accréditent dans l'opinion, descendent incessamment de la théorie à l’applicauon, du domaine des idées dans celui des faits. On pouvait sy attendre, car les principes finissent toujours par se traduire en actes. Les ruptures se multiplient. Chaque commotion ecclésiastique, chaque revirement théologique en amène de nouvelles ; et il n’y a rien là que de naturel avec la notion qu'on se fait de l'Eglise, ainsi que du droit et du devoir de la séparation.
On peut distinguer ici deux questions ; une question de principe : le fractionnement est-il l’élat régulier, celui qu'annonce et réclame le Nouveau Testament? Une question d'utilité ou d’expédience : ce fractionnement présente-t-il plus d'avantages que ne ferait l'union? J'ai touché par bien des côtés à la première question, qui est la véritable, et jy reviendrai. Arrêtonsnous un instant à la seconde.
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QUESTION D'UTILITÉ. — Situation faite au Protestantisme par: les luttes et les divisions : 1° vis-à-vis du Catholicisme; 2° vis-à-vis du monde ; 3° vis-à-vis de lui-même.— La désunion et le morcellement ont pour lui plus d’inconvénients que d'avantages.
Sans doute, sous la grande loi providentielle qui tire le bien du mal, la diversité des sectes contribue à des fins utiles : elle a souvent servi à réveiller l'Eglise, à ranimer le zèle, à retremper la foi, à restaurer la vérité, à inspirer l’activité et la vie ; elle est aujourd’hui nécessaire peut-être pour briser des constitutions et des formes vieillies, où l'esprit chrétien se trouve comme caplif, et qui entraveraient le nouvel essor qu'il doit prendre
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dans le nouvel ordre social qu'annonce le mouvement des idées et des choses. Mais aussi, et il faut bien qu'on en convienne, cette immense et profonde rupture donne lieu à des discussions passionnées; elle porte généralement à exagérer les points sur lesquels on se partage, au détriment de /a vérité qui est selon la piété ; elle transforme la religion en théologie, le christianisme théorique, objet des débats, se superposant au christianisme pratique ; elle éloigne de plus en plus les uns des autres les disciples du Prince de la pair ; elle nourrit entre eux des préventions, des antipathies, des luttes infiniment nuisibles à l’exercice de la charité, comme à un large et calme développement spirituel ; elle arrête une foule d’âmes dans leurs voies; elle scandalise les faibles, afflige les humbles, attriste les débonnaires, réjouit les incrédules, expose l'Evangile aux attaques et aux railleries du monde, amoindrit, en les dispersant, les ressources et les forces du Protestantisme et crée un des plus grands obstacles à la propagation de la foi et de la vie chrétienne. On se sépare, on se combal, on se neutralise muluellement, lorsqu'on devrait s'unir contre l’ennemi commun, l'incrédulité; et des efforts qu’on fait pour s’affaiblir et se discréditer les uns les aulres, résulte à la longue l’affaiblissement et le discrédit universel de la religion elle-mème. Rien, certes, n’est plus propre à déconsidérer l'Evangile de la grâce que le zélotisme de ses défenseurs. La lutte des théologiens a fait depuis trois quarts de siècle, et fait encore plus de ravages que la critique des philosophes. C'est surtout des institutions fondées dans l'intérêt de la foi, c'est de nos universités, c’est de notre corps pastoral lui-même que dérive le flot montant du scepticisme et du négativisme.
Qu'on excuse le déchirement de l'Eglise par la nécessité des choses, qu’on le légitime par l'obligation de repousser l'erreur et la superstition mises à la place de la vérité et de la piété, je le comprends. Mais aller jusqu'à le justifier en soi, jusqu'à le transformer en loi du Royaume de Dieu, c’est se laisser tromper par ce qui est sur ce qui devrait être.
Prenez, sous leur forme absolue, soit le puritanisme dogmatique, soit l'indépendantisme ïindividualiste, et pressez-les pour leur faire rendre ce qu'ils contiennent, vous les verrez aboutir à un morcellement indéfini, l’un par son principe de la profession de foi, läutre par son principe de la sincérité des convictions. N’autorisant à entrer ou à rester dans une Eglise qu’autant qu'on est pleinement d'accord avec elle, au double point de vue de la doctrine et de la discipline, tout peut devenir motif légitime et obligatoire de rupture. Le puritanisme dogmatique l’a largement et fréquemment montré, et l'indépen dantisme individualiste, qui n’est que d’hier, et que n’a pas encore jugé l'expérience (1), le laisse assez voir. Je n’en voudrais pour preuve que ce qu'un esprit aussi élevé êt aussi sage que Vinet est arrivé à y faire du rapport de l'Eglise avec l'Etat. Les deux directions iraient, en fait, au terme que le Darbysme pose en principe; ce ne serait pas la négation de l'Eglise, c'en serait la ruine; ce serait cette situation appelée par Vinet « où tout le « monde étant dissident, personne ne le serait plus ».
Mais par la loi des réactions, qui jette alternativement d’un extrème dans l’extrème contraire, un parti nombreux pousse à l’universalisme ou au latitudinarisme ecclésiastique, proclame un tolérantisme illimité, ouvre les temples comme les académies à toutes les opinions qui se disent chrétiennes, et, plaçant en première ligne la libre investigation, au nom de la conscience et de la science, convertit l'Eglise, d’une société de croyants ou de professants, en une société de chercheurs.
Dans un tel état de choses, je ne saurais prétendre à des déterminations précises et complètes sur un sujet si bouleversé, et qui porte, d’ailleurs, au centre de ce dualisme interne que nous avons constaté à tant d’égards dans la donnée biblique elle-
même.