‹ De l'égliseChapitre 28 sur 76 · RATE · texte numérisé non relu

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en ces derniers temps où cet argument a envahi jusqu’à la prédication. On lui a prouvé à satiété la haute valeur de la foi chrétienne sous le rapport politique et économique, non moins que sous le rapport spirituel et éternel. On lui a fait voir à l’œil que les institulions et les lois reposent sur la moralité des peuples, comme la moralité repose sur la religion, et qu'il n'y a de religion puissante, ou mème de religion possible que le Christianisme, partout où le Christianisme a passé. On lui a montré que les ressources et les forces dont il dispose, et qui s'accumulent d'année en année, peuvent servir au mal comme au bien, selon l'esprit qui les régira : on lui a démontré par les faits qu’elles peuvent, sous la direction de l’égoïsme, mener à une profonde servitude ou à une incurable anarchie ; tandis que sous la direction de la justice et de la charité, elles doivent devenir la source d’une prospérité et d’une paix toujours croissantes. Aussi le monde aspire-t-il, confusément mais ardemment, à cette charité qui est le fruit du Christianisme, comme la foi en est la racine, et qui, passée dans les lois et dans les mœurs, guérirait ses blessures, consolerait ses douleurs, calmerait ses craintes et réaliserait l'idéal vers lequel il tend. C’est à tel point qu'il a accueilli jusqu'aux simulacres que lui en ont offert des théories fantastiques (Saint-Simonisme, — Fouriérisme, — Communisme, etc.) Si le monde écoute peu quand on lui expose les preuves directes du Christianisme, il fait silence quand on l'amène à reconnaître que l'Evangile à apporté du ciel cette vertu destinée à tout transformer sur la terre (1); il prête l'oreille et ouvre son âme quand on lui parle des prodiges qu’enfanta Jamour fraternel chez les premiers chrétiens, quand on lui raconte la vie d'un Howard, les travaux d'un Wilberforce, le ministère d’un Oberlin, l’apostolat d’un Félix Neff, ou la mer-

(1) Influence sociale de la Charité : sujet mis plusieurs fois au concours par l’Académie. Voir ouvrages de M. Duchâtel (1828 ou 29), de MM. Chastel et Schmidt (vers 1853) et aussi Christianisme et socialisme de P. F. Jalaguier 11848 ; 2° édition, 1889).

veilleuse constance de ces missionnaires qui font fleurir le désert comme un Carmel en l’arrosant de leurs sueurs, ét quelquefois de leur sang. Une des principales causes qui l’incline vers le Catholicisme, ce sont ses humbles et bienfaisantes institutions, les actes de renoncement et de dévoûment qu’elles inspirent, et les œuvres obscures et souvent héroïques qu’elles produisent (Sœurs de charité — Ordres hospitaliers, etc.) ; c’est encore cette image d’une calme et forte régularité qu'il présente à des esprits avides d'ordre et de repos. Quoique tout cela ne soit, en bien des cas, qu'une apparence, cette apparence seule impose et séduit.

Mais que voulez-vous que le monde éprouve lorsque, après s'être rendu à nos arguments, après avoir reconnu en nous Îles interprètes et les représentants les plus vrais de cet Eyangile qu'il salue de loin comme l'Evangile de la paix, il aperçoit nos dissensions intestines et entend le bruit de nos luttes et de nos querelles? Les faits démentant, ou paraissant démentir les prin- cipes et les promesses, la vie chrétienne répondant si peu à la doctrine chrétienne, est-il étrange qu'il reste dans son éloignement? Hélas ! il se trouve à cet égard dans la position de tant d'Eglises vis-à-vis de leurs pasteurs ; la parole de la foi avorte parce qu’elle n’est pas fécondée par l’œuvre de la foi, cette démonstration d'esprit et de puissance, ce sacrifice moral, ce don du cœur qui est l’a/pha et l'oméqga de l'Evangile. Bien certainement, l’action des apologistes et celle des prédicateurs seraient tout autres, s'ils pouvaient dire comme aux premiers temps : « Venez et voyez. » Le Christianisme n’est pas seulement une croyance, 1l est aussi un sentiment, car il s'empare de toutes les forces vives de l’âme humaine. Si, en tant que croyance, ou théologie, il se maintient et se propage par la discussion logique, en tant que sentiment, ou religion, il agit des cœurs sur les cœurs par l'impression de l'exemple. 1l est doctrine et vie tout ensemble; doctrine, il se démontre; vie, il s’inocule. Et qu'à ce dernier égard nous lui faisons de tort! Le monde n’a qu'à ramasser les épithètes que se jettent les partis contraires,

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et à faire la synthèse de leurs accusations réciproques, pour s’armer contre tous les efforts de leur prosélytisme.

3° Considérons nos divisions vis-d-vis de nous-mêmes, c’est-àdire dans leurs rapports avec l’œuvre de régénération et d’évan-

gélisation imposée à toute Eglise chrétienne.

Je ne m'arrêterai pas aux obstacles que nous nous faisons les uns aux autres, à ces efforts antagonistes qui se neutralisent mutuellement, à ces rivalités qui tout à la fois font le mal et empêchent le bien (1), à cet immense gaspillage d’une activité qui, tournée vers des améliorations positives, soumise à une direction régulière, aurait pu être si utile, et qui, se heurtant dans tous les sens avec elle-même, n’aboutit, la plupart du lemps, qu'à enrayer ou à ruiner (2). Je dirai seulement un mot du tort qu'ont éprouvé les grandes entreprises religieuses de nos jours.

(4) Dans les questions portées devant le gouvernement, il a suffi que d’un côté on dit blanc, pour que de l’autre on dit noir; on ne s’est guère entendu que sur un point, l'augmentation du traitement des pasteurs.

(2) La situation a bien changé depuis que ceci est écrit. La direction générale, en présence et en vue de laquelle cet article fut rédigé, maintenait à sa base, dans toutes ses fractions, la divine autorité des Ecritures. La question dogmatique, quoique discutée avec passion, était pourtant primée par la question ecclésiastique. Le point vif des débats était entre le nationalisme et la dissidence, ou entre l'établissement d’une règle de foi et de discipline et la répudiation de toute règle dans l'intérêt du statu quo. Le parti dit rationaliste posait la Bible pour norme souveraine, tout autant que le parti dit méthodiste. Aujourd'hui, ce parti, qui a pris la dénomination de libéral, a en quelque sorte pour dogme fondamental le rejet du principe d'autorité, soit dans l’Ecriture, soit dans l'Eglise, qu'il livre l’une et l’autre au principe d'autonomie ou au sens individuel. De là un revirement radical qui place en première ligne ce qu’on pourrait nommer la question apologétique ; car le grand effort se porte naturellement à l'attaque ou à la défense de l’antique base de la foi, d’où tout dépend en fin de compte. Mais de là aussi un état nouveau auquel ces observations s'appliquent peu. Il faut presque les restreindre à la direction qui maintient plus ou moins la théopneustie biblique et qu'on désigne par l’épithète assez vague d'orthodoxe. Ce parti seul constitue le protestantisme positif; l’autre n’est qu'un protestantisme négatif, aboutissant à

Parmi ces entreprises, je choisis celles qui auraient dû, ce semble, rester étrangères par leur nature aux atteintes de l'esprit de parti, et, par leur caractère simplement chrélien, planer au-dessus de toutes nos divisions ; les Missions, les établissements de charité, la Société biblique. Notre institut des Mis-

sions a couru des dangers sérieux durant plusieurs années et

failli être rejeté hors de l'Eglise. Nos établissements de bienfaisance se sont élevés quelquefois en opposition et presque en haine les uns des autres (orphelinats de Castres et de Saverdun). La Société biblique elle-même, ce terrain commun à toutes les sections de la Réforme, cet étendard sacré autour duquel elles furent toutes convoquées d’abord, la Société biblique n'a pu

échapper au contre-coup de nos dissensions, elle s'est brisée,

sous l’action combinée du dogmatisme et du lalitudinarisme.….

Serait-ce là l’état normal du Protestantisme, le beau idéal de Ja

Chrétienté? Et ce désordre des faits n’accuse-t-il pas le désordre des principes ? |

Si l'on pouvait se faire illusion sur ce côté extérieur de la question, qu'on en considère le côté interne ; qu’on observe les effets de nos divisions sur le christianisme pratique, qui est le grand objet que doit se proposer l'Eglise. Encore ici, je veux me borner; il serait trop long de parler des scandales donnés et reçus, des dénominations injurieuses, des jugements

téméraires, des accusations passionnées, des haines sourdes, où

se laisse si aisément aller le zélotisme et l'esprit de contention qu'il engendre; je me contenterai de quelques remarques dans un sujet qui exigerait des volumes.

Un fait bien simple peut nous révéler ce qu'est, en thèse générale, l'influence de nos divisions au point de vue moral. Voyez quelle impression produisent les noms de parti; notez leur effet

un christianisme idéal, sans consistance et sans règle. Nous pouvons le laisser de côté comme s’il n’était pas, malgré le bruit qu’il fait. Le Ciel et la terre passeront, mais la Parole du Seigneur ne passera point. (Note de 1864.) SE

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étrange et presque magique. Voilà un homme que vous rencontrez; 1l vous intéresse par son attachement cordial à l'Evangile, par sa ferveur religieuse, par lesprit chrétien qui respire en lui. Votre entretien est celui de deux âmes heureuses de communier en Christ. Que le mot d'ordre qui vous sépare soit prononcé tout à coup, et examinez ce qu'opérera ce seul mot! Cet homme changera subitement pour vous et vous changerez pour lui; vous serez les mêmes et vous vous apparaîtrez tout autres; il s’élèvera entre vous comme un mur d’airain; à la sympathie que vous éprouviez, succédera la réserve et peut-être la défiance. Ce sera quelque chose de semblable à ces jeux d’optique qui changent instantanément une physionomie. Ne vous est-il jamais arrivé, en voyage, de causer religion avec un catholique pieux, ecclésiastique ou laïque, qui ouvrait avec abandon son âme à la vôtre, et de le voir se fermer à vous dès qu’il vous a su protestant? Cette expérience commune peut vous expliquer ce qu'étaient devenus pendant un temps dans nos églises et dans nos consistoires les termes antagonistes de « rationalisme » el de « méthodisme »; pour bien des gens ils étaient pires cent fois que celui d’«incrédule » ; ceux de « mahométan » ou de « païen » les auraient moins soulevés. Ajoutez que ces luttes, avec leur cortège d’antipathies et d’accusations réciproques, en même temps qu'elles fomentent une disposition d'esprit et de cœur profondément antiévangélique, retiennent ou rejettent hors du Christianisme une foule de personnes qu’elles étonnent, blessent et rebutent. Alors même qu'elles entretiennent une certaine vie, c’est d'ordinaire une vie plus apparente que réelle, une vie fac- tice et faussée; c'est trop souvent le zélotisme substitué au zèle, le dogmatisme, positif ou négalif, remplaçant la foi, et l'esprit de parti, ou de secte, contrefaisant l'esprit de l'Evangile. Voyez ces théologiens de village, bonnes gens qui auraient vécu dans la simplicité chrétienne si on ne leur eut jeté dans la tête une idée fixe, devenue pour eux le Christianisme, et ‘dont ils se servent pour classer immédiatement les hommes en

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convertis et inconvertlis, en élus et réprouvés, en libéraux et orthodoxes. On ressent une souffrance indicible à observer ces pauvres âmes ainsi dévoyées. Et ces tristes aberrations, d’où viennent-elles ? | | On ne se figure pas, en général, combien l’ardeur pour la défense et la propagation d'une doctrine ou d'une direction théologique, en face d’une doctrine ou d’une direction rivale, diffère de la jalousie et de la pratique de la vérité que recommande l'Evangile, du roisty ahnfeiay de saint Jean. L’attachement à une formule dogmatique ou ecclésiastique est lout autre chose que la foi chrétienne ; l’un peut s’allier au cœur naturel, lPautre n'existe que dans l’âme régénérée. Dans la lutte des églises et des écoles, ceux qui déploient le plus d'activité et d'énergie ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de piété. Là où sont le bruit et l'éclat, là est le poste d'honneur, là se porte l’ambition en se faisant souvent illusion à elle-même. Le ton que prennent la plupart des controverses prouverait à lui seul qu’elles n'ont pas leur fin réelle dans les dispositions évangéliques, et qu’elles

sont peu propres à les nourrir. Dans la crise que nous venons

de traverser (pour ne pas parler de celle où nous sommes), les hommes les plus ardents à la défense et à l'attaque, qu'ils fussent pasteurs ou laïques, étaient-ils généralement ceux qui se distinguaient le plus par ce que l'Apôtre nomme /a vie cachée ‘avec Christ en Dieu? et celte vie, quand ils l'avaient, sortaitelle de la polémique aussi pure qu’elle y était entrée? Hélas!

est-ce le dévouement au pur christianisme, est-ce la vérité à

selon la piété qui inspire notre presse politico-religieuse ? Qu'il s'y mêle, même chez les meilleurs, de motifs étrangers! Qu'il est facile de se donner le change à soi-même, et de chercher la gloire qui vient des hommes, en ne paraissant et ne croyant chercher que celle qui vient de Dieu! Une fois engagé, on arrive vile à faire du triomphe de son opinion ou de son parti

une affaire personnelle. Le combat de la foi devient un tournoi

de la vanité, où l’on ne se refuse guère à employer les armes

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aiguisées par l'esprit du temps, quoique l'Evangile les déclare charnelles. De plus, l'intérêt se concentre sur les points en litige; et le reste, c’est-à-dire ordinairement l'essentiel, est plus ou moins négligé : de là une tendance étroite, extérieure, superficielle, toute guerroyante, bien peu favorable au large et calme développement de la vie religieuse. Ce qui est prôné dans les hommes et dans les choses, c’est bien un christianisme sans doute, mais un christianisme taillé sur le patron des partis et servant leurs préoccupations et leurs vues. Le christianisme qui se dérobe aux regards, je christianisme humble, intérieur, étranger aux shibbolets du moment, le vrai christianisme pratique est peu honoré et peu encouragé. Voyez les débats de nos jours. Ce qui s'y montre en saillie, c’est l'esprit catholique ou l'esprit protestant, l'esprit radical ou l'esprit conservateur, l’esprit nouveau ou l'esprit ancien; mais l’esprit évangélique où est-il et que devient-il dans ces discussions dont le champ s'étend sans cesse avec les entraînements et les ruptures? Je suis, certes, fort loin de condamner en elles-mémes les controverses dogmatiques et ecclésiastiques. Elles sont souvent inévitables et obligatoires. Je ne veux que signaler leurs périls, et par là même ceux du fractionnement qui les occasionne. Il y a là des écueils terribles contre lesquels on ne saurait trop se prémunir. [Il y a comme une sorte de malédiction, dont les intentions les plus droites ne préservent qu'en partie, et qui s’étend en mille sens.

Notons encore ce point-ci. Dès que l’idée, objet de la lutte, a grandi jusqu’à dominer tout le reste, ce qui arrive presque toujours et très vite, il est naturel que les hommes qui font de celte idée leur tout se montrent en toutes choses les plus décidés, Ceux en qui le christianisme vivant, le christianisme de la conscience et non de la théorie, exerce le plus d'influence, paraissent souvent gènés, indécis, flottants; ils le sont, en effet, à proportion de leur sens chrétien, parce qu'il n’est pas rare que des démarches commandées par le principe de la direction à laquelle ils appartiennent, ou des opinions que ce principe

accrédite et impose, soient peu d'accord avec l'esprit général de l'Évangile. On a remarqué que bien des athées se sont. distingués parmi les persécuteurs, et bien des incrédules para les polémistes. C’est tout simple; ils pouvaient aller droit devant eux, sans être embarrassés par des devoirs, ni retenus par des scrupules. a

Voilà quelques effets du fractionnement de l'Eglise et des luttes qu’il produit ou qu’il envenime. Est-il un bien? est-il un mal”?

On dit que ces désordres tiennent moins au fait luimême qu'aux dispositions intérieures qui le dénaturent. On soutient qu'avec la division au dehors, il peut se maintenir l'union au dedans. C’est là l'idéal du système. Sans contester le fond de vérité qui s’y trouve, et sans toucher encore à la question de principe, à laquelle toutes les autres doivent céder, remarquons qu'en théorie comme en pratique l’intérieur et l’extérieur s’affectent mutuellement : les antipathies intellectuelles et morales amènent les ruptures, et les ruptures nourrissent et accroissent les antipathies. D'ailleurs, la séparation atteste [a faiblesse du sentiment de support qu’on invoque; car, si ce sentiment eût existé avec la force qu'on lui suppose, avec les vertus qu'on en attend, il aurait prévenu, du moins en bien des cas, les déchirements qu’on veut lui faire adoucir et régler. Dans les relations ecclésiastiques, de même que dans les relalions sociales, il est plus facile de se passer quelque chose pour ne pas rompre, que de se rapprocher après avoir rompu violemment. Eriger la division extérieure en moyen d'union intérieure, c’est se repaître de chimères. Comment être plus disposés à vivre én paix, quand on s’est accusé réciproque ment d'erreur, et d’erreur intolérable, par une rupture écla= tante? Car toute rupture est un jugement formel de condamnation contre l'Eglise qu'on abandonne. Autant vaudrait faire du divorce la garantie de l’union conjugale. e

Il est pourtant un argument de l’indépendantisme qui mérile

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s mer m.

NOTION SCRIPTURAIRE ail

un mot à part. C'est celui qui représente la multiplicité des églises particulières comme faisant ressortir et amenant à un plus haut degré de développement les diverses faces de la doctrine et de la vie chrétienne. Cet argument est aujourd'hui partout, et nous ne le contestons pas au fond. Mais à côté de l'avantage signalé, il existe de graves inconvénients: et sur ce point particulier de la question, comme sur la question générale, le mal l'emporte, à notre sens, sur le bien, dès que le principe n’est pas sévèrement surveillé et contrôlé. Que dans les grandes Eglises, chaque tendance théorique et pratique se produise dans de puissantes individualités ou même dans des associations spéciales, qu’il y ait des ecclesiolæ in Ecclesid, il n’en résul-

tera généralement que de bons effets, parce que ces tendances

diverses, vivant dans un milieu commun, s’équilibrent, se rectifient mutuellement; les excentricités se limitent les unes les autres, elles se donnent ou s’empruntent toutes quelque chose; toutes, d’ailleurs, restent plus ou moins pénétrées de l'esprit de la société qui les renferme, et qui les règle en les dominant. Mais laissez-les à elles-mêmes, comme on le demande, livrezles à leur pensée et à leur pente propres vous aurez le revers du tableau. En théorie, le développement d’un principe, vrai en soi, mais partiel, mène fatalement à l'erreur; en pratique, il mène à la singularité et souvent à l’extravagance. Dans le mouvement méthodiste, par exemple, on vit le parti de Withfield pousser jusqu'à l’antinomianisme, et le parti de Wesley aller, dans sa réaction, jusqu’à faire de la sanctification parfaite une de ses doctrines fondamentales. Tous les principes évangéliques peuvent, en s’isolant et s’exagérant, conduire à de graves aberrations, parce qu’ils ne sont que des éléments fragmentaires d’un principe supérieur, où ils puisent leur réalité, leur certitude, leur vie, et où ils ont leur mesure et leur règle. La vérité chrétienne est la résultante des vérités particulières dont se compose l'Evangile; et le caractère chrélien, dans son intégralité, est la fusion harmonique des diverses dispositions que

l'Evangile inspire. Etendez outre mesure une de ces vérités, une

de ces dispositions, destinées tout à la fois à se limiter et à se

compléter, vous faussez à proportion la doctrine et la vie chrétiennes. Il leur faut, à l’une et à l’autre, cet ensemble qui équilibre tout. Là est peut-être une des raisons les plus profondes de la constitution du Christianisme en Société générale, plutôt

qu’en congrégations isolées et indépendantes.

QUESTION DE PRINCIPE. — L’unité « externe » et l’unité « interne » également enseignées par le Nouveau Testament. — À. SES ENSEI- GNEMENTS GÉNÉRAUX : 4° Sa doctrine de l'Eglise ; 2° Sa tendance pratique ; 3° Son grand précepte de la Charité (unité morale). — B. SES PRÉCEPTES PARTICULIERS : Support mutuel. Condamnation du schisme. Prescription formelle de l’unité extérieure. (Il s’agit ici de «la charité passive » qui se confond avec l’humilité). — Cet enseignement frappe à leur base la dissidence et le radicalisme. - C. FAITS. (Remarque préalable). — Saint Paul et

l’Eglise primitive s’accommodent aux préjugés et aux erreurs

des judaïsants (pourtant fort graves). — Calvin en tire argument contre les Anabaptistes, — L'esprit de l'Evangile exige l’union.

Mais venons à la question de droit ou de principe, par où, en dernière analyse, tout doit se décider, et efforçons-nous de nous tenir, sans préoccupation d'aucune espèce, devant les révélations du Conseil divin.

Au-dessus des églises, le Nouveau Testament place l'Eglise, Dans l'esprit comme dans le langage des Saintes Ecritures, de même que les croyants sont les membres des églises locales auxquelles ils appartiennent, les églises locales sont les membres de l'Eglise universelle, où se forme le corps mystique de Christ. Cette Eglise générale est représentée sous deux aspects différénts, selon qu'elle apparaît en rapport ou avec le monde ou avec le Ciel; elle se distingue aussi en extérieure ou visible et

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en tritérieure ou invisible. De là naturellement deux sortes

d'unité, une de sentiment et de vie, l’autre de croyance et de culte; l’une essentiellement spirituelle ou morale, l’autre dogmalique ou disciplinaire; et, pour les désigner par les mêmes épithètes que l'Eglise, l’une interne, l’autre externe. Ces deux espèces d'unité ont été alternativement exaltées ou rabaissées, c’est-à-dire sacrifiées l’une à l’autre; et cela devait être, suivant qu'on s’attachait trop exclusivement à la notion mystique ou à la notion empirique de l'Eglise. Par l’une, on est

membre du corps des élus, de la communion des saints; on

appartient à cette Assemblée des premiers-nés dont les noms

sont inscrits dans les Cieux; par l’autre, on fait partie de la Société ou d’une société chrétienne sur la lerre, et l’on est en communion avec ceux qui professent son symbole et son culte. Il peut y avoir unité intérieure sans unité extérieure, et vice versa. L'unité intérieure lie tous les hommes qui, en communion avec Dieu par Jésus-Christ, marchent par la foi dans le. sentier de la justice et de la grâce. Quelles que soient les diftérences qui les séparent au dehors, un même esprit les anime, une même vie les pénètre : grecs, catholiques, protestants, dissidents, nationaux, ils avancent, à l’insu les uns des autres, vers les célestes demeures où s’accomplira pour eux la prière du Sauveur (Jean XVII, 21). D'un autre côté, l’unité intérieure peut ne pas se trouver entre des hommes en qui se montre l'unité extérieure la plus complète; car cette apparente conformité peut recouvrir et l’état de régénération et l'état d'irrégénéralion.

L'unité intérieure est, sans contredit et sans comparaison, la plus précieuse; elle est même, en un sens, la seule essentielle, puisqu'elle fait la vie des âmes, qu’elle met et tient en rapport avec le Dieu-Sauveur. Mais l’unité extérieure n’en est pas moins importante et obligatoire, à son degré et à son rang. La notion scripluraire du Royaume de Dieu l’implique et l’impose; car la

loi de ce royaume n’est certes pas la division, avec les antipa-

thies qui la provoquent et qu’elle entretient. Peut-être convient-il de redire que l'unité n’est pas l’uniformité. L'unité extérieure ne l’est pas plus que l'unité intérieure. Que l'Eglise visible apprenne à se modeler, sous ce rapport comme sous tous les autres, sur l'Eglise invisible, dont elle doit être l’image, et qui unit en Christ à travers tant de différences! Ce nest, je le veux, qu'un idéal qui ne se réalisera jamais entièrement; jamais l’Eglise n'arrivera sur celte terre à la perfection de l'unité, non plus qu'à celle de la vérité et de la sainteté; mais l'une doit être comme l’autre, l’objet constant de nos efforts et de nos VŒUX. | ee

L'unité peut s’envisager sous Île rapport moral, sous le rapport dogmatique et sous le rapport disciplinaire. L'unité disciplinaire a son fondement et son lien dans la constitution ecclésiastique: l'unité dogmatique, dans l'identité de croyance; l'unité morale, dans la vie de la foi et de la charité, qui fait passer sur bien des divergences d'opinion. Ces trois unités constituent l'unité véritable et complète ; elles s'appellent l’une l'autre. Mais quand on ne peut les avoir toutes trois, il faut cultiver d'autant plus celle qui est possible; et L'unITÉ MORALE L'EST TOUJOURS. Oh! qu'elle aplanirait de difficultés, qu'elle dissiperait de préventions, qu'elle opérerait de rapprochements, si elle était ce qu’elle devrait être! Et qu'il importe de répéter, en se l’appliquant, la parole de l’Apôtre : Exercezvous à la charité !

Maintenons, au moins comme un idéal vers lequel doit se porter sans cesse le monde chrétien, cette union des croyants appelés à ne former qu’un seul troupeau sous la houlette d’un seul Pasteur, cette union dont tant de directions théologiques font aujourd’hui si bon marché, et que le Nouveau Testament. recommande de mille manières par ses enseignements et par ses exemples! |

Parmi les principes et les faits du Nouveau Testament, nous examinerons lour à tour ses enseignements généraux, ses pré-

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ceptes particuliers, et la conduite qu’on tint, sous la direction des apôtres, vis-à-vis des erreurs dogmatiques et URI qui se produisirent dès les premiers'temps. |

À. ENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX pu Nouveau TesramMenr.

1° Sa doctrine de l'Eglise. — D'après le Nouveau Testament, — nous croyons l'avoir établi, et nous ne nous adressons qu'aux Opinions qui reconnaissent avec nous la norme divine, — comme il n'existe qu'une Église invisible ou intérieure, embrassant les rachetés de tout peuple et de toute langue, il ne doit exister aussi qu’une seule Église visible ou extérieure, enveloppe et représentation de la première, et composée de tous ceux qui invoquent ou sur qui est invoqué le nom de Christ. Toutes les communautés chrétiennes répandues dans le monde doivent se considérer comme ne formant qu’une seule cité, qu’un seul corps ; elles doivent donc maintenir religieusement entre elles les rapports et les liens qu'implique cette sainte association. De même que les fidèles sont tenus de rester attachés aux églises particulières ou locales, ces églises sont tenues de rester attachées à l'Eglise générale, afin que Christ ne soit point divisé, et que la Chrétienté marche vers cet état promis où elle sera le Royaume de Dieu sur la terre.

Tel est bien l'esprit de l’enseignement sacré. C’est donc dans l'essence même de l’Église que l’attribut d'unité a sa raison et sa racine. Je n’affirme pas que cela puisse toujours avoir lieu, avec les divergences et les aberrations de la pensée; je ne prétends pas qu'il puisse se réaliser dans la situation actuelle du monde chrétien. Je n'ai pas ici à limiter le principe; je ne veux que le constater. Je ne parle pas pour le moment des exceptions, je ne parle que de la règle ; et je dis que de la notion scripturaire de l'Eglise résulte le devoir de l'unité extérieure, aussi bien que de l’unité intérieure, l'une emportant l'autre à ce point de vue. Je doute que ce principe, considéré en soi et en dehors de ses applications, puisse être contesté par personne, tant

il ressort manifestement des données bibliques. Mais, une fois admis, il démontre à lui seul qu’il existe une erreur radicale dans les opinions qui passent si aisément sur l'unité extérieure, et arrivent, dans leur développement logique, à poser le fractionnement comme la condition et la loi de la Chrétienté. Je reconnais sans peine que ces opinions peuvent donner du repos dans certains états ou certains systèmes, de l'avantage dans certaines controverses, et fournir une explication et une légitimation facile des faits existants. Mais ce n’est pas ce dont 1l s’agit. J'ai uniquement à examiner ici si cette manière de voir, vers laquelle incline notre temps, est fondée ou non, si elle harmonise avec l'esprit et la lettre de l’enseignement sacré. Or, elle est en désaccord flagrant avec la notion scripturaire de l’Église ; car elle ne laisse subsister que des églises particulières, indépendantes les unes des autres, et l’Ecriture veut une Eglise générale où les églises locales s'unissent pour ne faire qu'un seul corps, comme il n'y a qu’un seul Esprit, un seul Seigneur, uue seule foi, un seul baptême (Eph. IV, 3-6). : | 4

2 Tendance pratique du Nouveau Testament.— (Cette considération semble donner, il est vrai, le moyen plutôt que le devoir de l’union ; mais le moyen constate et fonde le devoir.)

La grande cause des divisions dans l'Eglise, ou du moins une de leurs grandes causes, est le dogmatisme ; par où j'entends la disposition qui met la théologie à la place de la religion, en confondant la conception humaine des faits évangéliques avec ces faits eux-mêmes, et en imposant ensuite cette conception comme la vérité révélée : disposition qui a dominé l'Eglise pendant des siècles et y a exercé une désastreuse influence. On suit de l'œil le développement de cette tendance et de ses effets dans la formation de la doctrine officielle. (Voir, p. ex., sur la chris-: tologie, le Symbole d’Athanase). Chaque controverse amena une détermination nouvelle, et chaque détermination, érigée en. arücle de foi, jeta hors de l’Eglise le parti condamné. Le même esprit a régné dans le Moyen Age et dans les temps modernes ;

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il règne toujours, à des degrés et en des sens divers; il est même descendu jusque chez le peuple. Vous y rencontrez de ces théologiens improvisés qui, à l’aide de quelques textes, bien ou mal compris, tranchent les questions les plus ardues, se posent en maitres, en Juges, en censeurs des hommes et des choses, et n’ont besoin que de vous entendre prononcer trois ou quatre paroles pour ‘décider souverainement si vous êtes chrétien ou si vous ne l’êtes pas. Et ces personnes, généralement recommandables par leur ferveur religieuse, auraient servi le Christianisme par leurs exemples, au lieu de le compromettre par leurs travers, si, selon le précepte de saint Jacques, elles avaient su être « promples à écouter et lentes à parler ». Hélas! le dogmatisme savant ressemble, plus qu’on ne croit, au dogmatisme populaire.

Le dogmatisme constitue un état moral dont on s'inquiète trop peu. Il accuse l’absence ou la faiblesse d’une des grandes dispositions évangéliques, l’humilité d'esprit, qui tient par des liens fort étroits à l'humilité de cœur. Cette sorte d’autocratie de l'intelligence où le dogmatisme a sa source, porte avec elle l'autonomie de la volonté; la confiance en son idée propre marche main à main avec la confiance en sa force propre, et ainsi la vie spirituelle s’altère dans son principe et dans son fond constitutif. Le dogmatisme est un formalisme intérieur aussi funeste à la vraie piété que le formalisme extérieur. Le dogmatisme est le formalisme de la doctrine ou de la foi, comme le formalisme proprement dit est le dogmatisme des pratiques ou des œuvres religieuses ; il concentre le zèle sur les opinions, comme le formalisme le concentre sur les observances. D’ordinaire, le dogmatisme invoque l'autorité, en l’exagérant, par où il mène à l’ecclésiasticisme. Mais il peut aussi, sous d’autres influences, briser avec l'autorité quelle qu’elle soit, celle de l'Ecriture comme celle de l'Eglise, et, sous prétexte de sauvegarder l’individualité, de relever la conscience personnelle,

pousser à l’individualisme, à l'indépendantisme, au radicalisme,

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et exiger que chaque opinion lève sa bannière envers et contre tous.

Il y à un dogmatisme négatif opérant côte à côte du dogmatisme positif. L’Arianisme se montra dogmatiste tout autant que l’'Athanasisme; l’antiméthodisme ne l’a pas été moins que le méthodisme : et les écoles actuelles, malgré leur guerre déclarée à l’intellectualisme, le sont à leur manière et à très haut degré. Leur conception théologique est aussi pour elles une idole qu’elles encensent, et devant laquelle elles voudraient courber le monde.

Le remède aux périls du dogmatisme est le relour à l CEpi pratique du Nouveau Testament.

L'esprit pratique, qui est l’esprit chrétien, entretint l'union. dans l'Église primitive, au milieu des plus graves divergences. Car, peut-être n’y a-t-il eu à aucune autre époque plus de diversité d'opinions et de directions qu’à celte première période, où la foi trainait mille restes des anciennes croyances, et où elle produisit cependant de si grandes œuvres. C’est qu'on regardait à la vie de la foi plus qu’à sa formule métaphysique, c'est qu'on avait plus de religion que de théologie. L'esprit pratique, attaché aux grands faits de révélation et à leur action salutaire, aperçoil à peine ces opposilions systématiques que grossissent si fort le dogmatisme et le formalisme; tout ce qu'il lui faut, c’est ce qui intéresse réellement la conscience religieuse et morale. Et, de ce point de vue, que deviennent la plupart des questions qui ont agité et déchiré le monde chrétien ? que sont-elles pour celte vie du Ciel que l'Evangile tend à former en nous, et dont nous sommes toujours si loin ? ne

L'esprit pralique, repliant les âmes sur elles-mêmes devant Dieu, leur dévoilant de plus en plus la profondeur de leur misère spirituelle, les porte à garder pour elles la sévérité et pour les autres l’indulgence. Le meilleur moyen de moins juger au

dehors est d'apprendre à se juger au dedans. « Pourquoi regardes-lu une paille, etc.? »

NOTION SCRIPTURAIRE 119

Plus l'Eglise reviendra à cet esprit qui respire dans le Nouveau Testament et qui anima l'Eglise apostolique, c’est-à-dire l'Eglise modèle, plus aussi elle reviendra à l'unité, ou à l'union qui est sa loi et sa fin. Déjà l'esprit pratique lui donnerait l'unité morale, que fonde l'amour de Christ partout où l’on invoque son Nom d'un cœur pur; et l'unité morale préparerait et amènerait peu à peu l'unité formelle, autant qu'elle peut exister icibas. Voyez l’enseignement du Réveil, où les différences confessionnelles s’effacent d’elles-mèmes devant l’œuvre suprème de Ja foi et de la vie!

3° Précepte de la Charité : L'Evangile avait encore pourvu à lPunité intérieure de l'Eglise par son grand précepte de la Charité. (Ceci rentrerait dans l’article précédent, mais c’est si capital qu’il vaut la peine de l’en détacher et de l’envisager à part.)

On a tant abusé du mot « charité » dans les questions ecclésiastiques, que bien des gens s’en défient. On a fréquemment idenüfié la charité avec ce tolérantisme indéfini qui n’est que lindifférence pour la vérité et qui légitime toute espèce d’erreur et de relâchement. Mais cette profanation sacrilège n'empêche point que la charité, fruit de la foi et substance du Christianisme, ne soit comme le ciment du Royaume de Dieu au milieu des imperfections de la terre, de même qu'elle le sera au sein des gloires du Ciel... La charité, objet final du Christianisme (E Tim. I, 5; À Cor. XIII, 8-13), sommaire et accomplissement de la loi (Matt. XXII, 41; Rom. XIII, 10), est appelée le zen de la perfection (Col. IH, 14). Elle est, en effet, le plus parfait des liens, parce qu’elle en est le plus inaltérable et le plus intime. Elle constitue, par sa nature et par sa tendance, un principe actif de paix, de condescendance, de concorde, destiné à adoucir les déchirements qu’enfantent les erreurs de doctrine comme les erreurs de conduite; elle vit de renoncement et de support; elle se nourrit de sacrifice (I Cor. XIII) ; Jésus-Christ en a fait la marque et le caractère . de ses disciples (Jean XIII, 34), et

c'est à elle qu'il regardait sans doute dans les derniers vœux de sa prière sacerdotale (Jean XVII): Ce sentiment céleste, que tout respire et inspire dans sa parole et dans sa vie, ce sentiment dont il a voulu faire la règle et comme l’âme de son Eglise, semblait devoir entretenir une union constante entre tous ceux qui invoquent son Nom, quelle que pût être la divergence de leurs vues ou de leurs dispositions particulières. : C'était là manifestement un des buts et ce devait être un des effets de cette grande vertu chrétienne. En regardant à la place qu’elle occupe dans le système évangélique ([ Cor. XIIE : Ces trois, etc., mais la plus grande est la charité) et à l'empire qu'elle peut exercer, on aurait prononcé a priori qu'entre les hommes qui admettraient l'Evangile, les violences religieuses seraient impossibles, et que dans les cas mêmes où l'on ne pourrait marcher ensemble, l’union des cœurs maintiendrait l'union des esprits. « Si la bonne foi était bannie de la terre, a-t-on dit, elle devrait se retrouver encore ‘chez les rois. » N’aurait-on pas pu dire : Si la tolérance disparaissait du monde, elle devrait se trouver encore dans l'Eglise; et si elle se perdait. chez les formalistes, elle devrait se conserver chez les vrais croyants, car elle est le fruit naturel de la charité, comme la charité est le fruit nalurel de la foi (Gal. V, 6). Mais dans l’ordre religieux, non moins que dans l’ordre politique, ce qui a été jusqu'ici est justement l'inverse de. ce qui devrait être. Chose étrange, pour qui préjugerait l’histoire de l'Eglise par l'esprit du Christianisme, c’est la foi qui n’a pas su unir la mansuétude à la fermeté; c’est elle qui, dans tous les temps, a le plus montré de cet odium théologicum, honte du monde chrétien, aberration visible, car ce qu’elle prend pour un signe de sa force n’est qu'un effet de sa faiblesse : c’est la preuve qu'elle manque de quelque élément essentiel de la véritable vie évan- 14 gélique, puisqu'elle la réalise si peu et si mal. Sans contredit, la charité doit ètre contenue par la fidélité, mais la fidélité à son tour doit trouver dans la charité sa mesure et sa règle.

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NOTION SCRIPTURAIRE 191

Si la charité fût restée ou devenue ce qu’elle devait être, elle aurait prévenu les ruptures partout où le fondamental était maintenu; et là même où l’unité dogmatique et disciplinaire se serait brisée par la force des choses, elle aurait redoublé d'efforts et de soins pour sauvegarder l’unité morale, cette unité dans la diversité à laquelle aspire le monde chrétien, et qui devrait rester là même où les autres font défaut. Si, à l'égard des étrangers, la charité apprend à n'opposer à la haine que la bienveillance, à la malédiction que la bénédiction, au mal que Île bien (Matt. V, 42-48), quel support, pour dire le moins, ne devrait-elle pas inspirer envers ceux qui, malgré les lacunes ou les erreurs de leur foi, confessent et invoquent partont le grand

Nom dont toute la famille chrétienne tire le sien ? Prenons les

extrèmes, d’un côté le Catholicisme, de l’autre le rationalisme, qui dénaturent le Christianisme l’un en le dépouillant, l’autre en le surchargeant. Eh bien! là encore la charité a son œuvre à faire, elle a ses devoirs à remplir; elle est appelée à conserver

la communion des cœurs et à un certain degré celle des esprits,

à travers et au-dessus des barrières qu’elle ne peut ni ne veut renverser. Elle a à s'exercer et sous sa forme générale, cette bienveillance que rien ne limite {parabole du Samarilain), et sous sa forme particulière, cet amour fraternel qui embrasse et rapproche tous les ènvocateurs de Christ.

On ne peut, dites-vous, rester unis en un mème culte avec des hommes qui mettent à tel point l'erreur à la place de la vérité; le devoir de la fidélité, l'intérêt de l'édification ne le permettent point. — La charité vous l'accorde. Mais elle exige que vous considériez et que vous traitiez ces hommes comme des frères, malgré leurs doctrines incomplètes ou fausses (II Thes. IIT, 14. 15); elle exige que vous vous souveniez qu'ils se réclament aussi du nom du Sauveur, qui demeure à leurs yeux, comme aux vôtres, la lumière et la vie du monde, et qu'ils peuvent avoir, qu'ils ont souvent beaucoup d'amour pour Jui. Elle ne demande pas que vous approuviez leurs erreurs : elle veut au contraire que vous

travailliez activement à les dissiper; mais ce qu’elle demande, c’est que vous ne combailiez pas avec des armes charnelles, c'est que vous reconnaissiez la portion de vérité qu’ils retiennent, et qui produit peut-être plus de fruits chez eux qu’une connaissance plus complète et plus pure n’en produit chez vous, car le degré de la foi et de la vie de la foi n’est pas proportionnel au degré de la connaissance. Ce que veut la charité, c’est que vous vous absteniez de ces qualifications que le Seigneur déclare dignes de la géhenne (Matt. V, 22), c’est que vous vous comportiez envers les errants comme envers les malades qui ont un double droit à votre affection et à votre compassion chrétienne. Avec cet espril (que nous croyons le véritable esprit de l'Evangile, quoiqu’on se laisse aller depuis des siècles à un esprit opposé) avec cet esprit, l’amertume des controverses disparaitrait, des rapports de religieuse condescendance existeraient entre les directions théologiques et ecclésiastiques que séparent des iucompatibilités plus ou moins profondes. On ne verrait pas ces incriminalions exagérées, ces préventions et ces répulsions aveugles, ces antipathies et ces haines, d'autant plus vives, d'ordinaire, qu’on se touche de plus près. Toutes les porüons de la Chrétienté, divisées comme branches, resteraient unies comme tronc; elles sauraient s'associer dans les entreprises d’un intérêt commun, telles, par exemple, que la défense de l'Evangile vis-à-vis de l’incrédulité, ses applications pratiques à l'ordre el au progrès social, sa propagation dans les contrées païennes. Par là, d'une part l’action générale du Christianisme sur le monde deviendrait infiniment plus forte, et, d'autre part, les discussions entre les diverses familles de ses disciples seraient certainement plus fructueuses, par cela même qu'elles seraient plus calmes, plus scrupuleuses et plus droites: L'esprit de parti éteint l'esprit de vérité comme l'esprit de charité; 1l frappe les controverses de stérilité en y répandant un sentiment et un langage antichrétiens. Il ferme tout à la fois les âmes à la justice et à l'évidence. Comparez les conversions

NOTION SCRIPTURAIRE 193

qui eurent lieu parmi les Juifs avant que l'Eglise se fût séparée ouvertement de la Synagogue, avec celles qui s’opérèrent plus tard; il s'en fit peut-être plus en un an dans le premier cas qu’en des siècles dans le second. Comparez l’action de la Réforme tant qu'elle parut simplement une œuvre de foi, avec ce qu'elle devint dès qu’elle fut une lutte de système à système, d'institution à institution. Comparez le travail de nos évangélistes dans les pays catholiques où ils se présentent essentiellement comme chrétiens, et dans les contrées où le Protestantisme et le Catholicisme se trouvent posés l’un vis-à-vis de l’autre en associations hostiles. L'esprit de parti converlit la dogmatique en polémique. L'esprit de charité, au contraire, changerait peu à peu les rapports des églises entre elles; ïl minerait insensiblement les erreurs en faisant tomber les préventions qui leur servent de retranchement, et, rendant ainsi à la vérité son empire, il préparerait le triomphe du pur christianisme au sein de la Chrétienté.

On nous dira probablement que nous nous plaçons sur le terrain de l’utopie, et, en un sens, on aura trois fois raison de nous le dire. Oui, le règne de la charité, dans laquelle se résume le christianisme pratique, est encore une utopie parmi les chrétiens. La parole du Seigneur (Jean XIII, 35 : À ceci tous reconnattront, etc.), celte parole, toujours répétée, n'a encore été ni appliquée ni comprise dans sa profondeur et sa portée réelle. La charité a sans doute exislé de tout temps dans les âmes unies à Christ par la foi, puisqu'elle est la vie de la foi; mais elle n’a pas régi l'Eglise comme Eglise, ou elle ne l’a fait qu'à l’époque apostolique. L'Eglise a généralement suivi la maxime du pharisien : Cet homme n’est point de Dieu, car ne garde pas le sabbat (Jean IX, 16). A toutes les périodes, dans toutes ses directions ou ses phases, elle a eu sa manière d’entendre et d'observer le sabbat, qu’elle posait en règle absolue, el quiconque ne s'y conformait pas de tout point, ne pouvait êlre de Dieu, suivant elle, alors même qu'il montrait sa foi par

ses œuvres. Tout en célébrant les bienfaits de la charité dans ses applications particulières, on a trop méconnu l’action générale qu’elle est destinée à exercer sur les institutions, qu'elle doit transformer peu à peu en transformant les mœurs. Chose étrange ! son rôle dans l’ordre politique ou social est peut-être mieux compris que celui qui lui revient, à plus forte raison, dans l’ordre religieux ou ecclésiastique. Et chose plus étrange encore! ce sont moins les théologiens que les publicistes qui ont dévoilé les profonds rapports de la grande vertu évangélique avec le bien-être et le progrès des peuples. Mais, certes, ce qu'est la charité pour le monde, elle doit aussi, elle doit avant tout l'être pour l'Eglise, où elle est descendue du Ciel et d’où elle passe dans le monde. Elle y ferait toutes choses nouvelles, si elle y prenait l’empire qui lui appartient, en refoulant le dogmatisme et le formalisme.

À ceux qui nous objectent que c’est un idéal auquel ne correspondra jamais ici-bas la réalité, nous répondrons qu’il en est à peu près de même de presque tous les préceptes évangéliques. Quoique tous praticables, il n’en est aucun qui soit pleinement et constamment praliqué. Si la perfection n’est le partage d’aucun chrétien sur la terre, elle ne saurait l'être de l’ensemble des chrétiens ou de la société chrétienne. Mais le devoir n’en demeure pas moins à tous égards ; il demeure pour da recherche de l’unité comme pour celle de la vérité et de la sainteté; il demeure pour l'Eglise comme pour le fidèle. Et c’est assurément tout autre chose de mettre les prescriptions scripturaires de côté, sous prétexte qu'on n’en peut opérer ni espérer la complète réalisation, ou de les maintenir comme obligatoires malgré leur réalisation imparfaite ; c'est tout autre chose de les jeter à. l'écart comme une illusion, ou de se les proposer comme un but suprême, vers lequel le monde chrétien doit tendre incessamment.

En principe, la charité, — non dans le sens superficiel de notre langue, mais dans le sens profond de l'Evangile, — la.

NOTION SCRIPTURAIRE 41925

charité, telle que la décrit saint Paul, telle qu'elle ressort de l’œuvre de la rédemption, telle que la fait et la veut le Nouveau Testament, la charité entretiendrait l'unité morale (1) à travers les dissidences ecclésiastiques et théologiques. En fait, l'unité morale est proportionnelle à la charité. Où est donc la charité, là où cette unité existe si peu ? Et si la charité manque, où est l'esprit de l'Evangile, où est la vie de la foi, où est la foi? Qu'en face de l’histoire de l'Eglise cette question me paraît grave |

Il importe de bien noter que l'unité morale, si elle était générale et forte, contribuerait beaucoup à l'unité dogmatique et disciplinaire ; elle la rendrait effective partout où elle est possible, etelle la rendrait possible, par conséquent obligatoire, dans bien des circonstances où l’on lient pour établi qu’elle ne l’est pas. Lorsque la charité ne peut garantir l'unité extérieure contre les divergences qui ne blessent essentiellement ni la conscience n1 la foi, elle ne peut donner, non plus, qu à un très faible degré l’unité intérieure, derrière laquelle elle se retranche, et elle reste fort au-dessous des principes et des préceptes évangéliques. Je m'étonne qu’on ait si peu d'inquiétude sur son union avec le Chef de l’Eglise, en d’autres termes sur la réalité, la pureté, l'intensité de sa vie spirituelle, quand on à si peu à cœur l’union de l'Eglise, et qu’on semble s’effrayer de la condescendance qui craint de juger, plus que du rigorisme qui épluche tout et ne passe rien, Etudiez sous ce rapport la vie du divin Modèle : examinez jusqu'où il pousse la charité, sans atteinte à la fidélité, vis-à-vis de la Synagogue : voyez par là jusqu'où elle peut et doit aller dans l'Eglise ; et calculez combien

(1) I faut distinguer l’unité morale de l'unité intérieure. L'unité intérieure, lien mystique que forme la communion des âmes avec Christ, peut exister entre gens qui s’anathématisent; elle pouvait se trouver entre François de Sales, par exemple, et tels des protestants qu’il livrait au bras séculier. L'unité morale ne le peut, car ce qui la constitue, c’est le support.

elle aurait prévenu de ruptures en supportant les imperfections et les erreurs, en les couvrant, selon l'expression du Livre sacré (1 Pier. IV, 8).

Ne nous lassons pas de le redire, quels ne seraient pas les effets de cette douceur, de cette miséricordieuse mansuétude, de cette humble et pacifique disposition, si elle était partout répandue et qu’elle agît dans la plénitude de sa force ! Jusqu'où ses saintes et puissantes influences ne s’étendraient-elles pas? C’est l'esprit propre et l'amour propre, c'est le défaut d'humilité, et de charité qui a presque toujours envenimé les discussions religieuses, en y portant le zélotisme, cette contrefaçon du zèle, « D'où viennent parmi vous les dissensions et les querelles, dit saint Jacques (IV, 4. 2), n'est-ce pas de vos passions ? » Ce n’est pas là, sans doute, l’unique cause des ruptures, qu'ont souvent imposées les périls de la foi; mais c’est leur cause la plus. générale, et elle y a presque toujours contribué pour une large part, alors même que des motifs plus élevés paraissaient eu seuls.

La charité, qui prévient les divisions, travaille aussi à les apaiser, parce qu'elle en souffre infiniment. [l faudrait ne pas connaître l’histoire et le cœur humain, pour ignorer combien les dissensions ecclésiastiques engendrent de soupçons et de jugements injustes, d’aigreur et d’animosité, combien, par cela mème, elles nuisent à la piété véritable, combien elles blessent et troublent la charité. Qu'on y est prompt à croire le mal, lent à admettre et à avouer le bien, dans le mutuel procès qu’on s’intente ! Comme tout s’exagère, s’envenime, se fausse ! Qu'on passe aisément de l'éloignement à la haine, en confondant les doctrines et les personnes! Sans rappeler ces longs excès qui ont souillé l'Eglise dans les temps anciens (Bas-Empire, Moyen- Age, xvi° et xvn° siècles), voyez que d’antipathies, d'accusalions hasardées, de dispositions hostiles, entretiennent nos divisions ! Ce qu'est l'esprit de parti dans le monde politique, l'esprit de secte l’est dans le monde religieux. Et partout où règne cet

NOTION SCRIPTURAIRE 127

esprit de contention, avec le zèle amer qui en est à la fois la racine et le fruit, que devient la charité, que devient souvent la justice elle même ? On est comme effrayé de ce que des personnes dont on ne peut révoquer en doute la piété, se permettent de penser et de dire les unes des autres, se figurant servir la cause de Dieu en violant ses commandements formels (Jacq. III, 14. 15). Et que de fois, pour peu qu’on s observe, on peut se surprendre soi-même glissant vers cette erreur, dans le moment qu’on la signale et qu’on la réprouve en autrui !

Je disais que l’esprit de secte est en religion ce que l'esprit de parti est en politique ; hélas ! les deux esprits et les deux mondes peuvent s’allier jusqu’à ne faire qu'un. Ils se sont mêlés mille fois. Ils se mêlent de nouveau et de plus en plus. La Chrétienté descendra-t-elle encore celte pente où elle s’est si souvent cou-

verte de sang et de boue ?

B. Précepres parricuciErs. — A ces considérations générales, viennent se joindre quelques préceptes directs.

L'un des fruits, ou des. éléments de la charité, le support mutuel, est bien souvent pressé, dans l'intérêt mème de l'union, par les fondateurs de l'Eglise. La condescendance du Seigneur pour des idées ou des coutumes que sa parole devait faire tomber, cette disposition d'esprit qui le faisait juif au milieu des Juifs, respire dans l’enseignement et dans la conduite des apôtres. Saint Paul prescrit (Rom. XIV et XV, 1-7) de recevoir avec bonté ceux qui sont faibles en la foi, c'est-à-dire ceux qui errent à certains égards ; il veut qu’on respecte leurs scrupules déplacés, et qu'on évite avec eux les contestations et les disputes. Il est vrai qu’il s’agit là, ce semble, de choses indifférentes ou secondaires, telles que l’abstinence de certains aliments, l’observation de certains jours. Mais il n’en reste pas moins que les forts, ou ceux qui croient l'être, sont tehus d’user d'indulgence et de mansuétude envers les faibles ; que, pour le bien de la paix, il faut savoir beaucoup supporter, s'imposer des sacri-

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fices d'opinion, restreindreses droits et laisser libres des tendances excessives ou fausses. Ce qu’il importe surtout de remarquer, c'est l'esprit du précepte, qui demeure obligatoire pour tous les cas comme pour tous les temps, et qui porte plus loin qu'il ne le semble au premier abord. Saint Paul étend à tous les ferments de discorde existant entre les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens le principe qu'il avait posé relativement à l'usage des viandes et à l'observation des Jours sacrés. Or, l'ensemble de l'Epître prouve que les divisions dont l'Eglise de Rome était travaillée avaient à leur base de graves dissidences dogmatiques. Quelque zélés qu’ils fussent pour l'Evangile, nombre de Juifs devenus chrétiens, ceux en particulier qu’on a désignés sous le nom de « judaïsants » et qui formèrent plus tard la secte des Nazaréens ou des Ebionites, rattachaient à la loi la justification et la sanctification (Rom. I-VIIT; Act. XV,1). Gela, certes, était capital; et pourtant l’Apôtre, tout en établissant la vérité qui est la vie, réclame le support et le respect mutuel. Pouvait-on, d’ailleurs, considérer comme absolument indifférentes, même en les séparant des questions vitales auxquelles elles se mêlaient, ces prétentions des judaïsants, ces opinions sur les viandes et les fêtes qui, gênant les rapports des disciples entre eux, compromettaient la paix de l'Eglise en même temps que la spiritualité et la liberté chrétiennes? |

La portée du précepte se révèle encore par la nature des considérations dont il est appuyé. Saint Paul n’en appelle pas à la distinction que nous ferions aujourd’hui entre ce qui est secondaire et ce qui est essentiel ou fondamental, quoique cette distinction soit sans doute dans sa pensée ; il presse l'obligation de s’en remettre, pour cette diversité de vues, au jugement du

Cr RE

Seigneur, en s’abstenant de se juger et de se condamner les uns

les autres (Rom. XIV, 5-13); il veut qu’au lieu de-se complaire à soi-même, on use de patience et d’abnégation, dans l'intérêt de l'édification commune (XV, 1-3). Tout indique donc dans sa

parole, à côté de l’application locale, une règle universelle et

NOTION SCRIPTURAIRE 129

permanente à laquelle la Chrétienté n’a été ni assez fidèle ni assez attentive.

Le précepte de la condescendance, dans l'intérêt de la paix et de l’union, se reproduit bien des fois. Aïnsi Eph. IV, 3; et la il faut le prendre évidemment au point de vue dogmatique, car qu'est-ce que conserver l'unité de l'esprit par le lien de la paix, sinon faire régner la charité qui attire, rapproche, relève les points de contact et d’accord, sur les opinions particulières qui sépareraient si on les laissait trop prédominer ? (Cf. vers. 15 : Afin que, suivant la vérité avec la charité, etc.)

La diversité des sentiments est formellement reconnue Phil. II, 15; et l’Apôtre en prend occasion d’insister sur le devoir de s'unir par ce qu’on a de commun, en se supportant pour tout le reste. Remarquez que cette diversité de sentiments et de vues naïissait de la constitution même de l'Eglise aposlolique, en particulier de son principe ou de son mode d’admission. On y était reçu dès qu’on déclarait croire en Jésus-Christ ; le progrès dans la connaissance et dans la grâce se faisait ensuite. Mais de celte conviction ou de celte impression première, qui amenait au Christianisme des hommes parlis souvent de si bas, jusqu’à la plénitude de la foi et de la vie évangélique, que de degrés et, par conséquent, que de notions et de tendances différentes qui avaient à se tolérer, à se rectifier, à se compléter en se développant les unes à côté des autres ! On ne réfléchit pas assez à cette infinie variété, sinon de disposition et d’intention, du moins de position et d’idée, que renfermait et tolérait la Primitive Eglise.

Le devoir de l’indulgence et des concessions réciproques résulte également du fait providentiel annoncé dans les paraboles, que l’ivraie et le froment doivent rester mêlés jusqu’à la moisson dans le champ du Père de famille. (Matt. XIII, 24-30, 47-50). Le support y est d'ailleurs expressément prescrit (27-30).

Nous découvrons le même enseignement dans la sévère con-

damnation du schisme, du zèle amer, de l'esprit de contention:

.« Je vous prie, au nom du Seigneur, de tenir tous un méme langage, et qu'il n'y ait point de divisions parmi vous » (1 Cor. I, 10). « Puisqu'il y a parmi vous de l'envie, des dissensions et des partis, n’étes-vous pas encore charnels ? » (I Cor. III, 3 et XII, 25). Ces divisions n’allaient pas jusqu'à des ruptures ouvertes et posilives; c'élaient des dissentiments, non des scissions. Cependant, avec quelle force saint Paul les blâme et les réprouve! 1! n'hésite pas à les attribuer à des dispositions antichrétiennes. (CFE. I Cor. IIT, 3 et Gal. V, 13-15, 20); qu’en aurait-il donc pensé et dit, si elles avaient été poussées jusqu’à la séparation ? Et ce qui rehausse la portée de ses prescriptions, ce sont les

écarts de conduite et de doctrine que présentaient les églises

auxquelles il s'adresse. Ce n'est pas entre des diversités légères, nous l’avons constaté, qu’il prèche le support, c’est entre des divergences où se trouvaient en question les articles fondamentaux du Christianisme. |

Saint Jacques, combattant cette religion qui se manifeste par les discours plus que par les œuvres, cette disposition à reprendre les autres plutôt qu’à se laisser enseigner soi-même, celle ten-

dance, hélas ! aussi commune aujourd'hui qu'elle pouvait l'être

autrefois, à s ériger en maître, en docteur, en censeur, en d’autres termes le dogmatisme, ce grand artisan des dissensions et des sectes, termine par cette exhortation, d’où sort dans une si vive lumière le principe que nous voudrions relever : « Y a-t-il parmi vous quelque homme sage et intelligent? qu'il montre par ses œuvres une sagesse pleine de douceur. Mais si vous avez un

zèle amer et un esprit de contention, ne vous glorifiez point, car

ce n'est point là la sagesse qui vient d'En Haut; elle est terrestre,

sensuelle et diabolique. La sagesse qui vient d'En Haut est pure,

paisible, modérée, traitable, pleine de miséricorde et de bons :

fruits; Or, le fruit de la justice se sème dans la paix... » (Jacq. III, 13-18). Il était impossible de recommander avec plus de force la condescendance chrétienne et de réprouver plus sévèrement la disposition contraire. Selon saint Jacques, l’une

NOTION SCRIPTURAIRE 131

de ces dispositions a son origine et sa fin dans le Ciel, l’autre dans l'Enfer. Ne craignons donc pas d'étendre outre mesure le rôle de la charité dans l'intérêt de l’union; nous ne saurions en ce sens dépasser l'Evangile, pourvu qu'avec l'Evangile nous réservions les droits de la vérité et les obligations de la fidélité. Rappelons que le Nouveau Testament suppose partout, et enseigne directement en divers endroits l'unité de l'Eglise. Saint Paul le fait (Rom. XII, 4. 5; I Cor. XII, 12-26), en employant l’image du corps humain qui est un, quoique composé de membres qui ont des fonctions spéciales. Ailleurs (I Cor. X, 17), il montre un des liens qui unissent les disciples dans leur participation commune à la Sainte Cène. De même que la participation aux sacrifices lévitiques faisait des Israélites un peuple particulier, quiconque s'approche de la table sainte et touche au pain et au vin mystique, appartient à la famille chrétienne, nominalement par cet acte seul, réellement s’il pos- . sède les sentiments que cet acte implique.

Ces passages, il est presque inutile d’en faire la remarque, ne

Sabut : séé

se rapportent pas uniquement à l’Église invisible et à l’unité

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