‹ De l'égliseChapitre 29 sur 76 · VI · texte numérisé non relu

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intérieure des vrais disciples, mis en communion entre eux par leur communion avec le Sauveur, ils concernent l'Eglise dans sa généralité concrète, par conséquent dans son unité exté-

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i rieure, qui est bien, d’après le Nouveau Testament, un de ses $ attributs et de ses caractères essentiels.

À En résumé donc, l'Ecriture recommande l’unité, l'unité exté- * rieure non moins que l'unité intérieure, en représentant les

églises comme formant une Eglise ou l'Eglise, et en imposant par cela même l'obligation d’y prévenir ou d'y faire cesser les schismes. Il y a là pour les chrétiens un devoir auquel il ne fut jamais plus nécessaire de regarder que dans l’état présent des choses.

On aura remarqué que pour les fondateurs du Christianisme la charité, dans son rapport avec le devoir de l’union, se mêle toujours à l'humilité. C’est qu'elles sortent d’une même racine.

La charité, sous sa forme passive (support, esprit doux et patient, etc.) — et c’est essentiellement sous cette forme quelle agit ici, — ne fait qu’un avec l'humilité, puisqu'elle n'est que l'esprit de renoncement. La charité et l'humilité sont l’une et l'autre l’abnégation du moi, source de cette débonnaireté plus préoccupée des autres que d’elle-mème. L’humilité et la charité se confondent (1 Cor. XIIL, 4-7), aussi sont-elles invoquées tour à tour pour inspirer et maintenir l'union (Eph.[V,1-2; Phil. I, 2-4).

On aura remarqué encore que le principe de charité, tel que le pose l'Evangile, frappe également à leurbasele séparatisme dogmatique ou la dissidence, et le séparatisme libéral ou le radicalisme, dont l’un a pour bannière la pureté de la doctrine et l’autre la conviction personnelle. Au séparatisme dogmatique, la charité prescrit de joindre la condescendance à la fidélité; au séparatisme libéral, elle prescrit de placer à côté des droits qu'il proclame les devoirs qui les contiennent et les règlent. A l'inverse des systèmes qui absorbent le chrétien dans l'Eglise, le séparatisme libéral, le plus menaçant aujourd’hui, fait de l'Eglise l'œuvre du chrétien : se proposant de relever l’individualité et de la garantir contre toute inflaence ou toute autorité extérieure il intronise une autocralie intellectuelle el morale d’où naïîtrait un égotisme sans frein et, par cela même, un morcellement sans bornes. Portant, en quelque manière, la méthode philosophique de Descartes dans le domaine de la foi, il ne reconnaît pour réellement valables que les opinions qu'on peut dire indépendantes, parce qu'on se les est faites de toutes pièces (1). Où cela mênerait-11? Du principe que l'homme ne doit relever que de lui-même, il sort la conséquence qu'il ne doit croire et obéir qu'à lui-même; de l’autonomie de la pensée et du sentiment ou, selon l’expression en vogue, de l’autonomie de la conscience

(1) Il irait logiquement à cette maxime kantienne : « C’est une doctrine et une institution impie que celle qui tend à inspirer à l’homme la défiance de lui-même. » Mais, certes, s’il y a quelque chose d’antiévan-

gélique c’est bien cette maxime-là.

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l'autonomie de la volonté. Cette conséquence a été tirée en effet; elle ne pouvait pas ne pas l'être, car un principe, arrivé à l'empire, montre peu à peu tout ce qu’il est en déroulant tout ce qu'il contient. Nous l'avons dit, et il faut le redire, ce système part d’une idée juste et bonne, qu'il rend fausse et destructive en la poussant au delà de ses vraies limites; il est l’exagération d’un des éléments constitulifs du Protestantisme dans son opposition au Catholicisme; et il devient une aberration'parce qu'il est une exagéralion. Radicalisme religieux, il fait dans l’ordre spirituel ce que fait dans l’ordre temporel le radicalisme politique. Des deux parts l'institution divine est méconnue avec les attributions qu’elle emporte, les droits qu’elle confère, les obligations qu’elle impose. Des deux parts on rompt l'équilibre entre des principes également vrais et salutaires dans leur fusion, également erronés et périlleux dans leur isolement, qui change en anlagonisme le concours et l'appui qu'ils doivent se prêter. Mais, sans insister sur des considérations que nous avons présentées ailleurs, ce que nous voudrions constater ici, c'est que sous les vues les plus hautes et les plus pures de cette école qui renferme des directions bien diverses, il se cache quelque chose de profondément antipathique à l'esprit de l'Evangile, à ce fond d'humilité, de renoncement, de condescendance qui tempère la fidélité la plus scrupuleuse. Il en advient du principe ecclésiologique comme du principe théologique : à la fois partiels et excessifs, 1ls dénaturent le principe chrétien en élevant l'élé-

ment de liberté sur les ruines de l’élément d'autorité; d’où

l'individualisme qu'on célèbre et par suite l’atomisme devant lequel on recule encore. Cette tendance a à sa base une vérité, je veux le redire, mais une vérité incomplète, qui enfante mille erreurs et mille dangers en se faisant absolue, et en se développant sur la ligne étroite qu'elle se trace. Sans doute, il importe de retremper les caractères, de raviver la sincérité, la franchise, le respect du vrai et du saint, dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre moral, de sauvegarder l’individualité que la mol-

lesse de notre temps bat en brèche de toutes parts, et de la protéger où de la rétablir au centre de l'être humain par la fidélité aux convictions aussi bien qu'aux obligations. Prise dans cette généralité, la théorie se légitime de prime abord devant la conscience naturelle et devant la conscience chrétienne ; le principe qu’elle proclame, le devoir qu’elle prèche sont l’un et l’autre évidents; mais ils ne sont pas illimités ; 1l est d'autres devoirs, d’autres principes qui les contrôlent; ils ne sont qu’une partie d’un tout, indivisible dans la réalité des choses. On les fausse, par conséquent, dès qu'on leur laisse prendre un développement et un empire indéfinis. Les sortir de leur place, c’est les sortir de leur rang, et par cela même de leur rôle; c’est les faire ce qu’ils ne sont pas. Là est le tort de la théorie; de là ses écartset ses périls. |

Entre ses diverses directions, la plus respectueuse envers les grandes doctrines chrétiennes s’est formée dans un intérêt et dans un but polémiques. On n’en saurail douter quand on lit le livre qui l'a inaugurée au milieu de nous ( « De la manifestation des convictions religieuses », par Vinet) et qui inspira à son apparition de si hautes espérances (1). Voulant combattre l'hypocrisie des masses qui professent extérieurement une foi qu'elles renient au fond ou qu’elles ne retiennent que par respect humain, sans - adhésion réelle de l'esprit ni du cœur, et cherchant un principe général sur lequel ii put appuyer son argumentation, Vinet s'arrêta au devoir d’être ce qu'on croit et rien que ce qu'on croit, de l’être et de le paraître. Ce principe posé, il l’étendit de la question purement morale, qu'il avait à traiter, à la question ecclésiastique quin’entrait pas dansle programme du concours (2). Sije ne me trompe, il refit en ce sens son mémoire avant de le publier. De là sa théorie, qu'à mon sens son origine est de nature à rendre déjà quelque peu suspecte. Car ce sont choses

(1) Compte-rendu du « Semeur » qui en attendait une rénovation générale de la société et de l'Eglise.

(2) Ge sujet avait été proposé par la « Société de la morale chrétienne ».

NOTION SCRIPTURAIRE 135

fort différentes que la profession d'un symbole ou d’un culte par l'incrédule, qui se ment à lui-même en mentant à la société, et l'adhésion du croyant à une Eglise dont les doctrines ou les pratiques peuvent ne pas lui paraître pleinement conformes à l'Evangile : états tout autres, thèses diverses ; la théorie qui les assimile pour les frapper du même coup, ne saurait être sans péril. Deux défauts d’ailleurs y frappent immédiatement, à ne l’envisager même que du dehors. 1° Le devoir ou le principe qui la fonde, qui lui sert de critère et de facteur, est sans contredit un devoir réel et un devoir important; mais, ainsi que nous l’avons indiqué, 1l n’est point absolu comme la théorie a besoin de le faire et comme elle le fait : mille autres devoirs le dominent et le restreignent. Il en est, à bien des égards, de nos opinions religieuses comme de nos dispositions intérieures, que nous ne sommes pas tenus d'exposer à tout venant ; il en est de notre état intellectuel et de ses crises comme de notre état moral qui doit souvent rester entre nous et Dieu. Quel trouble,

. quel désordre, quel scandale, s’il fallait que chacun miît au jour

toutes les fluctuations de sa pensée ! Que de choses l'humilité et la vérité elle-même nous obligent à couvrir en nous, comme la

charité nous oblige à les couvrir en autrui ! — 2° Le principe,

ainsi outré et sorti de sa sphère et de sa voie, a produit une argumentation qui va troubler les personnes pour qui elle n'était pas faite, tandis qu’elle touche ou atteint à peine cette foule contre laquelle elle était essentiellement dirigée. Elle a tourné tout entière au profit d’une doctrine qui n’entrait peutêtre pas dans les vues premières de son auteur, ou qui n’y était du moins que secondaire. Elle a passé par-dessus le formalisme mondain, auquel elle était destinée, et elle est allée agiter la foi

sincère qu'elle ne concernait pas ou qu’elle ne concernait qu’in-

directement. Sous ce titre ambigu de « Manifestation des convictions religieuses », confondant le devoir de confesser l'Evangile et le Nom de Christ avec celui de confesser, dans toute Eglise et contre toute Eglise, sa conception personnelle du Christianisme,

c'est-à-dire un devoir absolu avec un devoir relatif, la théorie a paru identifier la maxime évangélique avec la maxime radicale ; etc'est parce côté surtout qu’elle a été prise, appliquée et prônée.

Le principe d'individualité, qui n’y fait qu'un avec le devoir de la manifestation, et qui s’y montre d'ordinaire également illimité, a pu se juger quelquefois par ses conséquences. Au moment de la grande vogue du système, j'ai entendu une proposition sur l'éducation religieuse, où l’orateur, aujourd’hui Pun de nos prédicateurs les plus distingués, pour sauvegarder la libre spontanéité, la sainte autonomie de la conscience personnelle. brisait comme une vieille idole, devant la Jeunesse et devant l'enfance, l'autorité de la famille de mème que celle de l'Eglise, renversant sans scrupule ce qu'il travaille de toutes ses forces à reconstituer maintenant,

Vinet, du reste, n’a pas poussé son principe aussi loin que l'ont fait et que le font ses disciples. Il n’en à pas, il est vrai, désavoué l’usage, mais il a senti le besoin d’y apporter des correctifs. J’ai été frappé de la haute place qu'il faisait dans les derniers Lemps à l’obéissance, par où il restreignait implicitement l’individualité et relevait l’autorité. Pour arrêter le principe dans ses effets, il aurait fallu le modifier à sa base, et il ne paraît pas que Vinet l'ait voulu. Au fait, il ne pouvait guère le vouloir ; car le modifier ainsi, c’eût été le changer et enlever à la théorie tout entière son véritable point d'appui. Mais il en a entrevu les périls et il a cherché à les conjurer.

C) Farrs. — Nous avons dit que dans le Nouveau Testament les faits confirment les enseignements, que les exemples s'y joignent aux préceptes, et que le principe d'unité, tel qu’il a été défini, y ressort du fond général de l’histoire comme de celui de la doctrine. Il faut légitimer cette assertion. |

— (Mais les discussions actuelles sur ce premier âge de l'Église,

où nous allôns puiser nos arguments, rendent nécessaire une

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remarque préalable. Écartant les théories hypothétiques au milieu desquelles la haute critique se débat et se perd, nous tenons pour reconnues l’authenticité et l'inspiration du Nouveau Testament, son autorité historique et son autorité théopneustique, que nous avons essayé d'établir dans notre Introduction à la Dogmatique. Nous croyons que le Christianisme apostolique fut complet, quant à ses éléments essentiels, dès le jour de la Pentecôte, mais que ses rapports avec le Judaïsme, au sein duquel il s’épanouissait, furent, à l’origine, différemment conçus par bien des personnes ; qu'il résulta de là des directions distinctes, depuis celle des judaïsants, qui faisaient des observances lévitiques une condition formelle du salut (Act. XV, 1), jusqu’à celle des antijudaïsants extrêmes, qui répudiaient l’Ancienne Alliance tout entière; que si parmi les apôtres eux-mêmes 1l y eut sous ce rapport des nuances prononcées, ce fut sur la question de convenance et de conduite, non sur celle de doctrine ou de principe qu'ils résolurent unanimement au moment même où elle s’éleva. (Voy. Act. XV, les discours de saint Pierre et de saint Jacques, comme celui de saint Paul et de Barnabas. Cf. Gal. IL, 12, 14.)

Ainsi nous nous plaçons au point de vue traditionnel, qui est à nos yeux le point de vue réel, bien convaincus que la science y reviendra, lorsque se sera dissipé le nuage de poussière qu'ont soulevé ses courses et ses luttes à travers champ). —

Voyons donc si les données historiques du Nouveau Testament ne nous fournissent pas une contre-épreuve formelle de ses données dogmatiques el morales. Et pour cela regardons simplement à ce qu’il dit, au lieu de chercher, par delà l’histoire qu'il raconte, une histoire souterraine qu'on y irait entre lignes, par une sorle de seconde vue.

Saint Paul qui, en sa qualité d’Apôtre des gentils, combat avec Lant d’insistance et de force les préventions el Îles prétenlions des judaïsants, va, en bien des cas, au-devant de leurs exigences illégitimes. Il fait circoncire Timothée à cause d'eux (Act. XVI, 3); il se conforme lui-même en diverses occasions à

leurs idées pour éviter les scandales et entretenir la concorde, selon son principe de se faire tout à tous. Il pousse quelquefois la condescendance si loin qu'il semble se contredire et que bien des gens ont trouvé difficile de le justifier. (Voy. Act. XXI, 26). . Ce n’est pas seulement comme. vaines qu’il repousse les opinions des judaïsants, c'est comme pernicieuses à la pureté du Christianisme, sous le double rapport de la justification et dela sanctification (Rom. [. V et VI-VIIL': Gal. V, 1-6), c'est comme incompatibles avec la liberté et la spiritualité évangéliques. Il s’y prête pourtant, çà et là, pour ne pas blesser des préjugés et des scrupules entachés à ses yeux du double vice de l’intolérance et de la superstition : concession remarquable, qu’on serait tenté de juger excessive; exemple instructif ou, pour mieux dire, décisif, puisque la marche apostolique, manifestation certaine de l'esprit chrétien, est une règle pour tous les temps comme la parole apostolique. Et, d’ailleurs, les enseignements de saint Paul renferment bien des prescriptions et des maximes en parfait accord avec ce côté de sa conduite (I Cor. VIII, 8-13 et IX, 20-23). | Mais, sans nous arrêter à des actes individuels, quelque probants qu'ils soient, prenons des faits généraux où se reflètent largement les principes de l’Église et de ses chefs. J’en citerai deux. a) La condamnation des schismes, les exhortations à la concorde, se trouvent dans les mêmes Épîtres qui révèlent de graves désordres, sous le double rapport des croyances et des mœurs. Dans les églises de la Galatie, les erreurs étaient telles que saint Paul va jusqu’à dire qu'on y avait passé à un autre Evangile (Gal. I, 6). À Corinthe, l'irrévérence de la Cène était, ce semble, portée très loin (I Cor. XI, 17-23); bien des gens y révoquaient en doute la résurrection des morts et l'existence future ellemême (45); un parti nombreux suivait de faux docteurs qui renversaient l’œuvre de Paul et reniaient son apostolat. Ailleurs, se montraient des tendances gnostiques plus ou moins prononcées (Col. IT, 8. 20. 23; I Tim. E, 4; IV, 7: VI, 20). IL exis-

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NOTION SCRIPTURAIRE 139

tait de tous côtés des hommes qualifiés « d’antéchrists », dont la

parole ébranlait les fondements de la foi (I Jean II, 18 et IV, Jude V, 4). Ces aberrations sant sévèrement censurées, condamnées, menacées, mais pourtant tolérées; les adhérents des faux docteurs et les faux docteurs eux-mêmes sont à la fois repris et soufferts. Ce n’est pas à l’excommunication, c’est à la puissance de la vérité et de la vie chrétienne qu’on a recours contre eux. Quoi qu'on puisse penser des principes disciplinaires de l'Eglise apostolique, on doit reconnaître que,

dans la pratique, l'exclusion ne fut pas le moyen officiel de remédier au mal. Les erreurs sont fortement relevées et combat-

tues, mais en les réprouvant on les supporte, on ne rompt pas avec ceux qu’elles égarent. Dans ces nombreux désordres, Hyménée et Alexandre, avec l'incestueux de Corinthe sont seuls frappés; encore le sont-ils d’une peine surnaturelle plutôt que d’une peine ecclésiastique, « t/s sont livrés à Satan pour la destruction de la chair » (X Cor. V, 5; I Tim. Ï, 20). Partout ailleurs, malgré les dissentiments, on marche ensemble et l’on est exhorté à le faire. S'il s'agit de séparation, c’est d’une séparation morale, qui reprend l'erreur et le mal en s’en tenant éloigné (Rom. XVI, 17 : « Je vous exhorte à prendre qarde à ceux qui causent des divisions et des scandales contre la doctrine

que vous avez apprise et à vous éloigner d'eux. » Cf. II. Thes.

ILE, 44. 15: I Cor. V, 11). Saint Jean parle de gens sortis du milieu des chrétiens (1 Jean II, 19), mais il n’est pas question de gens exclus. Il parle d’un certain Diotrèphe qui chassait les frères de l'Eglise, qui ne le recevait pas lui-même, et il

ajoute : « Si je vais chez vous, je le ferai ressouvenir de ce qu'il fait. » (LL Jean, 9-11). Quelle étonnante condescendance, quel support, quel amour de la paix, quel respect et quel soin de l'union ! Que de personnes devraient, d’après leurs principes ecclésiastiques, accuser les premiers chrétiens et les apôtres eux-mêmes d’un tolérantisme ou d’un latitudinarisme excessif ! En face de cette conduite des fondateurs, qui frappe d'autant

plus qu’on la sonde davantage, il est vraiment étrange qué le séparatisme, sous toutes ses formes, ail invoqué avec tant de confiance sa conformité avec l'Eglise primitive. |

Voici comment Calvin argumentait de ces faits contre les Anabaptistes, ces séparatistes de son temps : «Je leur mets en « avant la sentence de saint Paul. Entre les Corinthiens il n’y « avait pas seulement quelque petit nombre de gens quieut failli, «’ mais Lout le corps élail quasi corrompu; il n'y avail pas une « seule espèce de mal, mais plusieurs ; les fautes n'étaient pas « petites, mais c’étaient de grandes et énormes transgressions; la « corruption n’était pas seulement aux mœurs, mais aussi à la « doctrine. Que fait sur cela l'Apôtre (c’est-à-dire un instrument « élu par le Saint-Esprit sur le témoignage duquel est l'Eglise) ? « cherche-t-il de se diviser d’eux ? les rejette-t-il du règne de «€ Christ? Non seulement il ne fait rien de tout cela, mais plutôtil « lesavoue pour église de Jésus-Christ'en compagnie des saints, et « les confesse être tels. S'il demeure église parmi les Corinthiens, « cependant que les contentions, sectes et envies y règnent, « cependant qu'il y a procès et noises, que malin y esten vigueur, « qu’une méchanceté, laquelle était exécrable entre les païens, « est publiquement approuvée, cependant que saint Paul est « diffamé, qu'aucuns se moquent de la résurrection des morts, « laquelle anéantie tout l'Evangile est ruiné, cependant que les « grâces de Dieu servent à ambition et non point à charité, que « plusieurs choses se font déshonnêtement et sans ordre; si done. « pour ce Lemps-là il demeure église entre eux, et y demeure d’au- « Lant qu'ils retiennent la prédication de la Parole et les sacre- € ments, qui osera ôter le nom d'église à ceux à qui on ne peut « point reprocher la dixième partie de telles fautes ? Ceux qui « examinent d'une telle rigueur les églises présentes, je vous prie « qu'eussent-ils fait aux Galatiens, lesquels s’étaient presque « révoltés de l'Evangile? Toutefois saint Paul reconnaît entre « eux l'Eglise (1). »

(4) Instit., Liv. IV, ch. I, S 14.

NOTION SCRIPTURAIRE 141

Il est regrettable que ces principes n'aient pas été appliqués en ces temps-là au dedans comme au dehors. Pleinement et fermement suivis 1ls auraient prévenu bien des ruptures et doublé la puissance de la Réformation.

b) Revenons à la question des observances lévitiques, question qui, sans être ce qu'on l’a faite de nos jours, n’en était pas moins très grave et très vive. Sous le rapport ecclésiastique, elle divisait les disciples en deux camps où la diversité allait jusqu’à l'hostilité. D’un côté des préjugés, des scrupules, des prétentions, une sorte d'horreur, qui rendaient la communion religieuse difficile et souvent impossible; d’un autre côté, un dédain prononcé pour cet attachement fanatique à des idées et à des coutumes qui devaient tomber devant les enseignements du Christianisme. Sous le rapport moral, les opinions des judaïsants compromettaient la liberté et la spiritualité chrétiennes, en conservant à des formes préparatoires, et par conséquent transitoires, une importance antiévangélique ; elles exposaient le principe même de la vie religieuse par la sainteté qu'elles attribuaient à des actes purement rituels. Sous le rapport dogmaiique, elles portaient atteinte à la doctrine centrale du Christianisme, poussant à soutenir qu’à moins de garder la Loi, et de la garder dans sa partie cérémonielle aussi bien que dans sa partie morale, on ne pouvait être sauvé (Act. XV, 1. 5). Cette question pénétrait, on le voit, au cœur du christianisme théorique et pratique, et l’on comprend qu’elle ait profondément agité

l'Eglise naissante.

Dans un tel état, la marche logique et dogmalique, celle qu'on a généralement suivie dans les temps postérieurs, celle qu'auraient conseillée ou imposée bien des systèmes actuels,

était de définir exactement les points en litige, et de jeter hors

de l'Eglise les personnes qui refuseraient de se soumettre, si elles ne sortaient pas d’elles-mêmes. On le pouvait d'autant plus que, placé sous la direction exceptionnelle et surnaturelle de l'Esprit saint, on était sûr de ne pas prendre l'erreur pour la

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vérité ; l’oracle vivant, le juge infaillible des controverses était là réellement; Dieu parlait alors par la bouche de ses envoyés. extraordinaires, organes de ses révélations. Cependant, c'est la marche contraire qui prévalut. Au lieu d’ordonner la séparation ou d'y pousser le moins du monde, les apôtres ne négligent rien pour la prévenir; leur effort et leur but constant est de tenir : rapprochés ces deux partis, à tant d'égards antipathiques (Rom. XIV et XV). En exposant les principes évangéliques sur les objets du débat, ils ne frappent pas de réprobation cette classe nombreuse qui les méconnaissait, ou ne les admettait qu à la condition de les tirer à ses idées propres. En proclamant la vérité, ils prescrivent et exercent Ja condescendance, ils exigent et font des concessions ; ils vont jusqu’à établir des règles temporaires, par une sorte de transaction, dont on n’a pas assez relevé le motif (Act. XV, 20. 28). Ils attendent plus du support que de la rigidité disciplinaire, plus du développement interne de la foi que des lois coercitives, quoiqu'ils eussent plus que personne le droit d'en établir. Comme cette première … assemblée synodale, où présidèrent les fondateurs inspirés de l'Eglise, qui avaient reçu dans sa plénitude le pouvoir de lier et | de délier, diffère, par son esprit, de la plupart des assemblées. postérieures ! Que la forme et le fond de son décret contrastent avec ces anathèmes dont les conciles ont fait plus tard la sanction de leurs ordonnances! Là où l’on aurait pu commander et condamner, on exhorte; là où l’on aurait dû se borner à exhorter, . on commande et l’on condamne.

Cet esprit se conserva quelque temps encore après l’âge apostolique. On ne rompit avec les judaïsants que sous Adrien, par …

l'effet de circonstances tout extérieures, et sans intention deles …

exclure; à vrai dire, le. schisme proprement dit vint d'eux

seuls (1).

À côté des tendances judaïques se montrèrent de bonne heure

(1) Mosheim, Hist. eccl., T. I, p. 219.

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NOTION SCRIPTURAIRE 143

les tendances gnostiques, et le support de l'Église fut le même envers les unes qu'envers les autres. Les semences du gnosticisme apparurent lorsque ies apôtres étaient encore là; et en réprouvant ces doctrines étrangères, ils ne bannirent pas leurs adhérents de la communion des fidèles. Les gnostiques restèrent dans l’enceinte sacrée quand ils le voulurent. Ils se retirèrent quelquefois, comme ces gens dont il est parlé [ Jean II, 49; il ne paraît pas qu'ils aient été exclus (1). Plus tard, au sein de l’Église et chez les docteurs les plus considérés, que de notions peu d'accord avec la lettre et avec l’esprit des Écritures ! (Justin, ‘Clément d'Alexandrie, Origène, Synésius.) Celte première période, il faut le redire, est peut-être celle où il a fermenté dans la Chrétienté le plus d'opinions diverses, de tendances et de vues particulières, qu'apportaient de toutes parts les nouveaux convertis, et qui ne s’élaboraient que peu à peu au creuset de l'Évangile, C'est l’époque où il s’est uni à la plus large tolérance une ferveur de foi qui ne s’est jamais reproduite au même degré. La cause en est évidemment en ceci, que tout en tenant fortement aux principes constitutifs du Christianisme, auxquels on se dévouait jusqu’au martyre, on n’avait encore pour dogmes que les grands faits de révélation, et qu'on attachait plus d'importance à leur action religieuse qu’à leur systématisation rationnelle, laissant par cela même un libre cours aux spéculations des docteurs. | Le Christianisme est une religion bien plus qu’une théologie; nous l’avons dit et redit avant que la direction nouvelle le donnât comme une de ses découvertes. Le Christianisme évan- gélique est foi et charité, selon la définition de saint Paul. Et la

(1) Il faut distinguer diverses classes de gnostiques, ces rationalistes des premiers temps. Les uns, acceptant le Christianisme, n’aspiraient qu’à le pénétrer par la spéculation, en joignant à l'adhésion de la foi l'intuition de | la science. Les autres prétendaient fondre le Christianisme, comme les à autres religions, dans leur philosophie. Les premiers entraient ou restaient k dans l'Église, les seconds en sortirent ou n’y entrèrent pas.

foi elle-même n’est ni la simple admission ni la pure profession : de la doctrine sainte ; c’est cette doctrine descendue dans les profondeurs de notre être, transformée en principe actif de rénovation, devenue le germe et l'aliment de toutes les dispositions spirituelles, des vertus les plus humbles et les plus hautes, par cela même qu’elle a ouvert le Royaume des Cieux et placé l’âme en communion avec le Dieu-Sauveur. Ce qui importe, à ce point de vue, ce n’est pas seulement la connaissance et la profession de la vérité, c'est aussi, c’est surtout son impression vivifante, c'est son action sur le cœur, qu'elle attire du monde à Dieu en changeant sa direction naturelle. L'essentiel est la formation du caractère chrétien. Dans la vérité, on cherche la vie chez les autres comme chez soi. Et quand on en est là, on passe sur bien des divergences, d’abord parce que les grands faits évangéliques, simplement admis, suffisent à l’œuvre de la foi; ensuite, parce que le support de l’erreur est aussi un devoir de charité; enfin, parce que l'esprit pratique, nous révélant de plus en plus et ce que nous devrions être et ce qu'il nous faut travailler à devenir, dépouille la plupart des questions spéculatives de l’importance que le dogmatisme et le formalisme leur ont faite.

En réalité, DEUX DIRECTIONS dans l’Évangile : « extrême condescendance » et « rigidité de principes » ; la première tendant à l’ «union dans l'Église », la seconde à la « pureté de la doctrine ».— Dans le plan divin, relation réciproque de « cause à effet » entre l’Église et la doctrine.— Danger d'isoler les deux tendances.— Difficulté d’en marquer les limites.

À ne considérer que cette face de l'Évangile, tout converge vers l'unité, faits et enseignements. Mais il est dans les Livres saints une autre face, en apparence contraire, qu’il faut rapprocher de celle-là, sous peine de n'avoir qu'une vue incomplète,

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par conséquent inexacle, des données scripturaires et des obligations chrétiennes (1). |

Dans les enseignements des-fondateurs du Christianisme, comme dans leurs actes, il existe à côté de cette condescendance que nous indiquions et qui paraît sans bornes, une sévérité de doctrine, une rigidité de principes qui ne va pas moins loin. Saint Paul résiste à saint Pierre et le reprend en présence de l'Église, lorsque cet apôtre semble pousser à l’excès la crainte de blesser les préjugés et les scrupules des judéo-chrétiens. Il met quelquefois une insistance et une vivacité extraordinaires à détacher les disciples des observances légales, auxquelles il se conforme pourtant lui-même en certaines occasions. Sa maxime est de se faire tout à tous (I Cor. 1X, 19); maïs, dès que les principes évangéliques lui paraissent méconnus ou menacés, il retire en quelque sorte ses concessions, il frappe d’une condamnation sévère ce qu'il autorisait auparavant. Il a fait circoncire Timothée par égard pour les Juifs et vous l’entendez s’écrier : « Moi Paul, je vous déclare que si vous vous faites circoncire, Christ ne vous sert de rien et vous êtes déchus de la gräce. » (Gal.. V, 2-4). Ainsi le Seigneur, qui avait dit : « Celui qu n'est pas contre nous est pour nous, » dit aussi : « Celui qui n'est pas avec mot est contre moi. » Le devoir change avec l'esprit des choses. Les Écrits sacrés renferment de fréquentes et fortes recommandations à fuir les personnes qui répandent de fausses doctrines et qui donnent des scandales. « Si quelqu'un n'acquiesce pas aux salutaires instructions de Notre Seigneur Jésus-Christ et à la doctrine qui est selon la piété... sépare-toi de ces gens-là. » ({ Tim.

(4) Il le faut surtout aujourd’hui. Vis-à-vis des tendances dissidentes ÿ qui caractérisèrent le Réveil, nous avions à relever le premier de ces

aspects ou de ces principes, le soin de l'union ; nous avons maintenant à défendre le second, le droit de la vérité, tant on se jette rapidement d’un extrême à l’autre. Pendant un temps, le devoir de la fidélité fit méconnaitre ou négliger celui de la condescendance. Depuis quelques années, il se répand une sorte d’indifférentisme doctrinal qui ferait de l'Église une Babel. |

VI, 3-5) (Cf. Rom. XVL, 17: I Cor. V, 9-13; II Thes. III, 6-14: II Jean, 10). Nous reviendrons sur cette partie des enseignements apostoliques, en traitant du principe d'exclusion. Il suffit pour le moment de le constater.

Le Christianisme ne pouvait pas ne pas avoir des préceptes de ce genre. La justification et la régénération, ces deux grâces qui nous ouvrent le Ciel, se rattachent l’une et l’autre à la foi; le salut des âmes, de même que l'intérêt de l'Église, exige qu'on maintienne pure la vérité qui est la vie; et, dans bien des cas, on n’y peut réussir qu'en rompant avec ceux qui l’altèrent, IT faut, par-dessus tout, que le chemin du Ciel reste lel que Dieu l’a ouvert dans sa miséricorde, tel qu'il l’a tracé dans sa Parole.

Suprême nécessité, à laquelle tout doit céder.

De l’ensemble des données évangéliques et des devoirs qu'elles

fondent, il sort donc comme deux directions opposées, qu'il importe de laisser marcher main à main, appelées qu’elles sont à se prêler un concours et un contrôle mutuels. Nous avons là une claire manifestation de ce dualisme constitutif qui s’est

fréquemment rencontré devant nous. L’antinomie peut se pré-

senter sous des aspects divers et prendre des apparences et des

dénominations différentes, selon qu’on l’envisage ou du point

de vue dogmatique, ou du point de vue ccclésiastique, ou du

point de vue moral; quoiqu'elle dérive toujours de la même cause et tienne toujours au même fond. Les termes varient avec le point de vue; ce sont, ici ceux d'institution et d’association, là ceux de liberté et d'autorité, ailleurs ceux de fidélité et de condescendance. Mais partout c’est la mème dualité essentielle.

Les deux tendances que nous rapprochons ont pour caractère

et pour objet distinctif, l’une l'union de l'Église, l’autre a pureté de la doctrine; dans l’une domine /a charité, dans l’autre /a for; quoiqu'il y ait dans les deux la foi et la charité quand elles restent évangéliques. La foi et la charité constituent le christianisme intérieur ou subjectif, la doctrine et l’Église le christianisme extérieur ou objectif. En principe, la doctrine et l'Église

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