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ne font qu'un, comme la foi et la charité (Gal. V, 6), mais en fait, elles se distinguent tellement que l’attachement à l’une peut entrainer l'abandon de l’autre dans l'état actuel de la Chrétienté.

Considérée abstraitement, l'Église chrétienne n'existe pas sans la doctrine chrétienne ; elle est née de la doctrine et ne se mainlient qu'avec elle et par elle; elle s’anéantirait en la reniant ou la vaporisant. Otez-lui le Christianisme, j'entends le christianisme positif, vous lui ôtez jusqu’à son nom. L'Église invisible, ou intérieure, est une sociélé spirituelle, que forme d'âge en âge la parole et l'esprit de Jésus-Christ, en retirant les âmes de la vie du monde et en les pénétrant de la vie du Ciel; l'Église

visible, ou extérieure, est une société que la profession de cette

parole sépare aussi du reste des hommes, en y établissant une communauté plus ou moins intime de croyance, de sentiment et de culte. À ce point de vue général, l'Église et la doctrine se confondent, l’idée de l’une est celle de lautre; la doctrine y possède même une prééminence formelle ; elle est à l'Église ce que le principe est à la conséquence, ce que la cause est à l'effet. L'association chrétienne y paraît un fruit spontané de la foi chrétienne.

Mais, à un autre point de vue, les choses changent. De même que l'effet, une fois produit, a une existence propre, indépendante à certains égards de son principe et de sa cause, sur laquelle il peut fréquemment réagir, surtout dans l’ordre religieux et moral (action réciproque de la foi et de la sanctification, par exemple) (1), il en est ainsi de l’Église par rapport à la doctrine. Si l'Eglise vient de la doctrine, la doctrine à son tour vient de l'Eglise : ordre génétique inverse du précédent et tout aussi réel. D'un côté, c’est par l’action et autour de la doctrine que l'Eglise s’est formée; d’un autre côté, la doctrine doit à l'Eglise son maintien, son progrès comme sa promulgation. C’est l'Eglise qui la conserve et la défend, qui l'enseigne et la

(4) Voy. « Introd. à la Dogm. » chap. I : Eléments de la religion.

propage; elle en est la dépositaire et la gardienne, /a colonne et l'appui (U Tim. II, 15). La lumière d'En Haut n’a brillé sur notre Lerre que parce que le Royaume des Cieux y est descendu. +

L'Eglise et la doctrine sont unies de telle sorte qu'elles semblent avoir alternativement la relation de la cause à l'effet ou de l'effet à la cause. Je ne trouve pas d'expression analogique qui caractérise mieux le rapport dont il s’agit. Celte sorte de causalité admise, il faut admettre aussi qu'elle n'existe pas uniquement de l'Eglise à la doctrine, comme le veut le Catholicisme, ou de la doctrine à l'Eglise, comme l’affirment bien des écoles protestantes, mais qu'elle est réciproque dans: le plan divin, c’est-à-dire que la doctrine et l'Eglise s'y présentent simultanément comme effet et comme cause. Il est bien clair, du reste, que cette expression de «cause » ne saurait être rigoureuse. Dieu seul est la cause réelle et de la doctrine chrétienne et de l'Eglise chrétienne. C’est de Lui, c’est de sa volonté souveraine et miséricordieuse qu’elles procèdent toutes deux; mais dans l’ordre de filiation qu'il a établi entre elles, il se trouve incontestablement le double aspect que J'ai cherché à faire ressortir, et dont on ne tient pas assez de compte. L'Eglise est tout ensemble cause et effet, facteur et produit. Le langage commun, plus vrai que les systèmes théologiques, atteste de diverses manières ce fait complexe. On dit également de la doctrine et de l'Eglise qu'elles « enfantent » les chrétiens ; on le dit chez les protestants, comme chez les catholiques, tant c'est évident.

Quoique les promesses garantissent que l'Eglise et la vérité ne périront jamais, elles n’assurent point l’indéfectibilité des églises particulières. Ces églises peuvent laisser altérer la doctrine évangélique, la mutiler ou la surcharger, au point de changer le chemin du Ciel et de compromettre le salut des âmes. L'histoire le montre à qui veut le voir. Aussi y a-t-il toujours

obligation de ramener les églises à leur norme suprème, l'Ecri-

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ture Sainte; ce qui pose en droit et en fait le principe du libre examen ou du jugement individuel (1).

Mais dès que, en présence el à la lumière de la Parole de Dieu, l’ordre établi tombe ainsi sous les appréciations de la conscience individuelle, dès que l’examen se place à côté de la soumission et que le devoir de la fidélité limite et contrôle celui de la condescendance, dès lors, comme on l’a dit : « Tout protestant est pape, une Bible à la main » et dans cette recherche, que chacun fait pour soi à ses risques et périls, il peut se produire des vues profondément diverses sur le dogme, le culte, la discipline, c’est-à-dire sur tout ce qui intéresse la foi et la vie chrétienne. Ces divergences d'opinion et de direction peuvent devenir tellement antipathiques, que tous les rapports et tous les liens se brisent entre elles. De là, non seulement des églises dans l'Eglise, mais des églises différentes correspondant aux différentes doctrines : églises et doctrines fragmentaires, s’il est permis d’ainsi dire, car, de même qu'aucune de ces églises ne sera, à elle seule, l'Eglise chrétienne, (toutes pouvant posséder et possédant en effet des enfants de Dieu), de même aucune de ces doctrines ne sera probablement la doctrine chrétienne dans sa pureté et sa plénitude.

. Le morcellement peut s'étendre à linfini, pour peu qu’on laisse se développer sans obstacle et sans contrôle les tendances individuelles, et que, sacrifiant la mansuétude à la rigidité, on s'impose la loi de ne consentir à rien de ce qu’on juge antiévangélique. Les ruptures, en se multipliant, cesseront de blesser le sens chrétien ; on cherchera des motifs, on trouvera des argu-

ments pour les justifier, quelles qu’elles soient; la moindre

dissidence amèncera une séparation ; on traversera et l’universa-

Jisme ecclésiastique, et lenationalisme, et le congrégationalisme

(1) Il va sans dire que le catholicisme, qui soumet tout à l'Eglise, ne concède point le droit de la juger. Il ne reconnaît officiellement que le principe d'autorité. Mais ce principe fléchit à sa base même, par la force des choses. Nous le verrons plus loin.

lui-même, jusqu’à ce qu’on arrive à un indépendantisme où tout périt, église et ministère.

Le jugement individuel, tel que le font en sens inverse le dogmatisme et le radicalisme, donne un principe qui, résolument et pleinement appliqué, lacère le Corps de Christ et enlève au Royaume de Dieu un de ses attributsou de ses caractères essentiels, aboutissant à des conséquences que repousse spontanément la conscience chrétienne. Ce principe a donc besoin d’une force qui le contienne, d’une règle qui le dirige ; et il la trouve dans le « principe de condescendance ». Là est Ze

lien de la paix. L'autorité théocratique, dont la Réformation nous

a affranchis, doit se suppléer par les puissances de la foi et dela

vie chrétienne, par l’action simultanée de Loutes les dispositions

évangéliques; :l faut que l’unité renaisse de lunion. Grâce à Dieu, on semble le comprendre de plus en plus. On entrevoit que la charité, fond vital du Christianisme, réclame plus de part qu'on ne Jui en a fait jusqu'ici dans la société religieuse, aussi bien que dans la société civile. Celte force venue du Ciel, et qui, sous bien des rapports, a déjà renouvelé la terre, n’a ni donné nirévélé tous les résultats qu’elle est destinée à produire, à mesure qu'elle pénétrera davantage l'Eglise et le monde.

Ce n’est certes pas une œuvre inutile que de constater les deux directions également basées sur les obligations chrétiennes, dont l’une regarde surtout à la pureté de la doctrine et l’autre à la paix de l'Eglise : l’une faisant prédominer l'élément d’individualité, l’autre l'élément de socialité. Le Nouveau Testament

les montre dans une merveilleuse harmonie au fond de la com-

munaulé, malgré la vivacité de leurs luites à la surface. Elles

sont évidemment destinées à marcher main à main, à se faire contre-poids, à se compléter et à se rectifier mutuellement; chacune d’elles reflète une face de l'Evangile, et c’est dans leur équilibre que réside leur puissance régulière. Il en est comme de l'attraction et de l'expansion dans l'univers. Dans le monde moral, de même que dans le monde physique, l’ordre, le mouve-

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ment, la vie résultent de la composition des forces. Aussi est-il prescrit de croître en toutes choses en Christ, savant la vérité avec la charité (Eph. IV, 15).

Pour se tenir entre les deux extrêmes, pour se préserver des écueils contraires, le seul moyen est de ne pas séparer ce que Dieu a joint; et ce moyen serait dans /4 plénitude de la vie chrétienne. Mais l'important, au point de vue de l'Eglise comme à celui du salut, ce n’est pas de célébrer cette vie, c’est de l’avoir. Et d’où vient-elle partout où elle se montre avec quelque intensilé? d’où venait-elle dans la Primitive Eglise? sinon de la foi aux mystères évangéliques, saintes réalités, faits divins qu'il s’agit non de scruter, mais de s'approprier. Enlevez ou vaporisez ces mystères, vous enlevez à la foi ses bases et à la vie ses racines. Quintessenciez le surnaturel du Christianisme, pour le réduire à une sorte d’anthropologie morale ou de myslicité religieuse, vous lui Ôtez ses prises sur l’homme et sur le monde. — Mais cela nous porte hors de la question qui se pose ici.

Où placer les bornes respectives des deux tendances collatérales? jusqu'où faut-il pousser les concessions? où doit s’arrèter la tolérance de l'erreur et du mal? comment concilier la condescendance et la fidélité, le zèle pour la vérité et Le soin de l’union? — Nous essaierons d'indiquer ailleurs (1) quelques règles ou quelques directions générales. Disons, pour le moment, que les limites qu'on voudrait voir exactement ct pleinement déterminées, ne le sont point dans l’Ecriture : elles ne pouvaient l’être, d’après la nature du Christianisme, religion universelle et éternelle qu'il était impossible d’enfermer et de fixer dans des formes arrêtées. Le Nouveau Testament donne seulement, répétonsle, la charte constitutionnelle de l'Eglise. Sur les questions d'organisation, nous n'avons guère pour guide que l’esprit de l'Evangile ; ce sont des principes et des faits plutôt que des prescriplions directes et positives, et les quelques prescriptions de ce

(4) Voy. Ile partie : Doctrine des Points fondamentaux et III° partie : Question des Confessions de foi.

genre qui s'y trouvent sont pour la plupart locales et par suite

temporaires.

Du reste ce caractère d’indétermination n’est pas particulier à

l'ecclésiologie, il constitue un des traits prononcés de l’enseignement biblique. Aucun précepte, aucun dogme n'est didactiquement défini; nulle part ces formules précises que recherche la science; partout des sentences détachées, des déclarations occasionnelles, qui doivent se restreindre ou se compléter les unes par les autres, sous la direction de l'esprit et du sentiment

chrétien. — (Sermon de la montagne — justification par la foi sans les œuvres, et jugement selon les œuvres — élection divine et responsabilité humaine). — Sans sortir du sujet de

l'Eglise, nous rencontrons des antinomies qui tiennent à la même cause ; nous y trouvons, par exemple, l'obligation imposée aux disciples d’être soumis à leurs conducteurs spirituels (Héb. XII, 7-17) et celle de les juger (T Jean IV, 1; Matt. VIT, 15).

S'il est difficile de marquer les points de rapport des deux tendances, de déterminer exactement et pleinement la part de chacune dans la vie du chrétien et dans la vie de l'Eglise, ce qu'il le a de certain, c’est qu'elles doivent agir concurremment, et qu’on s’écarte de l’esprit de l'Evangile en se laissant aller trop exclusivement à l’une ou à l’autre. |

Nous arrivons donc par tous les côtés à la conclusion que nous indiquions en commençant : il faut maintenir ensemble et fermement la liberté et l'autorité, la spontanéité et la règle dans l'ordre ecclésiastique, comme la fidélité et la condescendance dans

l'ordre religieux; en d’autres termes, il faut que les devoirs et

les droits restent intégralement, se soutenant les uns les autres, au lieu de se heurter en s’isolant.

Ce résultat de la notion biblique de l'Eglise et de l'esprit général du Christianisme une fois constaté, peut servir de fil conducteur dans le pêle-mêle actuel ; s’il ne donne pas la solution des questions qui s’agitent, il les éclaire pourtant assez pour prévenir bien des écarts.

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