‹ De l'égliseChapitre 39 sur 76 · ouh nou * Gnéchie: Little sister GiÈté E Sie dE LS · texte numérisé non relu

ouh nou * Gnéchie: Little sister GiÈté E Sie dE LS

ES

DE LA VRAIE ÉGLISE 293 INFAILLIBILITÉ. — ARGUMENT RATIONNEL. — Double base : 4° néces-

sité d’une autorité et d’une règle vivante (forme positive) ; 2° dangers du jugement particulier (forme négative). — L’argument se ramène à ce principe : « Cela doit être, donc cela est ». — Distinction entre l’ « autorité d’ordre » et l’ « infaillibilité ». — C’est le principe « a priori » dans le jugement des faits, principe sans cesse démenti. — C’est le principe général de l’incrédulité. — Il conduirait à l’infaillibilité de la Synagogue, de chaque pasteur, de chaque fidèle. — Contradiction du |Catholicisme : Il maintient «l’autorité et l’examen » comme le Protestantisme.— Argument de Mœbhler.

La preuve extranalurelle manquant aux catholiques, ils se réfugient généralement dans la preuve rationnelle qu'ils déduisent de la nature de l’Eglise et de sa mission. Nous pourrions la déclarer d'avance inadmissible ou inadéquate, suivant une remar-

que déjà faite, puisque pour des prérogatives divines il faut

évidemment des garanties divines ; voyons cependant.

A priori, et préalablement à la discussion des faits, toutes les présomplions sont en faveur de l'opinion protestante, qui veut que nous arrivions à la foi par l'examen et le travail, au lieu de la recevoir d'autrui toute formulée. C’est la règle commune dans l'ordre général des choses, des lois du monde, des dispensations de la Providence. Dieu place la vérité à la portée de l'homme, il lui fournit Jes moyens de la trouver, et il lui laisse ensuite le soin ou, pour mieux dire, il lui impose le devoir de la chercher et de la suivre. Les facultés dont nous sommes doués, la responsabililé qui pèse sur nous, nous donnent le droit d’examiner les doctrines religieuses qu’on nous propose ; les erreurs qui ont régné jusqu'ici dans le monde et dans l'Eglise nous en font une nécessité, et la Bible, lue simplement, nous y autorise ou, pour mieux dire, nous y oblige...

A première vue, je le répète, lout est en faveur du système

® protestant, qui veut que chacun puise sa foi dans la Parole de Dieu, et contre le système catholique, qui veut qu’on la reçoive toute faite du corps enseignant, dépositaire de la vérité; tout se réunit pour poser le principe d'examen comme un droit et un

devoir tout ensemble, la voix de la Bible et celle. de la raison. Il

faut, certes des titres, bien posilifs pour démontrer que ce droit, ce devoir, ont été, sinon entièrement abolis, du moins profondément restreints. Or, au lieu de titres valables, tels que des déclarations scripturaires ou des manifestations providentielles non équivoques, au lieu de ces litres qui manquent, on nous

présente des raisonnements sur la nécessité d’une autorité permanente et'infaillible, et sur les dangers du jugement indi-

viduel. | |

On dit que l'établissement d’un interprète vivant des Ecritures, d'un juge souverain des controverses, d’un arbitre suprème des questions dogmatiques, morales, disciplinaires, est une institution absolument indispensable pour maintenir la vérité et l'unité ; et l’on conclut de là que Dicu l’a donné à son Eglise. Cet argument a été présenté sous des formes innombrables et infiniment spécieuses; voici comment lexpose Fénélon (1) : « Tous les hommes, et surtout les ignorants, ont « besoin d'une autorité qui décide, sans les engager dans une « discussion dont ïls sont visiblement incapables. Comment « voudrait-on qu’une femme de village ou qu'un artisan exa-

« minât le texte original, les éditions, les versions, les divers

« sens du texte sacré? Dieu aurait manqué au besoin de presque

« tous les hommes, s'il ne leur eût pas donné une autorité

infaillible pour leur épargner cette recherche impossible #

« L'homme ignorant, qui connaît la bonté de Dieu et qui sent « sa propre impuissance, doit donc être persuadé que celte auto-

« rilé a été donnée de Dieu et la chercher humblement pour s'y

« soumettre sans raisonner. Où la trouvera-t-1l ?..... Toutes les s.

(4) « Lettres sur la religion ».

. …. | rs J le Le à Le de SRE AT LU = *

en”

« nouvelles sectes, suivant leur principe fondamental, lui « crient : lisez, raisonnez, décidez. La seule ancienne Eglise « lui dit : ne raisonnez, ne décidez point; contentez-vous « d'être docile et humble; Dieu m'a promis son esprit « pour vous préserver de l'erreur. Qui voulez-vous que cet « ignorant suive ?..... D'un autre côté, les savants mêmes ont « un besoin infini d’être humiliés et de sentir leur incapacilé. A « force de raisonner, ils sont encore plus dans le doute que les « ignorants…. ils ont donc souvent autant besoin que le peuple « le plus simple d’une aulorilé suprême qui rabaisse leur « présomplion, qui corrige leurs préjugés, qui termine leurs « disputes, qui fixe leurs incertitudes, qui les accorde entre eux « et qui les réunisse avec la multitude. Cette autorité supérieure « à tous les raisonnements, où la trouverons-nous ? Elle ne peut « êlre dans aucune des sectes quine se forment qu’en faisant « raisonner les hommes et qu’en les faisant juges de l’Ecriture « au-dessus de l'Eglise; elle ne peut donc la trouver que dans « cette ancienne Eglise qu’on nomme catholique. »

Nous avons eu occasion de dire plus haut que les principaux apologistes modernes du Catholicisme, tout en faisant toujours leur fort de cet argument, l’ont cependant modifié pour l'adapter davantage au point de vue dominant de notre époque, et qu'ils l'ont présenté sous une forme plutôt politique que religieuse, plutôt ecclésiastique ou gouvernementale que théologique. Partant du principe d'unité, qu'ils exallent comme la base de la doctrine et de l’association catholique, ils disent qu'il faut pour le maintien de l'Eglise un organe suprème de la vérité, une autorité souveraine, dont les décisions soient la dernière règle de Ja foi et de la discipline, comme les arrêts de la Cour supé-

rieure le sont dans la société civile; ils réclament la soumission

des peuples au nom de l’ordre plus encore qu’au nom de la conscience; mais ils passent insensiblement du domaine politique, du point de vue gouvernemental au domaine et au point de vue religieux.

Telle est en substance, nous l’avons vu, la théorie de de

Maistre et de Lamennais. C’est aussi celle de M. Bautain (1)

dit

L'union des intelligences, l'union dans la foi et la charité: est impossible là où chaque individu prétend au droit de juger du sens des Ecritures et de les expliquer à son gré. Une société chrétienne ainsi divisée est un corps malade, à qui il arrive, avec le temps et par la nécessité des choses, ce qui se manifeste plus promptement dans la famille en désunion; elle se désorganise, se dissout, se corrompt... Voyez ce que deviendrait un Etat où les citoyens prétendraient chacun n’obéir qu’à lui-même, n’écouter que sa raison propre... Le désordre ne prend-il pas aussitôt la place de l'ordre? Et vous voudriez qu'il en fût ainsi dans l'Eglise de Dicu! Non, cela ne se peut. L'Eglise doit subsister, et elle subsistera tant qu'il y aura des hommes sur la terre... Et puisqu'elle doit subsister, ?/ faut qu'il y ait dans son sein une autorité reconnue et respectée par tous les fidèles, etc. »

Ainsi raisonne M. Maret (2) : « L’Ecriture séparée de l'Eglise qui en perpétue le sens légitime, est une lettre morte, suscepible de plusieurs interprétations diverses. seule, elle serait un brandon de discorde jeté dans la société religieuse... tel ne peut étre le plan d'une sagesse et d’une bonté infinie. I/ faut donc que le sens des Ecritures soit conservé par l'Eglise, » Nous avons vu la naïve assurance avec laquelle de Maistre : CI ne s’agit pas seulement de savoir si le Pape est infaillible, mais s’il doit l'être. »

Quelque caractère que revête l'argumentation catholique,

quelques variations qu’elle éprouve dans le changement continuel des idées et des choses, elle est toujours la même au fond; elle prélend toujours arriver de la convenance ou de la nécessité

morale d’une autorité infaillible à son existence réelle; toujours

(1) Phil. du Christian., T. 1, p. 123,

(2) Théol. chrét., p. 14.

L Pr - hé, "ns , à hide ir na aiz M | '

elle dit : l'Eglise a besoin d’une règle supérieure autre que les Saintes Ecritures, qui mainlienne dans son sein la vérité et l'unité ; donc elle l’a. Voilà le principe de l'argument catholique ; voilà le fondement sur lequel tout porte : c’est donc ce qu'il convient surtout d'examiner.

Ce principe, c'est le procédé aprioristique porté dans le domaine des faits, avec la prétention de juger de leur réalité par leur vraisemblance ou leur invraisemblance. Il peut s’employer sous forme positive ou sous forme négative, et se ramener à cette maxime générale : il faut que cela soit, donc cela est; cela ne doit pas ou ne peut pas être, donc cela n’est pas (1).

Les catholiques présentent leur argument sous les deux formes. À côté du tableau des avantages d’une autorité vivante el permanente, sauvegardant la vérité, l’unité et l’ordre, ils tracent celui des abus et des dangers du jugement privé. Le principe d'examen nourrit, disent-ils, l’esprit d’orgueil et d'indépendance, il menace incessamment la paix et l’union, il livre le Christianisme à tous les écarts et à tous les caprices de la pensée, il intronise le règne d’un individualisme sans frein; 1l est impossible par conséquent que le Seigneur en ait fait la loi de l'Eglise. Voilà l'argument sous forme indirecte ou négative : cela ne peut pas étre, donc cela n'est pas. Mais il s'offre plus communément sous forme directe ou positive. L'Eglise a pour mission de maintenir pure jusqu’à la fin des temps la doctrine sainte, ce que ne saurait faire la révélation laissée à elle-même, la lettre morte des Ecritures, que chacun tire à son sens particulier. Or, cette haute mission, l'Eglise est hors d'état de la remplir sans un pouvoir extranaturel qui garde dans son sein la vérité divine, la proclame quand elle est méconnue, la rétablisse quand elle est

(4) Toujours cette prétention de pénétrer, de déterminer, de constituer, par la dialectique, l'ordre divin des choses par delà les données de l’observation et de la révélation! Ce transcendantalisme, si en honneur aujourd'hui, qui accapare l’épithète de rationnel, la mérite fort peu; il a produit, pour une large part, le tohu-bohu où nous sommes.

altérée, la définisse quand elle est douteuse, et la sépare incessamment des erreurs que l'homme tend constamment à y mèler. Dès qu'il est nécessaire que l'Eglise possède un tel pouvoir, il est nécessaire aussi de le lui reconnaître, il est certain qu’elle l’a, car la sagesse divine proportionne les moyens à la fin : cela doit étre, donc cela est.

Ce genre d’argumentation est fort usité en philosophie et en théologie ; il peut s'étendre à la plupart des questions. Il a sa légitimité et son utilité ; mais il exige une extrème circonspection, car il ne donne, au fond, que des probabilités et souvent que des possibilités, dont le vrai mérite est plutôt de provoquer que d'éclairer les recherches : il devrait être dans les sciences métaphysiques, ce que la force des choses l’a fait dans ïes sciences physiques où ses résultats, même les plus spécieux, sont tenus pour de pures hypothèses jusqu’à ce qu'ils aient été vérifiés. Mais en général il n’en est point ainsi. La haute spéculation place à la suite d’un raisonnement un « ?/ faut, » et elle se figure élucider et déterminer par là les plus profonds mystères ; elle s’imagine constater en construisant. Nous pourrions citer mille exemples de ce procédé dialectique, et sur tous les points de la théologie chrétienne; car, sur tous, on a érigé la conception logique ou mystique fournie par l'esprit du moment, en principe d'explication et de démonstration; sur tous, on a tantôt nié, lantôt affirmé au nom d’une idée préconçue. Pendant ‘plus d’un siècle, la théodicée philosophique qui, exagérant la #ranscendance de Dieu, la plaçait en quelque sorte hors du monde, créait des oppositions presque invincibles au mystère de l’incarnation, et par suite à tout le fond vital de l'Evangile. La notion : de l’immanence divine, relevée dans l'opinion par un courant philosophique opposé, et devenue également universelle et souveraine, a paru rendre évident, en le rendant concevable, ce qu'on jugeait auparavant impossible ; la maxime accréditée de l'union substantielle de l'humain et du divin » et de leur « pénétralion réciproque » a semblé porter la lumière jusque dans les der-

nières profondeurs du dogme. chrétien, qui se légitimait ainsi par une aperceplion directe, par une sorte d’intuition ou d’expérimentalion, prétant à la Bible son autorité propre, plutôt que de l’appuyer comme auparavant sur la sienne. — A d’autres époques et dans d’autres directions de la pensée générale, la doctrine de l «inspiration plénière » reposa sur cet axiome : l’Ecriture, donnée de Dieu pour règle suprème de la foi, ne peut l'être qu'avec une complète théopneuslie, réelle et verbale. On prétendait déterminer ce qu'était en fait la règle de foi, par l'idéal qu’on s’en formait et qui semblait révéler et constater ce qu'elle devait être. Il faut que la Bible soit cela, donc elle l’est. C'était, de point en point, le raisonnement catholique sous sa double forme. — On en étendit le bénéfice jusqu’au style des Livres saints. Tout y étant divin, disait-on, tout y est nécessairement parfait, et c’est une hérésie d'y supposer des défectuosilés ou des erreurs grammaticales. — Ainsi sans fin.

Mais nous n’avons à discuter ici que l’argument du Catholicisme. Distinguons bien le procédé spéculatif qui est le sien, du procédé inductif auquel il va toucher. Dans ce dernier, on s'élève des faits aux principes, des phénomènes à leurs lois, comme des effets à leurs causes; dans le raisonnement spéculatif au contraire, on conclut de certaines notions idéales à la réalité des choses, on prétend déterminer rationnellement ce qui est en le déduisant de ce qu'on croit devoir être; c’est-àdire en mettant la logique à la place de l'expérience, l'intuition à la place de l'attestation; marche aventureuse, où peut se rencontrer çà et là la vérité, mais qui mène généralement à l'erreur. . L’argument catholique aurait un fondement solide s'il était inducüf, ainsi qu'on le dit et qu'on le croit bien souvent, s'il inférait le fait qu'il proclame d’autres faits bien avérés où 1l se lrouvât contenu, tels, par exemple, que des pouvoirs miraculeux et prophétiques, des dispensations providentielles d’un ordre exceptionnel, des caractères particuliers d'évidence et de certitude attachés aux décisions de l'Eglise et garantissant qu’elle

ne participe pas à la faillibilité humaine. Alors on irait des | signes manifestes de l'intervention divine à celte intervention elle-même; les privilèges externes révéleraient le privilège interne. Il en serait comme de l’Ecriture dans l’apologétique commune, où le fait de l'inspiration se constate par d’autres faits qui l’aitestent ou qui l'impliquent. On essaie bien ailleurs, dans l'intérêt du Catholicisme, cette méthode inductive. Mais c’est justement la méthode inverse qu’on suit ici. On cherche à montrer par des considérations métaphysiques sur les voies de la Providence, que l'Eglise doit avoir recu des prérogatives supérieures, censées nécessaires à sa mission et impliquées dans le plan divin, et l’on conclut de là qu’elle les possède en effet.

Cetle argumentation est-elle valable? De ce qu’une chose nous paraît devoir être, de ce que nous en établissons ou croyons en établir la convenance morale, la nécessité logique, s’ensuit-il qu'elle existe réellement? de ce qu’une autre nous semble improbable ou mème impossible, en résulte-t-1l qu’elle n’est pas? C’est évidemment une marche pleine d'illusions ct de périls. Les faits ne se démontrent ni ne se renversent par le raisonnement a priori : ils ne se préjugent point, ils se constatent. Les voies de Dieu ne sont pas nos voies ; la Bible le déclare, et l'étude de la nature le montre de mille manières.

Considéré en lui-même, le principe que nous examinons n’est au fond qu’un paralogisme. On suppose ce qui est en question sous prétexte qu’il doit être, et l’on érige ensuite la supposition en fait, l'hypothèse en thèse; on transforme l'idéal en réel par une pure assertion; et l’on se figure avoir démontré ou constaté. Parce qu’on a prononcé, d’après telle idée, qu’une chose est ou ; nécessaire ou impossible, on conclut qu'elle est ou qu'elle n'est pas, comme si la déduction logique équivalait à lopération diviñe, comme si la pensée de l’homme était la loi du monde et la mesure des choses, ainsi que le trauscendantalisme allemand a été conduit à l’affirmer (Schelling, Hegel).

Considéré à la lumière de l’expérience, jugé par ses résultats généraux, le principe dont il s’agit est frappé d'incertitude, si ce n’est d’absolue stérilité. Les théories qu'il a enfantées dans les divers domaines de la science se sont écroulées sans fin les unes sur les autres. L'observation, quand sa lumière décisive est enfin venue, a presque constamment démenti la spéculation. Mille fois elle a dit : Cela n’est pas, là où la spéculation disait cela doit être ou cela est; et mille fois aussi elle a dit : Cela est, lorsque la spéculation disait cela ne peut être. Le monde, à mesure quil se laisse voir tel qu'il est, se trouve tout autre que ne l'avaient fait ou supposé les présomptueuses anticipations de la logique. Là est la condamnation du principe et de l'argument dont nous avons à nous rendre compte; car ce qui est vrai Jusqu'à devenir en quelque sorte palpable dans l’ordre naturel, l’est aussi nécessairement et, à plus forte raison, dans ordre spirituel et surnaturel. Si le procédé est généralement illégitime et le résultat illusoire dans un cas, que vaut-il dans autre? s’il se trouve porter à faux là où il peut être contrôlé, comment s’y fier là où il échappe à la vérification positive ? Au lieu de dire avec Hegel, et avec les directions théologiques et philosophiques qui le suivent de près ou de loin, que «le rationnel est le réel », il faut dire qu’il n’est qu’ « un pur idéal », et qu'il n'aboutit qu’à des constructions logiques, c’est-à-dire à des hypothèses, et, par suite, à des utopies. C’est la poésie de l'intelligence, et elle vit de créations fictives comme celle de l’imagination.

En Dieu, sans doute, ce qui doit être ne fait qu’un avec ce qui est, parce que sa pensée est la mesure et la cause effective des choses. Mais pour les esprits créés, et en particulier pour l’homme, avec ce principe : « Cela doit être, donc cela est », et son contraire : « Cela ne doit pas oa ne peut pas être, donc cela n'est pas », on arriverait aux conséquences les plus étranges : on s’inscrirait en faux contre les données les plus positives de la nature et de l’histoire, on mettrait de pures idéalités, et par conséquent des chimères, à la place des réalités. Ainsi, par

exemple, l'être qui antérieurement à la création adamique eût voulu, d'après ses vues de la sagesse, de la sainteté, de la bonté de Dicu, juger d'avance de ce que serait notre monde, en aurait certainement banni le mal physique et le mal moral, c’est-àdire qu'il l'aurait fait tout autre qu'il n’est. Ainsi le solitaire, étranger aux découvertes de notre temps, mais accoutumé à tout apprécier par sa notion des choses ou, en d’autres Lermes, par ses principes ralionnels, relèguerait parmi les contes fantastiques ce qui pourrait lui revenir des merveilles de la science et de l’indusirie moderne, Parmi les faits naturels les plus simples en apparence, il n’en est peut-être pas un qui, jugé uniquement a priori el en dehors de l'observation, ne parût étrange, incroyable, impossible, et qui, par conséquent, ne dût être logiquement rejeté au tribunal des principes. On connaît ce trait d’un roi de Siam qui, après avoir longlemps écoulé avec un vif intérêt ce que l'ambassadeur hollandais lui racontait de l'Europe, l'interrompit avec colère, ét comme s'il eût craint d'être pris pour dupe, lorsqu'il l’entendit dire que dans son pays l’eau se durcissait, à certaines époques, de manière à porter hommes, chevaux et voitures. Ce roi suivit la méthode que nous discutons quand, sur la foi de ses principes, il refusa de croire au témoignage de l'ambassadeur dès que ce témoignage alla heurter toutes les lois à lui connues de la vraisemblance et de l’analogie.

Dans ces exemples, qu’on pourrait multiplier sans fin, le principe ou le procédé aprioristique est appliqué, à la vérité, sous forme négative. Mais il n’a certes pas plus de valeur, 1l ne mérite pas plus de crédit sous sa forme positive ; car il y reste absolument le même dans ses éléments constitutifs. Il ne donne, sous ses deux formes, que des anticipations idéales, qui peuvent ètre vraies, mais qui peuvent aussi êlre fausses. 4

Examinez-le, je ne dirai pas dans les anciennes cosmologies 4 philosophiques et populaires, qui se sont évanouies comme des ombres ou des rêves à la lumière de l'observation, mais dans l’école ontologique moderne, qui en a fait les plus grandioses

applications en s’aidant de tous les travaux antérieurs, Accordez à Fichte, à Schelling, à Hegel leur point de départ, leur principe d'explication et de démonstration, et ils vous décrivent le mouvement universel des choses; le mystère des origines et des existences s'ouvre devant vous, vous assistez au « devenir éternel ». Mais alors mème qu'ils vous font dire avec eux : « Cela doit être », pouvez-vous affirmer, pouvez-vous croire que cela soit ? Constructions logiques, univers imaginaires, vains mirages du monde réel, qu’en est-il déjà? Bacon compare à des toiles d'araignée ces œuvres de l'intelligence ainsi repliée sur ellemème et prétendant tout tirer de son propre fonds (1).

Que penser donc de l'application de ce procédé à la question chrétienne, quand les sciences en constatent de tant de manières les dangers et les écarts? L'homme, incapable de préconnaitre les faits au milieu desquels 1l vit, est-il compétent pour préjuger les voies de Dieu? Et s’il le tente, ne s’expose-t-1l pas à déraisonner, avec toute sa logique, en refusant de croire ce qui est ou en croyant ce qui n'est pas, sur l’autorilé de ses principes, c'est-à-dire, la plupart du temps, sur de pures suppositions?

On ne voit pas pourquoi nous devrions plus de confiance aux théories théologiques qu'aux théories philosophiques du mème genre, à celle, par exemple, qui a servi pendant des siècles à expliquer le rapport de l’âme et du corps, et en particulier l'acte de la perception. L'esprit et la matière, disait-on, sont des substances tellement diverses qu'il est impossible qu'elles agissent directement l’une sur l’autre, 1/ faut nécessairement un intermédiaire qui fonde leur communication réciproque : cet intermédiaire existe donc. De là le système des « espèces » ou «images », celui des «causes occasionnelles», celui de « l'har-

(4) « Si ipsa (mens humana), in se vertatur, tanquam aranea texens telam,.… parit telas quasdam doctrinæ, tenuitate fili operisque mirabiles, sed quoad usum frivolas et inanes. » Que de toiles de ce genre la philosophie et la

théologie ont tissées et tissent encore, pour avoir dédaigné l'avertissement

de Bacon !

monie préétablie », du « médiateur plastique », ete., etc. Il y avait là une nécessité logique jugée évidente, le principe et la conséquence étaient tenus pour incontestables; au point de vue idéal ou rationnel tout paraissait certain; on ne mettait point en doute l'existence de l’intermédiaire supposé; on ne discutait que sur sa nature. Et pourtant, une observation attentive a prouvé que c'était une hypothèse sans réalité et sans base; que cet intermédiaire cherché avec tant de persistance et de foi est une pure imagination; la conscience psychologique atteste que la perceplion est immédiate. |

Entre cette théorie, ou cette argumentation, et celle que nous avons à juger, l’analogic est manifeste, malgré la différence des objets sur lesquels elles portent. Une supposition logique, une nécessité idéale leur sert également de fondement et de facteur ; même marche et mème prétention. Le procédé estidentique des deux parts; et s’il mène d’une prévention à une erreur dans l’une de ses applications, est-il bien sûr qu’il donne la vérité dans l’autre ?

Cet argument, qui conelut de la destination providentielle de l'Eglise à son infaillibilité, ou du but au moyen, peut être rendu très spécieux, mais il n’est que cela. Les voies de Dieu ne se jugent pas ainsi, redisons-le. Lorsqu’elles brisent incessamment “les prétendues démonstrations ontologiques dans l’ordre naturel, que vaut l’a priori dans l’ordre surnaturel? Quand reconnaitrat-on simplement, pleinement, universellement, que dans les questions de fait, {a preuve de fait est sinon la seule légitime du moins la seule décisive ! ;

L'argument catholique peut être invalidé de mille autres manières. — Il faut, dites-vous, pour le maintien de la vérité et de l'unité, pour la réalisation du plan divin, une règle supérieure, une autorité vivante et infaillible. — Oui, selon vous; mais le faut-il selon Dieu ? Cela entre-t-il dans l’ordre de son gouvernement moral, dans ses desseins envers ses créalures:

libres et responsables ? Cela est-il conforme à la marche générale

ee

rm ARR

Page 1