CONSTITUTION INTÉRIEURE J
C’est la question des « CONFESSIONS DE FOI ». — Son importance pour le Protestantisme.— Cinq opinions, ramenées à trois systèmes : — « Séparatisme » ; « Latitudinarisme » ; « Système intermédiaire » (Réformation).
Rappelons que du double caractère d'institution et d'associafon, résulte le double principe d'autorité et de liberté et Île double devoir de fidélité et de condescendance. A côté d’un esprit de sainte rigidité pour la pureté de la foi et de la vie évangélique, il respire dans le Nouveau Testament unlarge esprit de support et d'union. S'il réclame avant tout l'unité intérieure en Jésus-Christ, Chef suprème de l'Eglise, 1l n’en insiste pas moins sur l'unité extérieure qui, rassemblant toutes les communautés en un vaste organisme, doit donner à la terre une image du Royaume des Cieux. L'unité intérieure peut être ou dogmatique, ou disciplinaire, ou morale; c’est’sous les deux premières formes que l'ont généralement considérée la théologie et l’ecclésiologie ; c’est surtout sous la troisième que la présente le Nouveau Testament; quoique les deux autres s’y trouvent aussi au rang qui leur appartient, puisque l'unité véritable et complète naît de l'harmonie ou de la fusion des trois formes. Le grand devoir de l'union, nous avons essayé de le montrer ailleurs, dérive des
faits et des principes scripturaires, de bien des préceptes directs
et des exemples de l'Eglise apostolique. Les chrétiens doivent
marcher tout ensemble dans la vérité et dans la charité. En demeurant soi-même ferme dans la foi, il faut être plein de support pour les faibles. La fidélité et la condescendance se contrôlent réciproquement, se limitant, se contenant, se complétant l'une l’autre. La séparation n’est légitime que lorsque Punion est devenue moralement impossible ; elle n’est un droit qu'’autant qu’elle est un devoir.
L'histoire montre que ces principes collatéraux n’ont pas toujours été envisagés et maintenus dans leur rapport normal. Généralement l’un a été exagéré au détriment de l’autre : de là des doctrines incomplètes, des tendances extrêmes, des luttes et des ruptures que le véritable esprit de l'Evangile aurait prévenues. Le Prolestantisme en particulier, par suite même de sa. position (car 1l sortait d’une rupture), a généralement plus insisté sur le devoir de la fidélité que sur celui de la condescendance ; il s’est plus préoccupé de la pureté de la doctrine que de Punion de l'Eglise ; une des faces de l’enseignement sacré a été, sinon méconnue, ce qui ne pouvait être avec la Bible constamment ouverle devant tous, du moins voilée en partie, amoindrie ou. négligée à bien des égards ; elle n’a pas obtenu dans la pensée et la vie générale son développement régulier, son légitime empire. De cette erreur, ou de cet oubli, il est sorti deux directions contraires, dont l’une va aboutir à un séparatisme illimité (indépendantisme, — individualisme,, tandis que l’autre, dans sa réaction, conduit iei sur les bords du Catholicisme (puseysme et confessionalisme), et jette là dans l'indifférentisme et le latitudinarisme dogmatique le plus extrème (Alliance universelle, par exemple). |
Il importe souverainement que le Protestantisme relève sa doctrine, ou plutôt la doctrine du Nouveau Testament sur l'Eglise, afin de se mettre en garde contre les dangers qui :le menacent au dedans et au dehors. Il a besoin, pour se défendre avec succès des attaques réunies de l’ecclésiasticisme et de l’individualisme, de s’appuyer de plus en plus sur le double principe
et le double devoir qu’emporte la notion scripturaire de l'Eglise, et où 1l a son fondement réel. Les circonstances lui en imposent l’urgente nécessité. Il faut qu'acceptant pleinement les deux ordres de données et d'obligations évangéliques, il les combine de manière que chacun obtienne la place et l'influence qui lui revient. Il n'est lui-même, il ne peut être fort, qu'autant qu'il reflète purement et largement l'esprit des Ecritures. Sa doctrine ecclésiastique, comme sa doctrine dogmatique, doit reproduire intégralement la doctrine biblique ; là est la condition de sa puissance et de sa durée, car là est la raison de son existence. Le Protestantisme est le biblicisme, ou il n’est rien, redisons-le : s’il perd cette base, il perd terre, et il dérive ou vers le Catholicisme ou vers le rationalisme ou vers l’illuminisme.
Les Livres saints, en laissant à l'Eglise une grande liberté d'organisation et d'action, ont pourtant posé les lois fondamentales qu’elle doit suivre, en déterminant ses caractères constitutifs. Les deux principes que nous rappelions tout à l'heure ysont pressés comme règles générales et permanentes ; ils sortent du fond même du Christianisme, ils naissent de son esprit et de son but, ils tiennent à son essence, car ils ne sont, en dernière analyse, que la foi et la charité sous une forme ou dans une application spéciale. On ne saurait donc faire céder ces principes l'un à l’autre; il serait criminel de l’entreprendre et impossible d'y réussir. Toutes les théories qui ne les retiendront pas également seront à la fois partielles et excessives, et, par conséquent, impuissantes et éphémères, quelque spécieuses que les fasse l'esprit du temps; la conscience chrétienne, réclamant contre elles au nom des faits de révélation, les mine et les renverse tôt ou tard. Solutions fragmentaires du problème ecciésiastique, elles ne peuvent que jeter alternativement dans les extrèmes, en traversant toujours le centre, où serait le repos, la force et la vie, parce que là seulement est la vérité et l’ordre divin.
Nous n'avons à nous occuper ici que des systèmes. Il s'agit, non d'appliquer, mais d'examiner et de juger. L'heure de l’or-
ganisation du Protestantisme, ou du Christianisme évangélique, n’est pas venue ; mais elle se prépare, nous le croyons, au sein des ébranlements et des conflits de nos jours: elle approche
peut-être, car tout marche vite maintenant, idées et choses; et
il importe, pour que cette heure ne surprenne pas le Protestan-
lüisme,de rechercher, sans préventions, quelle est la charte cons-
titutive que lui recommande la double lumière des faits et des
principes, de l'expérience et de l'Ecriture.
La question de la constitution intérieure de l'Eglise est, au fond, celle des symboles, des confessions de foi, des formulaires de doctrine, de la règle disciplinaire et dogmalique. Il existe à cet égard cinq systèmes : 1° Formation d'Eglises pures, où la foi admise est exigée de tous et professée par lous; 2° Retour aux anciens symboles de la Réformation ; 3° Réduction des formulaires aux seuls points vraiment fondamentaux ; 4° Subslitulion des liturgies et des catéchismes aux formulaires; 5° Abolition de toute loi et de toute autorité doctrinale.
Nous pouvons ramener ces sysilèmes à trois, ainsi que nous l'avons fait ailleurs (1). Deux extrêmes qui, exagérant chacun l'une des données évangéliques, la faussent, par cela même, soit en la développant outre mesure, soit en l’enlevant au contrôle de la donnée collatérale ; et un système intermédiaire, qui s'efforce de maintenir les deux données et les combine dans des proportions diverses. L'un est le séparatisme ; l’autre le /atitudinarisme ; le troisième fut celui des Réformateurs et il régit encore, ou est censé régir les grandes communautés protestanles: on pourrait l'appeler le système protestant.
Ce dernier système présente de plus grandes difficultés d'application que les deux autres. La raison en est simple. Les deux. principes qu'il veut faire marcher parallèlement paraissent souvent se croiser el se heurter. Il est bien plus aisé d’atacher à
l'un une telle prédominance que l’autre soit contraint de céder
-(1) Fe Partie, chap. I: Théories ecclésiastiques.
dès qu'il y a collision entre eux. Cela fait, la voie est libre ;
plus de scrupules et presque plus d'obstacles ; on goûte le repos que donne la simplicité de conviction et de direction. Or, voilà la position que beaucoup de gens semblent s'être faite sur la question qui nous occupe ; ou ils ne regardent qu'à la fidélité et à la vérité, ou ils ne s'inquiètent que de l'union. Dès lors, qu'est-ce qui pourrait les arrêter où les troubler la plupart du temps ? leur parti est pris d’avance. Mais ils oublient que dans les réalités il se rencontre presque partout le multiple, au lieu de cet un, de cet absolu que rève l'esprit humain. La nature etla vie sont, de mille côtés, sous l’action de forces diverses et en apparence contraires ; et c’est l'équilibre de ces forces qui fait l'harmonie du monde. Il en est de même dans l'Eglise. Si la logique répugne à ce dualisme qui la gène, il faut bien que la raison et la foi le reconnaissent et le respectent, puisqu'il est décidément au fond des choses.
SÉPARATISME(1).— Distinction entre «dissidence » et « séparatisme ». — Séparatisme « dogmatique » (puritanisme) et séparatisme « libéral ». — Leurs principes. — L’union est l’esprit et le vœu de l'Evangile.
Peut-être conviendrait-il de distinguer les deux termes de dhssidence et de séparatisme, comme on distingue ceux de séparalion et de schisme. Les dissidents ne nient pas l'Eglise extérieure générale ; ils ne rompent avec elle qu'autant qu'elle ne maintient pas assez fermement et assez largement suivant eux,
la libre profession de la vérité : les séparatistes n’admettent
(1) Le séparatisme est au fond étranger à la question des formulaires, que tantôt il admet et tantôt il rejette; ce n’est pas pour lui une question de principe. Il ne se place ici qu’en rapport avec la constitution générale de l'Eglise, dont il méconnait et brise un attribut essentiel, celui de la catholicité ou de l'unité.
d'autre Eglise générale que l'Eglise invisible ; ils brisent par devoir avec les églises qui prétendent à la catholicité. La dissidence n'est où peut n'être qu’un accident : le séparatisme est un principe.
Le séparatisme, regardant à ce que l'Eglise devrait être, s en forme un idéal qu’il croit obligatoire de réaliser. Il tient pour fausse toute communion qui ne répond pas à cet idéal sous le triple rapport de la doctrine, du culte et de la discipline; et il en conclut et le droit et le devoir de s’en éloigner pour former des églises vraies, où règnent des principes plus ou moins sévères d'admission et d'exclusion. ee - Malgré ce qu'il a généralement d’étroit, de rigoureux, d’absolu, le séparatisme porte très loin le respect de la liberté religieuse et dela conscience individuelle. C'estlà, en quelque sorte, son principe, son dogme fondamental. Les dissenters anglais, malgré leur extrème opposition aux doctrines de l'Eglise romaine, contribuèrent pour beaucoup à l'émancipation catholique ; ils firent hautement céder leurs antipathies à leurs convictions.
Le séparatisme peutaussi s’allier à une tolérance très étendue. L'Angleterre et surtout les Etats-Unis, où il se déploie sans obstacle, en fournissent l'exemple et la preuve. On y a appris, par la nécessité des choses, à respecter chez les autres des droits auxquels on tient fortement pour soi-même, |
Le séparatisme existe sous bien des formes, qu'il n’est pas nécessaire d'exposer. Je me bornerai à l'examen de quelques-uns de ses principes.
Il s’appuie 10 sur ce que, selon lui, le Nouveau Testament ne reconnaît pas d’Eglise extérieure-générale ; 2° sur ce que les Eglises de Jésus-Christ ne doivent se composer que de personnes qui se montrent altachées à lui par leurs croyances et par leurs mœurs ; 3° sur ce que la Sainte-Cène n'étant instituée que pour les vrais chrétiens, on ne peut y participer qu'aulant qu’on l’est et qu'avec ceux qui le sont; 40 sur ce que l’Ecriture impose aux disciples obligation de se séparer du monde.
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Quant aux deux premiers principes, nous pensons avoir suffisamment élabli ailleurs (1) que le Nouveau Testament donne bien l’Eglise extérieure-générale et qu'il la montre tolérant dans son sein, dès les temps apostoliques, de graves désordres de doctrine et de conduite.
Quant au troisième principe, pris de la Sainte-Cène, il n’est pas mieux fondé que ceux qu'on lire de l’Eg'ise. C’est la même con-
fusion de ce qui devrait être selon la théorie et de ce qui peut
être dans la pratique. On oublie que comme le vieil homme subsiste toujours chez le chrétien à côté du nouvel homme, le mal existe aussi toujours à côté du bien au sein de la Société chrétienne. L’ivraie reste jusqu’à la fin mêlée au froment dans le champ du Père de famille. Sans doute, la Sainte-Cène, gage de notre rédemption, symbole de notre communion avec le Seigneur et avec ses disciples, garant, sinon canal de toutes les grâces évangéliques, suppose les sentiments de la foi et de la piété chez ceux qui y participent, et chacun est tenu de s’examiner sérieusement devant Dieu avant d'en approcher. Mais comment conclure de là l'obligation de ne la prendre qu'avec des converlis, des croyants ou des professants, sous peine de la dénaturer et de la profaner ? Cette obligation n'est nulle part prescrite ni de près ni de loin. Le passage [ Cor. V, 11 qu'on cite : « S1 quelqu'un qui se nomme frère est impudique, où avare, ou idolätre, ou médisant, ou ivrogne, ou ravisseur, ne mangez pas méme avec cet homme-là », ne se rapporte pas à la Sainte- Cène : il interdit seulement le commerce des hommes irréligieux et immoraux, surtout quand ils font profession de christianisme. C'est une expression énergique et populaire de deux principes du Nouveau Testament; l’un d’ascétique, ou d'hygiène morale, qui veut qu'on se garde de la contagion du vice : « Fuyez les
mauvaises compagnies, car elles corrompent les bonnes mœurs » ;
(1) I'e Partie, chap. III. « Eglise invisible et visible. » — Voy. aussi Rev, théol., Montauban, 1841, pp. 329, #11, 421.
l’autre de discipline spirituelle, ayant pour but de réprimer le désordre en le frappant d’une sorte de réprobation publique. Mais ce devoir a des bornes, qu’il faut prendre garde de franchir.
« Encore que l'Eglise ne s’acquitte pas de son devoir, dit « Calvin sur ce passage (1), ce n’est pas à dire qu'un chacun
« particulier doive prendre conseil de se séparer d'avec Îles « autres. Je ne nie point que ce ne soit l'office d’un bon fidèle « de s'abstenir de toute familiarité des méchants, et de ne se « mèler avec eux en quelque affaire que ce soit, tant quil « puisse ; mais c’est autre chose de fuir la compagnie des mau- « vais, et autre chose, pour la haine d’eux, renoncer à la com- « munion de l'Eglise. »
Ce principe, plaidé si souvent par le séparalisme, est bien peu d’accord avec l'exemple de la Primitive Eglise, où tout le monde s’asseyait à la table eucharistique (1-Cor., XE) — avec la charité, qui ne soupçonne pointle mal, qui couvre Lout, espère tout, supporte tout ([ Cor. XIII, 5; Matt. VIT, 1-5) — avec l'humilité, qui porte à estimer les autres meilleurs que soi (Phil. RÉDSEE NETTER 15). — Il n'aurait d'autre effet que de troubler les consciences scrupuleuses. C’est entre l’âme et Dieu que s’étabhissent les rapports de la vie spirituelle, et chacun rendra
compte pour soi-même. Si la Sainte-Cène est un banquet fra-
ternel, emblème de la communion des saints, elle est aussi un
des canaux par lesquels les grâces évangéliques coulent en:
nous. Pourquoi, si nous la prenons avec les sentiments qu’elle exige, serait-elle moins pure devant Dieu, moins bonne pour nos âmes, parce que nous y participons peut-être avec des gens mal disposés? Le Seigneur ne connalt-ul pas ceux qui sont siens ? La prière du juste lui est-elle moins agréable, parce qu'elle s'élève d’un temple où peuvent se trouver des impies ou d’un monde plongé dans le mal? Et ce qui est vrai de la prière, ne l’est-il pas de tous les actes de ja piété?
(4) Anstit. Liv. IV, ch. I, $ 13.