‹ De l'égliseChapitre 62 sur 76 · ETAT · texte numérisé non relu

ETAT

CP PO Eee ac Es

de notre temps et à celui du Protestantisme. Dans le classement actuel, ces gens-là se placent généralement parmi Îles unionistes, à la faveur de l’équivoque que nous avons signalée; mais ils sont fort éloignés de leur appartenir réellement, puisqu'ils n’admettent point le principe fondamental du système, savoir la distinction du spirituel et du temporel, l'autonomie des deux sociétés.

Il en est de même chez les séparationistes. Plusieurs, et surtout les principaux chefs, diffèrent beaucoup de la masse qui les suit, soit quant au point de départ, soit quant au point d'arrivée

et au terme final. Leurs principes, leurs arguments, leurs assertions elles-mêmes vont fort au delà de ce que veulent la plupart de leurs adhérents, si nous ne nous méprenons pas sur la pensée capitale et l’objet réel de cette controverse. Etudiez les écrits les plus distingués de cette école. Quoiqu'on y parle çà et là de relalions organisées entre l'Eglise et l'Etat, ailleurs on nie, on réprouve, on repousse absolument toute relation de cette nature; on combat, sans limitation ni restriction, tout système qui met les deux sociélés dans un rapport quelconque l’une avec l’autre ; on s’atlaque à tous les concordats, non pas seulement à ceux qui compromettent soit les droits de l'Etat, soit les droits de l'Eglise, mais aux concordats en général et en eux-mêmes ; on les condamne 2x globo, indépendamment de leur contenu, comme des lentatives souverainement funestes et impies, par cela seul qu'ils fondent une alliance entre les deux corps et se permettent d’en déterminer les limites, d’en régler les conditions. On demande que l'Eglise soit pour l'Etat, en quelque sorte, comme si elle n’était point. L'ordre, répète-t-on de mille manières, c’est l'indépendance absolue, et par conséquent l’absolue séparalion. Voilà l’ulrimatum du système. 4

C'est avec cette classe de séparalionistes que l'union a vraiment à faire : ils n’y voient qu'un non-sens, qu'un moyen lLerme chimérique, qu’un système bâtard. Ils la déclarent illusoire et impossible; ils soutiennent que l'égalité et l'équilibre qu’elle rêve ne sont pas dans la nature des choses; ils affirment que l'alliance ne se conçoit que comme fusion, qu’elle aboutit nécessairement ou à la théocratie ou à la césaréopapie, que si l'Eglise ne domine pas, elle sera dominée, etc. Ils disent que « sur le « terrain des principes, il n’y a que trois manières d'organiser « les rapports du civil et du religieux. La première, dans l'ordre « de la pensée comme dans l’histoire, c’est la suprématie de

En

« l'élément religieux; la seconde, c’est la suprématie du pou- « voir temporel; la dernière, c’est la séparation. » (1). Ainsi, la

(1) Le Semeur, 1843, n° 26.

406 | TROISIÈME PARTIE eo "1

plupart du temps, le système d’union n’est pas même mentionné,

tant on le considère comme radicalement nul: et alors même qu'on paraît en tenir compte, ce n'est guère que pour mémoire

et sans le prendre au sérieux, puisqu'on suppose toujours qu'il

retombe logiquement ou dans la théocratie ou dans l’érastia-

nisme, par cette confusion à laquelle prête le sens multiple du mot, et qu'il serait si essentiel d'éviter.

Du reste, ces décisions, malgré leur forme axiomalique, ne sont, en dernière analyse, que des assertions. Rien n’oblige à les tenir pour certaines, aussi longtemps qu'il n’a pas été prouvé que le système, qu’on ne daigne point discuter, rentre forcément dans l’un des deux autres avec lesquels on l’assimile; car, certes, cela n’est pas évident en soi.

. Le système d'union, tel qu'il se formule et qu’il doit s’entendre, ne paraît, à première vue du moins, ni inconcevable en théorie, ni inapplicable en fait. L'Eglise et l'Etat, formant deux corps distincts, ne peuvent-ils pas régler entre eux leurs relations réciproques et inévitables? Où serait l’empèchement, soit matériel, soit moral? Nous n'avons point à déterminer le contenu du contrat ou du concordat; il suffit d'en indiquer les raisons, d'en constater lés motifs. Et, certes, il ne faut pas un examen très approfondi pour reconnaître, non seulement la possibilité d’un tel accord, mais sa haute convenance et même son impérieuse nécessité.

En tant que société organisée, l'Eglise a sa loi, son gouvernement, sa vie, son action; elle ne saurait exister et se mouvoir à côté de la société politique sans la rencontrer et en être rencontrée. Quoiqu’elle ait pour but le ciel, elle vit pourtant sur la terre; si le Royaume qu’elle forme n’est point de ce monde par ses principes et par son esprit, il en est par ses actes. L'Eglise ne peut échapper aux nécessités de sa position. Sa mission est divine sans doute, mais ses moyens sont humains. Elle a une administration à salarier, des établissements à fonder, des œuvres =

à soutenir : il Jui faut des ressources matérielles. Elle se place devant le pouvoir civil comme une association qui a, sous bien des rapports, à gérer des intérêts du même ordre que les siens, et qui, de plus, aux époques de foi, dispose d'une puissance incalculable. Il y aura donc contact sur mille points; il pourra y avoir collision. Il est impossible que ce la n’ait pas lieu ; impossible, par conséquent, que les gouvernements n’en tiennent aucun compte et n’en aient nul souci. On a beau se placer dans les abstractions, ne parler que de convictions religieuses, de puissance spirituelle, de fins célestes, les réalités reviennent toujours; on a beau ne montrer que l'Eglise intérieure, l'Eglise extérieure, organe, enveloppe de la première, n’en est pas moins là; et c'est celle-ci qui touche à l'Etat, c'est cette institution positive et vivante, que l'argumentation laisse dans l’ombre,

c'est elle que l'institution politique trouve partout à ses côtés ou sur ses voies. Encore une fois, vous ne sauriez empêcher que

l'Eglise et l'Etat ne se rencontrent d’une ou d’autre manière, quelque ligne de démarcation que vous tiriez entre eux. Si vous ne voulez pas que l’un absorbe l’autre en l’attirant dans sa sphère, et que vous ne vouliez pas non plus l’union, le concordat, vous organisez la lutte; car quel autre parti reste-t-il? Et de la lutte naîtront la domination et l'assujettissement. Il importe donc que les intérêts et les droits respectifs des deux sociétés soient reconnus, définis, garantis; l’ordre et la justice l'exigent impérieusement, et l’on devra, tôt ou tard, en venir là bon gré mal gré. ;

C'est même, au fond, ce qu’on a toujours cherché, jusque dans les applications les plus extrèmes du principe catholique et du principe protestant; on a toujours reconnu à l'Etat et à l'Eglise des obligations et des attributions spéciales, qu'on entendait garantir; là encore on avait en vue l'union, plutôt que la fusion. L'erreur était essentiellement dans les moyens employés. Pour briser l’antagonisme et obtenir une direction harmonique, on ne voyait rien de mieux que de placer l’une des sociétés sous

208 re TROISIÈME PARTIE

le contrôle de l’autre, faute de distinguer assez entre le spiri-

tuel et le temporel, ou, pour mieux dire, faute d'une expérience

que nous possédons maintenant. Je crains fort que nous ne

léguions à l'avenir une expérience en sens inverse, et peut-être tout aussi triste, par une excessive réaction contre les écarts du passé, Si je ne me trompe, la séparation radicale, à laquelle on nous pousse de loutes parts, est une aberration nouvelle. Cette forme ecclésiastique peut surgir des nécessités et des tendances de notre époque, comme d’autres conditions sociales et religieuses amenèrent les deux premières formes; elle ne saurait durer. L'état normal est l'union.

1l importe, répétons-le, que l'Eglise, comme corps, se place … et demeure vis-à-vis de l'Etat sans relations déterminées avec lui. Elle ne doit point le dominer; elle ne doit pas non plus lui être assujettie ; c'est convenu. Mais comment prévenir les empiètements réciproques, à moins de régler les rapports en constatant les droits et les attributions? Comment maintenir les deux so ciétés dans leur sphère respective, si l'on n’a soin de reconnaître et de marquer leurs limites ? Vous les séparez entièrement, dites-vous; excellent en théorie et sur le papier, mais en fait vous ne sauriez éviler qu'elles se touchent, se croisent et se heurtent. En vous refusant à l'union, vous établissez par cela même la lutte et la guerre, il faut le redire; et la guerre amène nécessairement l'invasion et la conquête ; c’est-à-dire que cest la Séparation absolue, et non l'union, qui aboutira ou au hiérarchisme ou à l’érastianisme : alternative redoutable, dont on convient qu'on doit se garder par-dessus tout, et à laquelle les concordats ont précisément pour but de parer, de sorte que dans : la réprobalion générale dont ils sont l’objet, on les attaque par : le côté qui les recommande, on les condamne au nom même du principe qu'ils se proposent de réaliser et de garantir.

Supposez une Eglise, quelle qu'elle soit, papiste, épiscopale, presbytérienne, occupant tout le territoire d’une nation, domi-

nant les esprits, développant ses institutions, ayant ses intérêts,

ses revenus, ses impôts, mullipliant ses ressources et ses forces, élendant son action à mesure que s’accroit son influence, poursuivant au dedans et au dehors les grandes entreprises chré« tiennes, travaillant à réformer les lois comme les opinions et les mœurs, pénétrant dans les écoles, dans les hospices, dans les prisons, prenant part aux luttes électorales, etc., etc.; est-il possible qu'elle soit négligée et, pour ainsi dire, ignorée par l'Etat, ainsi qu'on le veut, lorsqu'il existe entre les deux corps tant de points de rencontre et de collision ? Et quel autre moyen de prévenir soit les conflits, soit les empiètements, que la délimitation et l’accord ? Ou bien est-il des raisons supérieures, naissant de la nature des choses ou de quelque révélation divine, qui interdisent aux deux sociétés de contracter une alliance, lors même qu'elles se réserveraient pleinement l’une à l’autre tout ce qu'exige leur libre développement? On le dirait, à entendre qualifier cette alliance d’ « hérésie » ou d’« adultère », et affirmer qu’elle corromptles deux institutions jusqu’aucœur. Mais de telles assertions sont plus qu'étranges contre le système d'union ; elles ne s'expliquent que par cette méprise qui a été signalée et où tombent généralement ses adversaires,

Le laisser-faire absolu qu’on invoque se conçoit, à la rigueur, là où n'yayant pas d'Eglise générale, la population se divise en associations diverses, qui se balancent, se surveillent, se contiennent, se neutralisent mutuellement, et dont aucune n'est assez prépondérante et assez forte pour faire ombrage au gouvernement. Cela se conçoit aux Etats-Unis; et de là vient que l’exemple de ce pays est beaucoup moins valable qu'on ne croit, du moins vis-à-vis des hommes qui, n’admettant pas que le fractionnement soit la loi du Christianisme, ne peuvent y voir,

malgré les apparences et les opinions contraires, qu'un état irré- gulier et conséquemment transitoire.

D'ailleurs, à vrai dire, l'exemple des Etats-Unis, qu'il est con-

venu de tenir pour formel, ne l’est pas à beaucoup près autant

qu’on le suppose communément. Il n’y a pas séparation dans le

Pd ?

à Le

sens absolu qui se plaide aujourd'hui. La nouvelle législation ne confond plus le spirituel et le temporel comme les anciennes législations le faisaient à tant d’égards. Cela est vrai. Le pouvoir public a renoncé, et renoncé pleinement à faire l'office de l'Eglise ; il a répudié, sur les réclamations d’une religion plus éclairée, des fonctions que lui avait imposées une religion pleine de ferveur, mais dépourvue sur ce point-là de lumières et d'expérience; il a proclamé la liberté et l'égalité des cultes devant la loi; il n’accorde à aucun des privilèges et ne refuse à aucun les droits politiques ; il a aboli les Eglises d'Etat, et rejeté peu à peu tout ce que contenaient de théocratique ou d’érastien les constitutions premières ; il a été conduit par les instances des diverses communions à les abandonner toutes à ce qu’on a nommé le système volontaire. Sous plusieurs rapports, le gouvernement américain est en avant de tous les autres el donne au monde de grands exemples. Mais s'est-il placé dans cette neutralité parfaite, dans cette pleine indifférence dont on parle? N'a-t-il rien admis, rien réglé, rien déterminé dans l’ordre religieux ecclésiastique ? N’y entre-t-il en rien ni pour rien ? |

Le nouveau système est loin d’avoir rompu tous les rapports, comme on se le figure d’après le thème convenu et répété sur parole. Voici quelques faits : l'observation du dimanche, sanctionnée dans le Pacte fédéral lui-mème, est obligatoire pour tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances; chacune des deux Chambres législatives a son chapelain, qui ouvre les séances, par la prière; ces chapelains prèchent alternativement, le dimanche, devant les Chambres réunies, dans la salle des représentants transformée ce jour-là en temple; le Congrès ordonne fréquemment des jours de jeûne ou d’actions de grâce, et les Etats particuliers font de même, dans leur ressort, quand de graves circonstances les-y invitent. On a établi des aumôniers dans les armées; les personnes professant l’athéisme ou niant les rétributions futures, ne sont point admises à prêter serment,

et, en conséquence, leur témoignage n’est point reçu devant les Cours de justice ; la loi prononce des peines contre les jurements et les blasphèmes ; elle garantit les propriétés des Eglises, mais sous des conditions, des formes, des limites déterminées; les Eglises doivent être reconnues, leurs biens ne peuvent dépasser une certaine valeur, etc.. |

Est-ce là ce laisser-aller, ce laisser-faire absolu qu’on invoque au nom de ce pays? Les affaires de la religion et de l'Eglise y sont-elles, pour le gouvernement, comme une sorte d’interdit, comme un lerrain sacré dont il doit se borner à se tenir loin ? Ni le pouvoir, ni le peuple ne le comprennent ainsi. Il y a là, à bien des égards, cette protection contre laquelle crient si fort, en Europe, les champions du séparationisme, et qu’ils redoutent et réprouvent à l’égal de la persécution, si ce n’est plus; il ya même intervention réelle, intervention à la fois posilive et négative, car, d'un côté, la loi environne de ses sanctions des actes religieux, comme le respect du dimanche, et, d’un autre côté, elle enlève les droits civils, tels que ceux de témoin, pour des molifs d’incrédulité. |

D'après M. Bair (1), l'opinion générale des hommes les plus versés dans le droit public des Etats-Unis est que «le Congrès « peut très bien diriger sur des objets religieux ses travaux « législatifs, pourvu qu'il évite constamment d’instituer une « religion d'Etat, et de gêner en quoi que ce soit le libre exercice « des cultes ». C'est-à-dire, pourvu qu'il respecte les droits de la conscience, que la Constitution a voulu pleinement garantir. On sait d’ailleurs que chaque Etat particulier possède des pouvoirs plus étendus, et qu'il lui appartient de régler dans son ressort les choses religieuses et les affaires ecclésiastiques.

En réalité donc, le système qui domine aux Etats-Unis n'est pas celui de la séparation tel qu'il se formule parmi nous, excluant tout rapport organisé entre le domaine religieux et le

(1) De la religion aux Etats-Unis, T. 1, p. 310.

domaine politique; c’est bien plutôt celui de l'union, qui pose et détermine des relations à côté de l’ indépendance. |

Sans doute, dans ces contrées où le Christianisme s'est fractionné en un si grand nombre d'Eglises, l'union n’a pu revêtir les caractères qu’elle prendrait là où une seule grande Eglise traiterait de pair à pair avec l'Etat, mais elle existe, sous la forme et dans la mesure que comportait la situation religieuse du pays. Peut-être mème, bien des unionistes trouveraient-ils qu'à certains égards elle va trop loin?

Il importe de signaler une confusion de termes et une erreur fort commune, sinon universelle, chez les partisans de la séparalion absolue. Ils identifient la religion et l'Eglise; ils méconnaissent la plupart du temps l'idée biblique d'Eglise généraleextérieure.

Ce qui est en cause dans cette question, ce n’est pas le Christianisme même, c'est l’associalion chrétienne. Le Christianisme, en tant que religion, en lant que foi et vie, étant tout individuel et intérieur, et par cela même exira-mondain, pour ainsi parler, n’a rien à démêler avec les gouvernements; les gouvernements peuvent el doivent ne pas s’en préoccuper; comment et pourquoi pénétreraient-ils dans le sanctuaire intime de la conscience? C’est le Christianisme, devenu institution et société, c'est l'Eglise, l'Eglise extérieure avec son organisation, son autorité, son influence, qui intéresse le pouvoir civil, car elle forme un Elat dans l'Etat (ämperium in imperio). Il est donc . nécessaice de ne point échanger, pour le besoin de l’argumentalion, ces deux termes de «religion » et d’« Kglise » qui sonticisi. distincts. Et pourtant on le fait continuellement. Cette identifica-

tion git, en quelque manière, auû cœur du système, elle er

constitue peut-être la principale force; elle y devient un des +. grands moyens d'attaque et de défense; on s’en sert pour frap-

per les unionistes, ou pour les inquiéter sur des points où ilsse

croyaient pleinement à couvert; on en déduit une foule de

principes secondaires, qui s’érigent à leur tour en axiomes et se prêtent à d'innombrables applications. Aïnsi, pour citer un exemple, on nous dit : Le Christianisme n’est pas une institution, et c’est le dénaturer que de vouloir lui imprimer ce caractère ; or c’est ce qu'on fait en l’alliant à l'Etat. — Sans doute, le Christianisme-religion n'est pas une institution dans le sens usuel du mot, mais le Christianisme-Eqlise en est une, et il s'offre ici sous cette dernière face, et sous cette face seule.

A celte confusion des termes, qui allère la question en la déplaçant, se joint d'ordinaire l'erreur avouée ou latente que nous avons indiquée. Les défenseurs de la séparation s'appuient, la plupart du temps, sur la maxime de l’indépendantisme qu'il n'y à d'Eglise générale que l'Eglise invisible: Lors même qu'ils ne posent pas catégoriquement ce principe, ils raisonnent constamment sous son influence secrète, parce qu’il est à la base du système. Ils considèrent plus ou moins le fractionnement actuel de la Chrétienté comme parfaitement régulier; s'ils parlent d'unité intérieure, ils tiennent à peine compte de l’unité extérieure. Pour eux, il existe des Eglises et non une Eglise ; ils ne veulent que des congrégations pures ou de libres associations, le morcellement indéfini du corps de Christ est leur idéal. Ces vues conduisent naturellement à une séparation profonde de l'Eglise et de l'Etat. D'abord. cette séparation est alors possible pour les gouvernements, qui n’ont rien à redouler de pelites sectes, assez occupées d’ailleurs les unes vis-à-vis des autres; et puis, elle devient nécessaire pour ces sectes elles-mèmes, qui ne pourraient guère lraiter directement et isolément avec le pouvoir public qu’au détriment de leurs intérêts et de leurs droits : dès qu'elles entreraient en débat et en partage avec lui, il se ferait Ja part du lion. Leur véritable garantie est dans la séparation la plus complète possible; tout les engage à la réclamer et rien n'empêche les gouvernements de l’accorder. Mais ce fractionnement de la Chrétienté n'est pas la règle scripluraire, il en est la dévialion; ce n’est pas l'ordre et le bien, c’est le désordre et le

À % De PRET VOTE SN D PRES EAN

mal. Selon l'esprit de l'Evangile, tel qu'il se révèle dans ses doctrines et ses tendances les plus profondes comme dans les enseignements et les actes apostoliques, de même que les croyants d’une localité doivent s'unir en une Eglise, de même les Eglises doivent s’unir en un corps, pour former à la finle Royaume de Dieu ici-bas. Le système de la séparation, autant du moins qu'il se fonde sur le principe qui nous occupe, — et. il le fait généralement, —- ne saurait être adopté là où l’on convient que la notion de l'Eglise qu'il admet et qu’il répand, n'est point celle de l'Ecriture.

Encore une ou deux observations du même genre : — Les séparationistes font valoir des arguments qui frappent quelquefois à première vue, mais qui se trouvent dépourvus de base pour peu qu on les sonde. Ils disent, par exemple, que le système d'union suppose l'Etat chrétien, dans le sens supérieur du mol;etils n'ont pas de peine à prouver qu'une pareille condition n’est nulle part réalisée et qu’elle ne saurait l'être. — Mais celte objection, comme bien d’autres, n’a de valeur et de force apparente qu'autant que l’on confond l’union avec la subordination ou la fusion. Oui, la césaréopapie exigerait que l'Etat fût chrétien, puisqu'elle lui confère la direction des choses religieuses; mais la césaréopapie n'est pas plus l’union que la théocratie; l’union, il ne faut pas nous lasser de le répéter, puisqu'on ne cesse pas de l'oublier, l’union pose en principe l'indépendance de l'Eglise dans l’ordre spirituel ; elle distingue pro- : fondément la sphère religieuse de la sphère politique, et c'est sur celte base qu’elle élève, ou veut élever ses concordats. Qu’estce qui motive donc l’argumentation que nous venons de rappeler? Il est si peu nécessaire que l'Etat soit chrétien pour traiter avec l'Eglise, qu'un gouvernement païen ou mahométan. pourrait parfaitement le faire, s’il élait intelligent et droit. (Tur= quie, Maroc, Chine, etc.)

Il est un autre argument plus commun peut-être et en appa- M rence plus sérieux, je veux parler de celui qui se fonde sur le

reproche fait aux Eglises nationales d'engendrer le formalisme, — Nous pourrions répondre que le formalisme ne naît pas essentiellement de l'alliance de l'Eglise avec l'Etat, quoiqu'il puisse sans doute y trouver un aliment. Le formalisme se montrera dans toute société religieuse constituée sur une grande échelle, qu'elle soit séparée ou non de la société politique ; — n'avait-il pas envahi le Christianisme bien avant la conversion des empereurs ? — il pénétrera même au sein des associations les moins étendues et les plus sévères, parce qu'il a ses racines dans le cœur humain.

Mais, sans insister sur celle considération, dont on ne saurait cependant contester la vérité n1 la force, nous dirons que l’argument, sil a la valeur et la portée qu'on lui attribue, va plus

loin qu'on ne dit, et peut-être qu'on ne veut. En déduire uniquement la séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est l'arrêter à moilié chemin ; il mène logiquement à un puritanisme absolu, mélange des théories indépendantes et anabaptistes. Pour prévenir le formalisme, ou du moins pour lui opposer quelques digues réelles, dans le sens que vous indiquez, il vous faut, d’un côté, pousser jusqu à ces pelites congrégalions qui exagèrent les principes d'admission et d'exclusion au point de s’anéantir, et s’ensevelissent à la fin elles-mêmes sous l’austère discipline au moyen de laquelle elles cherchent à éviter les invasions du monde ; il vous faut, d’un autre côté, rejeter le baptême des enfants, car en conservant celle pratique vous intronisez ipso facto la religion de la forme. Du reste, cette double conséquence est plus ou moins senlie, sinon avouée, par les représentants du séparationisme ; ils la montrent çà et là comme son

terme et son postulat réels. On comprend, à ce point de vue,

l'importance attachée à la question de la légitimité ou de Pillégitimilé du pédobaptisme, qui en elle-mème semblerait insignifiante lorsque le sacrement n’est tenu que pour un symbole, et l’on admire la justesse et l'étendue de coup d'œil des anabaplistes qui, sans avoir eu un seul homme distingué, n’en lirèrent

APPLE TR RS er

pas moins de leurs principes de puritanisme ecclésiastique les

conséquences qui y étaient en effet contenues. La logique instinctive des partis est souvent plus rigoureuse que la logique raisonnée des systèmes.

Selon nous, le séparationisme compromet, à force de vouloir le garantir, le principe seul véritablement important que renfer-

ment ces débats, et qu’il s'agirait de faire triompher dans les

législations : la distinction du spirituel et du temporel. Les exagérations d’une idée semblent au premier moment en accroître l'évidence et la force ; mais elles lui créent à la longue lès plus grands périls, parce que c’est par 1à qu'on l'attaque

avec avantage, et qu’on réussit souvent à la renverser ou à l’arrèler. L’excès provoque la réaction : bien plus, 1l l’arme et Ia

légitime. Les doctrines absolues de l’adunamie morale de Phomme et de la prédestination divine, dans lesquelles la Réformalion crut trouver le boulevard du dogme de la justification gratuite, qu’elle avait pour but essentiel de relever, faillirent entrainer à la fin avec elles cet article fondamental. Un extrème

appelle un autre extrême. C’est la loi du monde intellectuel et

moral ; et elle explique ces revirements continuels de pensée et de direction, ces oscillations constantes, cette marche des choses

humaines où le progrès ne s'opère que par une série non inter-

rompue de chutes et de relèvements. <

Le grand principe dont ils sont autant que personne les parti-

sans et les défenseurs, les séparationistes l’exposent en parais- . J sant le remplacer par un autre et en convertissant le moyen en

but. Ils font de la rupture complète avec l'Etat la question

suprême; c’est là qu'est à leurs yeux le dogme, le devoir; c’est là qu'ils appellent les esprits, là qu’ils concentrent leurs efforts ; et ce point, secondaire en réalité, voile peu à peu le point capital, comme les controverses théologiques sur le décret divin,

le libre-arbitre, la nature et l’étendue de la corruption couvri-

rent, à la fin, de leur ombre et de leur bruit la doctrine de la

grâce, au xvi‘ siècle.

Les séparationistes exposent encore le principe qu’ils veu-

lent et croient servir, parce qu'avec les tendances qu'ils lui

prêtent, les bases qu'ils Ini donnent, les conséquences qu’ils en tirent, les applications qu'ils en font, il ne va à rien moins qu'à bouleverser l’ordre ecclésiastique aussi bien que l’ordre politique, devenant dès lors inadmissible et pour les hommes d'Etat, qui en mesurent la portée, et pour les chrétiens, qui se défent des systèmes el s ‘en tiennent aux simples données de l'Ecriture ;

car ils ne peuvent abandonner, les uns les intérêts et les droits de la société civile, les autres l’idée biblique de l'Eglise, Comment voulez-vous que la masse des chrétiens, étrangère aux surexcitations de la controverse, adopte, dans le seul but de favoriser un plan d'organisation extérieure, les théories puritaines sur lesquelles on le fonde, et qu'elle se laisse pousser à un séparatisme illimité, et jusqu’à la suppression du baptème des enfants”? Comment voulez-vous que les hommes d'Etat consentent, malgré les leçons du passé et les pronostics du présent, à ne pas tenir compte d’une association aussi puissante que l’est ou peut

l'être l'Eglise, et à lui livrer en quelque sorte à merci les gouvernements ? Comment voulez-vous que tous, hommes politiques où religieux, s'associent à des idées qui arrivent, dans leur dé-

veloppement logique, à exiger des pouvoirs publics la même

protection, ou, si l’on veut, la même indifférence pour le pan-

théisme, le communisme, l’athéisme, que pour le Christianisme ?

Avec quelle facilité et quelle promptitude les intelligences les plus élevées traversent le vrai dans tous les sens ! Mais n’estce pas, je le demande, compromettre gravement le principe de la distinction du temporel et du spirituel, que de le lier à de telles vues, à de telles tendances, et de l’en rendre solidaire? Ce principe, déjà vieux dans le monde chrétien puisqu'il n’est qu'un corollaire de l'esprit de l'Evangile, aurait été à peu près généralement accordé aujourd’hui, il est permis de le penser, si l'on se fût borné à en demander l'application sous les formes

qu'exige notre temps.

« de PE LE ty Fr TER (4 PAL S ne. *

Sachons dégager la question essentielle des questions accessoires sous lesquelles elle est presque ensevelie, remettons les .

choses à leur vraie place, et nous reconnaîtrons, pour ramener une remarque déjà faite, qu'à part les extrêmes, les unionistes et les séparationistes se trouvent, plus qu'ils ne pensent, sur un terrain commun, où se mêlent leurs vœux etleurs efforts. Au fond,

il s’agit entre eux moins de principes que de moyens. Ils de-

mandent les uns et les autres l’indépendance de l'Eglise et de.

l'Etat dans leurs sphères respectives. Ce point capital, ils le posent et le maintiennent également. Leur différend porte uniquement sur la nature des rapports à établir entre les deux sociétés pour assurer la réalisation de leurs vues. Mais, le problème ainsi restreint n’a plus la même gravité, et il admet d’ailleurs des solutions différentes selon les conjonctures. Dans tel état social et religieux, l'accord sera plus intime; dans tel autre, 1l le sera moins; dans tel autre encore, il se rompra presque en entier. Aux époques de foi, les relations deviendront naturellement plus étendues et plus étroites; les deux corps, animés d'un même esprit, marcheront, pour ainsi dire, main à main. Aux époques d’indifférence et d’incrédulité, il y aura des deux parts défiance, éloignement, besoin et demande de garanties; on cherchera à se toucher le moins possible, Aux époques et dans les contrées où la grande association chrétienne se

trouvera momentanément brisée en associations rivales, et où

une excessive préoccupation des intérêts matériels dominera les

gouvernements, la séparation, autant qu'elle est réalisable, deviendra la loi, parce qu’elle sera une nécessité.

Ainsi, toujours l'union est l’ordre, la règle, la fin réelle; la séparation, telle qu’on l'entend, est l'exception. Car, en dernière analyse, les deux sociétés se composent des mêmes individus, qui sont tout ensemble citoyens et chrétiens. Et si la foi est jamais universelle, si jamais arrivent ces temps prédits dès le commencement ettoujours attendus, où il n’y aura qu’un seul troupeau, comme il n’y a qu’un seul Pasteur, l’union pourrait

a en : JAY? dé 4°

aller jusqu’à une sorte de fusion. Le Christianisme, on le reconnait des deux parts, veut se soumettre l'homme tout entier, l'homme avec toutes ses tendances et toutes ses œuvres, avec tous ses sentiments el tous ses actes ; il veut aussi se soumettre tous les hommes, et fonder sur la terre le Royaume des Cieux. C’est là son but, ou, si on préfère cette expression, son idéal, dans ses rapports avec le monde. Si ce but était une fois atteint; s'il l’était au sein d’une nation, si le mème esprit y animait l'Eglise et Etat, si tout s’y faisait au nom du Christ et selon sa parole, s’il s'y accomplissait à la lettre cette déclaration de l’apôtre : « Vous êtes la race élue.….., la nation sainte, le peuple acquis, etc. » (1 Pier. IE, 9), alors la vie religieuse et la vie civile se pénétrant l’une l’autre, la sympathie remplaçant l’antagonisme, les deux corps n’auraient plus de raison de maintenir les limites, les barrières et les garanties anciennes, puisqu'ils suivraient en réalité la même loi et se proposeraient au fond la même fin, quoique dans des spécialités différentes, qu'il ne serait peut-être pas facile de distinguer toujours nettement. On verrait s'établir, sous une forme supérieure et parfaitement normale, sans aucun des abus qu'on lui croit inhérents, le système de l’Eglise-Etat ou de l'Etat-Eglise. Peut-être cet idéal ne se réalisera-t-il jamais pleinement ici-bas, et les deux sphères resteront-elles toujours plus ou moins distinctes? Mais ce n’est pourtant pas une pure utopie; les promesses de l'Evangile et les données de l’histoire, la réflexion et la foi annoncent la transformation graduelle de la société, sous l'influence incessante du Christianisme; et dans ce progrès, qui peut devenir de jour en jour plus rapide, les deux sphères doivent de plus en plus se rapprocher. D'où il suit, répétons-le, que le terme, au lieu d'être la séparation absolue, est, au contraire, une union toujours plus réelle et plus intime. Ne faisons pas de nos temps la mesure de tous les autres. Ils ne le sont ni pour le passé, ni surtout pour l'avenir. Les pèlerins de l'Amérique du Nord, quand ils fondaient tout ensemble l'Eglise et l'Etat sous la direc-

rh de

"ÉPUN

tion de la pensée religieuse qui les avait arrachés à leur patrie, ne pouvaient établir ni concevoir entre les deux sociétés la relation que nous jugeons aujourd’hui seule normale, ils ne pouvaient ni vouloir ni prévoir ce qu'ont fait leurs descendants ; et lorsque l'Evangile aura pénétré les peuples à une plus grande profondeur, de cet état nouveau naîtra naturellement et nécessairement une nouvelle constitution.

En dernier résultat, nous pensons que le système d’union n’a besoin pour se légitimer que d’être expliqué et compris dans son vrai sens. Îl pose, autant que celui de séparation et mieux peutêtre, la distinction fondamentale du spirituel et du temporel qu'il s’agit de régler. Il ressort de la nature même des choses, là où l’on admet et la notion de l'Eglise extérieure-générale et l'institution divine de l'Etat, double principe résultant de l’esprit comme de la lettre des Ecritures. Le système de séparation, dans ses formules absolues, méconnait le rapport naturel et providentiel des deux sociétés. À

Il est probable qu’il triomphera ; il a pour lui la situation religieuse de la plupart des pays, ainsi que les idées et les tendances radicales du siècle; mais il ne triomphera que pour préparer les voies à une union nouvelle, où il ne restera plus rien des deux vieilles erreurs catholique et protestante, le hiérarchisme .

et l’érastianisme.

OUATRIÈME PARTIE

Page 1