I. — ÉTIOLOGIE
Je n'ai vu apparaître la paralysie générale spinale antérieure subaiguë ou par lésion des cellules antérieures de la moelle, que vers l'âge de 35 à 50 ans. — Je n'ai pas rencontré d'antécédents qui aient l'ait entrevoir une cause héréditaire.
L'éliologie de cette maladie est des plus obscures. A entendre cependant les malades, il n'en est pas un d'entre eux qui n'en ait trouvé la cause. Suivant l'un, c'est, par exemple, une chute seulement qui a produit l'entorse d'un pied (voy. obs. LXXXI1) ; mais ici la paralysie n'a débuté que six mois après celte chute ! On doit seulement en prendre note, parce qu'il est impossible de trouver une autre cause dans son histoire. Celui-ci aura habité un lieu humide; celui-là se sera exposé souvent à un courant d'air frais.
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Toutes ces causes et d'autres analogues m'ont paru rien moins que démontrées; dans la plupart de ces cas, cette paralysie s'est déclarée, sans cause appréciable.
J'ai eu récemment l'occasion de voir, coup sur coup, deux cas de paralysie générale spinale antérieure subaiguë, précédés de crises gastralgiqnes très-intenses qui ont pu être considérées comme la cause principale de la paralysie atrophique apyrétique envahissante, à marche descendante, qui Ta suivie de près. Le premier m'a été adressé par M. Le Roy de Méricourl ; voici, en résumé, son observation.
Observation LXXXVI.— M. W., Agé de 35 ans, né en France (a Limoges), se trouvant à Rio-Janeiro (Brésil), depuis i 8G J , habituellement bienpuitant, d'une forte constitution, aux formes athlétiques. En 1865, douleurs gastralgiques atroces avec sentiment de brûlure profonde, de déchirure, de contracture, avec quelques vomissements, et gonflement considérable de l'épigastre, sans coliques ni constipation. Pendant ces crises douloureuses, le malade se roule par terre en poussant des cris; elles durent une demi-heure environ, et reviennent après une demiheure à trois quarts d'heure de repos, et ainsi de suite, pendant neuf jours. — Six mois après, nouvelle crise gastralgique, semblable à la première. Dans l'intervalle de ces deux crises, reprise des occupations habituelles. — En janvier 1870, nouvelle crise gastralgique aussi foiie que les précédenles et ayant la môme durée. Vers le 15 mars, tremblement en écrivant et trémulation de la main, lorsqu'il l'ouvre ou la ferme, en même temps faiblesse générale ; un mois plus tard, chute des mains avec impossibilité de les relever, puis peu à peu perle des mouvements des doigls, de l'avant-bras sur le bras, et du bras sur l'épaule. Dès le début delà paralysie, amaigrissement général rapide ; fonte, pour ainsi dire, des masses musculaires, plus prononcée au niveau des muscles qui ont perdu leur motilité. llypéreslhésie des masses musculaires, moins prononcée à la peau. A partir de ce moment, le membre supérieur du côté opposé s'est aussi paralysé et atrophié progressa ement, de la meme manière ; l'affaiblissement est deveuu général, mais il n'a jamais éprouvé de troubles dans la miction ni dans la défécation.
État actuel. — Tous les mouvements des membres inférieurs sont conservés, mais considérablement affaiblis; la station et la marche sont possibles ; les membres supérieurs sont complètement privés de mouvements, à l'exception des muscles fléchisseurs des duigls et du pouce qui se contractent très-faiblement, ainsi que les muscles de l'éminence Ihénar. Les membres sont atropines en masse, surtout les deltoïdes. La contraclililé électrique ne se manifeste que dans les muscles qui obéissent à la volonté, et encore leur contraclililé est-elle Irès-affaiblie ; hypéresthésie des masses musculaires augmentant par la pression ; trémulation considérable des doigts et de la main pendant leurs mouvements volontaires et mécaniques. La santé générale du reste est assez bonne; toutes les fonctions se remplissent normalement ; l'intelligence est intacte.
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Les médecins qui ont soigné ce malade à Bahia, ont attribué, dit-il, les phénomènes morbides que je viens de relater au béribéri, maladie qui sévit dans les pays chauds à l'état sporadique ou épidémique particulièrement sur les individus de race colorée. Mais je ne vois rien, dans son histoire, qui ressemble à la description de cette maladie, faite par M. Le Roy de Méricourt (1) qui, de reste, ne partage pas l'opinion des médecins de Bahia. Ce qui prouve encore que celte gastralgie suivie de paralysie générale spinale subaiguë n'est pas une maladie qui se développe au Brésil ou dans les pays chauds, c'est un cas identique qui s'est développé à Paris, dont je ferai bientôt la relation (Voy. obs. LXXXVII).
Dans le cas précédent, les crises gastralgiques ont-elles provoqué, par une sorte d'action réflexe, la paralysie générale spinale qui est survenue après elles? Bien que le malade n'ait eu que deux crises séparées l'une de l'autre par l'intervalle d'une année et que les premiers phénomènes paralytiques se soient manifestés un mois plus tard, on admettra cependant qu'il n'est pas impossible qu'elles aient exercé, par action réflexe, une certaine influence sur le développement de la paralysie, si l'on considère que ces douleurs étaient atroces et que chaque crise a duré plus de vingt-quatre heures, avec quelques intervalles seulement de repos.
Mais voici un cas dont l'action réflexe de la moelle s'est montrée pendant les crises gastralgiques et qui semble donner quelque vraisemblance à cette hypothèse d'une influence de ces crises gastralgiques sur les phénomènes paralytiques qui les ont suivies.
« Observation LXXXVII. — Paralysie générale spinale subaiguë, précédée de douleurs gastralgiques intenses. M. X... âgé de 32 ans, d'une bonne constitution, a joui d'une bonne santé jusqu'en 1864. Depuis l'âge de 27 ans, il souffrait de migraines accompagnées de vomissements qui revenaient d'abord régulièrement, tous les mois, puis toutes les trois semaines, tous les quinze jours el en6n toutes les semaines; elles duraient un jour, pendant lequel il lui était impossible de rien prendre.
En 1867, en été, sa maladie actuelle a débuté par une crise violente de gastralgie; cette première crise a duré lo jours, à savoir, huit jours de douleurs avec vomissements intermittents et huit jours de convalescence. Elle offrait les caractères suivants : douleur atroce, profonde, au niveau de la région épigastrique ; sensation de brûlure interne, de contractions spasmodiques avec élancements continuels, durant une heure, et arrachant des plaintes et môme des cris au malade; pendant ces douleurs, les
(1) D'après M. Le Roy de Méricourt, cette maladie « est caractérisée par un sentiment de faiblesse générale, par de l'oppression coïncidant le plus souvent avec de l'anasarque et des épanchements séreux dans les cavités splancliniques, souvent aussi elle présente des troubles de la motilité et de la sensibilité, à marclie ascendante. » (Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales. Paris, t. IV- n 129 1808, art. Béribéri.
ducheiske. — 3e édition. 31
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membres se raidissaient lêtaniquement, malgré la volonté du malade qui i>.e pouvait alors en fléchir les segments; les douleurs étaient soulagées par des vomi?semenls d'un liquide jaunâtre ou verdâtre; enfin habituellement diarrhée sans coliques; pas de fièvre; inappétence; une fois la crise passée, retour aux habitudes.
En H6^, sont survenues deux ou trois crises semblables, mais moins fortes, et durant moitié moins de temps. Après les douleurs, l'appétit diminuait ; cependant le milade reprit un travail très-fatigant. En 1869, trois ou quatre crises. En juillet, saison aux eaux d'Ems, alors calme jusqu'en 1809.
A celle époque, le membre supérieur droit commence à s'affaiblir, à trembler en écrivant. Vers le 20 janvier 1870, crise nouvelle qui dure huit jours, et, à sa suite, faiblesse du bras droit qui n'en permet plus l'usage , le surlendemain, nouvelle crise plus forte après laquelle la faiblesse va en augmentant et gagne le bras gauche. Un peu d'électrisation amène de l'amélioration dans les membres supérieurs ; mais alors affaiblissement du membre inférieur gauche. Au bout de trois semaines (le 28 mars), les bras tombent complètement ainsi que les poignets.
Départ pour Bordeaux; les jambes sont encore bonnes; mais, le 28, crise sans vomissements pendant laquelle les membres s'étendaient, se roidissaient (avec spasmes, contractures télaniformes); puis, après la crise, les jambes s'affaiblissent, alors impossibilité au malade de monter un escalier, ou de se lever, lorsqu'il est assis. Cet état a duré quelques semaines, le pouls était accéléré, le sommeil avait disparu. Du 18 au 20 avril retour de l'appétit, vers le 2 mai retour du sommeil et reprise à Paris de l'électricité qui a paru produire quelque amélioration.
État actuel. — Lorsqu'appelé en consultation avec 311 M. Axenpheld et Marlin-Sainl-Ange, j'ai examiné pour la première fois notre malade, j'ai constaté que ses masses muculaires étaient très-atrophiées, principalement le deltoïde, les fléchisseurs de l'avant-bras sur le bras, les muscles des régions anti-brachiales postérieures et des éminences fhénar; que les muscles animés par les nerfs brachiaux étaient entièrement paralysés, et que les autres muscles des membres supérieurs, les muscles moteurs des cuisses sur le bassin étaient atteints de parésie; que lorsque le malade faisait un effort pour ouvrir ou fermer les mains, les doigts et même la main étaient agités par une sorte de trémulation ; que le pincement ou la percussion de ces muscles provoquaient leur gonflement sous forme de cordes transversales, ce qui pouvait faire croire à l'intégrité de leur contractilité électrique, qui cependant ne pouvait être provoquée par la farailisalion dans les muscles animés par le nerf radial (comme je le vis le lendemain); que la sensibilité était normale excepté dans les extrémités des doigts, où le tact était un peu obtus; enfin que les fonctions de l'intestin et de la vessie se remplissaient normalement.
Les contractures tétaniformes des membres, qui, dans le cas précédent, se sont produites pendant les crises gastralgiques atroces, montrent très-neltement l'excitation que celles-ci exer-
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çaient sur la moelle. C'est évidemment celte excitation de la moelle qui provoquait ces contractions réflexes tantôt par secousses, tantôt tétaniformes. On comprend donc que ces crises réitérées et d'une si longue durée aient pu exercer quelque influence sur la paralysie générale spinale subaiguë qui les suivit.
Mais il n'est pas démontré qu'elles en soient la cause. Loin de là ; si l'on considère que ces mômes crises gastralgiques apparaissent comme phénomènes de début, ou prémonitoires d'autres affections
spinales (la sclérose des cordons postérieurs par exemple), on pourra considérer les douleurs gastralgiques observées dans les observations précédentes comme étant symptomatïques delà lésion spinale qui produit les paralysies.