C8 C.11AP. XIII. — PABAL. DE QUELQUES PROPRIÉTÉS MUSCULAIRES
elle-mOme à chacune des portions de son membre, elle apréciait alors le poids des objets qu'on lui plaçait dans la main et ne les laissait pas tomber.
En somme, voilà un cas dans lequel la maiade a perdu la sensibilité musculaire d'un membre, et cependant, lors même qu'elle ne voit pas, elle perçoit les mouvements que i'on imprime ou qu'elle imprime volontairement aux différents segments de ce membre. En présence d'un fait clinique aussi inattendu, et qui me démontrait que la sensibilité musculaire ne remplissait pas dans l'exercice de la locomotion le rôle important que Ch. Bell lui avait attribué, et auquel j'avais cru pour ainsi dire aveuglément jusqu'alors, je crus un instant à la réalisation de l'hypothèse que j'avais formulée en 1861. « De môme que pour la sensibilité de la peau, écrivais-je alors, l'observation pathologique a mis en lumière différentes espèces de sensibilité (la sensibilité à la douleur qui appartient à la sensibilité générale, et la sensibilité tactile qui constitue le sens du toucher), de même n'est-il pas possible d'admettre aussi l'existence de différentes espèces de sensibilités musculaires et conséquemment la paralysie de ces propriétés? Les faits seuls auraient pu juger cette question (I). »
L'observation dont j'ai exposé ci-dessus la relation (Obs. CLI) me semblait rendre cette hypothèse vraisemblable; mais l'examen rigoureux de tous les phénomènes morbides qui se présentaient, me convainquit, quelques jours après, que c'était une illusion, et que la perception des mouvements des membres, et que le sentiment de leur attitude étaient dus principalement à la sensibilité articulaire qui était restée normale (2).
(1) On sait que ces deux espèces de paralysies de la sensibilité cutanée, ont été découvertes par Beau. Voici un des faits les plus curieux parmi ceux que j'ai recueillis et qui prouve l'indépendance absolue de l'analgésie et de l'anesthésie.
Observation CL1I. — J'ai observé, avec mon bonorable confrère, M. Géry père, une malade, coloriste, dont les mains étaient complètement privées de sensibilité, mais d'une manière différente de chaque côté ; sa main droite avait perdu la sensibilité tactile et avait conservé la sensibilité douloureuse ; à gauche, c'était l'iuverse. Ni l'excitation éleciro-cutanée au maximum, ni le feu ne produisaient, de ce dernier cùté, la moindre sensation; cependant elle percevait le plus léger frottement du derme et reconnaissait les objets qu'on lui présentait, bien qu'elle ne les regardât point. De la main droite au contraire, qui était sensible aux excitations douloureuses de la peau, mais où elle avait perdu la sensibilité musculaire, elle ne distinguait aucun des objets qu'on lui mettait dans la main, et si sa vue était masquée, elle les laissait tomber. Ces phénomènes d'anesthésie et d'analgésie, parfaitement isolés dans chaque main et chez la même personne, sont très-remarquables. La nature de cette affection nous est restée inconnue. Cette femme n'était pas hystérique; elle avait, sans cause connue, éprouvé, pendant plusieurs années, des douleurs dans l'avant-bras. Eh bien! malgré l'abolition de la sensibilité musculaire, tous les mouvements de sa main et de ses doigts étaient parfaitement normaux et étaient exécutés sagement et sans brusquerie, quand ou ne l'empêchait pas de voir.
(-.'; Depuis que le fait clinique relaté daus l'observation CLI a attiré mou attention
En effet, chacun des mouvements que j'imprimais successivementaux articulations de ce membre, pendant que la malade tenait ses yeux fermés, furent perçus au niveau des articulations mises en mouvement. La malade avait conscience de toutes les attitudes dans lesquelles ce membre se trouvait, la nuit, dans son lit, et elle en rap-
sur ce nouvel Ordre de phénomènes pathologique», exposés dans ce paragraphe, j'en ai recueilli plusieurs autres analogues qui sont venus démonirer de nouveau le rôle important rempli par la sensibilité articulaire, dans la locomotion. J'ai eu l'occasion tout récemment (an moment où je corrigeais l'épreuve de cette feuille) d'en voir un nouveau cas, dans le service de M. A. Fournier, à l'hôpital de Lourcine. Ce patholpeiste qui, on le sait, a fait des recherches intéressantes sur les troubles de le sensibilité, symptomatiques de la période secondaire de la syphilis (*), m'ayant invité à venir analyser ces désordres dans son service, j'ai observé, chez un bon nombre de ses malades, les différentes variétés de paralysies delà sensibilité qui font le sujet de ce chapitre et qui avaient apparu dans la période secondaire dont elles étaient atteintes. Voici sommairement, entre autres, un fait clinique qui montre, chez le môme sujet, l'importance relative de la sensibilité articulaire et de la sensibilité musculaire (sens musculaire, sentiment d'activité' musculaire), dans l'exercice de la locomotion.
Observation OLIII. — Au n° 3 de la salle Saint-Louis (hôpital de Lourcine), est couchée une fille L. N., âgée de 22 ans (non hystérique), entrée le 3 août 187', pour s'y faire traiter d'un chancre à la vulve. Trois semaines environ après l'infection, ont apparu, avec les accidents secondaires, des troubles de la sensibilité, qui étaient généralisés, au lieu de se localiser, comme dans la majorité des cas d'anesthésies syphilitiques, dans les sièges d'élection signalés par M. Fournier*. Ainsi, à l'exception de la sensation de température, les membres et le tronc avaient perdu toute espèce de sensibilité (sensibilité tactile et douloureuse) ; de plus, la malade ne sentait pas les fortes compressions que l'on exerçait sur ses masses musculaires, ni les excitations électro-musculaires. Malgré son insensibilité profonde et générale, la locomotion se faisait normalement, pourvu qu'elle pût voir; mais dès qu'on la privait de la vue, se manifestaient les troubles fonctionnels qui viennent d'être décrits et qui n'avaient aucun rapport avec ceux que l'on observe dans l'incoordination motrice propre à l'ataxie locomotrice.
Voici maintenant, dans les expériences suivantes, les phénomènes morbides qui ont mis en lumière l'importance fonctionnelle de la sensibilité articulaire, comparativement avec celle de la sensibilité musculaire. Si, étant couchée et privée de la vue, on imprimait des mouvements aux articulations de ses membres inférieurs, elle ne les sentait pas, et elle n'avait pas conscience des divers changements d'attitude qu'on leur avait imprimés; les mêmes expériences répétées sur les membres supérieurs donnaient des résultats différents; en effet, bien que la sensibilité de la peau et des masses musculaires fût aussi profondément lésée, elle y percevait les plus légers mouvements imprimés à ses jointures.
En somme, les expériences exposées dans le fait clinique précédent et que nous avons variées de plusieurs manières, n'ont laissé aucun doute dans l'esprit des personnes présentes à la visite; elles démontrent : 1° que, malgré l'absence de sensibilité musculaire et cutanée des membres supérieurs, le sujet percevait les mouvements imprimés aux articulations et qu'il avait conscience de l'attitude de ses membres; conséquemment, que la propriété désignée sous le nom de sens muscu/ai>-eet de sentiment d'activité musculaire, n'a arcune signification, el, comme je l'ai dit, quelle n'est qu'un mythe imaginé par Ch . Dell ; 2*- que, chez le même sujet dont la sensibilité cutanée et musculaire des membres inférieurs était dans le même état qu'aux membres supérieurs, la perception des mouvements imprimés à ses articulations et des attitudes différentes qu'on leur donnait, était entièrement abolie ; conséquemment que la propriété physiologique appelée sens musculaire, ou sentiment d'activité musculaire, appartient en réalité aux surfaces articulaires.
(*) Alfred Fournier, de l'Analgésie syphilitique secondaire, 1869.
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