‹ De l'électrisation localisée et de son application à la pathologie et la thérapeutiqueChapitre 123 sur 400 · EST-CE UNE PARALYSIE GÉNÉRALE DES ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

EST-CE UNE PARALYSIE GÉNÉRALE DES ALIÉNÉS

Aujourd’hui cette question peut paraître oiseuse à beaucoup de mes lecteurs; mais, à l’époque où j'ai commencé mes recherches, j'ai vu des observateurs distingués qui avaient fait une étude spéciale des maladies mentales, confondre entre elles la paralysie générale avec délire ambitieux et l’atrophie musculaire progressive, Comme j'ai entendu ces aliénistes soutenir, au lit des malades, que des sujets arrivés à la période ultime et généralisée de l’atrophie museulaire progressive devaient être atteints tôt ou tard de délire ambitieux, parce qu’ils présentaient certains troubles de la parole, occasionnés uniquement par l’atrophie de la langue, je me crus obligé d’agiter le diagnostic différentiel de ces maladies.

(1) Duchenne (de Boulogne), De l'Électrisation localisée, 1861, pages 528, 533.

Les cas d’atrophie musculaire progressive dans lesquels la parole est gênée, consécutivement à l’atrophie des muscles de la langue, ne sont pas communs; néanmoins j'en ai observé un certain nombre, dont j'ai depuis longtemps rapporté plusieurs observations, dans la première édition de l’électrisation localisée ; depuis lors j'ai observé plusieurs autres cas, analogues aux précédents, l’un d’eux m'a été adressé par M. Ball, médecin des hôpitaux. Bien que, dans ces cas, la langue fût très-atrophiée et réduite environ d'un tiers, et une fois presque de moitié, tous ses mouvements étaient conservés ; ils étaient seulement exécutésavec faiblesse; ce qui donnait quelque lenteur à la parole. Gependant les troubles de l'articulation des mots n’offraient aucune ressemblance avec ceux de la paralysie générale.

Quant à la lésion des muscles propres à l’atrophie musculaire progressive, alors même qu’elle est généralisée et arrivée à une période avancée, elle ne saurait être confondue avec l’émaciation musculaire de la paralysie générale dans laquelle les muscles ne sont jamais atteints dans leur texture; ce que l’on reconnaît à l'exploration électro-musculaire, et à l’examen microscopique de la fibre musculaire,

Ogsenvarion LXXXIX. — En 1856, j'ai été appelé en consultation avec MM. Chomel et Nélaton, par M. Patouillet, pour une de ses clientes qui présentait l’état général du système musculaire Caractéristique de l’atrophie musculaire progressive; ainsi les muscles des membres supérieurs du tronc et du cou avaient disparu en grande partie; on en retrouvait quelques faisceaux par l'exploration électro-musculaire. La parole de cette malade était embarrassée comme dans l’aliénation; la deglutition était difficile, comme dans une période avancée de cette dernière maladie, et cependant elle est morte ayant toujours conservé l'intégrité de ses facultés intellectuelles.

Ogservarion XC. — Un peu plus tard, j'ai vu aussi en consultation, avec M. Gimelle, madame A..., rue du Colysée, n° 16, qui était à peu près dans le même état du côté des muscles, de la parole, de la déglutilion, et qui est morte peu de temps après avec toute son intelligence.

L’exploration électro-musculaire démontra que ces deux dames étaient atteintes d’une atrophie musculaire graisseuse progressive. Leurs muscles étaient atrophiés ou devenus graisseux inégalement et d’une manière bizarre dans toutes les régions, ce que l’on n’observe pas dans Ja paralysie générale des aliénés.

Chez ces deux malades, tous les mouvements de la langue et des lèvres étaient exécutés ; mais la langue était très-atrophiée, ce qui distinguait leur affection, de la paralysie labio-laryngée, comme je l’établirai bientôt.

IT. — ÉST-CE UNE PARALYSIE ATROPHIQUE SPINALE ANTÉRIEURE AIGUE DE L'ENFANCE OU DE L’ADULTE ?

Les caractères distinctifs de la paralysie spinale antérieure aiguë de l'enfance ou de l'adulte sont les suivants : 1° instantanéité de la paralysie précédée ou non d’une fièvre de quelques jours, et occupant, au début, un ou plusieurs membres ou le corps entier; 2° après quelques jours, perte, à des degrés divers, de la contraclité électro-musculaire et atrophie des muscles ; 3° dans une seconde période, marche rétrograde de la paralysie; dans unetroisième période, localisation de l’atrophie et de laltération du tissu musculaire ; 4° enfin déformations qui en sont la conséquence.

La comparaison des éléments de diagnostic des deux premières périodes de la paralysie atrophique de l’enfance avec ceux de l’atrophie musculaire progressive, que j'ai résumés précédemment (page 60), rend impossible toute confusion entre ces deux maladies.

J n’en est plus de même, lorsque l’on se trouve en présence de cette paralysie arrivée à sa troisième période, surtout si elle date d’un grand noinbre d’années ; en effet, elle peut présenter alors l'aspect et les déformations que l’on rencontre dans l’atrophie musculaire progressive. |

Jadis il suffisait que la maladie eût débuté dans l’enfance, pour qu’on la rangeât dans la paralysie atrophique de l'enfance ; mais depuis que j'ai établi que l’atrophie musculaire progressive peut aussi apparaître, — exceptionnellement, il est vrai, — dans l’enfance (voy. p. 518), cette circonstance n’a plus la même valeur. Il faut tenir compte du processus morbide ; si lon manque de renseignements sur les antécédents de la maladie, comme lorsque les sujets sont venus succomber dans un hôpital, à un äge avancé, On retrouve, sur la physionomie, les caractères spéciaux que j'ai décrits (voy. p. 518), si c’est une atrophie musculaire de l’enfance.

La difficulté du diagnostic de la paralysie spinale antérieure aiguë est augmentée par cette raison: qu’on l’a crue jusqu’à présent spéciale à l’enfance ; tandis que j'ai démontré tout récemment qu’on l’observe aussi, — rarement néanmoins, — chez l'adulte (voy, er6. dl, 11° part. |

Il en est résulté que, dans ce dernier cas, on ne manque pas d’en faire une alrophie musculaire progressive, si l’on est appelé à l’observer seulement à sa troisième période. Je rappellerai, comme exemple, l'histoire de l’étudiant russe (obs, LXXI) qui vint me consulter, dix ans après le début de sa paralysie, et chez lequel ses membres atrophiés présentaient toute l'apparence de l’atrophie musculaire progressive, bien que ce fût une paralysie spinale antérieure aiguë provoquée, à l’âge de 25 ans, par l'impression du froid de la

neige dans laquelle il s’était couché, en état d'ivresse, Dans plusieurs consultations écrites qu’il m'a communiquées, sa maladie était appelée : atrophie musculaire progressive ; mais ici la connaissance du processus morbide et des antécédents m'a permis de rectifier cette erreur de diagnostic.

La paralysie atrophique de l'enfance, quand eile est arrivée à sa dernière période, surtout lorsqu'on en observe les suites, chez les sujets avancés en âge, pourrait donc être confondue avec l’atrophie musculaire progressive. Ainsi, dans l’une et l’autre affeclioncertains muscles atrophiés ne donnent plus signe de vie à l’exploration musculaire, tandis que d’autres, également atrophiés, se contractent encore entièrement ou partiellement, ou fibrillairement; les muscles, les faisceaux musculaires qui réagissent sous l’influence électrique, obéissent également à la volonté, en voici deux exemples :

Orsenvarion XCI. — J'ai observé à la Charité (salle Sainte-Vierge, service de M. Velpeau) une malade, âgée de 28 ans, entrée à l'hôpital, le 29 mars 1834, afin de se faire traiter d’une affection cancéreuse du sein, et qui, à l'âge de 18 mois, avait eu une paralysie de tous les membres, accompagnée, au début, de troisou quatre jours de fièvre, età la suite de laquelle elle avait perdu l’usage de quelques muscles de lavant-bras etde la main du côté droit. J'ai constaté, par l’exploration électro-musculaire, que le muscle cubital postérieur, ceux de l’éminence thénar et l'interosseux abducteur de l'index avaient entièrement disparu. Les autres muscles de l'avant-bras, quoique très-atrophiés, possédaient leur contractilité électrique et volontaire normale. Le membre supérieur droit était plus court et la main était plus petite que du côté opposé.

OgservarTion XCII, — J'ai encore observé à la Charité en 1852, deux cas analogues, l’un au n°22 de la salle Saint-Jean-de-Dieu, et l’autre au n° 25 de la salle Sainte-Vierge. Les sujets avaient conservé, à la suite d'une paralysie de l'enfance, survenue après une fièvre qui dura quelques jours, une atrophie de l’un des membres supérieurs, où la plupart des muscles ne se retrouvaient plus par l'exploration électro-musculaire. Au milieu de cette destruction générale des muscles, on voyait ici un faisceau, là quelques fibres, se contracter par l’excitation électrique et par la volonté.

II]. — Est-cE UNE PARALYSIE GÉNÉRALE SPINALE ANTÉRIEURE SUBAIGUE ?

A. La paralysie générale spinale antérieure subaiguë (que j'ai décrite précédemment, chap, 11, art. I‘), lorsqu'elle n’est aecompagnée d'aucune douleur, est l’affection musculaire qui peutêtre, ou a été le plus souvent confondue avec l’atrophie musculaire progressive; : cependant, si l’on considère que la première, après avoir été envahissante et s'être plus ou moins généralisée, suit, spontanément

en général, une marche rétrograde et guérit ou se localise dans quelques muscles, tandis que la seconde est fatalement progressive et que de plus elle peut être héréditaire, alors on comprendra combien de telles confusions sont fâcheuses et même compromettantes pour le médecin.

En comparant cependant les principaux éléments de diagnostic de la paralysie générale antérieure spinale subaiguë à ceux de l’atrophie musculaire progressive que j'ai résumés précédemment (page 477), on évitera facilement des erreurs. Voici sommairement les principaux éléments de diagnostic de la paralysie générale spinale antérieure subaiguë : 4e parésie en masse des muscles moteurs d’un membre ou d’une portion de membre, augmentant peu à peu dans certains muscles, jusqu’à la paralysie complète; 2° bientôt après, atrophie en masse des muscles atteints par l’affaiblissement, et diminution, à des degrés divers, de Jeur contractilité électrique ; 3° extension plus ou moins grande ou plus ou moins rapide de la * paralysie et de l’atrophie aux autres membres et au tronc, et puis, marche rétrograde, après un certain temps.

Maintenant la confusion devient impossible si l’on se rappelle que l’atrophie musculaire progressive vraie n’est jamais précédée ni accompagnée de parésie ou de paralysie; qu'elle atteint les muscles isolément, partiellement, successivement et de la manière la plus irrégulière; que le mouvement est aboli seulement dans la période ultime de l’atrophie; qu'’elie est fatalement progressive ; enfin que la contractilité électro-musculaire reste normale,

J'ai rapporté deux cas de paralysie générale spinale antérieure diffuse (obs. LXXX VI et obs. LXXX VII), qui étaient compliqués de crises gastraigiques (analogues, je l'ai déjà dit, aux névralgies viscérales que l’on observe dans d’autres affections spinales : l’ataxie locomotrice par exemple). Ges douleurs névralgiques sont encore un caracière qui différencie cette espèce de paralysie d’avec l’atrophie musculaire progressive dans laquelle on ne les a jamais observées,

Qu'il me soit permis de dire ici qu’elles peuvent seulement la faire confondre avec la paralysie générale saturnine, lorsque la constipation règne, pendant les crises gastralgiques, comme cela est arrivé, dans un concours à l’occasion du sujet de l’observation LXXXVI. Mais si on lit attentivement la description de ces douleurs gastralgiques avec gonflement de la région épigastrique, on remarque qu’elles ne ressemblent en rien aux douleurs de la colique saturnine dont le caractère est de siéger dans la région ombilicale et de s’irradier dans les hypocondres et dans les testicules, enfin de produire l’aplatissement du ventre.

Les juges du concours dont il est question ci-dessus, el qui ont

pris celte paralysie pour une paralysie saturnine, ont commis une erreur, Car 1l est évident que le sujet de l’observalion LXXX VI n’a pas eu de coliques saturnines. D'ailleurs, l’observation LXXX VII qui suit, où la paralysie a présenté les mêmes symplômes et le même processus morbide, et dans laquelle des crises gastralgiques tout à fait semblables ont précédé et accompagné le début de la maladie, montre bien le peu de valeur, dans le cas précédent, de la constipation, comme signe diagnostique, puisque chez le sujet de celte observation les crises gastralgiques étaient accompagnées de diarrhée. (Je me réserve d’ailleurs de revenir sur ce fait clinique, à l’occasion du diagnostic différentiel de la paralysie saturnine.)

VI. —- Est-CE UNE ATROPHIE AYEC DÉFORMATION DE LA MAIN OÙ DU MEMBRE SUPÉRIEUR ?

À. — Par lésion du nerf cubital. La lésion du nerf cubital produit la paralysie atrophique des muscles interosseux et conséquemment une espèce de griffe de la main, qui, au premier abord, ressemble à celle que l’on observe chez les sujets atteints d’atrophie musculaire progressive, dont les interosseux sont lésés. C’est ce que l’on conslate en comparant cette dernière déformation de la main représentée dans la figure 411, p. 495, avec l’autre genre de déformation de la main représentée dans la fig. 93, p. 370, destinée à montrer Ja griffe occasionnée par la paralysie du nerf cubital.

La cause à laquelle est due une lésion traumatique du nerf eubital est en général facile à reconnaître, toutefois, il est des circonstances dans lesquelles elle peut échaper à l'observation. J’en ai recueilli quelques exemples dont je ne donnerai ici que le sommaire où le résumé.

1° Paralysie professionnelle du nerf cubital. — Les professions dans lesquelles le coude doit être fortement et longtemps appuyé sur un corps dur, exposent les sujets qui les exercent, à une paralysie du nerf cubital. j'ai observé ces espèces de paralysies en assez grand nombre pour dire qu’elles ne doivent pas être rares. J'en ai déjà rapporté un exemple remarquable (1).

J'ai toujours vu confondre celte espèce de paralysie fonctionnelle du nerf cubital avec l’atrophie musculaire de l’adulte, à son début par les membres supérieurs. Est-il nécessaire de faire remarquer combien est fâcheuse cette erreur de diagnostic duquel ressort un pronostic grave, puisque cette dernière espèce morbide est progres= sive, tandis que l’autre affection musculaire reste toujours localisée à la main. On comprend donc combien il importe d'établir le dia-

(1) Duchenne (de Boulogne), Élect, loc., obs. XVI, 1855:

gnostic différentiel des déformations qui distinguent entre elles ces deux affections musculaires de la main.

La ressemblance de ces déformations entre elles n’est qu’apparente, car la griffe est également prononcée, dans l’atrophie musculaire progressive à son début par les membres supérieurs (voy. fig. AA, tandis que, dans la griffe propre à la lésion du nerf cubital, les deux derniers doigts sont plus crochus que les deux premiers, (voy. fig. 05).

Le mécanisme de celte dernière déformation s’explique parfaitement par l'anatomie et par les notions actuelles de physiologie musculaire, On sait en effet que les interosseux et les lombricaux reçoivent leur innervation du nerf cubital, et qu’en outre les deux premiers lombricaux sont animés par la branche terminale du nerf médian. Or l’action des lombricaux sur les mouvements des phalanges étant la même que celle des interosseux, on conçoit que, en raison de cette double innervation, la griffe de la main doive être moins prononcée dans les deux premiers doigts que dans les deux derniers.

Le diagnostic de cette espèce de paralysie professionnelle une fois bien établi, on la prévient facilement, en conseillant aux ouvriers d'appuyer leur coude sur un coussinet, — Le meilleur traitement à leur opposer est la faradisation des muscles paralysés. J'ai en effet guéri quelques-unes de ces paralysies par ce mode d’électrisation ; mais leur curabilité dépend, on le comprend, du degré d’altéralion du nerf cubital.

9° Paralysie du merf cubital consécutive a une fracture de l'éprcondyle. — La cause de cette espèce de paralysie traumatique du nerf eubital doit échapper difficilement à l'observation. Pourtant il s’est trouvé des circonstances, où elle a été méconnue, J'en vais choisir quelques exemples dans les faits cliniques que j'ai recueillis: |

Ouservarion XCIIL. — Résumé. — Un individu dont le membre supérieur était atrophié, se trouvait dans le service clinique du professeur Grisolles qui me le présenta comme étant atteint d’atrophie musculaire progressive. Tel avait été aussi le diagnostic porté par tous ceux qui l'avaient examiné, depuis son entrée à l'hopital. Mais, au seul aspect de son membre, dont la déformation était analogue à celle que l’on voit dans la figure 95, je dis alors que très-probablement le nerf avait été lésé consécutivement à une fracture de lPhumérus. Nous constatâmes en effet immédiatement un gouflement considérable à la partie interne du coude, et au niveau de l’épicondyle. Notre malade affirmait pourtant que cette fracture n’avait jamais été constatée et qu’il n’y croyait pas. On supposa alors que la tumtfaction de cette région pouvait bien être symptomatique d'une affection syphilitique et, dans celte hypothèse, Gfisolles ordonua un trai-

tement spécifique. Le malade ayant succombé peu de temps après à une affection tuberculeuse du poumon, nous constatämes, contrairement au dire du sujet, l’existerce d’une fracture de la partie inférieure et interne de l’humérus, avec une altération profonde du nerf cubital, au niveau de l’épicondyle.

Le malade dont il est question igncrait sans doute que son bras eût été fracturé à sa partie inférieur et interne, Ce qui me porte à l’'admettre, c’est qu'il n’avait aucun intérêt à le cacher, et que, depuis lors, j'ai observé deux cas analogues, dans ma pratique civile, chez d’autres personnes intelligentes et appartenant à la classe aisée ou riche. Voici le résumé de l’un de ces faits.

OBsErvaTION XCIV. == M. P., âgé de 48 ans, m'a été adressé par mon ami Michon, chirurgien des hôpitaux, comme étant atteint d’une atrophie musculaire progressive à son début. C'était aussi l'opinion d’autres médecins qu’il avait consultés. 11 connaissait la gravité de ce diagnostic, au point de vue du pronostic. Nonobstant ce jugement, comme sa main présentait la déformation qui ne peut être causée que par la lésion du nerf cubital, je pus le rassurer à l'instant. A l’appui de mon diagnostic, je lui dis que très-probablement son coude était déformé à sa partie interne ; ce qui fut confirmé, dès que je le mis à découvert. Cette déformation datait de l’enfance ; M. P. en rapportait la cause à une chute qu'il avait faite sur le coude ; mais cependant ses médecins l'avaient toujours attribute à l’existence d’une tumeur que l’on avait vainement essayé de faire disparaître par des vésicatoires et des pommades de toutes sortes. On n'avait jamais songé à la possibilité d’une fracture de l'épicondyle.

Voici le mécanisme de la lésion du nerf cubital consécutive à la fracture de l’épicondyle. On sait qu’au niveau du coude, le nerf cubital est logé dans une gouttière située entre l’olécrâne de la tubérosité interne de l’humérus. Normalement, cette gouttière est assez profonde, pour le mettre à l’abri de la compression, lorsquela partie interne du coude repose ou est appuyée sur un corps dur, Or, dès que cette gouttière a disparu, on conçoit que le nerf cubital placé superficiellement sous la peau soit exposé à être incessamment comprimé ou conlus.

B. — Par rhumatisme atrophique du deltoide; par rhumatisme articulaire chronique. 1° On m'a si souvent présenté des sujets atteints de rhumatisme atrophique du deltoïde, que j'ai cru devoir en agiter le diagnostic différentiel d’avec l’atrophie musculaire progressive. Je me bornerai à signaler la possibilité de cette confusion, dans certains cas,

Le rhumatisme deltoïdien se présente souvent sous la forme alrophique, comme dans le cas suivant:

ARTS SE UDIAGNOSTIC: 545

SUITE DE L’OBSERVATION XCIIL. — J'ai recueilli ce fait clinique dans le service de Grisolles, chez un sujet dont il a été ‘ci-dessus question (page 543). Outre la paralysie atrophique symptomatique de la lésion traumatique du nerf cubital, il avait un rhumatisme chronique atrophique; ce qui avait contribué à donner quelque apparence de vérité au’ diagnostic : atrophie musculaire progressive, qui avait été porté, dans ce cas complexe. I nous racontait que, depuis plus d’un an, il était atteint d’un rhumatisme de l'épaule et qu’il ne pouvait mouvoir son bras, sans souffrir dans le moignon de son épaule ; alors, j’imprimai des mouvements à son articulation scapu'o-humérale, dans tous les sens, en l’engageant à ne faire aucun mouvement volontaire, et je constatai que le mouvement en dedans provoquait toujours une vive douleur très-circonscrite, avec craquements limités. J'en conclus que très-probablement la surface articulaire était altérée. On trouva en effet à l'examen nécroscopique, qui eut lieu peu de temps après, une altération profonde de la surface articulaire de la tête de l’humérus dont quelques points étaient en suppuration,

En somme, cette forme du rhumatisme atrophique du deltoïde, observé dans le cas précédent, n’est pas rare, et ne saurait être confondue avec l’atrophie musculaire progressive qui est indolente et ne présente jamais ces allérations articulatives,

G. =— Par rhumatisme articulaire chronique. La griffe atrophique dé la main que l’on rencontre, dans certains cas de rhumatisme chronique de la main (voy. fig. 146), a certainement une grande ressem-

Fiu. 146, — Griffe de la main d’un sujet ic. 147. — Griffe de la main d’un sujet atteint atteint de rhumatisme articulaire chro- ‘ d’atrophie musculaire progressive, vue de dos nique (arthrite sèche). dans la figure 111.

blance avec la griffe de l’atrophie musculaire progressive de la main par atrophie des muscles interosseux (voy. fig, 147 et 111); mais avec un peu d'attention, toute confusion devient impossible, car les douleurs et le gonflement des articulations phalangiennes et

DUCHENNE. = 3e édition: 930

métacarpo-phalangiennes, qui caractérisent la première, ne s’observent jamais dans la seconde,

Celte griffe atrophique rhumatismale chronique est produite par l'altération des petites articulations de cette région et de leurs ligaments.

V, — ÉsrT-cE L'ATROPHIE MUSCULAIRE DE LA MAIN, SPÉCIALE A L'UNE DES FORMES DE L'ÉLÉPHANTIASIS ?

J'ai eu l’occasion de recueillir trois cas d’éléphantiasis contracté dans différentes parties de l'Amérique. Ils présentaient les symptômes de la forme de l’éléphantiasis appelé en Norwège spedalskheld anesthésique par les docteurs Danielssen et Boeck et en même temps une atrophie musculaire de Ja main, ayant quelque ressemblance avec celle que l’on observe dans l’atrophie musculaire progressive, mais qui en différait par la contracture des fléchisseurs des doigts. Cette atrophie de la main avec courbure des doigts et distortion des articulations coexistait avec l’éléphantiasis ; ce n’était pas une simple coïncidence, mais bien un des symptômes de cette dernière maladie.

Depuis Rhasès, en effet, qui a signalé la déformation de la main que l’on observe dans la lèpre (1), plusieurs auteurs (2) ont aussi mentionné l’atrophie spéciale de la main qui, dans l’éléphantiasis, occasionne sa déformation. Voici comment MM. Danielssen et Boeck ont décrit cette déformation de la main: «Les doigts deviennent successivement paresseux et courbés : le dos des mains s’aplatil; les premières phalanges prennent de l'extension, tandis que Îles autres acquièrent de la curvité, d’où il résulle que la main passe ultérieurement à l’état de convexité et extérieurement à l’état de concavilé (voir pl. XV) (3).»

Mais, dans cette atrophie de la main, les muscles disparaissent-ils complétement? C’est ce que j’ai recherché pendant la vie des malades, à l’aide de l’exploration électro-museulaire ; je vais exposer les trois faits qui montrent en quoi cette espèce d’atrophie diffère de l’atrophie musculaire progressive. (Bien que je ne traite qu’accidentellement ce sujet, je serai forcé de relater les observations

d’atrophie lépreuse que j'ai recueillies, en raison de leur importance el de leur nouveauté.)

OgsenvariON XCV. — J'ai rapporté dans la première édition (4), l'observation d’un M. X..., né à la Basse-Terre (Guadeloupe) et qui

(1) Rhasès, « Et Curvantur digiti et deturpantur forma et spasmantur juncturæ ét tuberosæ fiunt juncturæ. » |

(2) Les auteurs arabes, Schilling, Hensler, Gilbert, etc. (3) Danielssen et Boeck, Traité de la spedalskheld. Paris, 1818, p. 272. (4) Duchenne {de Boutosne), Élect, !oc., obs. XIX, 1855, p. 235.

APE CDIENGNOSTIC. 5417

était venu me consulter pour certains troubles fonctionnels de la main, qui dataient de cinq ans et avaient résisté jusqu'alors à tous les traite. ments. A l'exploration électro-musculaire, il fut constaté que ses interosseux et son cour! fléchisseur du pouce étaient atrophiés en grande partie. Aussi M. X... présentail-il, pendant le mouvement et le repos musculaire, les troubles fonctionnels et les défor rations qui caractérisent la lésion de ces muscles, Je m'étais servi de ce fait pathologique seulement au point de vue de létude des fonclions du court abducteur du pouce. La main droite était la seule région atteinte par l’atrophie, etil me parut alors résulter de l’ensemble des antécédents et des symplômes, que l’affection de M. X... ne pouvait être rapportée qu’à l’atrophie musculaire graisseuse. La faradisation localisée améliora considérablement la nutrition et les mouvements de la main de ce malade.

Six ou huit mois plus tard, j'aopris par M. le docteur Am. Forget, son médecin ordinaire, que ce pauvre jeune homme élail atteint de /a lépre la mieux caractérisée, dans le membre supérieur droit ; alors je sus qu'avant de venir en France, il en avait éprouvé les premières aiteintes, comme le jeune hoinme dont je vais bientôt rapporter l'observation. 1 n'avait pas fait mention de ces phénomènes, afin de s’étourdir sur la maladie connue, dans son pays, sous le nom de /êpre, et dont il se voyait atteint. Cette atrophie de la main était-elle symptomatiqne de l'éléphantiasis ou n’était-ce qu’une simple coïncidence? C’est ce qu’il ne me fut denné de résoudre que trois aus plus tard, Je vais rapporter le fait qui m'éclaira sur cette question.

OBservaTiON XOVI. — Afropluie des muscles de la main chez un jeune homme offrant les symptômes de la première période de la lèpre dile sèche (spedalskheld anesthésique). — M. M.…, né à Barcelone a été bien portant jusqu'en 1851. Alors, sans autre ‘cause connue qu'un bain de mer, qu'il disait avoir pris la veille étant en moiteur, à Venezuela (côte ferme, Amérique du Sud), il éprouva des douleurs dans les articulations, avec fièvre. Il garda le lit, pendant trois mois, en suivant un trailement (salsepareille, vomitifs, purgatifs), et n’en conserva que de la faiblesse. Dans le cours de cette maladie, il survint des plaques rouges, de la largeur d'une pièce de cinq francs, apparaissant sur la face dorsale des membres et durant de deux jours à trois semaines avant de disparaitre complétement; elles prenaient ensuile une coloration café au lait. Ces éruptions cutanées caractérisées par des taches rouges, puis passant à une couleur café au lait, revinrent deux à trois fois par an, jusqu’en 1855. Elles ne causaient aucun trouble dans la santé générale ; seulement elles étaient sensibles au toucher, Après un Certain temps, survenait une insensibilité de la main dans les points correspondants aux taches. Plus tard l'anesthésie cutanée s’étendit à la face dorsale des avant-bras et des mains. Les phénomènes constatés à Saint-Thomas (où la lèpre existe généralement, mais sous la forme hypertrophique et tuberculeuse) ont été constatés par son médecin M. le docteur Thomassin, Il conseilla alors un voyage en Europe; ce qu’il fit en 41853. Des douleurs profondes, comme mausculaires, précédaient loujours l'apparition des taches. Toujours aussi

les crises étaient accompagnées de fièvre les deux ou trois premiers jours, pendant les fortes douleurs Quand ces douleurs apparaissaient, les doigts étaient maintenus fléchis par des contractures douloureuses. En 1852, on s’aperçut d’un amaigrissement des mains el d'un commencement de déformation des doigts. Ces phénomènes morbides ont élé en croissant, et en 1853, voici ce que j'ai constaté. Depuis son retour en Europe, les douleurs et les taches sont revenues, une première fois en 1853 et une seconde en 1855. Auparavant, ces crises revenaient trois à quatre fois par ao, Depuis un an, après les bains salins de Rehme en Prusse, M. M..,n'a va reparaître ni les taches cutanées, ni les douleurs qui les précédaient!. Il existait, au milieu de la plante du pied gauche, une petite plaie qui avait beaucoup de peine à se cicatriser (appelée dans le pays sept peaux). Ce mal était venu spontanément en 1852. Depuis cette époque aussi, une sérosité coulait assez abondamment par le nez qui était un peu rouge lie de vin et hypertrophié.

En somme, M. M... a longtemps habité un pays où la lépre règne épidémiquement; il a présenté un ensemble de phénomènes qui ne peuvent être rapportés qu’à la première période de l'éléphantiasis dit anesthésique en Norvége et appelé lèpre sèche à la Guadeloupe. Ce sont, en effet, ceux que M. X... (de la Guadeloupe) (voir l’obs. XCV) a éprouvés avant d'arriver à une période plus avancée, symplômes que j'aurai à exposer de nouveau plus loin, dans l'observation d’une lépreuse que j'ai recueillie à l'hôpital de la Charité.

Après avoir bien établi le diagnostic de la lèpre dont M.M..., est atteint, j'arrive à l’atrophie musculaire de ses mains. À la main droite, les interosseux semblent avoirpresqueentièrement disparu; les espaces inlerosseux sont profondément creusés. Au niveau du court abducteur et de l’opposant du pouce, existe un creux indiquant l'atrophie considérable de ces muscles. A l'exploration électro-musculaive, on retrouve à peine les traces des intérosseux ; le courtabdueteur, l’opposant et les muscles de l’éminence {(hénar ne donnent pas le moindre signe de vie. La main a la forme d'une griffe qui s'exagère encore quand le malade veut étendre les doigts; le rapprochement et lécarlement des doigts sont abolis. La main a perdu la plupart de ses usages. Sa température est abaissée ; la peau y est terreuse, l’épiderme épais ; les veines sous-cultanées très-pelites. Cette main crochue offre, en un mot, un aspect cadavérique. J'ajouterai encore qu'il existe un léger degré de rétraction des fléchisseurs profonds. La main gauche est aussi en voie d’atrophie, mais à un degré peu avancé. La sensibilité de la peau, des parties profondes de la main et de la pulpe des doigts est entièrement abolie ; l’excitation électrique, au maximum, ne réveille pas la moindre sensation. Celle main gauche a également perdu une grande partie de sa sensibilité.

Si l’on remarque, dans les deux faits précédents, la similitude des phénomènes appartenant sans aucun doute à une première période de la lèpre, on n’est pas moins frappé de la ressemblance de l’atrophie musculaire de la main dont les deux malades ont été atteints.

En présence de ces deux faits, j'étais donc porlé à rapporter

Page 1