‹ De l'électrisation localisée et de son application à la pathologie et la thérapeutiqueChapitre 242 sur 400 · TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ ET DES SENS, TRAITÉS PAR L'ÉLECTRISATION · texte numérisé non relu

TROUBLES DE LA SENSIBILITÉ ET DES SENS, TRAITÉS PAR L'ÉLECTRISATION

Ce chapitre est consacré à l'exposition des recherches thérapeutiques que j'ai faites sur la valeur de la faradisation locaiisée appliquée au traitement de certains troubles de la sensibilité ou des sens, que l’on rencontre dans des affections nerveuses ou rhumatismales. La plupart de ces recherches ont été faites sur une grande échelle et publiquement; leur publication date déjà de 1855; elles ont été reproduites dans la précédente édition. Ayant élé continuées depuis lors par moi et par un grand nombre d’autres expérimentateurs, l’exactitude des faits thérapeutiques que j'avais an-

(1) Je ferai remarquer que cette proposition, qui a été considérée par quelques auteurs comme paradoxale, n’est que l'expression des faits que j’ai exposés ; qu’elle n’est pas même une déduction, ni une explication que je laisse à d’autres le soin de rechercher,

noncée s’est trouvée vérifiée en général. En conséquence, je vais exposer de nouveau les résultats de ces recherches, avec les réserves que l’on doil toujours faire dans toutes les questions thérapeutiques, el surtout dans celles qui sout aussi conjecturales, et qui ne reposent que sur l’expérimentation empirique. Je puis me tromper dans l’interprétalion des faits que je vais relater, mais personne ne doutera de leur exactitude.

Quelle influence thérapeutique la faradisation localisée exercet-elle sur les névralgies, sur certaines névroses, sur l’angine de poitrine par exen:ple, sur certains états nerveux des sens, el en particulier sur la surdité nerveuse, acquise el congénitale ? Telles sont les questions thérapeutiques qui feront le sujet de ce chapitre.

ARTICLE PREMIER

S FE. — Névralgies,

Une douleur vive et instantanée, produite artificiellement sur un point quelconque de l'enveloppe cutanée, peut modifier profondément et même quérir les névralqies. — Cette proposition, déjà mise en lumière par la cautérisation transcurrente ou ponctuée, et surtout parla cautérisation de l’hélix appliquée au traitement de la sciatique (méthode tant à la mode il y a peu d’années, el aujourd'hui généralement abandonnée), me paraît également ressortir des recherches que je vais exposer.

Quel est le moyen de produire cette douleur instantanée? Je ne connais pas d’agent qui réponde mieux à celte médication spéciale que la faradisation appliquée à l’excitalion de la peau. La cautérisation cutanée par le fer rouge approche un peu de son action thérapeutique par son instantanéité; mais elle désorganise les tissus, et la douleur qu’elle produit ne peut être graduée, comme la faradisation, selon le degré d’excitabilité du sujet ou de l’organe soumis à son influence. De plus, cette cautérisation doit être pratiquéerapidement, sous peine d'étendre profondément son action désorganisatrice, et la vive douleur qu’elle produit cesse à linstant où l’escharre estformée. La faradisation cutanée, au contraire, respectant les tissus, peut être fréquemment renouvelée et pratiquée indifféremment dans toutes les régions, même à la face; enfin elle peut être prolongée longtemps, sans que jamais son intensité di-

minue, S HE, — Névralgie sciatique,

La névralgie sciatique est celle dans laquelle j'ai eu l’occasion

d'expérimenter le plus fréquemment la valeur thérapeutique de la faradisation cutanée. Les faits nombreux que j'ai recueillis jusqu’à ce jour, m'ont paru justifier pleinement les considérations que J'avais déduites de mes premières recherches.

Il esttrès-peu de névralgies sciatiques qui n’éprouvent immédiatement l'influence de l’excitation électro-cutanée, quel que soil le point du corps où on la pratique ; mais, pour que cette influence salutaire se fasse sentir, il faut que l'impression qu’elle occasionne soit vive et subite. 11 n’est pas rare de rencontrer des sujets peu irritables chez lesquels le courant le plus intense ne produit qu’une faible sensation ; Chez eux, la médication électro-cutanée reste sans action sur la névralgie sciatique, il faut la porter alors sur un organe doué d’une grande sensibilité. C’est ainsi qu'ayant placé le rhéophore sur la racine de l’hélix de plusieurs malades, sans pouvoir produire une vive sensation, et conséquemment sans modifier la névralgie sciatique, j'ai vu celle-ci disparaître immédiatement par la faradisation de la sous-cloison nasale. (Rien n’est comparable à la douleur produite par lexcilation de cette région; aussi doit-on la pratiquer avec circonspection et seulement dans les cas extrêmes.)

On comprend qu’il ne puisse être ici question que des névralgies sciatiques qui prennent leur source dans un trouble purement dynamique, el non de ces douleurs sciatiques qui sont d’une nature inflammatoire, ou symptomatiques d’une lésion natérielle de ce nerf, comme la dégénérescence cancéreuse, la compression du nerf par une lumeur, la névrite, etc. Ces dernières affections ne peuvent être rangées parmi les névralgies, el il serait absurde alors d’attendre un effet curalif de la faradisation de la peau,

Il n'existe aucune région de l’enveloppe cutanée dont l'excitation jouisse du privilége exclusif de modifier la névralgie sciatique. Cette opinion ressort de mes recherches; cependant il me parait qu’en général il vaut mieux agir Loco dolenti. I faut avoir soin d'opérer à sec, c’est-à-dire de dessécher préalablement la peau avec une poudre absorbante ; car si l’excitation électrique pénètre profondément, la névralgie peut être aggravée au lieu de se calmer. Je pourrais rapporter un grand nombre de faits à l’appui de cette assertion. Magendie et, à son exemple, E. Becquerel, ont recommandé au contraire de conduire lexcitant électrique jusque dans le nerf malade.

Voici, d’une manière générale, les phénomènes que l’on observe pendant la fusligation électrique pratiquée à sec dans la névralgie sciatique. Les papilles nerveuses se soulèvent, puis rougissent dans le point excité, et, si l’épiderme est fin, la peau se couvre de larges plaques érythémateuses (j'ai vu quelquefois ce phénomène se

produire seulement plusieurs minutes après l'application des fils métalliques excitateurs, et se prolonger d’une heure à vingt-quatre heures). Habituellement l'opération ne peut être supportée au delà de quelques minutes. À l'instant où la fustigation est suspendue, toute sensation cesse, et le sujet cherche vainement à provoquer la douleur sciatique par des mouvements de toute espèce. Rien n’est curieux comme l'étonnement du malade, qui passe subitement de la souffrance la plus vive au calme le plus parfait; rien n’est plus agréable au médecin que la vive expression de sa reconnaissance. Mais l'influence anesthésique de la douleur électro-cutanée sur la scialique n’est pas toujours aussi grande ; quelquefois la douleur névralgique est seulement calmée ou déplacée.

Il est infiniment rare d'obtenir laguérison radicale de la névralgie sciatique en une seule séance. Je comprends difficilement que l’on ait avancé que la cautérisation auriculaire pratiquée une seule fois guérit le tiers des sciatiques. On sait qu'un certain nombre de ces névralgies ne peuvent guérir, quelle que soit la méthode employée. Mais, en admettant qu'on ait voulu parler seulement des névralgies simples, par refroidissement ou impression d’un courant d’air froid, il est évident, pour {ous ceux qui ont suivi ces expériences, qu'on a pris des guérisons temporaires pour des guérisons définitives.

L'effet de la douleur perturbatrice, quelle que soit la méthode employée, n’est donc généralement que temporaire. Ainsi, lorsque l’on a pratiqué la fustigation électrique, la douleur reparaît après un espace de temps plus ou moins long, qui varie d'une à huit, dix, douze heures : mais alors cette douleur est habituellement déplacée ou modifiée ; on voit revenir le sommeil perdu depuis longtemps, et la marche devient plus facile. Quand la fustigation électrique n’est pas renouvelée, la névralgie revient bientôt aussi intense qu’auparavant. Si l’on voyait, dans cette influence fugace de lexcitation électro-cutanée, une cause d’itupuissance pour la cure radicale de la névralgie sciatique, il faudrait aussi accuser d'impuissance une foule de médicaments dont la valeur thérapeutique est le mieux établie, bien que leur action ne soit que momentanée ou temporaire. L'excitation électro-cutanée possède en outre le précieux avantage Ge soulager immédiatement le malade, en attendant une guérison définitive.

Est-il besoin de dire ce qu’il faut faire pour obtenir cette guérison définitive? N'est-il pas évident qu’en persistant dans lapplication de ce puissant agent modificateur, ainsi qu’on le pratique pour l'emploi de tous les agents thérapeutiques, on aura la chance de triompher des névralgies les plus rebelles? C’est, en effet, le résul- {at auquel je suis arrivé, en renouvelant la fustigation électrique

qualre, six ou huit fois, et à des intervalles assez rapprochés. La névralgie sciatique, ainsi pourchassée, disparaît enfin définitivement.

Les malades et les médecins réclament, en général, l’intervention thérapeutique de l’électricité pour la névralgie sciatique, comme pour un grand nombre d’autres affections nerveuses ou musculaires que j'ai passées en revue, seulement lorsqu'ils ont épuisé sans succès toutes les ressources ordinaires de la thérapeutique. Dans les recherches expérimentales auxquelles je me suis livré dans les hôpitaux, j'ai choisi les cas les plus rebelles, afin de mieux juger la valeur de la médication faradique. Eh bien, malgré ces conditions désavantageuses dans lesquelles l'excitation électro-cutanée s’est trouvée placée vis-à-vis de la névralgie sciatique, j'ai obtenu les heureux résullats thérapeutiques que je viens d’exposer.

Tel est le résumé des faits qui ressortent des expériences trèsnombreuses que j'ai faites depuis une vingtaine d’années sur l’influence thérapeutique de la faradisalion cutanée, dans la névralgie scialique.

J'ai eu aussi de fréquentes occasions de faire des expériences analogues dansles autres névralgies. Comme les résultats en sont à peu près les mêmes que ceux qu’on observe dans la névralgie sciatique, Je n'aurais pu traiter spécialement de la thérapeutique électrique de chacune de ces névralgies, sans m’exposer à des redites. Je me bornerai donc à dire que les considérations électro-thérapeutiques que je viens d'exposer sur la névralgie sciatique, une des plus fréquentes de toutes les névralgies, leur sont parfaitement applicables.

8 ERI, — Névralgie plantaire,

J’ai vu un bon nombre de névralgies, rebelles à tout traitement antérieur, céder d’une manière merveilleuse, par la rapidité de la guérison, à la faradisation cutanée, pratiquée loco dolenti. Si je n’étais pas forcé de me resserrer, j’en relaterais ici quelques exemples choisis parmi les plus rebelles. Je ne puis résister au désir de rapporter brièvement ici la plus remarquable de toutes celles que j'ai observées.

C'était un cas de névralgie plantaire. Cette espèce de névralgie d’un traitement difficile et contre laquelle Malgaigne pratiquait à la plante du pied une incision transversale à la direction du nerf douloureux, est habituellement rebelle. |

OBsERvATION CLXI. Névralgie plantaire datant de plus d'un an, guérie en deux séances par la faradisation cutanée loco dolenti.

En 1860, M. le professeur Nélaton m'a adressé M. X..., qui depuis deux ans souffrait d’une névralgie plantaire gauche, dont il attribuait la

DUCHENNE, 9° édition. o1

cause à la compression exercée circulairement par une chaussure trop étroite sur son avant-pied gauche. Le point douloureux à la pression de celte névralgie siégeait au niveau de la saillie sous-métatarsienne, de sorte que, pendant la station et la marche, la pression du sol y provoquail des douleurs intolérables qui rayonnaient dans la plante du pied. Afin d'éviter cette douleur, il posait son piel sur le sol dans l'attitude du varus, et marchait conséquemment sur le bord externe du pied, ce qui occasionnait une claudication. La névralgie avait résisté à des médications variées et énergiques. Velpeau, qui lui avait donné des soins (disaitil) pendant une année, lui avait fait tenir le membre dans la position horizontale pendant tout ce temps. L’attitude vicieuse qu'il devait donner à son pied, pour n’en pas appliquer le point douloureux sur le sol, avaitaltéré la forme de ce membre et occasionnait une grande fatigue. M. Nélaton avait commandé un appareil, afin de faciliter la marche et la station. Toutefois il lui conseilla de venir ine demander un avis avant de quitter Paris. Les cas de guérison que j'avais déjà obtenus dans des névralgies plantaires analogues, par la faradisation cutanée, m'inspirèrent l’idée d’expérimenter l'excitation électro-cutanée dans ce cas de névralgie plantaire. Après quelques minutes, d’une excitation électro-cutanée très-énergique pratiquée loco dolenti, le point douloureux sous-métatarsien disparut, et le malade put poser le pied à plat sur le sol, se tenir debout sur sa pointe, et marcher sans provoquer la moindre douleur; ce qu’il n’avait pas fait depuis plus d'une année. Après trois heures de marche la douleur reparut, mais moins forte. Une seconde excitation électro-cutanée, pratiquée le lendemain, comme la première fois, fit disparaître la douleur, qui depuis lors n’est plus revenue. Les contractions instinctives qui avaient lieu pour éviter la douleur pendant la marche et lastation avaient cessé, de sorte que le pied posait bien à plat sur le sol, exécutant ses mouvements normaux, et avait repris sa forme normale. Quinze jours après, le malade a quitté Paris, complétement guéri, emportant par précaution l’apparcil qui avait été commandé par M. Nélaton, mais qui ne lui a point servi.

Avant le fait précédent j'avais guéri rapidement par le même procédé une névralgie plantaire dont le point douloureux élait fixé au talon, et avait été rebelle depuis plus d’une année à tous les traitements antérieurs (sangsues, vésicatoires, repos absolu), là malade était la fille d’un confrère, mademoiselle L..., qui m'avait été adressée par M. Bouillaud, Enfin un autre cas analogue, mais ne datant que de deux mois, que j'avais observé chez un nommé Camille, ouvrier de M. Charrière, avait aussi été guéri. par la faradisation cutanée. Ces faits m'ont décidé à expérimenter l'excitation électro-cutanée dans le cas de névralgie plantaire qui m'a été adressé par M. Nélaton et dont j'ai exposé la relation. Depuis lors, j’at encore guéri plusieurs autres névralgies plantaires par le même procédé.

$ EV. — Remarques sur l’action thérapeutique de la faradisation cutanée dans le traitement des névralgies.

I. — Pourquor cette méthode a échoué dans la pratique de M. EF. Becquerel.

La plupart des névralgies guérissent par la faradisation cutanée ; les observateurs qui ont écrit sur l’électro-thérapie disent avoir obtenu de l’application de la faradisation cutanée des résultats analogues à ceux que je viens de faire connaître, Cependant E. Becquerel a prétendu qu’au contraire ce mode d’électrisation est en général impuissant contre la névralgie. Je ne puis m'expliquer une opinion aussi contradictoire que par la différence des procédés employés par cet observateur, J’ai appris, en effet, que dans ses expériences il n'avait pas eu soin de dessécher la peau avec une poudre absorbante, Or, je l’ai dit précédemment, si la peau n’est pas parfaitement desséchée, l'excitation électro-cutanée n’est pas parfaitement limitée à la peau, et peut pénétrer jusqu’au nerf malade, si les rhéophores sont placés sur son trajet. Cette excitation du nerf malade, comme je l’ai dit précédemment, aggrave souvent la douleur au lieu de la calmer, ou la rappelle lorsqu'elle a cédé à l'excitation électro-cutanée bien localisée dans la surface de la peau.

Il. — Valeur de la faradisation directe des nerfs par de prétendus courants d'induction centripèles.

Il est vrai que E. Becquerel avait à préconiser une autre méthode qu’il trouvait bien préférable, celle de Magendie, qui consiste à faire passer directement dans le nerf malade, dans le sens longitudinal et pendant un temps suffisamment prolongé, un courant d’induction à intermittences rapides. E. Becquerel a essayé de rajeunir cette méthode en donnant au courant d’induction une direction centripète, à l’imitation d’un courant galvanique qui, dirigé pendant un certain temps dans la continuité d’un nerf, jouirait de la propriété d’en paralyser la sensibilité (et la motricité). Il lui paraissait donc rationnel d'appliquer comme anesthésique le courant centripète au traitement de la névralgie. Mais cet observateur s’est évidemment trompé en croyant avoir obtenu, dans ses expériences, un courant d’induction centripète de l'appareil magnéto-électrique dont il a fait usage; c’est un énorme lapsus que je regrette d’avoir à signaler. Il est, en effet, démontré (voy. chap. I, article 1n) que ces appareils ne peuvent produire que des alternatives voltianes, c’est-à-dire un cou. rant alternativement centripète et centrifuge. Le procédé de faradisation qu'il a préconisé, qu’il croyait avoir modifié, n’est donc en réalité que celui de Magendie (voy. p.108), dont il diffère cependant en ce que E. Becquerel a remplacé l'électro-puncture employée

par Magendie par les éponges humides. Il me paraissait que ce mode de traitement avait fait son temps; du moins les résultats peu encourageants que j'en avais obtenus m’avaient engagé à en rechercher un meilleur; je crois avoir bien démontré l’heureuse influence de la faradisation cutanée sur la névralgie.

HI. — Za guérison des névralgies par la faradisation cutanée est conjecturale.

Rien n’est plus conjectural que l’action thérapeutique de la faradisation cutanée appliquée au traitement des névralgies : ainsi telle névralgie simple et récente n’éprouvera pas la moindre influence de l'excitation électro-cutanée; telle autre névralgie, au contraire, datant de plusieurs années et rebelle à tous les traitements antérieurs, cédera comme par enchantement à la faradisation cutanée. Toutefois j'ai remarqué que les névralgies qui avaient éprouvé une influence immédiate de cette excitation de la peau avaient très-souvent guéri; tandis que la plupart de celles qui, après la première application, n’en avaient éprouvé aucune modification appréciable, s'étaient montrées presque toutes rebelles à ce mode de traitement. J’en ai fait un signe pronostique de la névralgie. Ce signe m’a mis plusieurs fois sur la voie de lésions organiques ou d’inflammation du nerf (de névrites) qui offraient les apparences de névralgies. Ce signe n’a éclairé dans une triste circonstance.

Ogservarion CLXIT. — Mon regrettable maître Chomel, souffrant depuis plus de deux ans de douleurs sciatiques rebelles, crut que la faradisation pourrait en triompher. Appelé à lui donner mes soins, je partageai son espoir, d'autant plus facilement qu’à ce moment je venais d'obtenir par la faradisation culanée une série de guérisons d'anciennes névralgies. Je fus, hélas ! bien vite désillusionné ; car une énergique excitation électrocutanée que je pratiquai à l'instant ne fut suivie d'aucune modification appréciable. C'était déjà d’un mauvais augure ; cependant j'avais l'espoir qu'une seconde, une troisième ou une quatrième application serait plus heureuse, comme je l'avais observé quelquefois ; je fus malheureusement déçu dans mon attente. Cette impuissance complète de la faradisation cutanée, comme modificateur même temporaire de douleurs dites névralgiques, m’inspira sur la nature de la lésion du nerf sciatique des doutes que j'exprimai aux savants confrères qui lui donnaient des soins habituels. Une dizaine de séances pratiquées journellement n'ayant produit aucun résulta!, le toucher par le rectum fut pratiqué et fé reconnaître l'existence d'une tumeur de mauvaise nature siégeant dans le bassin du côté malade, tumeur qui était la cause unique des douleurs ressenties dans le trajet

du nerf scialique et simulant une névralgie, tumeur qui devait le conduire au tombeau.

$ V. — Névralgie épileptiforme (tic douloureux).

De toutes les névralgies, celle de la cinquième paire a été, dans

mes recherches, la plus rebelle à l’action thérapeutique de la faradisation cutanée, lorsqu’elle avait un caractère particulier qui lui a fait donner par M. Trousseau (1)la dénomination de névralqie épileptiforme, et qui était connue sous le nom de fc douloureux.

Cette espèce de névralgie est considérée comme incurable par ce pathologiste. Il faut, pour la calmer, administrer des doses énormes d’opium, que le malade tolère parfaitement, J'ai vu en 4861, dans son service (Hôtel-Dieu, salle Sainte-Agnès, n° 3), un sujet dont les crises douloureuses n'étaient modérées que par 15 grammes d'extrait gommeux d’opium par jour, et qui cependant n’en. éprouvait pas le moindre effet narcotique.

J'ai eu l’occasion d’expérimenter l'influence modificatrice de la faradisation cutanée dans trois cas de névralgie épileptiforme. Dans l’un d’eux, l’action de ce traitement a été complétement nulle ; mais les deux autres ont été heureusement modifiés par lui. Voici en résumé la relation de l’un de ces deux cas.

OnservaTION CLXHI. — M. X..., cultivateur des environs de Paris, m'a été adressé, en 1860, pour des douleurs qu'il éprouvait depuis près de deux ans, dans le côté gauche de la face, ct dont voici les caractères principaux. Elles siégeaient au niveau du point où la septième paire commence à se diviser en rameaux, et paraissait circonscrite dans un espace qui ne dépassait pas le diamètre d'une pièce de 5 francs. Elles revenaient par crises plus ou moins fréquentes et dont la durée n’excédait pas quelques secondes. Elles étaient prôfondes, osseuses et continues pendant toute la crise ; le malade les comparait à la douleur que produit l’arrachement d’une dent et dont la durée serait de dix à quinze secondes. Il avait eu l’occasion de se faire arracher plusieurs grosses. dents, et il disait que la douleur produite par cette opération n’égalait pas celle qui était provoquée par sa névralgie. Pendant la crise, sa face s’injectait fortement ; ses traits se contractaient douloureusement du côté affecté ; il faisait entendre des gémissements, et se comprimait fortement la face avec ses mains comme pour diminuer sa douleur, ce qu'il prétendait obtenir en effet. La pression exercée sur le point de la septième paire indiqué ci-dessus était douloureuse, et provoquait une forte crise. Il en était de même des mouvements occasionnés par la mastication et par le parler. Ces douleurs ont été tellement vives par moments, que pendant six semaines le malade devait se condamner au silence absolu et s’alimenter seulement avec des bouillons qu’il avalait à l’aide d’une pipette, les mouvements de succion opérés par la langue ne rappelant pas la douleur. Ses nuits étaient presque sans sommeil, réveillé qu’il était à chaque instant par une nouvelle crise. Ces crises, primitivement supportables, ont augmenté d'intensité progressivement, sans que rien ait pu les calmer — La faradisation cutanée, pratiquée loco dolenti avec une grande énergie, pendant une minute et à trois reprises, a modifié immédiatement la névralgie ; les crises sont

(1) Trousseau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu, 3e édition. Paris, 1567.

revenues moins fréquentes et moins douloureuses ; pour la première fois depuis bien des mois, le malade a dormi quelques heures sans être réveillé par les crises habituelles, mais le manger et le parler les rappellent toujours, quoique moins fortes. Les séances suivantes, pratiquées de deux jours l’un, ont produit une amélioration progressive, et après une dizaine d’excilations les crises ont entièrement disparu. Cette guérison s'est maintenue pendant trois mois, après lesquels elles ont reparu bien moins fortes et provoquées seulement par le manger. Une nouvelle cure d'une douzaine de séances en a débarrassé de nouveau le malade.

Je n’oserais affirmer que cette guérison d’une névralgie épileptiforme est définitive. Quoi qu’il arrive cependant, cette influence de la faradisation cutanée dans des cas rebelles n’en est pas moins remarquable et précieuse pour la thérapeutique.

Depuis la publication de ce fait clinique déjà ancien, j'ai expérimenté cette même méthode électro-thérapeutique dans bien des cas de tics douloureux de la face; plusieurs fois, j’ai obtenu des résultats à peu près aussi heureux. L’un d’eux me paraît remarquable, en raison de l’insuccès de bien des tentatives de traitement qui avaient été mis en œuvre pendant plusieurs années. En voici succinctement la relation.

OBsERvATION CLXIV, — Il s’agit d’une dame qui, en 1862, à la suite de l’avulsion d’une dent, avait été atteinte d’une névralgie épileptiforme qui siégeait dans diverses divisions de la cinquième paire. Tan{ôt en effet les douleurs se faisaient sentir le plus souvent dans le nerf sous-orbitaire, d’autres fois dans le dentaire inférieur ovu dans le lingual; elles revenaient par crises plus ou moins rapprochées, duraient chacune seulement quelques minutes; elles étaient atroces, ressemblant à celles que produit l’avulsion d’une dent, lorsqu’elles siégeaient à la mâchoire inférieure, du côté douloureux; la face était alors injectée ; l'impression du froid ou du chaud, la mastication les provoquaient; aussi la malade était-elle forcée de se priver pendant plusieurs jours de nourriture solide, ne prenant que du bouillon frais ou tiède qu’elle faisait arriver dans le fond de la gorge à l’aide d’une pipette. Les traitements les plus énergiques (sulfate de quinine, vésicatoires, morphine à doses très-élevées, etc.), ont été essayés sans résultat, pendant plusieurs années, par des notabilités scientifiques, entre autres par Trousseau, lorsqu'elle me fut adressée, en désespoir de cause. L’excitation électro-cutanée appliquée à doses moyennes et parfaitement localisée dans la peau, avait modifié déjà cette névralgie en quelques séances, elle en a débarrassé la malade à plusieurs reprises, une fois pendant deux ans; de temps à autre et à des intervalles très-éloignés , la névralgie re-ient, mais infiniment moins intense que jadis, et chaque fois quelques séances suffisent pour la faire disparaître.

Tel est le résultat que j'ai obtenu, dans ce cas, par cette méthode d’électrisation. Gomparativement aux horribles douleurs qui l’ont

fait souffrir pendant plusieurs années, la malade se considère comme guérie, J’ajouterai, pour expliquer la ténacité de cette névralgie (qui peut-être, d’après les recherches modernes de Bœremsprung, est symptomatique d’une lésion du ganglion de Gasser) : c’est qu’elle parait héréditaire ; la mère de cette dame en effet a été également atteinte d’une névralgie faciale très-rebelle.

À côté des guérisons merveilleuses dont il vient d’être question, je suis forcé, hélas ! de placer un correctif, en disant que, pour ce qui me concerne du moins, elles sont rares, et que rien ne peut faire prévoir le résultat du traitement.

$S VI. — Douleurs térébrantes et fulgurantes de l’ataxie,

On ne s’étonnera plus aujourd’hui de la persistance de certaines douleurs dermalgiques et en même temps profondes, térébrantes, fulgurantes, erratiques, revenant par crises, et que l’on avait rangées dans les névralgies, car ces douleurs sont symptomatiques d’une affection des plus graves et qui marche fatalement d’une manière progressive : je veux parler des douleurs symptomatiques de l’ataxie musculaire progressive, douleurs que la faradisation cutanée diminue ou fait disparaître quelquefois temporairement, mais qu’elle ne peut guérir, pas plus que la maladie dont elle est un des symplômes les plus constants.

S VII. — Paralysies consécutives à de prétendues névralgies.

C’est ici qu’il convient d’exposer mon opinion sur la nature des paralysies que l’on observe quelquefois à la suite de certaines affections douloureuses dites névralgies. Je le ferai brièvement,

Dans toutes les paralysies consécutives à des douleurs dites névralqiques qui avaient siégé dans des nerfs mixtes, et que j'ai eu l'occasion d'observer, j'ai constaté que la contractihité électro-musculaire était abohe ou affaible.

C’est, on le sait, un des signes de la lésion anatomique des nerfs moteurs, comme cela ressort des faits exposés dans le chapitre consacré à l’étude des paralysies des nerfs mixtes. En conséquence, il ne m'est pas possible d'admettre qu’une paralysie puisse être produite par une simple névralgie. J’ai professé cette opinion depuis longtemps; elle se trouve exprimée dans la première édition de l'Électrisation localisée. J'ai dit et je crois encore que ces prétendues névralgies, qui ont été suivies de paralysie, ont dû être produites par une altération organique quelconque des nerfs. Les faits que j'ai recueillis à ce point de vue m'ont paru confirmer cette assertion.

J'espère traiter plus tard celte importante question, lorsque

j'aurai réuni un assez grand nombre de faits. Je me propose aussi d’exposer en même temps les signes qui distinguent les névralgies réelles de ces pseudo-névralgies, dues à une altération organique des nerfs et qui se terminent souvent par des paralysies.

Quoi qu’il en soit, dans cette espèce de paralysie, le pronostic tiré de l’état de la contractilité électro-musculaire et l’action thérapeutique de la faradisation musculaire sont les mêmes que dans les paralysies traumatiques des nerfs mixtes,

$S VEHE. — Angine de poitrine,

I. Quelques considérations générales. — Depuis qu'un médecin français, nommé Rougnon, a publié, il y a près d’un siècle, la première observation d’angine de poitrine (1), et qu'Heberden, médecin anglais, lui a donné le nom qu’elle porte encore aujourd’hui (2), les nombreux auteurs qui ont trailé de cette maladie se sont principalement préoccupés de sa nature et du siége qu’elle occupe.

Ainsi ils ont fait naître généralement l’angine de poitrine : 4° en Angleterre, d’une lésion organique du cœur, et principalement de l’ossification des artères coronaires (Jenner, Black, Parry), ou d’une lésion de la crosse de l'aorte (Corrigan) (3) ; 2° en Allemagne, d’un principe rhumatismal ou goutteux (Butter, Schæffer, Hesse, Bergius, etc.) ; 3° en Ilalie, d’une hypertrophie du foie, par suite de laquelle l’action du cœur se trouve gênée ou paralysée ; 4° enfin, en France (Desportes, Jurine, Lartigue, etc.), d’une névralgie soit du pneumogastrique, soit du plexus cardiaque, soit du nerf diaphragmatique, ces derniers auteurs ne différant entre eux d'opinion que sur le siége de la névralgie. Aujourd’hui chaque pays défend encore. opiniâtrément les opinions nées dans son sein. Malheureusement, il faut bien le reconnaître, les longues et savantes discussions qui se sont élevées sur la pathogénie et sur la physiologie pathologique de langine de poitrine n’ont pas fait faire un pas à la thérapeutique de cette affection.

L’angine de poitrine est cependant la maladie la plus terrible qui puisse menacer la vie de l’homme, car elle le tue presque toujours

(11 Rougnon, Lettre à Lorry sur les causes de la maladie et de la mort de M. Charles, février 1768.

(2) Voici les diverses dénominations qui ont été successivement données à cette maladie: angtna pectoris, Heberden, 176$; asthma convulsivum, Elsner, 1718; diaphragmatic gout, Butter, 1792; athsma artriticum, Schmidt, Stüller, 1793 ; syncope angina,Parry, 1199 ; asthma dolorifirum, Darwin, 1781 ; slernalgie, Baumes, 1806; sternocardie, Brera, 1810; preumogastralgie, Téallier, 1826.

(3) M. Élie Gintrac est le seul médecin qui, en France, ait défendu l'opinion &@e ce pathologiste anglais. Cet excellent observateur admet cependant que, dans quelques cas, l’angine peut ètre essentiellement nerveuse (Journal de la Société de médecine de Bordeaux, 1835).

infailliblement, après l’avoir torturé pendant un temps plus ou moins long. Combien est pénible la position du médecin en présence d’un malade en proie à un accès d’angine, lors qu'il ne connaît aucun moyen thérapeutique capable de faire cesser à l'instant ces horribles souffrances, et que la mort menace de terminer cet accès qu’il ne saurait empêcher !

Ce n’est pas que l’on ait négligé de rechercher les moyens de combattre celte maladie; le nombre des agents thérapeutiques mis en usage est au contraire très-grand, chaque médecin ayant agi suivant l'idée particulière qu’il se faisait de sa nature et de sa pathogénie, Ces médications diverses ont quelquefois, quoique rarement, produit l’amélioration et même la guérison de cette affection. Mais il ressort des faits publiés jusqu’à ce jour que la thérapeutique est à peu près impuissante contre l'accès lui-même, alors qu'il paraît incontestable que c’est l’un de ces accès qui tue presque toujours, que l’angine soit ou non compliquée de lésion organique du cœur ou de l'aorte.

Ce court exposé suffit, je crois, pour démontrer combien il importe de chercher le moyen : 1° d'arrêter un accès d’angine de poitrine, puisque seul il peut être suivi d’une mort foudroyante ; 2° d'empêcher le retour de ces accès ou d’enrayer la marche de la maladie.

IT. Æ'xpériences électro-thérapeutiques contre l'angine de poitrine. — C'est dans l’espoir d’atieindre un heureux résultat que j'ai commencé une série d'expériences. Je vais exposer ces premiers essais.

OBservaTION CLXV. — Angine de poitrine probablement essentielle datant de six mois. — Influence thérapeutique de l'excitation électrique du mamelon et de la peau.

Pérone, cinquante ans, corroyeur, demeurant à Belleville, rue de la Tourtille, n° 25, d’une forte constitulion, d’un tempérament sanguin, d'un certain embonpoint, et ayant le cou court, n’a jamais eu de maladie grave. Il à seulement éprouvé, il y a deux ans, une douleur rhumatismale dans l'épaule droite, qui l’a forcé d'interrompre son travail pendant un mois, bien qu'il n’ait pas eu de fièvre. Il n’a pas habituellement l'haleine courte ; il n’est pas sujet aux palpitalions : son habitation est saine; il ne $’est pas exposé à l'humidité.

Le 29 novembre 1852, à neuf heures du matin, élant à jeun, il éprouva tout à coup, sans cause connue, un sentiment de brûlure profonde, au niveau de la partie supérieure et moyenne de la poitrine, et une douleur qui s’étendait dans le membre supérieur gauche. Ilsejoignait à ces symptômes des fourmillements et des picotements qui allaient en augmentant du coude à l'extrémité desdoigts. Pendant l'accès, le cœur battait avec force et rapidité ; la tête était lourde, un peu douloureuse ; laphonation était difficile, par défaut de respiration suffisante, et augmentait la douleur . Le malade était forcé de se courber en avant, de s'arrêter ou de s'asseoir,

la douleur augmentant par l’exteusion du tronc ; son anxiété était extrême ; il était frappé de terreur et croyait à sa fin prochaine. Ce premier accès a commencé à diminuer à la suite d’une saignée copieuse, dix-huit heures après le début. Des bains de pieds sinapisés, des potions calmantes et un bain entier avaient été employés antérieurement sans aucun résultat. — Cette amélioration n’était pas très-grande, car le malade ne conservait ce faible soulagement qu’à la condition de rester dans le repos le plus absolu, dans Ja stalion assise, parce que la position horizontale provoquait toujours une nouvelle crise; les accès revenaient sous l'influence de la cause la plus légère ; un éternument, un bâillement, une émotion, quelque légère qu’elle fût, suffisaient pour les provoquer. Dans Ja journée, le calme parfait arrivait, mais il était interrompu par des accès toujours aussi forts, qui duraient huit à dix minutes et étaient toujours occasionnés par un mouvement ou une impression. Le sommeil n’était pas possible. Peu à peu les accès devinrent moins fréquent;, quoique toujours aussi forts et terrifiant, chaque fois, le malade et les personnes qui l’entouraient. L’appétit et les digestions n'ont pas été troublés ; pas un seul instant de fièvre pendant tout le cours de la maladie. Quinze jours après l'invasion du mal, frictions stibiées sur la partie antérieure et supérieure du thorax : purgations tous les quatre jours; vinot sangsues à l’anus. Malgré ce traitement, les accidents n’ont pas cessé de revenir sous l'influence du moindre exercice, de telle sorte que le malade était condamné à un repos absolu. M, le docteur Mongeal, son médecin, voyant cet état se prolonger, se décida à m'adresser ce malade, croyant que la contracture du diaphragme pouvait n'être pas étrangère à son affection qu’il diagnostiquait justement angine de poitrine, dans la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet.

Voici les phénomènes que je constatai chez Pérone, le 28 avril 1853, jour où il se présenta à ma consultation : Pour venir de Belleville à mon cabinet, Pérone a dû prendre une voiture ; il n’a pu monter l'escalier qui conduit à mon appartement, sans s'arrêter à chaque marche, éprouvant un serrement de la poitrine et les troubles que j'ai exposés plus haut. Après un quart d'heure de repos, il était rentré dans un calme parfait. L’auscultation et la percussion ne décelaient rien d’anormal ni dans les bronches, ni dans les poumons, ni dans le cœur, ni dans les gros vaisseaux ; le pouls était normal. La pression exercée sur tous les points de la poitrine n’occasionnait aucune sensation douloureuse.

Alors j'engageai le malade à provoquer un accès d’angine ; il lui suffit, pour cela, de se baisser comme pour ramasser un objet. Voici la série de phénomènes qui se développèrent simultanément : douleur très-vive, profonde, brûlante, avec sentiment de resserrement, au niveau de la partie supérieure du sternum, s’irradiant dans le membre supérieur gauche, en suivant la partie postérieure du bras, la face externe de l’avant-bras et se terminant dans l'index ; engourdissement et fourmillement dans tout le membre. Le malade tient constamment les deux mains croisées sur la partie supérieure de la poitrine qu’il comprime, comme pour soulager ses souffrances. Sa tête est fléchie en avant; ses épaulessont portéesen hautet en avant par la contraction du grand pectoral

et des deux portions supérieures du trapèze ; lorsqu'il veut se redresser ou effacer ses épaules, la douleur s'accroît. Je l’engage à marcher ; mais il n’a pas fait deux pas, qu’il se voit forcé de s’arrêter el de s’asseoir à cause de l’augmentation de sa douleur sternale. Sa respiration est courte, agitée ; les battements de son cœur sont violents; son pouls est fréquent, sa face rouge, injectée ; ses yeux sont largement ouverts; son corps est couvert d'une sueur abondante et visqueuse ; sa physionomie exprime une anxiété extrême. Cependant les bruits respiratoires sont parfaitement purs et les claquements valvulaires bien frappés ; le cœur a un volume normal, et la percussion pratiquée sur les parois thoraciques ne décèle aucune matité anormale. Lorsque le malade veut parler, les mots sont entrecoupés, la phonation difficile et affaiblie augmente la douleur. Les mouvements respiratoires des parois thoraciques e{ abdominales se font normalement ; point de douleurs à la base du thorax; enfin point de paralysie des mouvements volontaires; seulement engourdissement du bras et de la main gauche dont les mouvements sont affaiblis. Après huit ou dix minutes de repos, tout était rentré dans l’ordre, mais la douleur et le res- serrement de la poitrine n'avaient disparu que graduellement.

Le fait dont je viens d’exposer la relation me paraît être un type d’angine de poitrine, dégagée de toute espèce de lésion organique probable. Cette douleur brûlante, sous-sternale, accompagnée d’une sensation de compression, de resserrement, qui jetait le malade dans la plus grande angoisse ; cette douleur s’irradiant dans le membre supérieur gauche, suivant [a direction du nerf radial, avec engourdissement et affaiblissement de ce membre et surtout de la main; ces accès provoqués par le mouvement ou par une impression morale, ne laissant aucun trouble apparent dans leur intervalle: tous ces signes, dis-je, suffisent pour justifier mon diagnostic. L'auscultation et la percussion, pratiquées avec le plus grand soin et par plusieurs observateurs, ont, en outre, parfaitement établi qu'il n’y avait là ni lésion du cœur ou de la crosse de l’aorte à laquelle on eût pu rapporter l’angine de poitrine. Enfin, cette affection n’offrait même aucun des phénomènes qu’on observe dans lasthme, avec lequel l’angine pourrait être confondue, dans certains cas. Ainsi, ce malade n’éprouvait pas d’étouffements, pas de besoin de faire de grandes inspirations ; seulement il rendait sa respiration aussi courte que possible, afin de diminuer sa douleur sternale, augmentée par les mouvements respiratoires. Il existait encore d’autres symptômes sur lesquels il serait superflu d’insister, et qui établissaient une distinction bien tranchée entre l'asthme et l’angine de poitrine, chez ce malade.

Quel était le siége de celte angine de poitrine ? Fallait-il le placer dans le pneumogastrique, le plexus cardiaque ou le nerf phrénique ou dans l’un des ganglions du cœur ? Je craindrais de sortir

des limites que je me suis imposées, en discutant ici cette question, quelque importante qu'elle soit; je dois dire cependant que, contrairement aux prévisions que j’ai exprimées en 1853 sur la possibilité d’une contracture du diaphragme dans l’angine de poitrine, le malade n’offrait aucun des signes qui caractérisent celte dernière affection, et en conséquence que le nerf phrénique paraît étranger, dans ce cas particulier, à cette affeclion nerveuse.

Le diagnostic étant bien établi, j'arrive aux expériences électrothérapeutiques que j'ai faites dans le but d’arrêter les accès d’anoineet d’entraver conséculivement la marche de l'affection.

Relation de mes expériences et de leurs résultats. — Je provoquai un second accès en faisant marcher Pérone, et j’appliquai sur son mamelon l’extrémité de deux fils métalliques excitateurs qui communiquaient avec les conducteurs de mon appareil d’induction gradué au maximum et marchait avec les intermittences très-rapides du courant induit. A l'instant où l'excitation du mamelon fut produite, il jeta un si grand cri, que je dus suspendre la marche de l'appareil. La douleur avait été atroce, mais seulement instantanée, et, à ma grande surprise, avec la douleur artificielle que j'avais provoquée, avait aussi disparu complétement la douleur de l’angine, ainsi que l’engourdissement et les fourmillements du membre supérieur gauche qui l’accompagnaient ; la respiration était devenue calme ; en un mot, le malade se trouvait tout à coup dans son état normal.

Cetie transition subite était-elle le résultat d’une simple coïncidence, ou devais-je plutôt la rapporter à la perturbation énorme et instantanée produite par l'excitation électrique du mamelon? Afin de juger définitivement cette question importante, je recommençai mon expérience, c’est-à-dire que je fis naître un nouvel accès d’augine, Mais ce ne fut plus chose aussi facile qu'auparavant, car le malade dut se livrer à toutes sortes de mouvements, pendant quatre ou cinq minutes, pour obtenir le retour de son accès, tandis qu'avant l'opération il lui suffisait, pour cela, de se baisser.

La seconde expérience réussit tout aussi rapidement que la première ; mais, au lieu d’exciler le mamelon, je m'étais contenté de provoquer l’excitation électro-cutanée loco dolenti (au niveau de la partie supérieure du sternum). Prenant une sorte de plaisir à dominer ainsi ce mal réputé indomptable pendant l'accès, je renouvelai plusieurs fois de suite celte expérience avec le même succès, ct j'observai que plus je l'avais répétée, plus le malade avait de peine à rappeler cet accès, à ce point que la dernière fois il lui fallut monter rapidement les deux étages de la maison que j’habitais, avant d’y parvenir.

Le lendemain, Dans à m'apprit qu’il avait pu retourner à Belleville, où il séjournait, sans éprouver la moindre gêne et sans devoir s'arrêter ; que pour la première fois, depuis le début de sa maladie, il avait pu dormir ; que dans la matinée seulement, il avait éprouvé un serrement, sans douleur, limité à la partie supérieure de la poitrine; qu'il était arrivé de Belleville à pied; qu’il avait pu monter mon escalier sans s’arrêter ni éprouver de gêne ; enfin cet homme se croyait guéri.

Je lui proposai encore de rappeler son angine, afin d’agir, comme la veille, au moment de l'accès. Il se mit donc à l’œuvre, et ce ne fut qu'après un quart d'heure de grands efforts, semblables à ceux qu’il fait habituellement lorsqu'il prépare ses peaux, qu’il réussit à provoquer un accès presque aussi violent que les premiers. Maîtriser complétement ce nouvel accès par l’excitation électro-cutanée du thorax fut l’affaire de deux ou trois secondes.

A dater de ce jour, la douleur sous-sternale, les fourmillements et l’engourdissement du membre supérieur gauche ne revinrent plus, quoi qu'on fit pour rappeler les accès. Il restait seulement, après quils avaient été provoqués, un sentiment d’oppression, une sorte de compression dans le point de la poitrine où jadis siégeait la douleur. Quatre ou cinq excitations électro-cutanées, pratiquées à des intervalles assez éloignés, enlevèrent le reste de l’angine, et quinze jours après le commencement

du traitement, j'ai pu permettre à Pérone de reprendre son état de corroyeur. J'ai appris que, depuis plus d’un an qu'il s’est livré à ses travaux rudes et habituels, son angine n'avait plus reparu.

Deux enseignements électro-thérapeutiques importants me paraissent ressortir des expériences que je viens d’exposer. D'une part, à l’aide de l'excitation électrique de la sensibilité du mamelon ou de la peau, pratiquée loco dolent, 11 est possible: 1° de faire cesser complétement et à l'instant même un accès d’angine de poitrine ; 2 d’enrayer la marche de cette maladie, et peut-être même de la guérir définitivement.

Le premier fait est incontestable, car les expériences tentées sur ce malade, au moment de ses accès, soit à leur début, soit pendant leur cours, ont toutes donné des résultats absolument identiques, c’est-à-dire qu’elles l’ont, chaque fois, fait passer subitement d’un état de souffrance et d’angoisses inexprimables au calme le plus parfait. Ce fait a d’aulant plus de valeur que, depuis près de six mois, les médications les plus variées n’avaient eu aucune prise sur les accès, et qu’on a vu jusqu’à présent, dans tous les cas rapportés par les auteurs, la thérapeutique rester à peu près impuissante contre cette affection.

Le mode de traitement que je signale à l’attenlion de mes confrères n’eût-il prise que sur l’accès lui-même, sans modifier en rien la marche ultérieure de la maladie, que la thérapeutique de l’angine de poitrine y gagnerait néanmoins, puisque le médecin pourrait espérer désormais non-seulement débarrasser les malades de leurs horribles souffrances, mais encore prévenir peut-être une mort foudroyante qui termine quelquefois l’accès, et de cette façon se donner le temps de combattre la maladie par les moyens rationnels dont l’action est nécessairement plus ou moins lente,

Mais là ne s’arrête-pas l’action thérapeutique de l’excitation élec-

trique de la peau ou du mamelon. On a vu, en effet, dans l’observation précédente, les accès se modifier rapidement dans leur forme et dans leur intensité, sous l'influence de ces expériences réitérées, puis s'éloigner de plus en plus, et enfin disparaître entièrement, quelque effort que l’on fit, ou quelque moyen qu’on employât pour les rappeler, alors que pendant dix mois il avait suffi de [a moindre impression, du moindre mouvement, pour les développer dans toute leur violence.

Pérone a repris ses rudes travaux de corroyeur depuis plusieurs années, et n’a plus eu de nouvel accès. Est-ce à dire pour cela qu’il soit guéri ? Tout le monde connaît la tendance de l’angine de poitrine à se reproduire, Aussi dois-je faire mes réserves pour ce malade, avant de croire à sa guérison définitive; le temps seul peut juger cette question. Mais il ne m'en paraît pas moins établi que la médication que j'ai expérimentée sur lui a puissamment enrayé la marche de son angine de poitrine, et je suis fondé à en espérer la guérison.

Le moment choisi pour produire ces excitations électriques de la peau et du mamelon, et ces appels réitérés des accès tout aussitôt réprimés, me paraissent avoir exercé une influence heureuse sur la marche de l’angine. Voici sur quelles idées repose ma manière d’agir dans cette circonstance.

Une longue expérience m'avait appris que la perturbation jetée par l’excitation électro-cutanée dans l'état d’une névrose ou d’une névralgie avait d'autant plus de chance de succès, qu’elle intervenait au moment de l’accès ou du paroxysme de la douleur. J'avais observé, en outre, que la guérison d’une névralgie était d'autant plus solide que les accès avaient été plus souvent iroublés dans leur modalité et dans leur cours habituel.

Appliquant ces remarques à l’angine de poitrine, j’eus la pensée de provoquer chez Pérone un nouvel accès immédiatement après avoir dissipé le premier, afin d’avoir une nouvelle occasion de jeter le désordre dans le développement de cet accès. Je fus d’abord arrêté par la pensée que cette expérience n’était pas sans danger puisque personne ne peut répondre de la manière dont se terminera un accès d’angine; mais la facilité avec laquelle j'avais triomphé du précédent m’encouragea à poursuivre. On sait ce qui est arrivé : maitriser les accès coup sur coup, ne fut qu'un jeu pour moi. On a vu que mes prévisions ont été justifiées par l’événement: car plus les accès avaient été souvent entravés dans leur développement, plus il a été difficile au malade d'en obtenir le retour.

Malgré les beaux résullats thérapeutiques obtenus dans les expériences cliniques sur Perone et sur plusieurs autres sujets, je

n’ai pas osé appliquer exactement cette méthode dans ma clientèle, en raison des dangers que peuvent faire courir ces crises d’angine provoquées. Le fait suivant, en montrant le danger de ces crises, est un enseignement précieux.

Je me suis donc borné à modifier ou à enlever, par le procédé indiqué ci-dessus, l’accès d'asthme qui manquait rarement de survenir au moment où le malade entrait dans mon cabinet, après avoir monté l’escalier. Mais les résultats de ce dernier mode de trailement se faisaient plus longtemps attendre que dans le cas précédent.

OgservarioN CLXVI, — Le général X.... était atteint depuis plusieurs années d’une angine de poitrine parfaitement caractérisée, sans complication appréciable de lésion organique du cœur, et dont les accès revenaient assez fréquemment et des plus intenses depuis plusieurs mois. M. le docteur Brongniart fils, son proche parent, me le présenta pour êlre soumis au traitement par l'excitation électro-cutanée que je viens de préconiser. En quelques séances, les crises étaient devenues rares, beaucoup moins intenses, et n'étaient plus provoquées que difficilement par des mouvements forcés (comme à la suite d’une marche rapide ou pour monter un escalier); enfin son état s'était tellement amélioré, qu'il s'empressa d'appeler sa fille près de lui, afin qu’elle eût le plaisir de le constater elle-même ; mais un jour, en se rendant chez moi avec son neveu, M. Brongniart, il fut pris d'une crise terrible, eut à peine la force de monter mon escalier et mourut en entrant dans mon appartement, en rendant des flots de sang mêlés d'écume.

Ce malheur montre combien est dangereuse une attaque d’angine de poitrine par elle-même, et on comprend que, depuis lors, je me suis bien gardé d’en provoquer une nouvelle, comme je l'ai . fait, chez le sujet de l'observation CLXV, lorsque je l’avais arrêtée subitement par la méthode d’électrisation cutanée exposée précédemment. Est-il nécessaire de rappeler que, ce jour là, le général X… n'avait pas été scumis à celte opération? Quels régrets n’aurais-je pas eu, si cette mort subite était arrivée après avoir provoqué une crise comme dans mes premières expériences électro-thérapeutiques !

C’est par l’énorme perturbation qu’elle porte dans l’innervation, avec la rapidité de l'éclair, qu’il faut expliquer l'influence vraiment saisissante de l’excitation électro-cutanée sur l’angine de poitrine. Ya-t-il, en outre, une action spéciale de l’agent électrique sur l’état pathologique du système nerveux ? Personne n’oserait assurément l'affirmer, bien que cela soit possible.

S'il p'y avait là qu'une révulsion puissante, le feu posséderait la même vertu que l'électricité. Ce dernier ne pourrait cependant pas

remplacer la faradisalion cutanée, qui, ne désorganisant pas les tissus, peut être promenée impurément dans toutes lesrégions, prolongée et renouvelée, autant que cela est nécessaire.

Un nouveau fait est bientôt venu donner plus de valeur aux Considérations précédentes ; j’en ai dû l’observation à l’obligeance de mon ami Aran. Elle a été relatée dans la précédente édition (1).

OBsErvATION CLXVIIL — Il s'agissait d’une malade qui avait éprouvé, sous l'influence de profonds chagrins, une série d’accidents hystériques dans la première et longue période de sa maladie. Depuis un an, elle avait été atteinte de nouveaux phénomènes morbides d’une extrême gravité, qu’on n’observe pas dans l’hystérie et qu’on ne pouvait rapporter qu’à l’angine de poitrine. Ge cas était done moins simple que le précédent, et il était à craindre qu’en raison du fond hystérique sur lequel reposait cette angine de poitrine, excitation électro-cutanée n’aggravât les accidents, loin d’en arrêter les accès. Ces appréhensions ont été heureusement trompées, car on a vu ce mode de traitement réussir, dans ce cas, à peu près aussi bien que dans le précédent,

Cette médication aurait-elle produit le même résultat chez ces deux malades, si leur angine de poitrine eût été compliquée d’une lésion organique du cœurou de la crosse de l'aorte ? L’expérimentalion clinique pourra seule décider cetle question; mais il est, selon moi, permis d’en attendre, sinon la guérison complète de la maladie, au moins un amendement,

En cela, je me fonde sur l'opinion que je me suis faite de la nature de l’angine de poitrine, en rapprochant les deux faits précédents des observations rapportées par les auteurs. Tout Île monde admet en effet que l’angine de poitrine peut exister à l’état de névrose simple. Les deux faits que j'ai rapportés viennent s'ajouter à ceux de même nalure qui se trouvaient déjà dans la science. Eh bien ! lorsqu’on rapproche ces cas d’angine essentielle, de ceux avec lesquels coïncidait une lésion organique du cœur et des gros vaisseaux, on est frappé de la similitude parfaite des phénomènes qui se déclarent pendant les accès. Si, d’un autre côté, on compare la rareté de l’angine de poitrine à la fréquence des lésions organiques du cœur et de la crosse de l’aorte, on est fondé à conclure que l’angine de poitrine est une affection indépendante de ces lésions organiques, bien que celles-ci puissent favoriser son développement ou la rendre plus tenace.

«Peut-être (écrivais-je dans la première édition, en 1855, page 109), n’objectera-t-on que je n'ai établi l’heureuse influence thé-

(1) Duchenne (de Boulogne), Élect, loc., obs. COXL, 1861.

Page 1