II. — RECHERCHES EXPÉRIMENTALES DE REMAK
Les faits et les considérations électro-physiologiques que je viens d'exposer, ont fait le sujet d’un travail publié en 1852 (1). Mais, depuis lors, Remak a de nouveau expérimenté l’action des courants continus constants sur les nerfs de l’homme sain et de l’homme malade (2); il a dit avoir découvert des faits électro-physiologiques qui ne me paraissent pas démontrés, et qui, si leur existence était réelle, n’ont ni la portée ni l'importance pratique qu'il leur a données.
On savait que l'électricité galvanique jouissait de la propriété de provoquer une contraction musculaire à la fermeture et à l’ouverture du circuit, la première plus forte que la seconde, On avait dit que dans l'intervalle de ces deux temps le courant continu ne produisait pas de contractions. Quant x moi, j'avais seulement constaté l’existence de contractions fibrillaires, oscillatoires et irrégulières, dans les muscles du membre parcouru par un courant continu, puissant et aussi constant que possible. J'avais aussi constaté que le courant galvanique dirigé sur le nerf de la cinquième paire produisait une forte sensation lumineuse à la fermeture du courant, une autre sensation semblable à son ouverture mais plus faible, et entre ces deux temps, pendant le passage du courant continu, une sensalion lumineuse appréciable seulement dans l’obscurité (voyez chap. I, p.12). Lorsque j'avais appliqué des rhéophores humides sur le nerf médian, l’un au niveau du bord interne du biceps, l’autre à son passage au pli du bras, j'avais noté, outre la vive douleur cutanée et progressive au niveau des rhéophores, au point d’être bientôt intolérable, outre des fourmillements et des picotements qui se faisaient sentir dans le trajet de ce nerf, jusqu’à ses dernières ramifications dans les doigts, j'avais noté, dis-je, l'existence de ces mêmes contractions oscillatoires dans les muscles animés par le médian.
Remak a été plus loin : il a dit avoir observé, dans des expériences analogues aux miennes et faites sur le nerf médian de l’homme sain, avec une pile de trente couples de Daniell, des contractions continues tantôt dans les muscles placés sous la dépendance
(1) Duchenne (de Boulogne), de l'Électrisation localisée. Paris, 1855. (2) Remak, Galvanothérapie, traduit de l'allemand en français par le docteur A. Morpain. Paris, 1860.
de ce nerf, tantôt et ordinairement dans les muscles animés par l'antagoniste du nerf médian, le nerf radiall La galvanisation du nerf radial, pratiquée en plaçant les rhéophores sur les deux points de ce nerf assez éloignés l’un de l’autre, provoquerait au contraire la contraction continue des muscles animés par son antagoniste, le nerf médian. Ges contractions continues ont été appelées par Remak : contractions ou raccourcissements galvano-toniques, ainsi dénommées, disait-il, pour les distinguer des contractions toniques ou tétaniques produites par des courants d’induction ou par des courants Constants souvent interrompus. Ce phénomène, sur lequel Remak a bâti une théorie physiologique nouvelle (mais imaginaire, comme je le démontrerai par la suite), forme la base fondamentale de ce qu’il dit être sa méthode de galvanisation.
Je regrette d’avoir à déclarer que je n’ai pu produire ees singuliers phénomènes dans les expériences galvaniques que j'ai faites publiquement sur les nerfs de l’homme dans mes conférences cliniques. Quelle en est donc la raison? Serait-ce parce que la douleur cutanée vive et croissante, au niveau des points de contact des rhéophores, provoque des mouvements involontaires de flexion ou d'extension des doigts, comme si les sujets voulaient se soustraire instinctivement à cette douleur, mouvements qui ont été masqués peut-être par des contractions galvano-toniques, si elles ont réellement existé. Ou bien ces dernières ne se seraient-elles pas développées, dans mes expériences, parce que j’ai toujours évité la contraction de fermeture, comme je l’ai déjà dit, ou parce que les rhéophores étaient trop rapprochés l’un de l’autre? Remak, en effet, appliquait l’un de ces rhéophores au niveau du poignet et l’autre au pli du coude, tandis que, en général, je les ai tenus éloignés l’un de l’autre seulement de 2 ou 3 centimètres.
Désirant contrôler ces faits électro-physiologiques annoncés par Remak et apprécier la valeur de lPexplication qu’il en a donnée, j'ai de nouveau galvanisé bien des fois le nerf médian, d’après le procédé indiqué par cet observateur, et en me plaçant dans les mêmes condilions que lui. Je n’ai cependant pas provoqué ces prétendues contractions galvano-toniques, même après avoir laissé le courant continu parcourir le tronc nerveux pendant une minute et plus. Bien que j’eusse enfermé, selon ses préceptes, la plus grande longueur possible du nerf dans le circuit, et que j’eusse fait passer un courant très-fort et très-douloureux, je dois encore déclarer que je n'ai pas observé autre chose que des mouvements involontaires de flexion ou d'extension des doigts ou du poignet, et quelquefois de flexion de lavant-bras sur le bras, tels qu’ils s'étaient produits dans mes expériences antérieures, et qui s'expliquent par la douleur intolérable qui est causée quelquefois par l’action lo-
cale des rhéophores sur la peau. Remak a reconnu si bien que ces mouvements instinctifs se produisent, dans celte expérience, qu'il a écrit: «Il est, à la vérité, difficile pour beaucoup de personnes de pouvoir s'abstenir de faire agir leur volonté, de manière que Paction reste privée des influences qu’une telle innervation engendre au moment de l’entrée de ce même courant (4). »
J'ai voulu, ainsi que d’autres personnes présentes à mes conférences cliniques et qui se sont prêtées à cetle expérience, me roidir contre la douleur et empêcher ces mouvements involontaires ; mais alors nous n'avons pas vu se manifester, dans les muscles animés par l’antagoniste du nerf excité, les prétendues contractions galvano-toniques de Remak. Une fois seulement, dans une de ces expériences, nous avons constaté que la contraction de fermeture se prolongeait dans les muscles placés sous la dépendance du nerf médian excité; mais ce phénomène n’est pas aussi nouveau dans la science qu'on semble le dire.
« La formation de contractions galvano-toniques, dit Remak (2), est ordinairement favorisée par les mêmes circonstances qui facilitent la contraction de fermeture, c’est-à-dire une application subite et prompte des rhéophores sur les nerfs. » J’ai observé, en effet, que les mouvements du poignet et des doigts qui se montraient au moment de la fermeture du courant, persistaient quelquefois, mais pendant un temps assez court (ce phénomène a été observé antérieurement par Ritter). Dans ces circonstances, il y a certainement une complication de phénomènes, à savoir : la contraction due à la fermeture du circuit et la contraction produite par la douleur, ou celle qui est provoquée, selon Remak, par le passage du courant.
Afin d'éviter la contraction de fermeture, j'ai fait passer le courant à travers une couche épaisse de liquide, de manière que sa fermeture ne produisit pas de contraction; puis j'ai augmenté progressivement la tension de ce courant, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à son maximum; et jamais alors, si j’empêchais les mouvements instinctifs occasionnés par la douleur, je n’ai observé d’autres contractions que des contractions fibrillaires, oscillatoires mentionnées précédemment, et occasionnées probablement par les inégalités du courant, qui se produisent inévitablement dans l’intérieur des piles dites à courant constant.
En résumé, il ressort de mes propres expériences (faites pour la plupart publiquement) et des considérations précédentes, que la production de contraclures par courants continus, contractures dites contractions galvano-toniques, n’est pas encore démontrée.
(1) Remak, Ga/vanothérapie. Paris, 1860, in-8, p. 56. (2) Remak, loc. cit, p.:54.
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Remak atiribuait ces prétendues contractions gaivano-{oniques qui, perdant le passage d’un courant continu à travers un tronc nerveux, surviennent dans les muscles animés par son antagoniste, à une action réflexe de la moelle, et pensait conséquemment qu’elles étaient produites par l’excilation réflexe du nerf sensible.
Je fais grâce à mes lecteurs des théories et des hypothèses hasardées par Remak, dans le désir d'expliquer des faits aussi complexes, aussi irréguliers. C’est cependant sur de tels faits, sur de telles théories, que ce physiologiste a prétendu avoir édifié une nouvelle méthode de galvanisation thérapeutique ! — J'aurai bientôt à revenir sur ce point.
Oh! certes, personne ne contestera la nouveauté de ces théories. Mais'en quoi donc consiste la nouveauté de sa manière d’exciter les muscles de l’homme par le courant continu? N’a-t-on pas vu dans cet article, $&$ I et IT, que, dans mes recherches déjà anciennes (et bien d’autres l'avaient praliqué avant moi), j’ai fait passer un courant continu, aussi constant que possible (20 à 925 éléments de Bunsen ou 30 à 50 éléments de la pile de Daniell) dans la continuité des nerfs de l’homme? Il est vrai que le plus ordinairement j'ai tenu mes rhéophores sur le trajet des troncs nerveux et un peu plus rapprochés l’un et l’autre que ne l’a fait Remak. Mais cette petite différence dans le procédé constitue-t-elle, à elle seule, une nouvelle méthode galvano-thérapeutique? Et puis, qui croira qu’une différence aussi minime entre ce procédé, employé par Remaket Île mien, ait pu donner des résultats thérapeutiques si différents ?
8 HXI. — Mes dernières recherches sur l’action thérapeutique de la galvanisation par courants interrompus et par courants continus, comparativement à la faradisation localisée, dans le traitement des affeetions paralytiques ou nerveuses.