PATHOGÉNIE
§ 1. — Étiologie.
L'ataxie locomotrice a débuté, en général, chez les sujets ataxiques dont j'ai recueilli les observations, de l'âge de dix-huit à quaranle-
son début, d'atrophie musculaire progressive qui l'avait masquée ; celle-ci avait seule attiré l'attention des médecins appelés antérieurement en consultation, et à qui le malade n'avait parlé ni de ses douleurs qu'il croyait nerveuses et de peu d'importance, ni de son impuissance (anaphrodisie), ni de sa diplopie qui avait été légère et passagère. 11 m'avait fallu l'interroger avec insistance, pour obtenir ces renseignements ; j'avais été mis sur la voie du diagnostic exact seulement par l'incoordination des mouvements.
Observation CX1I. — Ataxie locomotrice masquée par une paraplégie hystérique. — Le professeur, Trousseau attira un jour mon attention sur une paraplégie complète du mouvement et de la sensibilité, dont une femme hystérique de son service clinique était atteinte depuis un an environ. Cette paraplégie était évidemment de nature hystérique; le diagnostic eu avait été porté exactement. L'exploration électro-musculaire me fit voir que cette paraplégie guérirait très-probablement par la faradisation.
Mais pendant mon examen, j'avais été frappé de la contraction douloureuse des traits, qui s'était montrée tout à coup, plusieurs fois pendant 10 à 20 secondes. Interrogée sur ce fait, la malade me dit que, depuis cinq ans environ, elle éprouvait, de temps à autre, de vives douleurs, assez courtes ^de quelques secondes de durée, semblables à des éclairs ou à des coups de couteau ; qu'elles lui venaient, tantôt dans un point, tantôt dans un autre point des membres inférieurs, à des intervalles d'abord assez éloignés et de plus en plus rapprochés ; que ces crises d'abord d'une duréed'une demi-heure, à une heure chacune, et très-éloignées les unes des autres (de quelques mois) étaient devenues plus longues et plus fréquentes; en un mot, je reconnus, dans cette description, les douleurs spéciales de l'ataxie locomotrice ; elle les ressentait encore dans ses membres inférieurs, bien qu'ils eussent perdu leur sensibilité. Poursuivant mon interrogatoire, j'appris qu'elle avait eu pendant plusieurs mois, la vue double, avec chute de la paupière, ce dont elle n'offrait plus de traces; que depuis un an et demi avant d'être paralysée, elle n'était pas sûre de son équilibre, étant debout ou quand elle marchait, ce qui lui donnait l'apparence d'une femme un peu ivre.
En présence, de tous ces symptômes, mon diagnostic ne fut plus douteux; c'était un cas mixte de paraplégie hystérique entée sur une ataxie locomotrice antérieure. J'annonçai donc que les troubles de la coordination des mouvements reparaîtraient après la guérison, peut-être prochaine, de la paralysie hystérique. C'est en effet ce qui est arrivé, car les mouvements et la force sont revenus dans les membres inférieurs ainsi que la sensibilité cutanée, sous l'influence de la faradisation. Mais la malade qui, couchée ou assise, exécutait avec puissance des mouvements partiels, ne pouvait se tenir debout, sans être soutenue, tant elle oscillait, de plus si elle voulait marcher, ses membres exécutaient les mouvements les plus incoordonnés. Inutile d'ajouter que son ataxie locomotrice n'a pas guéri.
Obsemvation CXIII. — Cas mixte de paralysie générale des aliénés et d'ataxie locomotrice progressive méconnue. — Mon regrettable ami Cerise nous avait réunis en consultation, M. Baillarger et moi, auprès d'un malade, qui pendant deux années avait été atteint de délire ambitieux dont il était guéri depuis près d'une année, mais qui avait conservé des troubles de la locomotion, attribués, dans un grand nombre de consultations écrites, à la paralysie générale. Mes confrères Cerise et Baillarger qui avaient déjà vu ce malade avant moi, avaient remarqué cependant quelque chose d'étrange dans ces désordres de la
CHAP. VJII. — ATAXIE LOCOMOTRICE l'HOGUESSIVE.
deux ans. Dans trois cas, les malades appartenaient au sexe féminin. Je n'en conclurai pas, d'une manière absolue, que l'alaxie locomotrice est une maladie de l'adulte, et qu'elle s'attaque surtout à l'homme, parce que je sais que ces faits ont besoin d'être confirmés par le temps ou par de plus nombreuses observations. Cependant, afin de donner plus de valeur à la conclusion que l'on peut rigoureusement déduire de mes faits cliniques, j'ajouterai que ceux que j'ai observés en dehors de ceux dont j'ai exposé la relation, concordent avec ces derniers. (N'ai-je pas d'ailleurs dit, déjà, que j'ai recueilli seulement les faits observés dans ces dernières années, parce que je savais mieux les diagnostiquer, mais qu'aujourd'hui mes souvenirs me rappellent que les cas d'ataxie locomotrice antérieurs leur étaient parfaitement semblables?)
Rien ne me paraît plus difficile à déterminer que les causes de l'ataxie locomotrice, il ne peut vraiment exister de certitude sur cette question. Il est bien entendu qu'il s'agit seulement ici des faits que j'ai observés. Malgré le soin extrême que j'ai mis à étudier les antécédents des malades, je n'ai pu, dans quelques cas, entrevoir la moindre cause prédisposante ou déterminante.
locomotion. Quel en était le diagnostic exact? Le docteur Cerise me dit que j'étais appelé pour le poser. A cette époque mes recherches sur l'ataxie locomotrice n'étaient pas encore très-vulgarisées en France, ce qui expliquait les doutes de mes savants confrères. Lorsqire le malade, qui nous avait reçu dans son salon, fut conduit dans sa chambre à coucher par deux personnes qui le soutenaient de chaque côté, je dis à mes confrères, en voyant son défaut d'équilibre et l'incoordination des mouvements, qu'il était atteint d'ataxie locomotrice, et que j'allais en compléter la symptomatologie, en mettant en lumière, à l'aide de mes questions, une série de phénomènes morbides qui avaient dû se manifester successivement, pendant le développement de sa maladie. Connaissant le mode de succession et les caractères de ces phénomènes, je lui dis que sans doute le début de sa maladie datait de plusieurs anuées et qu'il avait probablement été signalé par des douleurs dont je lui exposai les caractères spéciaux et peut-être aussi par la vue double (diplopie). 11 nous dit alors qu'en effet il éprouvait, depuis 7 à 8 ans, des douleurs fulgurantes, térébrantes avec hyperesthésie cutanée limitée au point douloureux, qu'elles revenaient par crises rémittentes, etc., depuis environ 7 ans. De plus au moment où je lui posais cette question, il en sentit une qui dura quelques secondes; il n'en avait jamais entretenu ses médecins, parce que, disait-il, il les croyait sans importance et rhumatismales. Un an après l'apparition de ses douleurs, il avait vu double pendant six semaines à peu près; mais il ne s'en était pas inquiété. Ses douleurs existaient depuis près de trois ans, lorsqu'il s'est marié, et, deux mois après; il était devenu tout à coup impuissant. Un peu plus tard, il s'équilibrait difficilement dans la station et la marche. C'est dans ces conditions que survint un délire ambitieux pour lequel il dut être conduit dans une maison de sauté et dont il fut guéri au bout d'une année.
Comme il ne pouvait se tenir debout, ni marcher, sans l'aide d'un bras, et qu'il se servait difficilement de ses membres supérieurs, les médecins qu'il avait consultés, considéraient ces troubles de la locomotion comme symptomatiquesde la paralysie générale dont les désordres cérébraux venaient de disparaître. Or j'ai déjà dit que ces désordres locomoteurs étaient produits par la désharmonie des muscles antagonistes et l'incoordination des mouvements propres à l'ataxie locomotrice; ils m'avaient fait diagnostiquer l'existence, chez lui, de cette maladie et entrevoir tout le cortège des symptômes qui la caractérisent.