ART. IL — PARALYSIE DE LA CONSCIENCE MUSCULAIRE
pinçant la peau de son avant-bras et en frappant sur la pulpe de ses doigts, ce qui l'affectait désagréablement. Il m'était démontré par cette expérience que la sensibilité de la peau ne pouvait dans ces conditions remplacer, chez elle, le sens de la vue pour la production des mouvements volontaires.
Je dirigeai ensuite l'excitation électrique sur les muscles de l'avant-bras et de la main du côté opposé (du côté droil), commençant par les interosseux de la face dorsale de la main, de manière que la malade ne pût voir les mouvements partiels de ses doigts. La contractilité électro-musculaire était parfaitement normale, mais Désirée ne commença à ressentir l'excitation musculaire qu'après trois où quatre minutes. La sensation, qu'elle comparait d'abord à des pulsations, devint bientôt presque douloureuse. Cessant alors l'excitalion musculaire, je lui commandai de l'aire un mouvement quelconque de sa main droite, que je ne lui laissai pas regarder (bien entendu), et je vis très-distinctement ses doigts exécuter seulement les mouvements qui appartiennent à l'action propre des interosseux, c'est-à-dire que ses premières phalanges se fléchirent pendant que les deux dernières s'élondaienl ; mais le pouce resta immobile. Plusieurs fois de suite, elle fit ce même mouvement, après que je lui avais placé les doigts dans différentes positions. (Si l'on venait à m'qbjeoter que j'ai été la dupe de quelques supercheries, ce que les expériences déjà faites sur la malade ne permettaient pas de craindre, je répondrais seulement en rappelant celte dernière expérience, que personne ne supposera que Désirée connaissait l'action propre de ces muscles.) Je localisai successivement l'excitation électrique dans les muscles du pouce, qu'elle put mouvoir à leur tour, puis dans les extenseurs et les fléchisseurs des doigts et du poignet, dé sorte qu'elle recouvra successivement à ma volonté tous les mouvements de la main, sans s'aider de la vue.
J'avais eu soin d'humecter largement la peau de manière à ne pas l'exciter; c'est pourquoi cette peau était restée aussi insensible qu'avant l'excitation musculaire. Ainsi, je pouvais la pincer, la piquer, la brûler, sans que la malade le sentit. Mais si je comprimais le bras, si je le frappais, elle éprouvait une sensation profonde que je pouvais porter jusqu'à la douleur.
Je dois noter ici que souvent la malade a perdu, par de nouvelles attaques, ce qu'elle avait gagné la veille, de sorte qu'il m'a été possible de renouveler ces expériences chaque jour. Elles ont été faites en présence d'un grand nombre d'observateurs. J'ajouterai enfin que, pendant que je rappelais la sensibilité cutanée au membre supérieur gauche, M. Briquet la rappelait au membre inférieur du môme côté avec les sinapismes et l'huile de croton tiglium ; que le retour de la sensibilité cutanée aux membres inférieurs n'avait pas plus modifié l'état des mouvements qu'au membre supérieur de ce côté, tandis que l'excitation musculaire du membre inférieur droit y avait, comme au membre supérieur de ce côté, rappelé en partie l'aptitude aux mouvements volontaires sans le secours de la vue.
Puisque, dans celte dernière expérience, la faradisation musculaire a rendu aux muscles la faculté de se contracter volontaire-
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ment, sans l'aide de la vue, puisque le rétablissement de cette faculté a été parfaitement limité à chacun des muscles qui avaient reçu cette excitation directement il est permis d'en conclure que cette espèce de faculté motrice, indépendante de la vue, siège dans les muscles, à moins que l'onnediseque l'excitation faradique, quoique localisée dans le muscle, a exercé, par l'intermédiaire de son nerf propre, une action sur un point du centre nerveux qui envoie le mouvement à ce muscle. Mais de ces deux hypothèses la première me paraît la plus vraisemblable.
On a remarqué que la faradisation musculaire a rétabli à la fois et la sensibilité musculaire et l'aptitude motrice indépendante de la vue. Il semblerait alors rationnel, au premier abord, d'en conclure que la sensibilité musculaire (ou sens musculaire de Ch. Bell) etque l'aptitude que possède le muscle à se contracter volontairement et indépendamment de la vue (la conscience musculaire), sont absolument identiques, et que la paralysie de la secondeest seulement un degré plus avancé de la première. C'est une objection qui m'a été faite. Il me sera facile de démontrer qu'elle n'estque spécieuse. On n'a pasoublié, eneffet, que des sujets privés complètement de sensibilité (ni le leu, ni la Taradisation, niles coups, ni les mouvements les plus violents, imprimés à leurs membres, ne provoquaient la moindre sensation, et s'ils avaient alors les yeux fermés, ils ne percevaient pas les violences exercées sur ces membres), que ces sujets, dis-je, pouvaient cependant exécuter, même avec force, toute espèce de mouvements dans l'obscurité. Ils avaient seulement perdu alors toute espèce de sensibilité (la sensibilité musculaire, articulaire et cutanée.) Conséquemment si leurs membres venaient ensuite à être frappés de paralysie absolue, par le seul fait de la suspension de la vue, il serait irrationnel, pour ne pas dire absurde, de l'attribuer à un plus haut degré de paralysie de la sensibilité musculaire.
On doit donc seulement conclure de ce qui précède que la faradisation musculaire qui a modifié l'état de la paralysie de la sensibilité des muscles et des articulations, a modifié en même temps l'état paralytique de l'espèce d'aptitude motrice que j'ai appelée conscience musculaire .
Quelle critique acerbe m'a déjà value celle dernière dénomination ! Examinons donc si elle était nécessaire et si elle est juste.
1° A tout phénomène nouveau ou inconnu dans la science, il faut une dénomination nouvelle. Sinon, comment le désigner, dans le discours ou dans le langage, autrement que par une définition ou une circonlocution ?
Or, le phénomène physiologique et pathologique qui fait l'objet de ce paragraphe esl incontestable. Il a déjà subi l'épreuve du temps et de l'observation clinique, car, depuis la publication de mon pre-
ART< n. PARALYSIE DE LA CONSCIENCE MUSCULAIUb.
mier travail sur cette question (depuis 1856), des faits nouveaux sont venus corroborer mes premières observations. L un d eux a été recueilli à l'hôpital de la Charité; je l'ai publié en 1859 (1). Un se cond cas, recueilli à l'Hôtel-Dieu, service de Jobert (de Lamh.a le), a fait le sujet d'une note intéressante publiée par M. le docteur Martin Magron (2), qui l'a interprété, au point de vue physiologique, dans un sens favorable à l'existence réelle de cette propriété musculaire (dont il a critiqué, peut-être avec raison, je l'avoue, la dénomination que je lui ai donnée).
Non-seulement ce phénomène est incontestable, mais il est nouveau dans la science. Ce fait est reconnu par tout le monde, même par Landry qui a le plus vivement combattu les déductions que
j'en ai tirées (3). .
Le phénomène physiologique et pathologique dont je détenu, l'existence étant incontestable et nouveau dans la science, il lui fallait une dénomination distinclive.
2J La dénomination que j'ai choisie (conscience musculaire) estelle juste? La meilleure est, à mon sens, toujours attaquable, et je pressentais quej'allais prêter le flanc à la critique en donnant un nom au phénomène musculaire dont je venais de découvrir l'existence. Comme il a été attaqué, je dois dire pourquoi je l'ai adopte, bien que je sois prêt à en faire le sacrifice, si l'on en trouve un autre qui soit plus juste.
Donner le nom de sens musculaire de Ch. Bell ou de sentiment
(1) Duchenne, Mém. sur Valaxie locomotrice progressive {Archives générales de médecine, 1859).
(2) Gazette médicale, 1859. • ... „„.
(3) Voici en quels termes il a reconnu l'existence réelle du phénomène dont il est question : « Il paraîtrait môme que dans certains cas ils (les malades dont j ai rapporté les observations) perdent la faculté de se mouvoir, lorsqu'on les prive de la vue... C'est à M. Duchenne (de Boulogne) qu'est due la découverte de cette particularité intéressante. Je n'ai pas eu l'occasion d'observer ce fait aussi nettement que M. Duchenne. Il est cependant impossible de le nier, en présence des détails si précis fournis par cet observateur. » (Moniteur des hôpitaux, 1858, p. 1198.)
Depuis la relation des faits cliniques dont il a été question dans cet article (obs. CLVI1I), j'en ai rencontré plusieurs autres analogues dans ma pratique civile et dans les hôpitaux. Je ne mentionnerai que ces derniers, parce qu'ayant été observés publiquement dans des services très-fréquentés, ils offrent un caractère d authenticité désirable. J'en ai vu deux cas dans le service de M. le professeur Lasègue, qui eu a fait le sujet d'une note fort intéressante (*). J'en ai observé aussi plusieurs cas types à l'hôpital du Midi, en 1870, chez lesquels, ayant répété les expériences qui ont été relatées dans l'observation CLI1I, nous avons rencontré les phénomènes qui caractérisent l'abolition de l'aptitude motrice indépendante de la vue. Dans l'une de ses leçons cliniques à l'hôpital de Lourcine, M. Fournier a fait constater par ses nombreux élèves, chez trois femmes de son service, ces singuliers troubles fonctionnels. L une de ces malades, S. D., âgée de 17 ans, est encore couchée aun° 18 delà salle St-Clément, où elle est entrée en septembre 1871. (Service de M. Dumont Pallier.)
(*)Ch. Lasègue, De l'anesthésie et de l'ataxie hystérique (Arch. gén. de Méd., avril, 1864 p. 334, 402).
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d'activité musculaire à ces phénomènes, c'était soutenir, contrairement a toute logique, l'identité des faits pathologiques dans lesquels, par le fait de la suspension de la vue, la motilité est complètement abolie, et de ceux dans lesquels les mouvements peuvent toujours être exécutes sans Paide de la vue.
J'aurais pu appeler ce phénomène aptitude motrice indépendante de là vue, puisque, dans les faits pathologiques qui l'ont mis en lumière, les^ malades avaient perdu cette propriété. Cette dénomination, qui n'est que l'expression du lait, eût été irréprochable; malheureusement elle était trop longue, et je n'ai pas trouvé un mot simple qui pût remplacer cette circonlocution. Alors je lui ai préféré une dénomination courte qui rappelle la théorie de ce phénomène musculaire, telle du moins que je la conçois.
Je vais dire comment j'en comprends le mécanisme. Il est évident que chez tous les sujets qui ont été atteints de l'affection que j'ai appelée paralysie de la conscience musculaire, la volonté n'avait le pouvoir de mettre les muscles en contraction qu'à une seule condition, c'était qu'elle fût éclairée par la vue. On savait déjà que le sens de la vue exerce une grande influence sur la motilité. Tout le monde connaît l'expérience curieuse de M. Chevreul, qui démontre cette influence de ia vue sur le mouvement. On connaissait aussi, depuis les recherches de Ch. Bell, le concours important que la vue apporte à l'exercice des mouvements, puisque cette faculté, qui ne peut avoir lieu normalement dans l'obscurité, quand la sensibilité musculaire et articulaire est paralysée, recouvre toute sa liberté d'action par le seul concours de la vue. Mais on ignorait que le pouvoir du sens delà vue allât jusqu'à permettre intégralement la contractilité volontaire, alors que, dans certaines conditions pathologiques, elle était complètement suspendue.
La pathologie nous montre donc que le mécanisme des mouvements volontaires n'est pas aussi simple qu'on le croyait en physiologie. Elle nous apprend que, pour que la volonté puisse produire un mouvement, il ne suffit pas que le cerveau, l'organe moteur, ail conservé la propriété de faire osciller ou vibrer la matière impondérable (le fluide nerveux) qui provoque la contraction musculaire ; qu'il ne suffit pas que la moelle, les nerfs et les muscles jouissent de leur excitabilité, mais qu'il faut, pour que les ordres moteurs de la volonté soient exécutés, que le cerveau soit encore éclairé ou parla vue ou par une autre faculté spéciale qui puisse au besoin suppléer le sens de la vue. 11 ressort en effet des faits pathologiques que j'ai rapportés, que, sans cette dernière faculté ou sens (comme on voudra l'appeler), nous ne pouvons pas nous mouvoir dans l'obscurité; que nous ne pouvons exécuter le moindre mouvement, sans que le regard se fixe sur le membre et même sur la partie du