PRINCIPES FONDAMENTAUX
Il ressort de ces expériences que l'on arréte à volonté la puissance électrique dans la peau; que, sans incision ni piqüre, on peut la traverser et limiter l'action de l'électricité dans les organes qu'elle recouvre, c'est-à-dire dans les nerfs, dans les muscles et même dans les os.
Cependant on conçoit difficilement que l'électricité puisse aller exciter les organes placés sous la peau, sans agir en même temps, physiologiquement, sur celle-ci. On est porté à penser que les sensations qui se manifestent pendant l’électrisation de ces organes sous-cutanés sont le résultat ou de l'excitation de la peau seulement, ou de l'excitation simultanée de la peau et des organes subjacents.
Voici les expériences que J'ai faites dans le but de démontrer que la sensation développée pendant l'électrisation de la peau par les excitateurs secs, appliqués sur sa surface également sèche, est bien le résultat de l'excitation de cette membrane, et que la sensation produite par l'application des excitateurs très humides, sur la peau et au niveau d'un plan musculaire, ne doit être attribuée qu à l'excitation directe des muscles.
PREMIÈRE EXPÉRIENCE. — Ayant trouvé sur un blessé de juin, couché au n° 7 de la salle Saint-Bernard (Hôtel-Dieu), une partie du muscle crural
positions se font entre l’épiderme et les excitateurs secs? En effet, l'épiderme et les excitateurs secs présentent une foule d’aspérités par lesquelles les fluides de nom contraire , provenant de la pile ou des appareils d'induction et du corps, s’échappent pour se recomposer ou se neutraliser, ainsi que le prouvent la crépitation et les étincelles. Si la peau a été traversée, l'excitation est alors superticielle, et ne peut produire que des phénomènes cutanés, c’est-à-dire des sensations cutanées. Mais si ces aspérités sont réunies par une nappe d’eau, l'électricité traverse la peau en masse, et se recompose profondément ou dans les muscles, ou dans les os ou dans les nerfs, et cela d'autant plus profondément que le courant est plus intense. Alors plus d’étincelles, ni de crépitations, plus de sensations cutanées ; mais on observe des phénomènes physiologiques en rapportavecles fonctions del’organe excité, Ces derniers phénomènes établissent une différence entre l’action physiologique de l'électricité dynamique et de l'électricité de tension ; car celle-ci produit toujours une recomposition électrique entre l’excitateur et l'épiderme, de quelque manière qu’on opère. La théorie physique veut qu'entre les deux pôles de la pile il y ait des recompositions de molécule à molécule. C'est possible théoriquement ; mais dans l’électrisation des organes, les phénomènes physiologiques et physiques appréciables ne s'observent que dans les points qui sont en rapport avec les excitateurs. Je reviendrai plus tard sur les phénomènes physiolowiques spéciaux qui se développent, quand les excitateurs étant très éloignés, les courants parcourent les nerfs ou les membres dans le sens de leur lougueur.
externe dénudé, j'appliquai sur ce muscle , et dans le point dénudé , un excitateur métallique sec, et je produisis sa contraction avec une sensation sourde et spéciale à la contraction élecéro-musculaire. Je plaçai ensuite les mêmes excitateurs au niveau du même muscle, dans un point où la peau était intacte, et je n’obtins qu’une sensation de brûlure , sans contraction musculaire. Ayant remplacé les excitateurs métalliques par des éponges humides enfoncées dans des cylindres excitateurs , et les ayant posées, comme dans l'expérience précédente, sur la peau , dans un point correspondant au muscle crural, je provoquai la contraction avec la sensation sourde et spéciale que j'avais produite en plaçant l’excitateur sur le muscle dénudé.
DEUXIÈME EXPÉRIENCE. — Un blessé de juin , dont le nerf radial avait été détruit à la partie inférieure du bras , avait perdu la sensibilité et la contractilité électriques des muscles de la région postérieure de l'avantbras. Mais la sensibilité de la peau était restée intacte à cause de l’intégrité des nerfs cutanés. J’appliquai des excitateurs métalliques sur la peau des régions antibrachiales postérieure et antérieure, et partout se produisit une sensation vive de brélure. Je remplaçai les excitateurs secs par des éponges humides enfoncées dans des cylindres ; alors je n’observai à la région postérieure nv sensation n1 contraction, tandis que des contractions accompagnées de sensation se manifestèrent à la région antibrachiale antérieure. Dans cette dernière région, la sensation de brûlure produite par les excitateurs métalliques secs était remplacée par une sensation sourde et spéciale à la contraction musculaire provoquée par les excitateurs humides.
J'ai bien des fois répété ces expériences dans d'autres cas pathologiques, non seulement sur des muscles, mais aussi sur des troncs nerveux mixtes, et J'ai acquis la conviction que l'excitation électrique peut arriver dans un muscle ou dans un nerf sans agir sur la peau qu'elle traverse.
$ IT. — Peut-on concentrer la puissance électrique dans un muscle ?
Ici se présente une objection en apparence très sérieuse qui doit venir naturellement à tous les esprits, et qui a failli m'arréter au début de mes recherches : S'il est vrai qu’on peut concentrer la puissance électrique dans un muscle, est-on aussi certain que l'excitation qui en résulte ne produit pas des phénomènes dits réflexes, en réagissant sur les centres nerveux, ou, en d'autres termes, n'est-il pas à craindre que l'électrisation d'un muscle produise non seulement la contraction de ce muscle, mais encore celle d'un ensenible d'autres muscles ? S'il en eût été ainsi, J'aurais certes renoncé à mon idée
PRINCIPES FONDAMENTAUX. 31 comme à une chimère ; toutes les recherches que je dois à sa réalisation seraient encore à naître.
Voici, en résumé, la série d'expériences qui m ont démontré que l’action réflexe de la moelle ne vient pas troubler les phénomènes musculaires produits par l'électrisation localisée.
PREMIÈRE EXPÉRIENCE. — Ayant enlevé la peau de la face chez un lapin vivant, j'ai coupé le nerf facial d’un côté seulement, afin que les muscles animés ne fussent plus en rapport avec la moelle épinière; j'ai ensuite dirigé l’excitation électrique sur chacun des muscles de la face alternativement de chaque côté. Les muscles se sont alors contractés égalelement et individuellement des deux côtés.
DEUXIÈME EXPÉRIENCE. — J'ai alors détruit le cerveau chez ce même animal, dans le but de placer la moelle dans des conditions favorables à la production des phénomènes réflexes, et j'ai excité de nouveau chacun des muscles comme dans l’expérienice précédente; les résultats ont été absolument les mêmes.
La même expérience faite comparativement sur les muscles des membres inférieurs, après avoir enlevé un des nerfs sciatiques, a offert des résultats identiques.
TROISIÈME EXPÉRIENCE. — Après avoir décapité plusieurs grenouilles , j'ai détruit la moelle chez les unes , tandis que je lai laissée intacte chez les autres. Chez toutes ces grenouilles, j'ai fait contracter individuellement les muscles, même les petits muscles qui meuvent chacun des doigts, sans qu’il s'y mêlât, chez celles dont la moelle était intacte, la moindre contraction musculaire due à l’action réflexe.
QUATRIÈME EXPÉRIENCE. -- Lorsque chez l’homme on fait contracter comparativement les muscles d’un membre entièrement anesthésique et ceux d’un membre dont la sensibilité est intacte, on n’observe entre les deux côtés aucune différence dans la manière dont les muscles répondent à l’électrisation localisée, c’est-à-dire que tous se contractent isolément.
CINQUIÈME EXPÉRIENGE. — Dans l’hémiplégie de cause cérébrale (condition favorable à la production des phénomènes réflexes) l’électrisation localisée produit des contractions isolées tout aussi sûrement du côté paralysé que du côté sain.
J’ajouterai que dans toutes les expériences pratiquées chez l'homme et chez les animaux, j'ai fait contracter individuellement les muscles et les faisceaux musculaires avec autant de facilité et de sûreté que si j’eusse agi sur les muscles dénudés de leurs membres fraîchement séparés du tronc:
SIXIÈME EXPÉRIENCE. — En 4852, j'ai fait à l'hôpital de la Charité quelques expériences intéressantes sur un malade couché au n° 19 de la salle Saint-Ferdinand (service de M. Cruveilhier) et chez lequel on développait
des phénomènes réflexes avec la plus grande facilité, Ses membres inférieurs étaient entièrement privés de mouvement, et cependant il suffisait de la plus légère impression produite sur un point quelconque de la peau de ses membres inférieurs, pour leur voir exécuter des mouvements qu'il lui était impossible d'empêcher.
L’excitation cutanée des membres supérieurs, quelque forte qu’elle fût, ne provoquait aucun mouvement dans les membres inférieurs. Si la sensation éprouvée par le malade était légère comme celle qu’on produirait en promenant un doigt sur Ja cuisse, le mouvement était limité au membre touché, et ce mouvement était faible ; mais si la sensation était plus grande, le mouvement était proportionnellement plus étendu et était exécuté synergiquement des deux côtés à la fois.
Ces mouvements se composaient toujours de la flexion de la cuisse sur le bassin, de la jambe sur la cuisse et du pied sur la jambe. Je n'ai jamais vu alors entrer en contraction les muscles qui produisent des mouvements contraires à ces mouvements de flexion, de quelque manière que je m'y sois pris.
On reconnaît dans ces phénomènes musculaires l’action réflexe de la moelle provoquée par l'excitation de la peau des membres paralysés.
Je voulus rechercher alors si l’excitation électro-musculaire provoquait dans ce cas l’action réflexe avec la même facilité, en faisant contracter individuellement les muscles des membres inférieurs. A l’instant où j'appliquai des excitateurs humides (des éponges) sur la peau, au niveau du jambier antérieur (c'est-à-dire sur un des muscles qui paraissait recevoir électivement l’action réflexe spinale) , le membre entier exécuta les mouvements de flexion que j'ai décrits plus haut. Ce mouvement réflexe était dû seulement à l'impression causée par l'application des éponges imprégnées d’eau froide, car l'appareil n’avait pas encore été mis en action.
Lorsqu'un instant après le membre fut retombé dans son inertie habituelle, bien que les excitateurs restassent appliqués sur le même point de Ja peau (au niveau du jambier antérieur), je déchargeai une intermittence du courant d'induction à un degré modéré; et, à ma grande surprise, le jambier antérieur se contracta isolément sans qu’il se produisit en même temps de phénomènes réflexes dans les autres muscles.
Je renouvelai sept à huit fois de suite cette expérience (c’est-à-dire avec une seule intermittence du courant d’induction chaque fois), et j’obtins également Ja contraction isolée du jambier antérieur, bien que l'intensité de l’appareil eût été portée graduellement à son maximum, et que le malade eût chaque fois éprouvé une sensation assez forte. IL me fut facile d'obtenir, en agissant de la même manière, la contraction de chacun des muscles des membres inférieurs.
Je répétai ces mêmes expériences, mais en dirigeant sur les muscles un courant à intermittences très rapides, au lieu des intermittences éloignées. (L'action sur la sensibilité augmente en raison de la rapidité des intermit-
tences. Je reviendrai sur ce sujet dans le chapitre suivant.) Alors les phénomènes changèrent , car la contraction musculaire isolée fut suivie de contractions synergiques dues à l’action réflexe. La sensafion très vive éprouvée alors par le malade avait retenti jusqu'au centre nerveux et avait produit les phénomènes de retour, dits phénomènes réflexes.
Il ressort encore de ces dernières expériences que les contractions réflexes sont produites pendant l'excitation électromusculaire, seulement dans certaines conditions pathologiques, et que l'on peut encore, même dans ces conditions, faire contracter individuellement les muscles en dirigeant sur eux un courant d'induction à intermittences éloignées, c'est-à-dire provoquant une sensation modérée.
Je signalerai un fait pathologique intéressant qui me parait ressortir de ces expériences, c'est que l'excitation de la sensibilité de la peau semblerait provoquer plus facilement l'action réflexe de la moelle que l'excitation de le sensibilité musculaire.
J'ai voulu accumuler ici les preuves contre l'objection que je m'étais faite dès 1848; et si j y insiste tant aujourd'hui, c'est qu'un écrivain distingué et à qui la science doit de beaux travaux en pathologie musculaire, a cru,en m'objectant aussi l'action réflexe de la moelle, ruiner l’électrisation localisée et toutes les recher. ches qui en découlent. De l'ensemble de tous ces faits, il m’a paru ressortir de la manière la plus évidente que l'électrisation pouvait faire contracterindividuellement un muscle, sans provoquer d’autres contractions musculaires par l’action réflexe, même dans les conditions favorables à la production de ce dernier phénomène.
Dès lors il m'a été possible de créer cette méthode, qui localise l'excitation électrique dans chacun des organes, sans qu'il soit nécessaire de piquer ni inciser la peau. Je vais essayer d'en exposer les divers procédés, et je traiterai successivement, 1° de l'électrisation musculaire; 2° de lélectrisation cutanée; 3° de l'électrisation des organes intérieurs, des organes des sens et des organes génito-urinaires.