DEUXIÈME PARTIE
La seconde partie de ce livre est principalement consacrée à l'étude ou plutôt à la démonstration de la physiologie musculaire par la faradisation localisée.
Mes recherches faites dans un but pratique sont exposées de manière que le lecteur puisse en tirer des déductions applicables au diagnostic de certaines affections musculaires et des difformités qui en sont la suite.
De la possibilité de limiter la puissance électrique dans chacun des muscles ou des faisceaux musculaires, et d'imiter les mouvements produits par l’action nerveuse volontaire, devait naître une pensée féconde, celle d'étudier l'action individuelle des muscles et conséquemment la physiologie musculaire sur l’homme vivant, C'était l'anatomie vivante que les anciens pratiquaient sur les animaux, réalisée pour la première fois ches l'homme.
Mais une autre pensée, une pensée décourageante, faillit m arrêter au début, A quoi bon tant de peine, me disais-je ? Que peuvent produire de telles recherches après les immenses et admirables travaux enfantés pendant des siècles par les hommes illustres qui se sont occupés d'anatomie ou de physiologie musculaire? Après le mécanicien Borelli, après l'admirable Winslow et tant d’autres, que peut-il rester à faire en physiologie musculaire?
Certes, ceût été de la présomption que de prétendre découvrir ce que n'avaient pas vu de tels génies. C'est à peine si | osai
espérer glaner laborieusement quelques petits faits oubliés ou dédaignés par eux.
Je commençai donc mes recherches sous l'impression qu'avaient fait naître ces réflexions , et je n'avais d'autre désir que de satisfaire ma curiosité en constatant des faits connus, d’autre ambition que de démontrer ce qui n'avait Jamais été fait chez l'homme , l'anatomie vivante à l'exemple des anciens.
Quelles furent bientôt ma surprise et ma joie, lorsque je vis sortir en grand nombre de mes expériences électro-musculaires des faits imprévus qui déjouaient tous lescalculs de la mécanique! Ainsi, pour citer quelques exemples, je découvrais que le grand supinateur produit un mouvement contraire à celui qu on lui a attribué, que les extenseurs des doigts ne sont pas les extenseurs des deux dernières phalanges,que les fléchisseurs des doigts ne sont pas les fléchisseurs réels des premières phalanges, etc. S'il arrivait que les faits nés de mes recherches électro-physiologiques s’accordassent avec les faits déduits d'expériences mécaniques pratiquées sur le cadavre, je voyais que ces lois rigoureuses avaient inévitablement conduit droit à l'erreur les observateurs les plus éminents. Je citerai, par exemple, comme preuve , le diaphragme. Borelli a prouvé, par les calculs les plus exacts, que l'action propre du diaphragme est de resserrer la base de la poitrine, ce qui est on ne peut plus vrai, ce que je démontrerai plus tard sur l'animal vivant. Eh bien , je ferai voir aussi expémentalement cliez l'homme et chez les animaux, que grâce à certaines dispositions particulières, le diaphragme est appelé à remplir physiologiquement une fonction opposée à celle qu'on. Jui attribuait d'après les données tirées de l’attache et de la direction de ses fibres.
Je me réjouissais déjà des résultats obtenus par la faradisation musculaire localisée, et me promettais d'exploiter facilement et en peu de temps une mine inexplorée de découvertes. Je me figurais quil suffirait de parcourir rapidement chaque région du corps en faisant jouer individuellement et partiellement chacun des muscles pour (qu'on me passe l'expression) remettre à neuf une grande partie de la physiologie musculaire, Mais je me réjouissais trop vite; je fus bien vite puni, en effet, de cette pensée présomptueuse, car je fus arrêté tout court par mes propres expériences, desquelles souvent je ne pus rien conclure quant
aux fonctions musculaires, comme on en verra un exemple dans l'expérience suivante. Le deltoïde est, dit-on, élévateur du bras sur l'humérus. En effet, si on le met en contraction continue par la faradisation localisée, l'élévation a lieu ; mais en même temps je vois se produire une énorme difformité de Fomoplate que je décrirai plus tard , et une sub-luxation scapulo-humérale.
Était-ce avec une telle expérience que je pouvais apprendre ou démontrer les fonctions du deltoïde?
Cette expérience, à laquelle je pourrais en joindre bien d’autres, montre que les mouvements produits par ces contractions musculaires isolées ne sont pas physiologiques, en d’autres termes que l'action musculaire isolée n'est pas dans la nature; elle m'avertissait donc que la faradisation localisée était msuffisante à elle seule pour éclairer la physiologie musculaire.
L'observation pathologique m'avait déjà heureusement aidé à comprendre quelques découvertes étranges dues à mes expériences électro-physiologiques, et m'avait appris qu'en la prenant pour guide dans la voie de recherches où je m'étais engagé, Jarriverais nécessairement à la connaissance exacte des fonctions musculaires qui ne sont autre chose que le résultat de contractions synergiques d'un plus ou moins grand nombre de muscles.
En effet, l'exploration électro-musculaire fait connaître exactement l'action proprédu muscle, mais elle apprend rarement quels sont ceux dont le concours lui est nécessaire pour obtenir le mouvement physiologique qu'il est destiné à exécuter, et sans lesquels il ne produirait le plus souvent que des accidents ou des difformités.
La pathologie, au contraire, apprend quels sont les troubles qu surviennent dans les mouvements exécutés par un muscle consécutivement au défaut d'action synergique d'un ou de plusieurs autres muscles. Je suis encore obligé de citer un exemple pour mieux rendre ma pensée. Qu'on fasse élever le bras à un homme atteint de paralysie ou d’atrophie du grand dentelé , et lon verra se reproduire exactement la même difformité, les mêmes accidents que lorsqu'on fait contracter isolément son deltoïde par la faradisation localisée. N’est-il pas évident qu’en rapprochant l'expérience électro-musculaire et le fait pathologique, on arrivera à cette conclusion : Que c’est l’action syner. gique du grand dentelé qui permet au deltoïde de remplir sa
17/4 APPLICATION DE LA FARADISATION A LA PHYSIOLOGIE. fonction principale (l'élévation du bras) sans occasionner la difformité ou la subluxation qui résulte de son action isolée. Je fournirai la démonstration complète de cette proposition, quand j'exposerai les fonctions des muscles de l'épaule, et je ferai voir que le grand dentelé est aussi chargé de la dernière moitié de l'élévation du bras, la limite d'action du deltoïde étant la direction horizontale.
Je craindrais d'anticiper sur les faits que J'ai à exposer dans les chapitres suivants en insistant davantage sur ce point. Mon seul but était d'établir pour le moment que le plus ordinaires ment l'électro-physiologie et la pathologie sontincapables quand on les étudie isolément d'éclairer la physiologie musculaire, mais quelles peuvent au contraire, par leur union, nous donner la clef de l’action musculaire synergique si difficile à analyser, jose même dire si peu connue.
J'ajouterai enfin que ce contrôle mütuel de l'électro: physiolopgie et de la pathologie musculaires assure aux faits qui ressortent de ces recherches, le plus haut degré de certitude.
On conçoit que pour suivre mon nouveau plan de recherches, c'est-à-dire pour faire marcher de pair l'expérimentation électro: physiologique et l'expérimentation électro-pathologique, il me fallait trouver des paralysies partielles et bien limitées.C'est alors que j'éprouvai un temps d'arrêt désespérant, car en fait de para lysies partielles on ne connaissait à cette époque que des para: lysies qui affectaient à la fois un certain nombre de muscles de l'avant-bras, comme la paralysie satürnine et ce qu'on appelait des paralysies du deltoïde, du grand dentelé (qui ne sont le plus souvent, comme on le verra, que des paralysies fort complexes). Ge n'est pas avec une telle pauvreté de faits pathologiques que je pouvais suivre le vaste plan que je n'étais tracé, et j'aurais certainement renoncé à ces recherches sans le concours général et bienveillant des médecins et chirurgiens des hôpitaux, con cours qui m'était absolument nécessaire.
Informé par ces honorables confrères de la plupart des affections musculaires partielles ou générales qui se présentaient dans leur service, il me fut possible d'en observer un très grand nombre dans un court espace de temps, et d'explorer dans tous ces cas l'état de chacun des muscles au moyen de la faradisation localisée. On verra par la suite que l’autopsie cadavériquea justifié
plusieurs foisle jugementque j'avais porté pendantla viesur l'état anatomique des muscles de sujets que j'avais ainsi examinés. C'est en me livrant à ces explorations musculaires, véritables autopsies faites sur le vivant, que je découvris l'existence assez fréquente d'atrophies musculaires qui étaient confondues avec les paralysies ordinaires, et qui plus tard (en 1849) furent Pobjet d'un travail que j'adressai à l'Académie des sciences sous le titre suivant: Recherches sur l'atrophie musculaire avec transformation graisseuse (je reviendrai sûr ce travail dans la troisième partie), La découverte de cette affection musculaire vint juste à point pour me décider à poursuivre mes études électro-physiologiques, car cette singulière maladie, qui capricieusement tantôt détruit partiellement un muscle sans attaquer ses voisins, et tantôt s'étend plus ou moins, détruisant seulement les muscles des couches superficielles ou ceux des couches profondes, cette maladie, dis-je, était on ne peut plus propre à éclairer l'électro= physiologie, par le contrôle de l’électro-pathologie. Elle me pré: sentait, en effet, des espèces de préparations anatomiques faites de toutes pièces, car par la destruction des muscles des couches superficielles, par exemple, ceux les couches profondes, des venues sous-cutanées , se trouvaient ainsi accessibles à la faradisation localisée. Puis, comme dans cette affection les muscles iñtacts conservent leurs mouvements volontaires, 1] n'était facile d'analyser les troubles apportés dans l'action synergique . musculaire par l'absence des muscles atrophiés. Ce sont princi< palement ces faits pathologiques observés dans toutes les ré: gions, et sous les formes les plus variées ; qui mont permis de publier mes recherches sur les fonctions des muscles de la main, de l'épaule, du diaphragme et de la face, et qui me permettront, espère, de mener à bonne fin les travaux électro-physiologiques qui me restent à faire sur les muscles des autres régions, L'attitude des membres est placée sous la dépendance presqué exclusive de la puissance tonique musculaire, On peut se représenter les muscles quienvironnent une articulation où un os mobile comme autant de ressorts qui, pendant le repos musculaire, maintiennent le membre dans son attitude normale : l'un de ces ressorts yvient-il à faiblir, l'équilibre des différentes forces toniques musculaires est rompu à l'instant, et le membre est entraîné d'une manière constante dans des directions vicieuses,
Il en résulte des difformités qui s'ageravent avec le temps et occasionnent des déformations articulaires et osseuses. Jai étudié avec le plus grand soin cette fonction toute spéciale des muscles qui a été négligée ou méconnue pour la plupart d'entre eux. Mes recherches démontreront qu'elle intéresse au plus haut degré Ja physiologie, et que, sans sa connaissance exacte, il est impossible d'expliquer le mécanisme de certaines difformités, d'en établir le diagnostic, et en conséquence de leur opposer un traitement rationnel.
La faradisation localisée m'a permis d'analyser avec soin les propriétés musculaires et de pénétrer certains mystères de la vie qui jusqu'à ce Jour avaient échappé à lobservation. Ainsi, tantôt j'ai vu des muscles se contracter par la volonté, alors qu'ils avaient perdu la faculté d'entrer en action par l'excitation électrique; d’autres fois les muscles que la volonté pouvait mettre en mouvement lorsqu'elle était aidée par la vue, rester dans l'inertie la plus complète quand le sujet était privé de l'intervention de ce sens. Ce dernier phénomène est dû, ainsi que j'espère l'établir, à la perte d'une propriété musculaire que j'ai appelée conscience musculaire.
Je m'attends à ce que ces phénomènes étranges rencontrent une grande opposition avant d'être reçus dans la science. On com: prendra difficilement, en effet, que la perte ou la diminution de cette propriété musculaire qu'on a appelée irritabilité puisse coexisteravec l'intégrité de la contractilité volontaire; on se refuseras aussi à croire qu une sorte de sens musculaire (propriété inconnue avant mes recherches) soit nécessaire à l’accomplissement des mouvements volontaires. Aussi ai-je longtemps hésité à les formuler. Malgré l'incrédulité que doivent inévitablement soulever ces faits importants, j'ai osé enfin les annoncer, parce que je suis convaincu de leur vérité. Je consacrerai un chapitre de cette deuxième partie à l'étude de ces hautes questions de physiologie,
Je terminerai cette deuxième partie par l'étude des propriétés de la corde du tympan déterminée par des expériences électro: physiologiques et des recherches pathologiques. Cette étude peut jeter quelque lumière sur le traitement de la surdité nerveuse par l'excitation électrique de la membrane du tympan.
En résumé, je divise cette seconde partie en six chapitres qui
traitent :
Le premier, des fonctions des muscles qui meuvent la main ;
Le deuxième, des fonctions qui meuventle bras sur l'épaule, et l'épaule sur le tronc;
Le troisième, des fonctions du diaphragme ;
Le quatrième, des fonctions des muscles de la face;
Le cinquième, de l'influence de la contractilité électro-musculaire et dela sensibilité musculaire surles mouvements volontaires;
Le sixième, des usages de la corde du tympan.
Voulant faire connaître rapidement les matières dont il sera traité dans la seconde partie de ce livre, j'ai pensé qu'en exposant l'enchaînement des différentes recherches auxquelles j'ai dû me livrer pour arriver à l'étude des fonctions musculaires, on eu saisirait mieux l'esprit et le but.
Mais cet exposé a dû montrer que ma tâche est loin d’être accomplie; car il me reste encore à étudier les fonctions des muscles intercostaux, des sacro-spinaux, des muscles de l'abdomen et des membres inférieurs. Je pourrais cependant, dès aujourd hui, publier l'électro-physiologie de ces muscles ; mais je me garderai de Île faire: je ne saurais trop le redire, l'électrophysivlogie seule n'apprend rien quant aux fonctions musculaires ; il lui faut le concours de la pathologie. Or on comprend tout ce quil me coûtera de temps et de peine pour recueillir des faits pathologiques de cet ordre, complets et en nombre suffisant pour juger de telles questions.
Ma vie y suffira-t-elle ? Je l'espère, avec l’aide de Dieu et de mes confrères.