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La paralysie ou l’atrophie des interosseux et des lombricaux occasionne des désordres et des changements considérables dans l'attitude des phalanges des doigts pendant le repos musculaire, ce qui démontre que ces muscles sont les seuls antagonistes des extenseurs pour les premières phalanges , et des fléchisseurs sublime et profond pour les deux dernières.
A l'état de repos, les phalanges s’inclinent très légèrement les unes sur les autres et sur les métacarpiens. Cette attitude des doigts résulte d'un certain équilibre des forces qui tendent à maintenir les phalanges dans la flexion ou dans l'extension, sous l'influence de la contractilité tonique des muscles qui agis: sent sur elles. Dès l'instant que les muscles interosseux et lom: bricaux commencent à s'atrophier, cetéquilibre est rompu et les phalanges prennent une attitude vicieuse. En effet, les premières phalanges restent, dans ces cas, plus ou moins étendues sur les métacarpiens, et cela en raison directe du degré d'atrophié,
peuvent serrer fortement les objets qu'ils tiennent dans la main, Alors, pour augmenter la force des fléchisseurs sublime et profond, les seuls qui se contracs tent, quand ils ferment la main, ils augmentent instinctivement l’extension du poignet, et cela d'autant plus qu'ils veulent serrer avec plus de force, De cette façon, on le conçoit, les fléchisseurs étant placés dans cet état d'élongation plus grande au moment de leur contraction , celle-ci devient plus puissante. Ce fait facile à constater démontre les admirables combinaisons de l’action synergique musculaire dont la puissance s'accroît selon les besoins pour augmenter la puissance musculaire des muscles qui ont à vaincre de grandes résistances.
PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE DES MUSCLES DE LA MAIN. 241 c'est-à-dire du degré de diminution de la contractilité tonique des interosseux ; en même temps les deux dernières phalanges se fléchissent plus ou moins sur les premières, sous l'influence de la même cause; enfin la main prend la forme d'une griffe qui se prononce encore davantage pendant les efforts d'extension volontaire.
Cette difformité de la main était très apparente chez la malade atteinte d’atrophie des interosseux et des lombricanx, et dont Jai cité plus haut l'observation. Ainsi, dans l'intervalle des contractions volontaires, ses doigts ne reprenaient pas leur attitude normale; ses premières phalanges se plaçaient dans une direction presque parallèle aux métacarpiens, et ses deux dernières phalanges restaient dans un état de flexion forcée, Les muscies interosseux n'étaient cependant pas entièrement détruits, comme je m'en étais assuré par la faradisation localisée ; ils possédaient encore un reste de contractilité tonique qui modérait, quoique faiblement, l'action exagérée des extenseurs des premières phalanges et des fléchisseurs des deux dernières. Aussi ne pourrait-on, d'après ce fait pathologique, se faire une idée parfaite du degré de difformité dont la main peut être affligée, quand elle a été longtemps entièrement privée de l'action de ses interosseux et de ses lombricaux. Dans ce dernier cas, cenest plus seulement une simple difformité de la main qu'on observe, mais encore la déformation des surfaces articulaires ou des liens ligamenteux, désordres graves qui privent
complétement les malades de l'usage de leurs mains. J’en rapporterai plusieurs exemples.
OBSERVATION XIII. — En octobre 1850 , j'observai à la Charité, salle Saint-Charles , n° 5,-un jeune homme nommé Albert Musset, dont les muscles de la main avaient été paralysés et atrophiés depuis le mois de novembre 1846, consécutivement à une blessure qu’il s'était faite à la partie antérieure et inférieure de l’avant-bras , et qui avait divisé le nerf cubital. (Voyez pour les détails de cette observation l'étude des paralvsies traumatiques des nerfs, 4° partie, chapitre I*.)
Voici les phénomènes que j’observai alors : La main droite avait la forme d'une griffe (voyez la figure 29), elle était presque complétement desséchée ; les espaces interosseux étaient profondément creusés; les éminences thénar et hypothénar étaient considérablement déprimées. On voyait, dans la paume de la main (voyez la figure 30) les reliefs des tendons fléchisseurs et une saillie considérable de la tête des métacarpiens, B, fig. 29 et 30.
Les deux dernières phalanges des doigts étaient constamment dans la flexion , mais elles pouvaient être étendues mécaniquement sur les pre-
mières phalanges. Celles-ci étaient renversées sur leurs mécacarpiens , au point de présenter une semi-luxation métacarpo-phalangienne en avant; quand on voulait flchir mécaniquement ces phalanges, on éprouvait une
Fig. 30.
résistance invincible qui paraissait due principalement à une hypertrophie antérieure de la tête des métacarpiens. Si l’on disait au malade d'étendre les doigts, les premières phalanges, déjà dans l’extension, se renversaient davantage sur les métacarpiens, et la flexion des deux dernières phalanges s’exagérait encore, L’écartement des doigts était impossible ; les mouvements d’adduction et d'opposition du pouce n’existaient pas. L'avant-bras du côté. malade était un peu amaigri, et présentait à la face antérieure et dans le point indiqué A une cicatrice oblique de haut en bas et de dedans en de= hors; elle était assez adhérente aux tendons sous-cutanés, et elle était tirée en haut ou en bas, lorsqu'on étendait ou lorsqu’on fléchissait les pha- Jlanges. La flexion et l'extension du poignet étaient conservées, ainsi que les mouvements de pronation et de supination. La sensibilité était considérablement diminuée sur la moitié interne de la main dans le cinquième doigt et à la face interne du quatrième. Enfin la main malade était
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très sensible au froid ; au toucher on constatait une diminution notable de la température.
Dans quelque point de la main qu’on appliquât les excitateurs des appareils, quelle que fût la force de ces derniers, on ne pouvait produire aucun mouvement artificiel des doigts et du pouce. Si l’on faisait contracter individuellement les muscles de l’avant-bras, la cicatrice était tirée en haut par la contraction du cubital antérieur et des fléchisseurs des doigts.
» Ce fait pathologique eütété certainement inexplicableavantles recherches électro-physiologiques que J'ai exposées dans ce travail. La physiologie écriteenseigne actuellement,en effet, que les extenseurs des doigts et les fléchisseurs sublime et profond sont les seuls extenseurs et les seuls fléchisseurs des phalanges. Or, comment aurait-il été possible alors que chez le malade dont je viens de rapporter l'observation, les premieres phalanges eussent été entrainées par la seule puissance de la tonicité musculaire dans une telle extension, quil en füt résulté une semiluxation métacarpo-phalangienne et des désordres graves de l'articulation? Comment, dis-je, de tels phénomènes eussent:ils pu se produire, chez ce malade, alors que les fléchisseurs des doigts, les seuls modérateurs connus de l'extension des phalanges , avaient conservé leur action? J'en dirai autant de la flexion continue et forcée des deux dernières phalanges, flexion que les extenseurs auraient dû empécher.
Avec les données fournies actuellement par l'électro-physiologie, rien n’est plus simple que l'explication de ces phénomènes pathologiques : la destruction des interosseux, dont l'action est maintenant connue, en rend parfaitement raison.
Cependant, des praticiens éclairés, à qui J'avais moniré ce malade à l'hôpital de la Charité, pensaient que la cicatrice située à la face antérieure de son avant-bras, dans laquelle s'étaient confondus les tendons des muscles divisés par l'instrument, et qui était adhérente à la peau, pouvait bien étre la cause unique de la flexion continue des deux dernières phalanges. L'examen de la paume de la main donnait à cette opinion une apparence de vérité; car, lorsqu'on étendait mécaniquement et alternativement les doigts, chaque tendon fléchisseur entrainait en haut la cicatrice ainsi que la peau à laquelle elleadhérait, et l'on voyait ce tendon saillir considérablement dans la paume de la main. La déduction thérapeutique qui découlait de cette
observation, c'était l’utilité de la ténotomie pratiquée dans la paume de la main; c'est, en effet, ce qui fut conseillé. Cette opération aurait eu des suites déplorables , comme on peut le prévoir d'après ce qu'on connaît maintenant des fonctions des interosseux ; Car On aurait paralysé l'action des fléchisseurs sur les deux dernières phalanges, et celles-ci eussent: été dès lors entièrement privées de mouvement. Peut-être aussi cette opération aurait-elle permis aux premières phalanges de se renverser encore davantage sur les métacarpiens.
L'action thérapeutique de la faradisation prouva par la suite, sinon que la cicatrice qui existait à l’avant-bras n'était! pour rien dans Île développement de cette difformité, du moins qu'elle n'avait exercé sur elle que peu d'influence. En effet, après avoir dirigé pendant un certain temps l'excitation électrique sur les points occupés par les muscles atrophiés, je vis les espaces interosseux se remplir, les éminences thénar et hypothénar grossir sraduellement ; puis les dernières phalanges s'étendirent, et les premières se fléchirent, pendant que la saillie considérable formée par la tête des métacarpiens diminuait. En quelques semaines, la flexion des premières phalanses était déjà assez avancée , et alors on pouvait constater aussi que la tête des métacarpiens était très atrophiée en arrière. Aujourd'hui l'attitude de l'index et du médius est presque normale, et la flexion de leurs premières phalanges se fait presque à angle. droit. Enfin, Albert Musset, qui demandait, il y a quelques semaines, qu'on lui amputât sa main depuis longtemps condamnée, et qui n'était pour lui qu'une griffe incommode et douloureuse, s'en sert aujourd’hui assez habilement pour exercer l’état d’'expéditionnaire (c'est lui qui a op ))), copié le mémoire 70 que Jai adressé à
l'Académiede méde-
cineen1851(1).(La figure 31, dessinée d'après PET r'epré=
Fig. 31,
sente la main de Musset tenant une plume après le traitement.)
(1) La difformité diminua rapidement, grâce au retour de la tonicité des è : TUE interosseux, dont la puissance, ügissant doucement et d'une manière incessante,
Je ne puis passer sous silence un phénomène thérapeutique que jobservai chez Musset, et qui me parait fournir une déduction physiologique importante: c'est que son index et son médius furent les premiers qui éprouverent l'heureuse influence de la faradisation localisée, tandis que l'annulaire et le petit doigt profitèrent comparativement beaucoup moins de l'excitation électrique. J'ai vu ces mêmes phénomènes se reproduire dans des cas analogues, et de plus, j'ai observé des sujets qui, après la lésion du nerf cubital, n'avaient pas perdu complétement la faculté de fléchir les premières phalanges et d'étendre les deux dernières de l'index et du médius. J'ai démontré ce fait en présence de la Société médicale du 1% arrondissement, sur M. F..., étudiant en médecine, dont le nerf cubital avait été blessé par un coup de feu, et dont l'observation sera rapportée par la suite. Chez une infirmière de l'hôpital de la Charité (service de M. Bouillaud), dont le nerf cubital avait été lésé au niveau du coude, la paralysie avait affecté principalement l’annulaire et le petit doigt.On verra encore les mêmes phénomènes dans deux observations analogues que J'aurai bientôt à rapporter (obs. XV et XVI).
Pour expliquer tous ces faits, il suffit de se rappeler que les deux, et quelquefois les trois premiers lombricaux, reçoivent leur innervation non seulement du nerf cubital, mais aussi du nerf médian ; de sorte que si le premier nerf(le cubital) vient à manquer, ces muscies conservent encore la faculté de se contracter volontairement ou artificiellement, grâce à l'influence du médian. J'ai en effet constaté que dans la paralysie consécutive à la lésion du nerf cubital, les deux premiers lombricaux se contractent par la faradisation localisée, alors que les autres muscles de la main, placés sous la dépendance unique de ce nerf cubital (les interosseux et les deux derniers lombricaux), ont perdu cette propriété.
On conçoit, d'après ces faits, combien il est heureux que des muscles destinés à mouvoir les phalanges des doigts qui con-
est mille fois préférable à Faction mécanique des appareils. Je ne mentionne pas ici la série des phénomènes thérapeutiques que j'observai chez ce malade, carje me propose de les exposer avec détail dans la quatrième partie (chapitre F°°), où j'étudierai l'influence thérapeutique de la faradisation localisée sur la sensibilité, la contractilité, la nutrition et le mouvement, dansles paralysies traumatiques des nerfs.
daisent la plume, le pinceau, puisent ainsi leur force nerveuse à des sources différentes. Cest à cette richesse d’innervation qu'il faut rapporter l'action si rapide de la faradisation localisée sur l'index et le médius de Musset, qui, ainsi qu'on le sait, a recouvré promptement la faculté d'écrire.
L'observation de Musset démontre clairement les usages des interosseux et fait ressortir toute l'importance de ces muscles, puisqu'elle a permis de voir disparaitre, sous l'influence du re: tour progressif de leur nutrition et de leur contractilité, les troubles fonctionnels dont ils étaient le siége, et les graves dés= ordres qui en étaient la conséquence.
Les résultats de la paralysie des interosseux et des lombrieaux, surtout lorsqu'elle est très ancienne, sont bien plus déplorables encore.
OBSERVATION XIV. — J'ai observé à la Charité (salle Saint-Ferdinand, n° 43, service de M. Cruveilhier) un homme dont les interosseux , les lombricaux et les muscles des deux éminences, paralvsés depuis onze ans, consécutivement à une blessure qu'il s'était faite à la partie interne du bras, ne donnaient pas le moindre signe de vie, même par la feradisation localisée. Les deux dernières phalanges de tous ses doigts étaient constamment fléchies à angle droit , et les extrémités articulaires inférieures des deuxièmes phalanges avaient glissé en avant sur les têtes des premières phalanges, de manière à former une subluxation, aujourd’hui irréductible. Lorsqu'il voulait étendre les doigts, les premières phalanges, qui restaient toujours dans l'extension, se renversaient encore davantage sur les métacar= piens. Ces désordres si graves avaient pu cependant se développer chez ce malade, malgré l'intégrité de ses extenseurs et de ses fléchisseurs.
J'ai eu l'occasion de voir d'autres faits semblables, que je ne rapporterai pas, dans la crainte de donner trop d’étendue à ce chapitre, et parce que je crois avoir démontré surabondamment la proposition formulée plus haut, à savoir, que physiologiquement les interosseux sont les seuls antagonistes des fléchisseurs pour les deux dernières phalanges et des extenseurs pour les premières phalanges.