MUSCLES DE LA FACE
sait, par exemple, que la surprise est toujours rendue par le frontal; si cette surprise est agréable, il faut unir l'action du grand zygomatique à celle du frontal; si cette même surprise occasionne une grande terreur, c'est le peaucier qui doit se contracter synergiquement avec le frontal, etc.
Cette TER des fonctions musculaires, au point de vue de l'expression , conduit à la connaissance du mécanisme de la physionomie; car ce sont les muscles qui sont plus souvent mis en jeu par les pensées habituelles , le caractere et les passions individuelles, ce sont, dis-je, ces muscles qui, pendant le repos muscülaire, conservant une prédominance de force tonique, impriment à chaque physionomie son cachet distinctif. S'il ne régnait pas, en effet, sur chaque visage la prédominance de force tonique de tel ou tel muscle, toutes les physionomies se ressembléraient, puisque tous les muscles ont la même force, les mêmes attaches et la même direction , et que les squelettes de la face diffèrent entre eux seulement par leur volume.
Quand je présentai à l’Académie de médecine mes recherches électro-physiologiques sur les muscles de la face, j entrevoyais seulement que l'art pourrait un jour en tirer un grand parti. Mais depuis lors, la connaissance exacte des fonctions des muscles de la face, au point de vue de l'expression ou de la physionomie, ma servi à établir fe diagnostic des affections musculaires partielles de la face, et à mieux diriger leur traitement par la faradisation localisée. Biol que je me réserve de revenir sur ce sujet dans les troisième et quatrième parties consacrées à Pélectro-pathologie et à lélectro-thérapie, je dois donner ici
quelques explications.
Lorsque la paralysie musculaire de la face est partielle, il est souvent difficile de reconnaître quels sont les muscles dont les mouvements sont lésés ou qui n'exercent plus leur action tonique sur la physionomie (je dirai, en traitant de l'hémiplégie faciale , dans quel cas on observe ces paralysies partielles). On a signalé, ibest vrai, les troubles qui résultent de la paralysie de quelques muscles de la face (du grand zygomatique, dés orbiculaires des paupières et des lèvres, du buceinateur); mais à quels signes récounaitra-t-on la paralysie du triangulaire du nez, du myrtiforme , du petit zyyomatique, du carré des lèvres, de la houppe du menton, des fibres excentriques ou concentriques de lorbi-
culaire des lèvres, etc., etc. Sans la connaissance exacte des faits qui ressortent de mes recherches, comment combattre les difformités qui résultent des paralysies partielles de la face, si l'on ignore quels sont les muscles dont la lésion a porté le trouble dans la physionomie habituelle. |
L'affaissement des traits fait souvent place à la contracture dans la paralysie de la septième paire, et cette contracture étas blit habituellement son siége dans un ou deux muscles, tandis que les autres restent paralysés ou reviennent à leur état normal. Cette contracture déforme les traits d'une manière très dissracieuse, et devient incurable quand on ne la prévient pas. Aussi, dès qu’on en découvre les premiers symptômes dans un muscle, il faut à l'instant se garder d'y porter l'excitation faradique avec des courants rapides. C'est encore la connaissance exacte de l’action individuelle des muscles de la face sur la phy: sionomie qui permet de diagnostiquer cette lésion musculaire à sa naissance.
L'exactitude des assertions que je viens d'émettre sera démon: trée par des faits à l'occasion de la paralysie de la septième paire. C'est pourquoi Je ninsiste pas davantage sur cette question.
RAPPORT DE M. LE PROFESSEUR BÉRARD SUR MON MÉMOIRE INTITULÉ APPLICATION DE LA GALVANISATION LOCALISÉE (1) A L’ÉTUDE DES FONCTIONS DE LA FACE, LU A L’ACADÉMIE DE MÉDECINE LE. 18 Mars 1851.
Le mémoire dont j'ai à rendre compte à l’Académie a pour titre : Application de la galvanisation localisée à l'étude des fonctions musculaires. Il vous a été présenté par M. Duchenne de Boulogne. De nouvelles communications ont suivi la première, à intervalles assez rapprochés pour que le rapporteur, effrayé de voir chaque jour grossir sa tâche, ait dû prendre le parti de se libérer au plus tôt devant l’Académie et envers l'honorable expérimentateur dont vous allez connaître les découvertes.
Ce travail ne soulève aucune question de doctrine, mais cela est com-
(1) À cette époque, j'employais le mot galvanisation, bien que je me servisse dans mes expériences d’un appareil d'induction. (Note de l'auteur.)
pensé (si tant est qu’il faille à cela quelque compensation) par l'intérêt et Ja vérité des détails. L'auteur se propose d’ailleurs, si nous sommes bien informé, d'appeler bientôt l’attention de l’Académie sur quelques-uns de ces rapports mystérieux que les physiologistes ont signalés entre la contraction musculaire et l’action nerveuse (1). Il ne sera question aujourd’hui que d’un moyen de constater, d’une manière plus rigoureuse qu’on ne l'avait fait jusqu'ici, l'effet de la contraction de certains muscles. J’indiquerai en même temps, d'après M. Duchenne de Boulogne, les résultats principaux de ce mode d'exploration.
Les traités de myologie nous offrent, après la description de chaque muscle, un énoncé de ses usages. Plusieurs modes avaient été employés pour arriver à déterminer l'action des parties contractiles :
4° Tantôt leur relief pendant la production de certains mouvements trahissait la part qu'ils y prenaient. Le biceps et le brachial antérieur se tuméfient pendant que l’avant-bras se fléchit ; évidemment ils sont fléchisseurs de celte partie. Ma tempe se gonfle pendant que mes mâchoires se rapprochent ; sans aucun doute, le temporal tire en haut l’apophyse coronoïde.
2° Tantôt la configuration des surfaces articulaires indiquait les usages des muscles voisins. Jamais un muscle passant sur une articulation gynglimoïdale n’y déterminera des mouvements latéraux : il sera fléchisseur ou estenseur, suivant qu'il se rapprochera davantage d’un des plans opposés dans lesquels se font les mouvements.
3° Plus souvent encore on avait recours à l'excellent critérium que je vais indiquer, à la véritable pierre de touche de l’action musculaire.
Étant donnée la notion qu’un muscle se raccourcit pendant son action, ou plutôt que. ses fibres se raccourcissent {ce qui n’est pas tout à fait la même chose), disséquez un muscle sur le cadavre, imprimez différents mouvements à la partie, observez le moment où les fibres se tendent et celui où elles se relâchent , vous pourrez prononcer presque à coup sûr que sur le vivant le muscle contribue à amener la position dans laquelle vous voyez ses fibres relâchées sur le cadavre. Ce moyen si simple, si fécond, je ne saurais dire qui l’a inventé, ni même qui me l’a appris; il a dû se présenter au premier anatomiste qui vit un muscle se raccourcir pendant sa contraction.
L° Enfin, lorsque de vives controverses s’élevaient sur l’action de certains muscles , il n’était pas rare qu’on en appelât aux vivisections pour le jugement du débat.
Ne soyons point injustes envers nos devanciers, et sachons résister à cet entraînement qui conduit trop souvent un rapporteur à sacrifier sans
(1) M. Bérard fait sans doute allusion à un phénomène étrange dont je l'ai rendu témoin, et qui sera exposé dans l’article du chapitre suivant intitulé :
Inutilité de la contractilité électro-musculaire au point de vue des mouvements volontaires.
façon, devant une Académie, toute l'antiquité pour la plus grande gloire du savant dont il analyse les travaux. Avant les expériences de M. Duchenne de Boulogne, nous étions déjà fort avancés dans la connaissance des usages particuliers de chaque muscle; le magnifique ouvrage de Sigfried Albinus en fait foi. Il est vrai de dire cependant qu’il restait quelques parties à compléter, quelques opinions à rectifier. À ceux qui prétendraient que la science était faite sur cette matière, il suffirait de, rappeler les démêlés si vifs qui, à l’occasion des muscles intercostaux , troublèrent un instant vie du grand Haller, et accumulèrent sur lui, comme il nous le dit avec chagrin, tant d’attaques passionnées, tantas tras, tantas et tam acerbas lites. Les noms que portent certains muscles attestent l'erreur où l’on était tombé sur leurs usages, erreur continuée jusqu’à nos jours ; telle est, par exemple, la dénomination de /ong supinateur appliquée à un muscles qui, après avoir commencé par fléchir l’avant-bras, tourne cette partie dans une demi-pronation! Cette action du muscle a été démontrée par M. Duchenne à vos commissaires. Le long supinateur (il faudra lui trouver” un autre nom) était excité à se contracter par un courant électrique. C’est le moyen dont a usé M. Duchenne de Boulogne dans toutes ses recherches. Il est temps d’en exposer les résultats. I ne s’agit point ici, messieurs, de ce procédé barbare, et cependant insuffisant, qui consistait à plonger des aiguilles dans les parties où l’on voulait porter l'excitation électrique. La manière d'opérer de M. Duchenne de Boulogne est plus douce, Point de piqûres, point d’incisions préalables” Des excitateurs humides appliqués sur la peau transmettent, au travers de cette membrane, au muscle qu’elle recouyre, l'irritation galvanique à laquelle le muscle obéit irrésistiblement , s’il n’est paralysé, et même dans certaines formes de paralysie. Quelques muscles sont plus difficiles à mettre: en mouvement , d'autres plus faciles à émouvoir ét en même temps plus sensibles. Ce régulfat inattendu, et que la théorie n’eût pu prévoir, l’instru® ment de M. Duchenne de Boulogne ie met si parfaitement en évidence, qu'il ne serait pas impossible d'exprimer en chiffres le degré d'excitabilité des différents muscles du corps. Pour péu qu'on ait soin d'éviter d'agir sur les troncs nerveux affectés au mouvement, la galvanisation se localisé dans le muscle au niveau duquel on a placé l’excitateur ; elle ne dépasse même guère les faisceaux que couvre cet excitateur. Veut-on agir sûr uné large surface? Une éponge humide enfoncée dans un cylindre de métal transmettra le fluide électrique à la partie. Veut-on exciter des fractions délicates du système musculaire, certains muscles de la face, par exemple? On emploie des excitäteurs coniques recouverts de peau humide. C’est chose merveilleuse, alors, de voir se dessiner sous l'instrument les plus petites radiations des muscles ! Leur contraction révèle leur direction et leur place, mieux que ne pourrait le faire le scalpel de l’anatomiste. C’est du moins ce qu’on observe au visage , où l’on sacrifie inévitablement dans la préparation les portions terminales des fibres qui vont s’insérer à la face
interne du derme. C'est là une nouvelle sorte d'anatomie à laquelle on pourrait appliquer les deux mots par lesquels Haller voulait qu'on désignât la physiologie ; c’est l’anatomie anèmée, ANATOME ANIMATA ; c’est ce que Sœmmerring eût sans doute appelé contemplatio musculi vivi. Aujourd'hui, pour expliquer certains mouvements produits par quelques-uns des muscles de la face, on a dû soumettre à révision l’arrangement de leurs fibres, et réformer à cette occasion quelques passages de nos livres d'anatomie.
Ce n’est pas la première fois, messieurs, que la physiologie prend uné initiative qui semblait réservée à la dissection. Je le prouve. Les traités classiques d’anatomie nous montrent dans la cornée une portion de sphère surmontant la sphère plus grosse que l'œil représente. Mais le physiologiste ne s’accommode qu’à moitié de cette forme de la cornée ; il soupçonne que la näture a pu modifier la marche de la lumière par des courbutes plus irrégulières, à la vérité, mais plus savantes aussi que celles de nos instruments des arts : il mesure la courbe de la cornée, et voit qu’elle représente une portion d’ellipsoïde et non une portion de sphère. Nos lentilles de verre repoduisent l’aberration de sphéricité. Herschel nous apprend qu’un certain rapport dans l'épaisseur des moitiés antérieure et postérieure de la lentille peut corriger cette aberration ; C’est avec elle que l’on mettait des cribles dans les glandes. Est-ce que notre cristallin réaliserait cette heureuse configuration? On y regarde, et l’on signale entre les deux faces du cristallin la disproportion que vous connaissez.
De grâce, messieurs, n’allez pas, sur ces deux citations, me ranger parmi ces physiologistes qui se flattèrent, à diverses époques , de déduire rigoureusement la structure de la fonction ? Je sais trop ce que cette dé- Sastreuse méthode a semé d'erreurs. C’est avec elle que l’on composait la fibre musculaire de cellules rhomboïdales ; c’est elle qui , pour les besoins de l'absorption , inventait des suçoirs, des bouches absorbantes, et qui, pour que rien n’y manquât, plaçait à côté de ces orifices intelligents de petites pompes foulantes' et aspirantes pour mettre enmouvement le liquide qu'ils avaient absorbé. Mais je reviens à M. Duchenne de Boulogne.
Ses premières communications ont eu pour objet la recherche des usages des muscles de la face, y compris ceux qui sont distribués à l'intérieur et autour de l’organe de l’ouïe. C’est de ceux-ci que je vais vous entretenir én premier lieu. Ils forment, comme on le sait, deux groupes : les extrinsèques et les intrinsèques : les uns et les autres si peu actifs chez l'homme, qu’Aristote a pu écrire sans trouver beaucoup de contradicteurs : « L'homme seul a les auricules immobiles. » On rencontre cependant un bon nombre d'individus jouissant de la faculté de mouvoir le pavillon de l'oreille à l’aide des muscles extrinsèques de cette partie. Mery et Bourdelin sont signalés comme ayant eu ce privilége, ce que l'examen de leurs portraits permet de croire, car des traits assez fortement accusés y témoignent d’une certaine énergie des muscles de la face, Mon frère était dans le même cas, et
lorsque nous étions étudiants (moi plus avancé que lui), il se prêtait de fort bonne grâce aux démonstrations que je faisais des mouvements de son oreille aux personnes qui suivaient mes cours particuliers d'anatomie. L'instrument de M. Duchenne de Boulogne met en jeu ces muscles (4), comme on le devine ; mais il ne nous apprend rien de bien nouveau sur leur action , si ce n’est que le muscle postérieur tire le pavillon en haut et en arrière, et non directement en arrière , tandis que l’antérieur tire la même partie en haut et en avant, et non directement e» avant. En somme, ce petit appareil a pour usage de dilater en tous sens le méat auditif sans rien changer à la disposition des reliefs du pavillon ni à l’angle que ce pavillon forme avec la tête.
Il était intéressant de rechercher si électricité exciterait la contraction de ces rudiments fibreux qui, sous le nom de muscles intrinsèques, sont décrits sur plusieurs des reliefs du pavillon; l'expérience a complétement réussi. Vos commissaires ont vu la contraction simultanée des muscles du tragus et de l’antitraqus rétrécir l'entrée de la conque à Ja manière d’un sphincter. Je vois Haller signaler déjà cette action du muscle de Pantitraqgus ; mais personne, que je sache, n'avait dit qu'il avait pour auxiliaire le muscle du fragus, et je confesse que j'aurais attendu tout autre chose de la contraction de ce dernier muscle. Les deux muscles de l’hélix obéis= sent aussi à l'excitation électrique, et pendant ce temps on voit s’effacer un peu la saillie de la partie ascendante du repli de ce nom.
Le faisceau problématique auquel on a donné le nom de muscle transverse du pavillon n’ayant pu être mis en contraction dans les premiers essais de M. Duchenne de Boulogne, cet expérimentateur en avait induit, avec plusieurs anatomistes, qu'il fallait le rayer du catalogue des muscles. Telle était, en ce qui concerne ce faisceau de fibres, la conclusion du se= cond mémoire envoyé par M. Duchenne de Boulogne à l’Académie, et sans aucun doute elle était fondée, pour peu qu’on n’eût pas la prétention de l'appliquer à l’universalité des cas. Mais il est des sujets chez lesquels les fibres en question revêtent décidément le caractère musculaire. Alors l'électricité les fait contracter, ainsi que l’a reconnu plustard M. Duchenne de Boulogne. L'effet de cette contraction est de déprimer de dehors en dedans la moitié supérieure de l’hélix, et de l'appliquer contre la conque.
J'ai fait imprimer, il y a plus de dix ans, que les muscles intrinsèques de l'oreille obéissaient à la portion dure de la septième paire ; M: Duchenne de Boulogne a effectivement constaté que l'électricité ne pouvait plus les mettre en mouvement chez les gens atteints de paralysie faciale.
Passons de l'oreille au nez. Le petit appareil musculaire, qui est placé autour de la narine, emporte de beaucoup en importance sur celui que nous venons d'examiner. Non qu'il y ait lieu de placer sur la même ligne
(1) Cest plutôt ma méthode d'électrisation qui me permet de mettre en jeu chacun des muscles, ou de les faire contracter synergiquement. (Note de l'auteur.)
Ne
le sens de l’olfaction et celui de l’ouïe: mais les cavités nasales étant Ja route naturelle que l’air doit suivre pour arriver au poumon, il fallait que des contractions musculaires empêchassent la narine de s’affaisser sous le poids de l'atmosphère au moment où l'inspiration raréfie l’air-dans toute l'étenduc du tuyau respiratoire.
-La nature a si intimement enchaîné les mouvements des narines" à ceux de là respiration, qu’ils accompagnent encore ceux-ci alors qué l'air passe par une autre voie. Je les ai vus se continuer avec énergie chez un homme qui, s'étant coupé la gorge, attirait laborieusement l'air dans sa poitrine par le bout inférieur de la trachée divisée en travers. Non seulement enfin les muscles des narines agissent par une contraction rhythmique , mais ils soutiennent encore la narine d’une manière continue par leur fonicité. J'ai souvent cité dans mes cours l'histoire d’un matelot qui, atteint de paralysie faciale, était obligé de soulever sa narine avec les doigts lorsqu'il voulait faire passer l’air au travers de la fosse nasale correspondant au côté paralysé. Ce n’est pas le seul fait de ce genre qui ait été recueilli. |
Examinons, après ces considérations prêliminaires, les résultats des expériences de M. Duchenne de Boulogne. Tout nous fait prévoir une préé- Minence des muscles dilatateurs , et les faits confirment ces prévisions. L’excitateur est posé sur la face externe de laile du nez : celle-ci se soulève, s'éloigne de la sous-cloison ; le renflement qui la termine en avant est déprimé , et de cette dépression résulte encore l’élargissement de la narine en travers. En quelque lieu du pourtour de la narine que l’on opère, toujours celle-ci se dilate ; en aucune circonstance elle ne se resserre. Je n'ai pas besoin de vous dire que dans tous ces cas on avait agi sur Îles radiations du muscle qui s’insère dans la fossette voisine de l’épine nasale antérieure (muscle myrtiforme de quelques anatomistes, abaisseur de l'aile du nez pour quelques autres, muscles pannal transverse et pinnal radié de notre collègue Cruveilhier, qui en a donné une description soignée).
N’existe-t-il donc aucun constricteur de la narine ? C’était l'opinion de Bichat; c'était aussi l'opinion de M. Duchenne de Boulogne, à l’époque où il vous adressait son premier mémoire. Il reconnaissait toutefois à l’un des faisceaux du muscle myrtiforme le pouvoir d’abaisser l'aile du nez. Il a fait un pas de plus dans une de ses dernières communications. Ayant un jour soulevé la lèvre supérieure d’une personne sur laquelle il expérimentait, et porté directement l’excitateur sur la portion du muscle qui s’insère dans la fossette incisive , il a vu la narine s’allonger d’avant en arrière par le tiraillement de sa commissure postérieure, et se rétrécir en travers au point d'effacer son ouverture. Il y a donc là un faisceau antagoniste de celui qui dilate la narine en travers. Je suppose que ce faisceau n'est pas inactif dans l’action de flairer. Mais je ne puis entrer ici dans les développements que cette proposition entraînerait.
Quant au tranversal du nez, auquel Bichat attribuait le pouvoir de di-
PU
later la narine , il se borne à plisser en long la peau du dos du nez; il soutient la charpente cartilagineuse de cet organe ; il élève quelquefois l’aile. du nez, mais il ne le dilate jamais.
Lorsqu'on examine sur un animal vivant la contraction d’un muscle dénudé, on voit les fibres qui se raccourcissent, tirées de la périphérie vers une certaine partie du muscle, ordinairement la partie moyenne, comme s'il y avait là un centre d'attraction. Cette remarque, qui avait déjà été faite par les auteurs du siècle dernier, n’appartient donc point à M. Duchenne de Boulogne; mais il l’a certainement rajeunie par les applications heureuses qu’il en a faites, et la critique judicieuse qu’elle lui a fournie de certaines descriptions anatomiques. On lit dans les livres consacrés à ces descriptions qu'un muscle se continue avec un autre. On dit, par exemple, que le pyramidal du nez fait suite au frontal ; que le premier se continue avec quelques-unes des fibres des muscles qui abaissent la lèvre inférieure ; que le buccinateur se continue avec l’orbiculaire des lèvres, etc. Ce ne sont là que des apparences, messieurs, et ce que le scalpel ne sépare pas , l'excitation galvanique le montre distinct. Ces deux muscles, qui paraissent confondus, ont chacun leur centre d’action, et souvent, entre les deux, se trouve une partie neutre que l’excitation galvanique ne met point en mouvement, comme si les fibres contractiles y faisaient défaut.
Portez un excitateur humide sur le muscle pyramidal, à la racine du nez, la peau du nez sera tirée en haut, celle du front descendra, des rides transversales s’établiront entre les sourcils. Portez l’excitateur, plus haut, vous verrez la peau tirée de toutes parts vers un nouveau centre d’attrattion : les rides de l'intervalle des sourcils disparaîtront ; la peau de là partie inférieure du front montera, celle de la partie supérieure descendra: Tout à l'heure les traits étaient assombris, maintenant ils expriment l’étonnement ou la joie. Ges deux muscles, dont on ne ferait volontiers qu'un seul, si le scalpel devait décider la question , sont donc deux anta: gonistes. ;
Je crains, messieurs, que ces détails ne vous fatiguent. Je pourrais, en les interrompant, me venger sur qui de droit d’avoir été mis aux prises avec un si volumineux dossier; mais je ne veux point dérober à M. Du chienne de Boulogne une satisfaction bien légitime, après tout, la plus douce, dit-on, qui puisse être réservée à un auteur : celle d'entendre louer publiquement ses travaux. Je continue donc, mais je serai court, et voici pourquoi :
M. Duchenne de Boulogne a appliqué ses excitateurs. sur chacun des muscles qui appartiennent à la région faciale. Il a noté fidèlement et décrit dans ses mémoires, tous les phénomènes de contraction dont il a été témoin. Or, qu'est-il arrivé? M. Duchenne de Boulogne a observé des
faits nouveaux, mais il a vu aussi ceux qu'on avait observés avant lui. Ila
fondu le tout dans ses descriptions : la science courante et la science nou-
elle. C’est là le faible des inventeurs, ils veulent à toutes forces refaire l'édifice, ab imis fundamentis.
Je ne puis ni ne dois m'’astreindre à parcourir ce cadre. Aux membres de l’Académie qui tous savent la chose aussi bien que M. Duchenne de Boulogne et que moi, il est fort inutile que je dise que le surcilier fronce le sourcil et l’abaisse ; que l’orbiculaire rapproche les paupières, que le grand zygomatique élève la commissure des lèvres et la porte en dehors ; que le triangulaire l’abaisse , que le buccinateur chasse les aliments quand ils distendent les joues , que la houppe du menton relève la peau de cette parie et soulève la lèvre inférieure, que l’élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure porte effectivement en haut l’aile du nez. Je suis sans doute ravi d'apprendre qu’en croyant à tout cela j'étais parfaitement orthodoxe ; mais il n’y a pas là matière à rapport. Il n’en est pas de même de quelques autres particularités mentionnées par M. Duchenne de Boulogne, et qui doivent nous arrêter un instant.
- Les deux zygomatiques (grand et petit), que l’on regarde assez ordinairément comme agissant de concert dans l'expression des sentiments gais, sont loin d’être congénères à cet égard. Le grand zygomatique épanouit effectivement les traits; mais le petit, en exagérant la courbure du sillon naso-labial, donne une expression de tristesse à la physionomie , et semble présager les larmes. C’est un autre muscle, l'élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure qui se contracte chez les enfants qui pleurent, et lorsque , dans le même acte, il se met de la partie chez les adultes, il leur fait faire une fort laide grimace.
C'est une chose qui intéresse et qui étonne, de voir l’excitateur promené sur une face qui est calme dans son ensemble, y dessiner partiellement et tour à tour des traits qui expriment les passions les plus opposées. Bichat a dit, bien mal à propos, du peaucier : « Ce muscle est sans physionomie, il est nul dans l’expression des passions. » Voyez ce muscle contracté dans les expériences de M. Duchenne de Boulogne ; il exprime ou la terreur, ou la colère, ou la souffrance. M. Duchenne de Boulogne na point vu le peaucier contracté abaisser la mâchoire ; il en conclut, à tort, je pense , que le muscle est sans action sur cet os, alors qu'il est entraîué en bas par des contractions volontaires. Tout le monde peut répéter l'expérience que Haller a faite sur lui-même, et qu’il indique en .ces termes dans l’histoire de la mastication : « Percipitur ejus per ipsum pectus conatus, dum maxilla deducitur, uti quidem nunc dum scribo, experior.» (Elementa physiologiæ, t. VI, p. 18.)
La galvanisation du muscle orbiculaire des lèvres a donné des résultats très variés (toujours les mêmes, cependant, pour une même région de la lèvre) et qui dénotent que ce muscle est composé de plusieurs parties parfaitement indépendantes. Si les excitateurs sont placés sur la région médiane, un sur chaque lèvre, celles-ci se froncent, s'appliquent l'une à l'autre, et se dirigent en avant comme dans l’action de sifller ou de donner
un baiser. Si l’on agit sur le bord libre, les lèvres se renversent un peu en dedans. Si l’on excite la circonférence du muscle (j'entends celle qui est opposée au bord libre), les lèvres se renversent en dehors, comme dans l'expression du doute ou chez les enfants qui pleurent.
Je demande la permission à l’Académie de quitter un instant le rôle de rapporteur pour lui exposer une application que j'ai faite de la galvanisation localisée. M. Duchenne de Boulogne a opéré lui-même; maisil ignorait probablement le petit problème dont je poursuivais la solution. Vous savez, messieurs, que les individus atteints d’hémiplégie faciale bien prononcée ne peuvent parvenir à fermer leurs paupières du côté paralysé. Si cependant on leur dit de fermer les yeux, il se produit un petit mouvement dans les paupières , et leur contour se resserre un peu. Quel pent être l'agent de ce mouvement? Serait-ce le muscle orbiculaire ? Mais alors il faudrait admettre que, seul entre tous les muscles de la face, il reçoit quelques filets moteurs d’une autre source que le facial. Cette autre source ne pourrait être que le nerf de la cinquième paire, que, dans cette région, on regarde cependant comme un nerf exclusivement sensitif, Se serait-0n donc trompé? Vous voyez qu’à ce petit mouvement de Ja paupière se râttachait une question d’une certaine importance. A force d'y penser, € cela m'a beaucoup préoccupé, je trouvai l'explication suivante, qui laissait à chaque nerf les attributions que nous lui reconnaissons. Les tendons des muscles de l’œil envoient des prolongements dans l’aponévrose orbitaire, et celle-ci en envoie dans les paupières. Or, chaque fois qu’on dità une personne atteinte d'hémiplégie faciale de fermer l’œil, on voit que, pendant l'effort infructueux qu’elle fait pour rapprocher ses paupières, les muscles de l'œil se contractent fortement pour abriter la pupille sous voûte orbitaire. Eh bien, j'ai pensé que c'était cette action des muscle: de l'œil qui, propagée à la paupière, y déterminait le léger mouvemen qu'on y observe chez les sujets atteints d'hémiplégie. La galvanisation lo: calisée m'a montré que j'avais rencontré la véritable explication du phé nomène. Sur un sujet atteint d’hémiplégie faciale , tous les muscles de & côté de la face se montraient parfaitement insensibles aux excitateurs. Ce pendant ce sujet, quand on l’invitait à fermer l'œil, offrait dans ses pau pières le petit mouvement dont nous avons parlé. Si ce mouvement tenai à un reste de contraction dans l’orbiculaire, l'excitation galvanique alla infailliblement le reproduire ; mais il n’en fut rien. La paupière touché par l’excitateur resta parfaitement immobile. Nous voici donc rassurés su la signification d’un fait qui semblait tenir en échec la doctrine de la spé cialité d'action des différents nerfs de la face , une des conquêtes les plu brillantes que la physiologie ait faites dans ce siècle.
Après celte courte apparition, je me retire de la scène, et j'y introdui de nouveau M. Duchenne de Boulogne, mais pour quelques instants seu lement, et comme s’il ne s'agissait plus pour lui que de venir recevoir Vo félicitations. Ge physiologiste a commencé une nouvelle série d’études qu
APPENDICE. h01
ont pour objet les muscles du tronc et ceux des membres (1). À en juger par ce qui a transpiré, les nouveaux résultats (qu'il nous à d’ ailleurs mis à même de constater avec lui) dépasseront en importance ceux dont je viens de vous entretenir. Déjà, messieurs, vous avez vu le muscle long supinateur produire un tout autre mouvement que celui que sa dénomination suppose. La galvanisation localisée dans le muscle sus-épineux a fourni une nouvelle occasion de rectifier quelques lignes dans nos traités de myologie. Le sus-épineux, au dire de Bichat, « fait exécuter une es- » pèce de bascule à la tête de l’humérus qui est déprimée , tandis que le » corps de l’os s'élève. » Eh bien, il n’agit pas le moins du monde dans ce sens : il laisse le bras parfaitement parallèle au tronc, et il le tourne dans la rotation en dedans.
De toutes les expériences qui ont été faites en notre présence , la plus intéressante, à nos yeux, est celle qui nous a montré les muscles intercostaux internes soulevant les cartilages costaux au voisinage du sternum, et les entraînant par conséquent dans le sens du mouvement ensptratoire. À quels sacrifices n’eût pas consenti Haller pour devenir témoin d'une semblable démonstration qui (pour cette région de la poitrine au moins) lui eût donné gain de cause sur son tenace adversaire Hamberger ? Je n'ai jamais engagé de polémique à l'occasion des puissances inspiratrices , et cependant je n’en ai pas élé moins réjoui de voir cette expérience confirmer ce que, presque seul en France, j’ai professé depuis vingt ans sur laction des intercostaux internes au voisinage du sternum.
Enfin, ce qu’on n'avait pu établir jusqu'ici qu’à l’aide d’une expérience sanglante promptement mortelle , et peut-être imparfaitement concluante, puisqu'elle avait pour sujet un quadrupède, M. Duchenne de Boulogne le démontre sur l’homme vivant par une expérience d’une parfaite innocuité. Vos commissaires ont vu la contraction du diaphragme soulever, sans assistance d'aucun autre muscle, toutes les côtes qui forment le bord de la poitrine, Ici, comme on le devine, l’excitation ne peut être portée directement sur le muscle. C’est sur le nerf phrénique lui-même que l'on agit à la partie inférieure du cou. Le nerf étant encore très profond dans cétte région, on ne peut opérer que sur des sujets très maigres, et quelques tâtonnements sont indispensables ; mais le résultat est des plus évidents dès que l’excitateur, qu'il faut pousser sous le bord postérieur du Sterno-mastoïdien, a rencontré le trajet du nerf.
(Suivent les conclusions du rapport.)
(1) M. Bérard fait allusion à quelques expériences que j'ai faites en sa présence sur les fonctions des muscles qui meuvent la main, l'épaule et le tronc. (Note de l'auteur.)