‹ De l'éléphantiasis des grecsChapitre 3 sur 9 · PRÉLIMINAIRES ET HISTORIQUE · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES ET HISTORIQUE

Véléphantiasis des Grecs est un état morbide constitutionnel , caractérisé par des éruptions successives sur les téguments de tubercules charnus, livides et voués à une dégénérescence ulcérativè ; par des désordres organiques et fonctionnels du côté des voies respiratoires , génitales et digestives ; enfin , par des troubles de la sensibilité ; altérations diverses qui , par elles-mêmes ou par les complications accidentelles qu’elles provoquent , terminent par la plus affreuse mort les

tourments et les angoisses des malheureux qui en

sont victimes.

La plupart des auteurs qui ont écrit sur l’éléphantiasis des Grecs , n’ont vu en lui qu’une maladie de la peau; ils ne sont guère allés audelà du tubercule caractéristique. Les symptômes généraux qui précèdent ou accompagnent cette manifestation cutanée du mal, ont à peine attiré leur attention. Les désordres viscéraux, et surtout L atteinte profonde portée aux forces vitales , n’occupent dans leur description que la place la

plus accessoire. Autant vaudrait , en traitant des syphilides tuberculeuses , oublier les modifications générales que subit l’économie de la part de la diathèse syphilitique. Aussi , désireux de considérer la maladie sous toutes ses faces , chercherons-nous à nous rappeler constamment que l’éléphantiasis des Grecs est un état morbide , acquis ou héréditaire , dont les efflorescences tégumentaires ne représentent pas tout le fond ni - toute la gravité de l’affection , bien qu’elles en soient les symptômes les plus saillants.

Les médecins grecs ont d’abord employé le mot éléphanliasis (1) — éXscpaç é^scpavitacnç — pour peindre énergiquement l’aspect hideux et difforme qui rapproche de la peau rude , inégale et ridée de l’éléphant , celle des individus qui sont atteints de ce mal.

Plus tard , Aétius le désigne sous le nom de leontiasis (2) , parce que les rides profondes et les saillies mamelonées qui hérissent le front des malades , leur donnent une figure terrible et assez analogue à celle du lion.

Aristote l’appelle satyriasis pour faire allusion

(1) Elephanti morbo et ferœ elephanli communia multa sunt, et

specie , et colore , et magnitude . (Arétée de Cappadoce, De elephan-

tiasi.)

(2) Morbum quoque hune leonem vocaverunt ob supercilii , id est extremarum frontis rugarum, simili tudinem. (Arétée, loc. rit.)

à l’aspect bronzé du visage, à la grossièreté des traits, à la déformation des oreilles des éléphantiaques, ou à l’ardeur de leurs désirs vénériens (1).

C’est le mal rouge cle Cayenne , d’après la commission scientifique que la Société de médecine de Paris envoya, en 1785, à la Guyane , pour en faire l’élude.

P. Forestus lui a donné le nom de lepre léonine .

Alibert , celui de lèpre tuberculeuse ,

Les dermatologues de nos jours ont accepté la dénomination d ' éléphantiasis tuberculeux ou des Grecs , et se sont unanimement accordés aie distinguer soit de la lèpre vulgaire , soit de l’élépbantiasis des Arabes , soit des autres éruptions tuberculeuses , frambœsia, molluscum , etc.

L’historique de F éléphantiasis des Grecs est devenue une insoluble énigme , grâce aux immenses recherches des savants , aux interprétations variées des commentateurs , et aux controverses des érudits. Mais faut-il rendre responsables de cette confusion seulement ceux qui travaillent à déchiffrer le passé ? Non sans doute ; la faute en est aussi aux observateurs qui, en raison de l’état peu avancé de la science de leur époque , n’ont

(1) Satyriasis etiam appellalur, oh malarum ruborem , atque inexplehilem impudentemque coSundi lihidinem. (Arétée , loe. cil.)

pas donné à leurs descriptions des traits assez distinctifs pour empêcher de méconnaître ou de confondre ce qu’ils ont indiqué. Remarque singulière , c’est que les auteurs du moyen-âge ont été , sous ce rapport , beaucoup plus obscurs que ceux de l’antiquité.

Nos appréciations, quoique sévères, se trouvent pleinement justifiées par la lecture de l’article historique de i’éléphantiasis des Grecs par Dezeimeris, p. 261, t. xi , Dict. de Méd. 1835. Cet érudit n’a pu parvenir à dissiper l’incertitude qui pèse sur l’histoire de cette maladie aux différents siècles. Ce qui nous fait croire que sous le nom d’éléphantiasis, auteurs et historiens ont confondu plusieurs autres maladies de la peau , c’est que les détails qu’ils nous en ont donnés se rapportent également à la lèpre ou leuce , à Yalphos des Grecs , aux syphilides, etc. La preuve que l’éléphantiasis des anciens ne correspond pas à celui des modernes , c’est qu’il était pour les premiers un mal essentiellement contagieux, engendré surtout par l’usage de la chair de porc, et ne cédant à aucun traitement plus efficace qu’au bouillon de vipère et à l’ablation des organes génitaux. Ces traitements barbares qu’on infligeait aux lépreux étaient communs aux éléphantiaques ; les uns et les autres encouraient la même réprobation et les mêmes anathèmes.

Assurément, l’éléphantiasis n’est pas d’origine moderne ; mais de même que pour la morve , le farcin , la syphilis , on serait fort embarrassé d’en rapporter une description ancienne qui ne donnât lieu à des doutes et à des contradictions , si l’on voulait le confronter avec celui d’aujourd’hui. Après ces réserves sur l’exactitude et la portée des notions historiques à l’égard de la maladie qui nous occupe, rappelons ce que la série des âges nous a transmis.

L’éléphantiasis des Grecs est contemporain de la plus haute antiquité. Dès l’aurore des siècles éclairés , on le trouve consigné dans les monuments historiques que nous possédons. Ce que Moïse dit de la lèpre, et les lois qu’il porta contre les lépreux, se rapportent aussi, en quelques points, aux éléphantiaques. Dezeimeris n’ose décider si la lèpre des Hébreux , décrite dans le Lévitique , était ou n’était pas l’éléphantiasis tuberculeux. La plupart des érudits prétendent que ce peuple l’apporta en Palestine de la terre d’Egypte, son berceau.

Est elephas morhus , qui pr opter rhimina nili Gignitur Ægypto in mediâ , neque prœterea usquam.

(Lucrèce, De nalurâ rerum , iib. vi.)

C’est en Egypte et en Syrie qu’ont été faites la plupart des anciennes observations d’éléphantiasis. La maladie phénicienne , mentionnée par Hippo-

crate, serait l’éléphantiasis, au jugement de Galien. L’opinion de ce dernier, exprimée d’une manière fort positive, repose sans doute sur la connaissance qu’il avait de la fréquence de la maladie en Phénicie et en Egypte ; il l’a étudiée dans ce pays et a pu signaler quelques-unes des causes qui en faisaient, pour ces contrées, une affection endémique ; il cite même cinq cas de guérison par l’usage de la vipère.

Tout ce qu’il en dit a servi de guide et de texte aux Arabes et aux écrivains du moyen-âge, qui et sont bornés à le copier et à le commenter de diverses manières.

Arétée de Cappadoce en a donné une assez courte description, qui passe, bien à tort, pour un modèle.

Aétius nous apprend que î’élépbantiasis n’est point inconnu dans l’Inde. Cœlius-Aurélianus l’a observé sur les côtes africaines , et il a protesté, au nom de l’humanité, contre la déportation et l’abandon des éléphantiaques dans des lieux déserts.

Plutarque affirme que , bien que rares , on en rencontrait des cas en Italie, avant l’expédition asiatique de Pompée. Mais Pline en fixe l’importation seulement à cette époque. Il a constaté que l’éruption commence à se manifester au visage et aux narines, sous la forme de petites lentilles;

elle envahit bientôt tout le corps , la peau prend une teinte noirâtre et se recouvre de taches et de tubercules, ce qui la rend inégale , épaisse et raboteuse. Ce mal est particulier à l’Egypte où , quand il attaque les rois , il devient funeste au peuple ; car, pour les guérir, on leur faisait prendre des bains dans lesquels il entrait du sang humain.

Celse l’a décrit d’après les renseignements de la tradition.

Archigène, de Syrie, qui l’observa de plus près, l’assimile à la ladrerie des cochons > rapprochement qui , depuis longtemps , sans doute , avait motivé dans ces contrées l’interdiction de la viande de porc. Archigène remarqua que les hommes y sont plus exposés que les femmes , et le phénomène du satyriasis lui fit mettre la castration au nombre de ses moyens de traitement.

L’éléphantiasis ne pritqu’incomplètement racine en Italie. — Certains auteurs ont pu croire qu’à la chute de l’empire romain, il dut se multiplier au milieu des guerres fréquentes , de la misère , de l’anarchie et des inondations des Barbares; mais cette recrudescence me paraît se rapporter surtout à la lèpre commune , dont l’extension suscita bientôt les plus inhumaines mesures de répression. En 643, Ptotharis, roi des Lombards, promulgua une loi qui statue que les lépreux sont morts civilement , et que si la misère les oblige à mendier,

rs.

il leur est défendu d'aborder de trop près les personnes saines.

Pépin-le-Bref, Charlemagne et leurs successeurs furent encore plus sévères à l’égard de ces malheureux : l’existence de la maladie étant constatée , le magistrat s’emparait de la personne du lépreux, pour en disposer selon les lois. Il était exclu de la société ; l’église même le retranchait de la communion des fidèles par une cérémonie particulière. La petite cabane qu’on lui faisait construire à l’écart ,. était , après la mort , livrée aux flammes avec tout ce qu’elle renfermait. Les lépreux furent impitoyablement frappés dans leur postérité.

Peut-être serait-on parvenu à arrêter, en Europe , les progrès effrayants des maladies cutanées les plus rebelles , si les croisades n’en étaient devenues de nouveaux foyers. Le fléau principal, permanent et universel du moyen-âge , fut la lèpre , c’est-à-dire , l’ensemble des maladies cutanées qui furent toutes englobées sous cette seule dénomination et entassées dans les maladreries ou léproseries .

Depuis le ixe jusqu’au xvie siècle , l’éléphantiasis des Grecs fut grossièrement crayonné par les rares observateurs de cette longue époque. Heureusement les sciences et les arts se réveillérent, et les progrès de l’hygiène publique et particulière , surtout l’usage plus répandu du linge

de corps , firent plus en quelques années pour atténuer ces affections cutanées , que plusieurs ' siècles de persécutions , de châtiments tyranniques et inhumains. Après la renaissance, l’éléphantiasis , remarqué par des yeux plus habiles , passa pour un mal nouveau , parce qu’il était inexactement décrit par les écrivains précédents, et contagieux y à cause de l’horreur qu’il inspirait. Bientôt sur tous les points du globe , les observateurs multiplièrent leurs recherches et leurs écrits. L’étude des caractères et des causes de cette maladie préoccupa grand nombre de savants: — mille moyens de traitement furent tentés dans les différents pays qui en étaient encore infectés. Il serait long d’énumérer tous les lieux et tous les auteurs qui depuis trois siècles ont attaché leurs noms à l’histoire de l’éiéphantiasis : qu’il nous suffise de signaler Pokoke pour l’Asie-Mineure ; Prosper Alpin , et plus tard Desgenettes et Larrey en Egypte; Bruce en Abyssinie; J. Adams et Th. Héberden à Madère ; Marsdeu à Sumatra ; Marshal à Ceylan ; Robinson et Ainsley dans l’Inde; Bergeron et une foule d’autres médecins à Cayenne, aux Antilles , à St-Domingue , à la Martinique , au Brésil, à la Nouvelle-Orléans, etc., etc. D’autres

ont observé dans les îles qui sont à l’Ouest et au Sud-Est de l’Afrique , aux îles Canaries , à Bourbon, à l’Ile-de-France , à Madagascar. Enfin, sur

le continent Européen, les quelques cas d’éléphantiasis indigène et ceux plus nombreux d’origine exotique , n’ont pas manqué de narrateurs et ont servi aux travaux que nous devons à Hoffmann , à Helvétius , à Ruette, à Alibert , à Biett , à MM. Lordat , Rayer , Cazenave et Schedel , Gibert , etc., etc. (1).

Grâce aux progrès des sciences , à la vulgarisation des préceptes hygiéniques , à l’émancipation de l'esprit humain et à la meilleure organisation des états politiques , nous sommes loin de cette barbarie superstitieuse qui regardait l’éléphantiasis comme une punition divine. Dans cette persuasion, les malheureux qui en étaient atteints , se résignaient , en expiation de leurs fautes , aux souffrances du mal et aux châtiments qu’on croyait

(1) Dans son voyage aux Terres arctiques , M. le professeur Marlins a eu l’occasion de voir à l’hôpital de Trondhiem , capitale de la Norwège septentrionale , des cas de radesyge, éruption d’abord tuberculeuse qui a beaucoup de rapport avec l’éléphan tiasis des Grecs. Ce savant voyageur s’est enquis des causes de celte Lèpre Norwégienne. Les médecins du pays lui ont signalé principalement l’usage du poisson que les habitants font pourrir dans la terre pour réveiller la fadeur de l’estomac qu’engendre à la longue l’alimentation exclusive avec le poisson frais. — Revue médicale, 15 décembre 1838.

Les archives générales de médecine , 1855, p. 607, renferment un mémoire du docteur Delioux , sur lequel M. Gibert a fait un rapport à l’Académie de médecine. D’après l’auteur , le radesyge et le spedalshed , peux maladies endémiques à la Norwège , ne seraient que des déviations de la syphilis. M. le professeur Martins, dans la lettre que nous avons citée, a combattu d’avance l’erreur de celte confusion.

devoir leur infliger pour servir la vengeance du ciel. Aujourd’hui l’éléphantiaque est un objet de compassion et de sollicitude pour l’humanité comme pour la science. La médecine s’empresse de lui prodiguer les ressources de son art et de son dévouement.

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