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CHAPITRE DEUXIÈME

Le développement de la maladie est habituellement précédé d’un malaise général , d’un état d’apathie , de faiblesse musculaire , en un mot , d’une baisse de la valeur physiologique du sujet.

James Robinson qui a observé de près le début de l’éléphantiasis, insiste beaucoup sur cet abattement prodromique qu’il regarde comme le fait le plus remarquable de la première période. Cependant, il serait loin d’être constant, d’après Biett. M. Cazenave dit même avoir observé des éléphantiasis au début de leurs manifestations cutanées , sans aucun trouble général précurseur, et les individus , jouissant encore d’une parfaite santé , étaient loin de se douter de l’imminence d’une des maladies les plus graves qui put les frapper. A la vérité , l’ affaiblissement préalable dont nous parlons est quelquefois assez peu marqué pour éveiller les appréhensions du malade ou la sollicitude du médecin ; jamais il n’est proportionné à la gravité des lésions ultérieures; mais son existence

habituelle ne saurait être niée. Nous avons eu deux fois l’occasion d’apprendre de la bouche même d’éléphantiaques qu’ayant l’invasion du mal et à son début ils se sentaient fatigués , abattus , que leurs digestions étaient devenues irrégulières , leur caractère moins gai , etc. Convenons toutefois, pour rester dans le domaine de l’observation , qu’assez souvent les victimes vouées à cette affection , et arrivées déjà à un certain degré du développement des taches , paraissent l’ignorer, parce que cellesci se forment lentement , sans éclat fébrile , sans indices de douleur, la sensibilité même normale de la peau ayant disparu aux points qu’elles recouvrent.

On peut distinguer trois périodes dans l’éléphantiasis , que sa marche soit aiguë ou chronique.

Durant la première période , se fait l’éruption des macules. — Dans la seconde , la formation des tubercules. — Dans la troisième , leur ulcération.

Les taches caractérisent le début du mal; il est rare en effet que les tubercules débutent d’emblée; presque toujours , avant leur formation, on voit apparaître , sur les points où ils siégeront plus tard , des macules larges comme des lentilles , d’une teinte fauve qui prend d’abord un aspect poli , luisant, comme vernissé, et plus tard devient terne

et bronzée. Chez les nègres et chez les mulâtres, elles sont plus noires que le reste de la peau ; on les trouve fauves ou rougeâtres sur les blancs.

Dans le plus grand nombre des cas , le développement de ces macules suit une marche lente et chronique. La peau devient progressivement insensible aux lieux de leur siège. Ce phénomène de début peut éclairer utilement un diagnostic précoce. Au dire de M. Cazenave, Biett , son maître , a trois ou quatre fois reconnu à ce signe un éléphantiasis commençant , et maintenu , malgré la plus vive opposition , un jugement qui , quelques mois plus tard, était malheureusement trop confirmé.

Hâtons-nous de rappeler que cette anesthésie initiale des téguments n’est pas constante. L’hypéresthésie est au contraire le phénomène habituel le plus prononcé de la première période , surtout lorsque l’apparition des macules affecte une marche aiguë et rapide.

Alors 1a. maladie commence par une chaleur insupportable de la peau , accompagnée de formications fréquentes à la face , aux oreilles , à la paume de la main , etc. La peau des pommettes , du nez , des oreilles se rubéfie ; l’œil s’injecte au point de faire croire à une ophthalmie ; les picotements quotidiens deviennent paroxystiques vers le milieu du jour. — Les taches se montrent larges et nombreuses ; elles ne tardent pas à être rem-

placées par des tubercules qui parcourent rapidement aussi leurs phases. — - Deux ou trois mois suffisent pour que l’état des malades soit des plus déplorables ; tandis que lorsque l’évolution de l’éléphantiasis est chronique , il lui faut plusieurs années pour arriver à son dernier terme. On a vu des éléphantiaques , avec tous les attributs de cette affection , fournir encore une longue carrière , et même ne succomber qu’à une autre maladie intercurrente. Une fois apparues, les macules restent indélébiles ; sous la pression des doigts, elles pâlissent , mais ne s’effacent pas complètement; tantôt confluentes et nombreuses dès le début , tantôt isolées et ne sé montrant que successivement une à une, elles se font remarquer par leur couleur plutôt que par leur saillie. Si elles siègent au visage, elles y déterminent un léger boursoufflement œdémateux, à l’instar de certaines syphilides. On a noté qu’à la face interne des jambes elles restent plus longtemps stationnaires que partout ailleurs.

Après un laps de temps variable , commence la seconde période. — Aux taches , succèdent tantôt avec rapidité, tantôt lentement, de petites tumeurs molles , rougeâtres ou livides , dont le volume varie depuis la grosseur d’un pois jusqu’à celle d’une nôix. Constatons tout d’abord que toutes les taches ne donnent pas nécessairement lieu à des tuber-

cules. — Il en est qui restent indéfiniment à l’état de macules. D’un autre côté, des tubercules à développement rapide peuvent se former sans avoir été précédés de taches. Cela est peut-être plus rare qu’on ne l’a dit; car, celles-ci étant indolentes , non prurigineuses , il n’est pas impossible que cet antécédent habituel des tubercules ait passé inaperçu.

Le siège précis des taches et des tubercules , à leur début, paraît être dans le réseau vasculaire du derme , aux capillaires de la peau. Ce sont , en effet , les régions tégumentaires les plus riches en capillaires superficiels , comme les joues , le nez , les lèvres , le front , les oreilles , qui sont leur siège de prédilection.

Né sous. la forme d’une large papule, chaque tubercule continue à croître en épaisseur et en surface après quelques semaines ou quelques mois : il devient comme une tumeur inégale , bosselée , facile à malaxer et d’un hideux aspect * il est presque indolent.

Quoique aucune région de la peau n’en soit exempte , les différentes parties du visage , nez , front, joues, oreilles, en sont le siège le plus habituel. L’éléphantiasis s’y dessine en traits affreux. Les ailes du nez s’enflent, les narines se dilatent , les lèvres se tuméfient , le pavillon de l’oreille et le lobule surtout s’élargissent , s’hy-

pertrophient , se hérissent de saillies mamelonées ; les arcades sourcillières proéminent, couvertes de tubercules et sillonnées de lignes obliques qui les séparent. Des durillons surgissent çà et là sur les autres parties de la face et envahissent le tissu cellulaire sous-cutané, qui s’épaissit sous leur base. Aussi la face présente d’ordinaire une sorte de bouffissure générale , parcourue par des rides profondes et parsemée de saillies demi-sphériques ou aplaties , plus foncées en couleur que les intervalles sains et déprimés.

La structure de la peau est devenue fort grossière. Quand on palpe les tubercules , on sent qne les uns sont limités au derme , et que les autres , plus larges, plus mous, plus empâtés , font corps avec le tissu cellulaire.

Il serait difficile de préciser, d’une manière générale, l’espace de temps qui s’écoule entre l’apparition des premiers tubercules et la formation des derniers. Parfois, ils se développent simultanément en grand nombre ; dans d’autres cas, on ne les voit surgir qu’un à un , à des intervalles variés de temps et de lieux. La poussée peut se limiter pendant longtemps , quelquefois même définitivement à une région restreinte ; mais presque toujours, lorsque les éléphantiaques vivent plusieurs années , les tubercules finissent par n’épargner aucune partie des téguments. Sur les

membres, les tubercules offrent un développement et des caractères peu différents de ceux de la face ; moins volumineux et moins abondants, ils occupent le plus souvent la face externe et postérieure de l’avant-bras. La main, qui ne se hérisse que rarement de tubercules , est cependant tuméfiée , bouffie , avec des replis et des rides , une teinte violacée, mais moins bronzée que celle de la figure. Quant aux pieds , l’espace compris entre le talon et le métatarse est démésurément tuméfié dans sa couche cellulaire sous-cutanée , et la plante devient plate ; les tubercules qui sont à sa surface sont aussi aplatis. La face dorsale est insensible ; les doigts et les orteils s’altèrent peu à peu profondément et arrivent même à se mortifier comme par une gangrène spontanée.

La barbe , les poils des sourcils , des aisselles, du pubis , des membres, ne tardent pas à tomber ; les cheveux se raréfient et blanchissent prématurément. — Si c’est sur des enfants que sévit la maladie , le développement du système pileux ne se montre pas à la puberté. Les téguments du tronc sont rarement atteints des lésions de l’éléphantiasis ; mais les membranes muqueuses ne tardent pas à être envahies , comme nous le dirons bientôt.

Pendant que ces manifestations cutanées se produisent , assez souvent la santé générale n’en

paraît pas d’abord éprouver des influences très fâcheuses , à part la diminution progressive de la sensibilité et de l’énergie musculaire , les lassitudes spontanées et un découragement insurmontable , les principales fonctions de l’économie s’exécutent encore avec assez de plénitude.

Le tubercule éléphantiaque , après un temps plus ou moins long, employé à se former ou à rester stationnaire, entre dans une nouvelle phase : c’est la phase d’ulcération. La peau altérée qui le recouvre rougit , se gerce et se détruit spontanément ; les petites tumeurs se ramollissent , se fluxionnent , deviennent chaudes et suppurent chacune isolément. Le pus est sanguinolent , sanie ux , se dessèche promptement ; les croûtes qui en résultent n’offrent aucun caractère particulier; elles sont adhérentes , brunes ou noirâtres et dépassent rarement le niveau de la peau. — Après quelques jours de persistance , elles se détachent, laissant écouler un ichor de mauvaise nature , puis elles se reforment incomplètement.

Les ulcérations s’élargissent , creusent de plus en plus , et quand elles sont confluentes , le corps tout entier n’est qu’un vaste ulcère. C’est alors que les altérations des membranes muqueuses et des parties profondes , les troubles fonctionnels des organes des sens et de l’économie entière

marchent à grand pas. Les muqueuses de la bouche et des fosses nasales , le voile du palais , la luette , les amygdales , le pharynx sont à leur tour le siège de tubercules abondants , mais moins volumineux que ceux de la peau. — On en trouve ordinairement une série sur le raphé de la voûte palatine ; ceux de la membrane pituitaire , venant à suppurer, laissent écouler un liquide sanieuxet fétide. Ce coryza de mauvaise nature s’accompagne d’atroces douleurs dans les sinus frontaux , et détermine la carie des cartilages et des cornets du nez ; la voix devient nasillarde. — L’odorat , presque toujours altéré dès la seconde période de la maladie , s’éteint complètement par les dégradations de l’appareil olfactif. A part la déformation des paupières et des sourcils , qui sont hérissés de poireaux livides et ulcérés , les yeux restent le plus souvent sans altérations. Quelquefois cependant on a trouvé chez les éléphantiaques la cornée flétrie, amincie, offrant ainsique l’iris des groupes de petites ulcérations. On a constaté , en outre fréquemment, l’amaurose asthénique.

L’ouïe s’affaiblit aussi ; mais le plus ordinairement cette fonction reste à peu près intacte; les plus^grandes altérations de l’appareil auditif portent spécialement sur l’oreille externe. — Le pavillon tuméfié , livide , devient flasque , mollasse et ulcéré de toutes parts. Du conduit auditif

externe s’écoule une humeur ichoreuse et irritante.

Dans la bouche et dans le pharynx, même désorganisation. Les lèvres sont livides, pendantes et crevassées ; les dents paraissent noirâtres ; les gencives sont mollasses et sanieuses.

Les altérations qu’on rencontre dans l’œsophage, l’estomac et le reste du tube digestif, sont moins caractéristiques. Elles dépendent le plus souvent des médicaments qu’on a employés contre la maladie ; car, il est peu d’éléphantiaques avancés qui meurent sans avoir été soumis à l’action répétée des purgatifs violents et des préparations arsénicales.

Chez tous les individus atteints de la lèpre tuberculeuse , la voix , nous l’avons dit , s’altère dès le début ; elle s’éteint progressivement à mesure que la maladie avance, comme dans les laryngites chroniques. — L’autopsie a presque toujours constaté un épaississement des replis muqueux du larynx , des tubercules sur les cordes vocales , quelquefois même des ulcérations qui les ont détruites. Il en est de même pour la membrane muqueuse de la trachée et des bronches , jusque dans les cellules pulmonaires. Alibert, Rayer et d’autres observateurs ont signalé la fréquence et la gravité des pneumonies chez les éléphantiaques ; un grand nombre succombent à

cet accident. Assurément, on peut se rendre compte de ce fait , en considérant que le travail pulmonaire est suractivé, par là même que la peau est trop altérée pour fonctionner convenablement et prendre sa part normale aux actes hématosiques et sécrétoires.

Les appareils de la circulation et de l’innervation offrent peu de désordres anatomiques , tant que la maladie est bornée à la peau. Mais il n’en est pas ainsi au sujet de leurs troubles fonctionnels ; nous avons dit que la sensibilité de la peau et des autres organes des sens diminue et s’abolit pendant le cours de l’affection. On peut le plus souvent pincer et piquer les malades , sans leur faire éprouver aucune douleur. — Ce n’est pas à dire pour cela qu’ils sont exempts de toutes souffrances, qu’ils sont à l’abri de toute douleur ou qu’ils n’en ont plus conscience; bien au contraire, ils sont torturés par les souffrances internes les plus vives ; ils sont très impressionnables aux douleurs spontanées , et nullement aux excitations extérieures et artificielles. Aussi Biett leur donne le nom d’ avaujOvuroL (qui ne sentent pas). — M. le docteur Jacquemet a signalé dans son intéressante thèse sur V analgésie , 1854, toutes les nuances de cette insensibilisation des téguments et des parties sous-jacentes. A ce point de vue , l’éléphantiasis des Grecs comme la lèpre norwégienne , se pré-

sente sous deux formes : hypersaisthete et anaisthète. — « L’insensibilité , dit-il , devient plus ou moins générale, et l’on a vu de ces infortunés lépreux, quand la gangrène s’était emparée de leurs membres , se faire eux-mêmes b amputation, et tremper immédiatement leur moignon dans la poix bouillante , pour arrêter l’hémorrhagie ; ils ne paraissaient pas éprouver la moindre douleur de cette manière d’agir. »

Dans un autre passage, pag. 39, M. Jacquemet fait remarquer que les affections qui s’accompagnent le plus fréquemment d’analgésie , c’est-àdire d’insensibilité à l’égard de la douleur provoquée , sont précisément celles — « où se déploient spontanément les douleurs les plus vives et les plus tenaces. On peut donc, dans certains cas, et sans déterminer le moindre malaise , lacérer la peau des membres , titiller la luette , introduire des barbes de plume dans les fosses nasales , un grain de poudre sous les paupières ; et cela , sur même individu qui est habituellement tourmenté par des coliques déchirantes , par des arthralgies

spontanées . 11 arrive même parfois (hystérie,

hypochondrie...), que la même région cutanée est alternativement très douloureuse d’elle-même , et insensible aux agents vulnérants : c’est vraiment un flux et un reflux , des éclairs au milieu des ténèbres , en un mot , c’est tour-à-tour l’hypéral-

gésie et l’analgésie. D’ailleurs , ces apparentes contradictions se retrouvent à peu près dans toutes les lésions fonctionnelles des organes des sens. Ainsi, l’amaurotique est souvent ébloui par des feux intérieurs , et le sourd obsédé par des bruits spontanés. »

Le système locomoteur des éléphantiaques est de plus en plus apathique ; il tombe dans un état progressif d’affaissement et de débilité. Si la maladie s’est déclarée avant la puberté , le sujet reste chétif, se déforme peu à peu. Si le malade est adulte , l’inertie musculaire est moins précoce , mais elle s’accroît de même avec les progrès du mal.

Ruette (1) prétend que les os eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ses atteintes fâcheuses.

Les auteurs ne sont point d’accord sur les modifications que l’éléphantiasis imprime aux fonctions génitales. Pour les uns , comme J. Adams, Pallas, Biett, M. Cazenave, le libido inexplebilis serait un mythe : à leurs observations , ils croient devoir ajouter une preuve tirée de l’atrophie des organes génitaux chez les éléphantiaques. Certes, une pareille déduction n’est pas absolument péremptoire , car, après tout , l’ardeur des désirs vénériens ne se mesure pas au volume des organes

(1) Dissertation , 1802.

générateurs ; aussi , connaissons-nous un certain nombre d’exemples qui confirment l’opinion d’Arétée , de Vidal et de Joannis, de Benet et de Stuart de Calcutta (1); c’est-à-dire, que lorsque chez les éléphantiaques l’âge n’est pas une cause de l’absence des désirs érotiques, le libido inexplebilis est le phénomène habituel , au moins pendant un certain temps.

La lèpre tuberculeuse peut mettre beaucoup de lenteur dans sa marche; mais, en général, elle parcourt ses périodes avec une certaine rapidité. Les malades impubères vont rarement au-delà de vingt ou vingt-cinq ans. Ceux qui n’ont contracté le mal que dans l’âge adulte, peuvent traîner encore quelques années une existence pénible ; mais ce qui paraît constant et ne doit jamais être oublié des praticiens, c’est que les éléphantiaques périssent presque toujours d’une phlegmasie d’organes importants à la vie , le plus ordinairement de ceux de la voix et de la respiration.

Cette maladie est encore de nos jours réputée incurable. Lorsque les tubercules ne sont point enflammés ni ulcérés , un régime végétal , des bains émollients, l’habitation dans un lieu salubre,

{i) Thèse de Paris 1842, Jules Vialene.

rintervention d’une bonne hygiène peuvent, à la vérité , retarder les progrès du mal ; mais les lésions une fois apparues , tendent fatalement à leur terme redoutable; et si le ramollissement et l’ulcération s’emparent à la fois de plusieurs tubercules , si la muqueuse des voies aériennes et digestives vient à se prendre , la terminaison mortelle ne se fait pas longtemps attendre.

Rien n’est navrant comme le tableau de cette dernière période. La surface du corps est rongée par d’éternels ulcères. Des crevasses divisent les talons et la plante des pieds jusqu’au milieu des orteils ; la sensibilité de ces organes est tout-à-fait abolie. Il arrive même que diverses parties du corps meurent avant le sujet et s’en séparent les unes après les autres: tels sont le nez, les doigts, le poignet , les orteils , les pieds , les parties génitales ; car, le mal ne tue , ou plutôt ne délivre le patient d’une vie d’horreur et de tourments, qu’après l’avoir démembré. L’appétit ne s’éteint que lentement , mais ie goût est perdu ; il n’y a plus aucun plaisir à manger ou à boire ; on prend de l’aversion pour tout. Le marasme, des douleurs incessantes, des lassitudes spontanées enlèvent toute énergie , tout courage , tout espoir au cœur. Le malheureux ne se plaît ni aux bains ni hors des bains , ni au mouvement ni au repos , ni dans une position ni dans une autre ; il a de l’éloi-

gnement pour tout. Le sommeil est léger et les rêves sont encore plus pénibles que l’insomnie ; la respiration est fréquemment embarrassée: quelques-uns même périssent au milieu des suffocations qui se produisent pendant qu’ils sont endormis.

Epuisés par tant de souffrances , découragés et , la mort dans l’âme , la plupart deviennent pusillanimes , n’osant ni se défaire de la vie , ni la supporter avec résignation. Mais en horreur à euxmêmes , ils fuient les regards des hommes. Objets de répulsion pour leurs proches , ils sentent tout l’effroi qu’ils inspirent. 11 ne reste à leur chevet que la charité chrétienne et le dévouement médical, pour leur donner des secours impuissants et des paroles de consolation.

Il n’est plus nécessaire aujourd’hui d’insister longuement sur le diagnostic différentiel de l’éléphantiasis des Grecs et des autres maladies qu’on a confondues avec lui pendant si longtemps. Les travaux modernes et contemporains ont assuré sa distinction définitive dans le cadre dermatopathique.

Il suffira de se rappeler les symptômes si spéciaux de Téléphantiasis tuberculeux, pour ne jamais le confondre avec la lèpre vulgaire, dont les disques squammeux , à centre déprimé et intact ,

à bords élevés et écailleux , avec des surfaces qui ne s’ulcèrent pas , ne ressemblent à rien moins qu’à des tubercules mollasses ou suppurants.

On ne le confondra pas davantage avec l'éléphantiasis des Arabes qui attaque principalement le système lymphatique et le tissu cellulaire souscutané. L’éléphantiasis des Arabes ne se présente pas avec ces tubercules produisant cette grande déformation des traits , ces rides profondes ; il consiste en un gonflement plus ou moins uniforme d’une partie du corps , et constitue une maladie , à laquelle la peau reste primitivement étrangère du moins dans beaucoup de cas.

Enfin, entre certaines syphilides et les lésions de l’éléphantiasis tuberculeux, on pourrait prendre le change. On a même cru que celui-ci était une modification de la maladie vénérienne , opinion abandonnée aujourd’hui ; car l’éléphantiasis a été observé dans une foule de cas, sans qu’on pût accuser l’infection syphilitique ; d’ailleurs , les taches éléphantiasiques se distinguent des macules vénériennes, en ce que celles-ci sont de couleur cuivreuse, disséminées sur toute la surface de la peau. — Quant aux tubercules de la syphilis , ils sont peu volumineux, durs, cuivrés et diffèrent ainsi de ceuxdel’éléphantiasis qui sont de véritables petites tumeurs livides , molles , faciles à malaxer. — En dernier lieu , les pustules ou les ulcérations syphi-

litiques, à fond grisâtre, dont les bords sont durs, taillés à pic, et qui, profondément excavés, sont presque toujours exactement circulaires , ne sauraient ressembler aux ulcères unis, superficiels qui reposent sur la tumeur molle , comme fongueuse de l’éléphantiasis. Les autres lésions concomitantes éclairent encore le diagnostic différentiel dont il s’agit.

Le cancroïdc de la peau, le lupus esthiomene , le molluscun , le fambœsia , offrent avec les tubercules éléphantiaques des analogies trop légères , pour qu’un praticien exercé puisse rester longtemps dans l’indécision.

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