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LE PROFIT ET L'INTÉRÉT

C'est là une question ancienne : les canonistes du moyen âge ne voient pas dans l'intérêt une dépendance naturelle du prêt des capitaux ; iis reconnaissatent en effet au capital le droit au profit, c'est-àdire, la faculté de consacrer le capital à toutes sortes d'emplois productifs et rémunérateurs, mais interdisaient au capital inactif, toute espèce de rémunération ; ils prohibaient en un mot l'intérêt proprement dit (1).

A une époque plus rapprochée, Turgot insiste sur la productivité du capital, mais on ne trouve pas la distinction de l'intérêt et du profit; le droit au profit y est consacré et l'intérêt vient s'y ajouter, ce dernier

(1) W.-J. Ashley : Histoire et Doctrines économiques de l'Angleterre. — Traduction française : Paris, 1900.

LAN est considéré comme une participation forfaitaire au profit et dépend de lui (1).

D'autres économistes français et J.-B. Say, le premier ont nettement séparé ces deux notions : l'intérêt et le profit ; pour ces économistes Île profit n’est que la rémunération du travail ; mais il s’agit là d'un genre de travail différent du travail manuel, plus productif et qui suppose :

a) l'invention ; c'est l'acte véritablement productu lime:

b) la direction ; le travail collectif est plus productif que le travail isolé ; maisil faut qu'il soit organisé, discipliné et commandé.

c)la spéculation commerciale; il ne suffit pas de produire, il faut vendre ; pour cela il faut trouver des débouchés.

Cette théorie qui voit surtout le travail comme source essentielle du profit paraît principalement inspirée, ainsi que le fait remarquer M. Gide, par l'arrière pensée de le justifier contre les attaques des socialistes (2).

Dans toutes les grandes entreprises organisées en sociétés, en effet, on exige des ingénieurs, des chimistes ou des gérants qui sont des salariés, qu'ils réunissent ces mêmes qualités d'invention, de direc-

(1) Turgot: Réflexions sur la formation et la distribution des richesses; éd. Daïre, Paris, 1844.

(2) Charles Gide: Principes d'Economie politique; ch. 1v.

A — tion, de spéculation commerciale ; qualités nécessaires à l'entrepreneur pour mener à bien son entreprise et obtenir € un profit ».

Les représentants de l'école autrichienne, Bühm- Bawerk principalement (1), considèrent que le capital a droit à une rémunération distincte du profit, par suite de la fuite seule du temps. Pourquoi y-a-t-il un intérêt du capital dit Bühm-Bawerk ? C'est pour cette seule raison que l’on préfère, les biens présents aux biens futurs, qu'on fait plus de cas d’un bien présent de valeur donnée que de la promesse d’un bien futur de même valeur ; pourquoi les choses sontelles ainsi ? c'est parce que le rapport entre les ressources et les besoins varie pour les hommes d'un moment à l’autre ; si donc nous transformons un bien présent en un bien à venir, — et c'est ce qui a lieu dans l’opération de crédit, — nous devons être dédommagés de cette transformation et percevoir un intérêt; la productivité du capital fait préférer les biens présents aux futurs, mais 1l est à remarquer que cette productivité explique le profit, mais non l'intérêt proprement dit.

D'autres économistes considèrent le profit comme le revenu d’un monopole /2); ce monopole peut résulter de certaines qualités personnelles, exceptionnelles, d’un brevet d'invention, d'un tarif de douane protecteur, ou de tout autre circonstance : cette

(1) Bôhm-Bawerk : Histoire critique des théories de l'intérêt du capital; traduction française, Paris, 1912. (2) M. Walras, M. Pareto.

mr;

explication semble conforme aux faits; elle indique d'ailleurs pourquoi l'entrepreneur s2 confond générilement avec le capitaliste ; car aucune entreprise ne pouvant être abordée sans un certain capital, Îla possession d'un capital quelconque constitue un véritable monopole qui peutètre exploité fructueusement.

Elle explique aussi pourquoi certaines qualités p:rsonnelles exceptionnelles telles que celles sur lesquelles insistent les partisans de la théorie du profit fondée sur le travail, peuvent être la source de grands profits et de grandes fortunes ; c'est parceque ces qualités-là sont aussi des formes de monopole.

Mais la question du profit et de l'intérêt a été reprise par M. Brouilhet dans son Précis d'Economie Politique et présentée d’une manière toute nouvelle (1).

M. Brouilhet indique que l'erreur dans laquelle sont tombés la plupart des économistes, c'est d’avoir attribué aux personnes qui détiennent le capital, un rôle supérieur à celui qu'elles jouent en réalité; ils ont inventé une fiction : l'entreprise et un personnage l’entrepreneur. Ils ont considéré la personnalité physique comme beaucoup plus naturelle que la personnalité collective ou moraie: on commence à s’apercevoir du contraire; ce qui est fictif, c'est de considérer un homme ayant des droits sur les biens et les capitaux (2).

(1) M. Brouilhet: Précis d'Economie Politique, Chapitre XIII, Paragraphe 5.

(2) Voir: Revue Socialiste, 5 juin 1011, E. Lévyemls Personne et le Patrimoine.

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