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CHAPITRE Vlll

Encore une séduction. — Les lois contre le rapt au dix-septième siècle. — Le marquis de Tavannes. — La chasteté des femmes. — La licence des collégiens. — Le séducteur se l'ait un moment capucin pour éviter la justice. — Le couvent des Filles-Pénitentes. — Lucrèce. — Jean Bcdoui, avocat sans emploi et facile à tromper. — L'image de Dieu défigurée. — L'Évangile. — Les mœurs des artisans au dix-septième siècle.

Lemaistre plaida une autre fois contre un ravisseur. Le rapt était alors un cas royal et un crime public : « Les lilles, dit un jurisconsulte qu'à sa définition on pourrait prendre pour un écrivain, sont ravies de deux manières : lorsque, malgré leur résistance, elles succombent sous les efforts d'une incontinence brutale qui fait violence au corps sans souiller l'âme ni laisser de tache à l'honneur ; ou bien, lorsque, ayant trouvé le secret de leur plaire par des soins artificieux, et après avoir chaque jour apprivoisé leur pudeur par des privautés nouvelles, l'on se prévaut enfin, dans une occasion favorable, de ces moments de faiblesse où le cœur n'a plus la force de soutenir la vertu contre les appâts de la volupté. » Les ordonnances du royaume étaient très-sévères contre ces crimes et prononçaient aveuglément la peine de mort ; Lemaistre venait de quitter le Palais,

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quand une déclaration du roi, du 26 novembre 1659, confirma cette sévérité et plaça le châtiment au-dessus des réparations privées; elle voulait que les peines fussent encourues nonobstant les consentements qui pourraient intervenir, puis après delà part des pères, mères, tuteurs ou curateurs. Le marquis de Tavannes fut condamné, d'après cette loi, à perdre la tête, pour avoir ravi et enlevé la demoiselle de Brun, sa cousine, du consentement d'icelle, et l'avoir ensuite conduite hors du royaume, aussi de son consentement.

Le procès que va plaider Lemaistre n'a pas cette gravité : sur le rapt, les parties seront mises hors de Cour et de procès, conformément aux conclusions de l'avocat général Orner Talon ; le séducteur sera condamné seulement à payer à sa victime douze cents livres pour toutes réparations, deux cents livres aux prisonniers de la Conciergerie, et à nourrir et élever 1 enfant, fruit de la séduction. Toutefois ce plaidoyer contient des détails pleins d'intérêt et de véritables beautés oratoires. Nous ne sommes plus, comme à Angoulême, dans l'hôtel du lieutenant criminel, au milieu de petits bourgeois qui vivent à l'aise, et qui sont bien près de faire de la passion un agrément et un luxe. La scène se passe dans un assez pauvre logis; Jean-Pierre Preudhomme et Marie Fromentin, sa femme, n'ayant pas d'enfants, avaient prié les époux Ponset de leur confier Jacqueline Jupin, leur fille. Ils avaient reçu cette enfant le 12 février 1648; elle était alors âgée de neuf ans; ils l'avaient élevée et nourrie. Preudhomme était mort en 1626; sa veuve avait épousé Louis Bretonne, qui avait un lils d'un premier mariage, Éloy Bretonne, le séducteur. Cette séduction prit naissance dans une mansarde, sous l'œil du père, oublieux de ses devoirs envers la jeune fdle confiée à son honneur et à sa garde. Il y a de nos jours des familles de pauvres et même d'artisans, qui vivent. pêle-mêle dans d'insuffisants réduits, la

misère chasse la pudeur de ces étroites demeures, et la corruption s'y développe naturellement, sur une terre faite pour elle. Quel magistrat ignore ce détail douloureux de la vie du pauvre au milieu de nos grandes cités, qui ressemblent tant à la beauté d'Horace, formosa superne?...

Lemaistre expose que sa cliente a été condamnée à celle impure cohabitation : « Ils (sa cliente et son séducteur) demeuraient, dit-il, en même logis, et, pour comble d'infortune, ils ne demeuraient pas seulement en même logis, mais le père de l'intimé les faisait coucher en môme chambre, la tille avec une femme âgée de quatre-vingts ans, et l'intimé dans un autre lit : Louis Bretonne père a été contraint de le reconnaître et s'est voulu excuser sur ce qu'il n'avait que deux chambres; mais il est vrai qu'il en avait trois, et que dans une autre, fort petite, il faisait coucher une servante ! »

Malgré le voisinage de la vieille femme, la jeune tille ne tarda [tas à devenir grosse. Le 50 septembre 1030, ses parents se portèrent demandeurs en rapt ; le séducteur, pour éviter l'orage, entra aux Capucins et y prit l'habit. Son père alors lâcha de persuader à Jacqueline Jupin qu'elle ne pguvait plus espérer de réparation, que ce qui lui restait à faire était de se rendre religieuse. Elle le crut et entra aux Filles-Pénitentes. Mais Eloy Bretonne n'était qu'un faux capucin ; il l'était devenu pour les besoins du procès, comme on dirait aujourd'hui. Dès qu'il crut le danger éloigné, il sortit du couvent et se crut hors d'affaire ; mais sa victime avertie lit comme lui, et la lutte s'engagea devant le Parlement. Le séducteur osa soutenir qu'il avait été séduit, « à cause que la tille avait vingt mois plus que lui. » Lemaistre trouve cette défense ridicule et la repousse par l'étude du cœur humain : « L'adversaire, dit-il, combat une présomption naturelle ; car on doit plutôt présumer qu'un garçon devient amoureux d'une tille que non pas une fille d'un

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garçon... Les iilles ont plus de soin que les hommes de conserver leur chasteté, parce que tout leur honneur ne consiste presque qu'en cette vertu-là seule.. . c'est leur gloire, c'est leur partage. Aussi, comme Aristote dit élégamment qu'un homme n'est pas assez généreux quand il n'a que le courage d'une Femme, on peut dire aussi qu'une femme ou qu'une fille n'est pas assez chaste si elle n'a que la chasteté d'un homme ; il faut qu'elle possède cette vertu à un degré souverain; et c'est pour cela que Dieu lui a donné la pudeur comme un rempart qui la défend. Les yeux de ses parents et la honte naturelle à son sexe la retiennent, dit saint Augustin.. . Que si on considère les hommes, il est certain qu'ils se croient dispensés du soin si exact et si scrupuleux que les femmes doivent avoir de garder leur chasteté.

« On peut dire avec saint Augustin qu'en ce point ils ont cru que l'éminence de leur sexe consiste dans la liberté de faillir. Caton se plaignait autrefois de ce qu'un mari pouvait tuer sa femme, la trouvant en adultère, et qu'elle n'osait pas seulement le toucher du doigt lorsqu'elle le rencontrait en la même faute. Et saint Grégoire de Nazianze condamne cette loi comme très-injuste, ajoutant qu'elle n'est favorable aux hommes que parce que ce sont les hommes qui l'ont faite contre les femmes. Ils se sont réservé les vertus de l'esprit, les ayant crues les plus nobles, et ont laissé aux femmes celles du corps, comme les estimant moins excellentes.

« La corruption des mœurs a fait croire pareillement que l'honneur et la réputation des jeunes hommes n'est pas attachée à leur chasteté comme l'est celle des filles. . . Ils sont si perdus, qu'ils croient encore aujourd'hui que leur âge les dispense des commandements de l'Eglise. Ils appellent galanterie ce que l'Eglise et les lois appellent rapt et impudicilé. Le premier usage auquel ils emploient d'ordinaire leur rhétorique est à

persuader à une fille de contenter leurs désirs. Ils font profession d'être aussi hardis que celles de ce sexe sont timides. S'ils ont quelque honte, c'est d'être honteux. Ils croient qu'il y a de l'honneur à déshonorer une fille. »

Il parait qu'alors les jeunes gens étaient au moins aussi précoces qu'aujourd'hui, et que Corneille, qui écrivait le Cid à ce moment, aurait pu dire de l'amour ce qu'il allait dire de la valeur; car Lemaistre continue:

« Ce qui est si véritahle, que, dans le grand nombre de causes de rapt qui se présentent tous les jours, on ne voit point de ravisseurs qui ne soient extrêmement jeunes; et les deux derniers dont les causes ont été plaidées en cette Chambre n'avaient que dix-sept ans lorsqu'ils commirent le crime. N'étant pas assez sage pour n'être pas vicieux, et, se dégoûtant des voluptés publiques et infâmes, ils se passionnent d'ordinaire pour quelque fille. Ils s'échauffent et s'irritent par les difficultés qu'ils y rencontrent, comme dit Sénèque (Ep. 9'2i. Ils se piquent de cette criminelle vanité d'en corrompre plutôt une chaste que d'abuser d'une déjà corrompue... Après cela, croira-t-on l'intimé lorsqu'il voudra persuader que c'est cette fille qui l'a corrompu? Les vingt mois qu'elle a de plus que lui sont-ils plus considérables que la faiblesse du sexe? que la pudeur qui lui est naturelle? que la crainte de perdre son honneur, qui tient lieu de tout à une fille? que l'appréhension de devenir grosse ? »

Bretonne ajoute pour sa défense qu'il n'a pas pu songer à épouser cette fille, puisqu'il avait depuis deux ans retenu sa place au couvent des Capucins. Lemaistre voit dans ce mensonge le mépris de cette vie sainte dont il allait bientôt être luimême un grand exemple, et il en prend occasion pour flétrir son adversaire et placer au-dessus de ses feintes la véritable vocation religieuse :

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« Bretonne n'a-t-îl pas commis une impiété de s'être servi

d'une maison sainte, où l'on adore Dieu en simplicité de cœur, pour faire réussir sa tromperie, et d'avoir fait du temple la retraite d'un larron qui, après avoir dérobé l'honneur à une tille par des promesses trompeuses, veut encore lui en dérober la réparation et la vengeance par un sacrilège punissable; qui n'est pas entré dans ce couvent avec les saintes pensées de ces heureux fugitifs des dérèglements du siècle [on sent, sous ces paroles de Lemaistre, les premiers tressaillements d'une àme qui, dégoûtée du monde, fuira bientôt ses misères dans le sein de Dieu), mais avec celles d'un criminel que suit l'épée menaçante de la justice séculière; qui n'a pas eu pour motif d'y trouver plus de sûreté pour faire son salut, pour être toujours fidèle au souverain Maître, mais seulement d'y trouver plus de sécurité pour être infidèle à ma partie; et enfin qui, de cet habit vénérable, lequel ne doit couvrir que des personnes toutes pures et en qui la piété a éteint le feu de l'amour du monde, a voulu revêtir la corruption de son esprit et de son corps, en déguiser un ravisseur au lieu d'en, couvrir un religieux et jeter la cendre sur les flammes de ses passions pour les conserver plutôt que pour les éteindre? Ignis suppositus cineri doloso. »

A côté ou plutôt en regard de ces mensonges et de ces fraudes, de ces travestissements et de ces impiétés, que Lemaistre reproche à son adversaire, il place la conduite simple, droite, naïve, honnête, de sa cliente. Il la montre entrant de bonne foi, par les conseils mêmes du père de son •séducteur, au couvent des Filles-Pénitentes, comme si elle eût été au rang des prostituées pour qui cet asile était fait; puis il ajoute :

« Considérez, messieurs, le procédé de ma partie; il a été bien différent de celui des filles de condition, qui, étant nour-

ries dnns le luxe et n'étant pas assez riches pour satisfaire à leur Vanité, soufflent qu'un jeune homme riche leur parle d'amour, tirent do lui une promesse de mariage, et, ayant déjà l'esprit corrompu . ne se soucient guère après de conserver la pureté de leur corps, mais la perdent très-volontiers dans le désir dont elles brûlent de gagner un mari qui ait du bien.

« Le procédé de ma partie a été bien différent de celui-là : aussi faut-il reconnaître que la corruption cl n siècle n'est pas encore venue jusqu'aux artisans, et que leurs filles sont d'ordinaire plus vertueuses et moins fines que les autres. »

Il y a en effet très-loin de la naïveté de cette pauvre fille, allant au monastère des Filles-Pénitentes et se faisant ainsi plus coupable qu'elle n'est, à la finesse de la Lucrèce de Furetière, qui se retire bien au couvent après avoir été séduite, mais qui, à force d'hypocrisie et d'artifice, y restaure sa virginité, remplit d'amour le cœur de Jean Bedout, avocat riche et sans emploi, et se fait épouser par lui comme la plus pure et la plus invincible des religieuses.

Jacqueline Jupin ne paraît pas non plus indigne de l'éloge que lui donne Lemaistre quand il dit : « Si elle eût aimé la volupté sensuelle, elle n'avait que vingt ans, elle était dans la Heur de l'âge, il restait encore des hommes au monde, bretonne n'y étant plus; mais Dieu l'a fait naître chaste. Il n'y eut jamais. que l'intimé qui, par la violence de son amour, accompagné des serments qu'il lui faisait sans cesse de l'épouser, ait pu ternir la pureté de son àme. Aussitôt que cette violence a cessé, elle a repris sa première chasteté: lui seul a vaincu sa résistance; elle a triomphé de tous les autres en se rétirant dans ce monastère. »

Le père du héros de cette séduction était un simple serrurier et très-mal logé, comme on a pu le voir. Moins pauvre qu'il ne le paraissait, ambitieux et vain, il pouvait, dès 1G~4.

servir de modèle à cette classe, qui grossit sans cesse, de parents pauvres, vivant mal du travail de chaque jour, et se privant du nécessaire pour taire de leurs tils, qui eussent été très-bien à la charrue ou dans l'atelier, des avocats sans cause, des médecins sans malades, d'impatients oisifs, des fils ingrats et des citoyens dangereux ou inutiles. Pendant qu'il faisait des serrares, son fils faisait ses humanités, et peut-être même sa philosophie. C'est au sortir de ses humanités qu'Eloy Bretonne s'est fait séducteur, absolument comme l'écolier de Bérenger. Lemaistre trouve dans ces détails une veine oratoire des plus heureuses, et il enlève aisément à ce jeune coupable les avantages de son âge et de ses humanités :

« Vous viendrez dire, s'écrie-t-il, ce que disent tous les ravisseurs, que vous ne l'avez réduite à cette misère qu'en voulant vous divertir, que ce sont des jeux d'un écolier en philosophie, que ce sont des folies d'un indiscrète jeunesse?

« Est-ce ainsi que vous pensez vous moquer de la justice? Luiferez-vous passer un rapt pour un jeu? Souffrira-t-elle des plaisirs si criminels, des divertissements si funestes? Sera-t-il libre à tous les écoliers en philosophie de dix-neuf et de vingt ans, comme était Bretonne, de se désennuyer en ravissant l'honneur des filles?... Suftîra-t-il que Bretonne dise qu'il n'a point pensé à épouser l'appelante, mais seulement à passer son temps, et qu'encore qu'il l'ait cent fois conjurée de croire qu'il ne la voulait pas perdre, qu'il n'était porté que d'un bon dessein; qu'il voulait seulement changer l'ordre et commencer le mariage par ce qui le devait finir? (Il était en cela de l'avis de Magdelon dans les Précieuses ridicules, qui s'indigne qu'on prenne le roman par la queue.)

« Suffira-t-il qu'Use porte à des vanités ridicules? qu'il dise que cette fille n'est pas si noble que lui ? Y a-t-il autant d'inégalité entre deux artisans qu'entre un gentilhomme et un ro-

turier? Sera-t-il dit que les fils dos uns pourront avec toute sorte de liberté corrompre les filles des autres? Sufhra-t-il qu'il allègue qu'il est fils unique, qu'il a étudié en humanité, qu'il a voulu depuis peu se mettre dans les ordres ecclésiastiques? Il est vrai qu'il est fds unique, mais il a été aussi l'unique corrupteur de ma partie. 11 a étudié en humanité, mais il valait mieux pour l'appelante qu'il n'eût jamais l'ait que son métier, que de la réduire à cet état déplorable! Un peu de latin qu'il sait le mettra-t-il au dessus des lois?... Les lettres humaines doivent détourner un homme de faire des crimes, mais non pas l'empêcher d'être puni. »

J'avais oublié de le dire; nous sommes dans la Chambre de la Tournelle; Lemaistre demande la punition du coupable et ne veut pas se contenter d'une réparation en argent; il ne pense pas qu'on puisse payer l'honneur avec cette monnaie, et

il dit :

« Souffrirez-vous, messieurs, que l'intimé ne soit pas sujet a la juste sévérité de lois qui toutes punissent le rapt comme un crime capital? Mettra-t-on dans la balance une petite somme d'argent avec toute la réputation d'une jeune tille, ce qui n'est presque rien à l'intimé avec ce qui est tout à ma partie, avec sa virginité perdue, qui lui tenait lieu, comme dit Libanius, de mariage, de mari, d'enfants, d'espérance et de vie? Égalisera-t-on la bassesse de l'argent à la dignité de la personne, et un ouvrage insensible de la terre à l'image vivante de Dieu que l'on a défigurée? »

L'image de Dieu défigurée est une admirable peinture, et il y a une égale noblesse et une égale grandeur dans la pensée qui met la dignité de la personne au-dessus de la bassesse de l'argent, et dans l'expression qui traduit et colore cette exquise

pensée.

Lemaistre va finir; on lui a fait une objection de la misère

fit de l'état de sa cliente, on lui a dit qu'elle n'était qu'une servante, et qu'on avait pu en abuser impunément. Sans doute on s'est gardé de donner une portée si odieuse à l'objection, on Minait soulevé l'indignation des juges les plus patriciens; mais Lemaistre Force l'argument, ce qui est permis au Palais, pour le réfuter plus sûrement et avec plus d'éclat. Toutefois il n'est pas impossible qu'on ait alors soutenu qu'on pouvait impunément abuser d'une servante. J'ai eu récemment la douleur, en recueillant l'écho d'une délibération du jury, d'apprendre qu'un coupable avait dû l'impunité à un argument analogue.

C'est Lemaistre qui, l'Evangile à la main, va flétrir cet étrange oubli de la dignité humaine, ce grossier mépris d'une religion qui nous fait tous égaux et place seulement, par une préférence divine, l'humble et le pauvre au-dessus de l'orgueilleux et du riche.

« Je soutiens, dit-il, que, quand ma cliente aurait été servante, elle serait bien fondée en son action, car on ne doit pas traiter les servantes qui sont parmi nous comme les esclaves des Romains. Le Dieu des chrétiens est le Dieu de liberté. En prenant la forme d'un serviteur, il nous a tirés de servitude; il a rompu nos chaînes; il nous a fait marcher la tête levée... Comme ce royaume n'est pas tant celui de France que celui de Jésus-Christ, et que nos rois ont plus estimé leur qualité de très-chrétiens que toutes les autres, ils n'ont point voulu qu'il y ait d'esclaves en toute l'étendue de leur État. Leur couronne, comme disent les docteurs français, est la couronne de gloire et de liberté. N'est-il donc pas injurieux de vouloir traiter une servante, qui ne sert que librement, comme les esclaves romaines qui servaient par une nécessité involontaire et forcée? »

La péroraison est simple et courte, et ne mérite d'être citée qu'à ces titres :

« Qu'il ne soit pas dit qu'elle (sa cliente) a reçu de l'honneur

d'avoir été déshonorée par le fils d'un serrurier. Considérez, messieurs, ce qu'elle deviendrait si l'intimé demeurait impuni. Sa vie ne lui serait-elle pas un supplice? Pourrait-elle vivre en religion. Dieu ne l'y appelant pas? Pourrait-elle vivre dans le monde. Bretonne lui avant ravi son honneur? Y aurait-il quelqu'un assez barbare pour ne la plaindre pas dans cette funeste extrémité?

« >'e vaut-il pas mieux qu'il soit justement puni de son crime, que non pas qu'elle en soit injustement misérable? 11 y n deux ans qu'il se joue de la simplicité de cette fille. Il l'a trompée avec un habit de capucin, et. depuis, avec celui d'ecelésiastique. 11 lui a voulu ùter l'espérance du mariage. 11 est temps qu'il reroive la récompense de ses illusions et de ses fourbes, qu'il ne fasse plus ses délices des douleurs de ma parti,., qu'il ne rie plus «le ses larmes, qu'il ne triomphe plus de

ses misères. »

Au milieu de ce plaidoyer, on l'a peut être remarqué, Lemaistre est amené à louer les mœurs des artisans de son temps; il déclare que la corruption du siècle n'est pas encore venue jusqu'à eux; en retenant cet hommage comme un fait historique et certain, et en regardant autour de nous, on s'attriste involontairement, et on doute plus que jamais que l'homme s'améliore dans les révolutions et dans le temps. Nous ne pouvons plus dire, en effet, que la corruption du siècle n'est pas venue jusqu'aux artisans. Us ont bien leurs flatteurs qui le proclament; mais les faits résistent à ces louanges, ha corruption, qui suit l'incrédulité et l'orgueil, s'est introduite dans les rangs du peuple, sous les noms d'émancipation et de liberté; elle y a fait de grands ravages, surtout depuis qu'elle a pour auxiliaires ces théories qui font la guerre à Dieu, à la patrie, au sens commun, à la vertu sous toutes ses formes. Je regrette de le dire, mais toute vérité cachée est un danger: aujourd'hui les crimes

156 DE LÉLOQUESCE JUDICIAIRE AU XVII» SIÈCLE analogues à celui que poursuivait Lemaislre contre le fils du serrurier Bretonne ont pour principaux théâtres l'atelier et la mansarde. La justice ne les connaît pas tous; mais elle en voit assez pour qu'on ne puisse plus renouveler l'éloge de Lemaistre aux artisans de son temps, et pour confirmer la douloureuse réflexion à laquelle je viens de m'abandonner.

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