CHAPITRE VII
Les mois brillants et vides. — Le progrès autour de l'homme, mais non en lui. — Des plaidoyers qui valent des romans. — Le lloman bourgeois. — Le tari/je des filles à marier au dix-septième siècle. — Les rapts. — Un roman à Angoulême, dans la maison du lieutenant criminel. — Lemaistre plaide contre le ravisseur. — La séduction héréditaire dans la famille du Montet. — Le meilleur judiciaire. — L'amour n'est pas une fojie. — I\"os lois sont adoucies jusqu'à la faiblesse. — Les conclusions de H. l'avocat général Jérôme Bignon.
Il y a dans notre langue un certain nombre de mots brillants qui ont l'air d'une pensée1, et qui, sans satisfaire l'esprit, agitent l'imagination et la troublent. Que de fois dans les livres, à la tribune, sur la place publique, pour plaire au peuple, on a parlé du progrès de manière à enflammer les esprits, tromper les souffrances, accroître les illusions, préparer les révoltes! Ainsi employé, ce mot mérite mieux que la raillerie de Figaro ; il est brillant, vide et parfois séditieux. Sans doute il s'est accompli de grands progrès autour de l'bomnie et par lui. dans les sciences et dans leur application, dans les lumières et dans le développement matériel des sociétés; mais dans
1 Tacite avait devancé Beaumarchais ; parlant de Cicéron et de ses mots à effet : Rotant fortunx esse videatur, il dit : Uludpro sententia positumt
(Dialog. sur les Orateurs, % 20.)
l'homme lui-même rien n'a changé; il est resté ce mélange de limon et de divinité dont parle le poète et dont les proportions ont à peine varié depuis le Paradis perdu; qu'on l'étudié dans les portraits qu'en a faits Théophrasle, il est, à peu de chose près, le même que sous le crayon de notre la Bruyère. Le temps et les événements ne changent en lui que la direction, et non pas la nature de ses passions et de ses mœurs. « Les hommes, en un sens, ne sont point légers... ils changent de goût quelquefois; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal ou dans l'indifférence pour la vertu l. »
La religion seule a pu entreprendre d'améliorer le cœur humain ; elle n'y a guère mieux réussi que la sagesse ; son influence a adouci les lois, mais elle a laissé au cœur de l'homme tous ses mouvements et toutes ses passions. En étudiant la société du dix-septième siècle, plus rapprochée que la nôtre des influences religieuses, on y trouve l'homme obéissant comme aujourd'hui à ses instincts et à ses sentiments; parfois il se redresse au milieu de cet esclavage, et on le voit s'isolant du monde, qui cherche à devenir maître de lui ; mais en général il vit dans cet asservissement universel que nous crée notre propre nature ; il cherche le bonheur où nous le cherchons nous-mêmes, et emploie pour y arriver les mêmes moyens; il a nos vices et plaide pour les mêmes causes que nous ; ce qui donne une éternelle jeunesse aux œuvres de Molière, c'est qu'il a peint précisément cet homme immuable dans ses passions, et que dans les beaux et (idèles miroirs qu'il a placés devant ses contemporains, on reconnaît la figure des nôtres.
La vie intime ne se modifie que dans les détails; au fond, elle se compose toujours des mêmes choses ; on en trouve la
1 Les caractères delà Bruyère, t. II, p. 2; ctlit. d'Amsterdam, 1754.
preuve jusque dans les plaidoyers de Lemaistre. J'ai déjà dit que les romanciers et les historiens n'étaient pas seuls à recueillir les habitudes, les passions, les mœurs de leur époque; ils le font d'ailleurs à leur manière, avec quelque ostentation, et méritent en général le reproche que Montaigne fait à Cicéron et à Pline1 . Dans un plaidoyer, tous les ornements disparaissent ; il n'y a pas beaucoup de place pour le mensonge; on ne se propose ni d'instruire ni d'amuser; c'est la peinture exacte des effets causés par des passions qui se rencontrent réellement et se livrent dans le monde de vrais combats.
Dans une œuvre charmante que d'habiles éditeurs viennent de faire revivre2 , on aperçoit, sous le verre un peu grossissant de l'imagination, les mœurs de la bourgeoisie au dix-septième siècle : elles ressemblent beaucoup aux nôtres; on s'y aime comme aujourd'hui, on s'y marie de la même manière et par les mêmes raisons ; la séduction coûte un peu moins cher, mais au demeurant elle a les mêmes procédés ; on y trouve sur les filles «à marier un tariffe qui n'aurait besoin, pour être juste en ce moment, que d'être modifié suivant la valeur relative de l'argent. Ce qui m'a frappé en lisant ce livre précieux et achevé, pendant que je poursuivais mes éludes sur Lemaistre, c'est que Furetière prend presque toute sa matière au Palais. On n'ignore pas qu'alors le Palais était un grand foyer d'agitation intellectuelle et d'aventures; on y rencontrait Tartufe; Vadius et Trissotin s'y donnaient rendez-vous pour se battre en latin et en grec chez l'imprimeur Barbin ; les galeries du Palais ■aient à la mode; on y commençait et on y finissait des romans; la galanterie et l'amour vivaient au milieu des exploits; la poésie n'était pas éloignée du greffe.
1 11 appelle leur philosophie ostentatoire et parliêre, C. 39.
2 Le Roman bourgeois.
11 y a donc quelque intérêt à chercher et à trouver dans lesplaidoyers du plus grand avocat de ce temps la vie intime de cette bourgeoisie, dont le cœur et les habitudes ont beaucoup moins changé qu'on ne pense. On verra, dans l'analyse que j'en vais faire, que deux siècles n'ont guère réalisé de progrès, et que l'homme devant la passion est et restera toujours le même.
Il s'agit de séducteurs et de jeunes tilles séduites. A ce point de vue particulier de l'amour et des mœurs, on croirait que nous sommes encore en 1030. Lemaislre plaide contre un ravisseur ; on dirait des feuilles détachées du Roman bourgeois qui a paru trente ans plus tard; il indique d'une façon charmanie la position sociale de sa cliente et celle de son adversaire qui veut s'en faire accroire : « L'intimée est, dit-il, d'une famille honnête entre les artisans d'Angoulême; elle est fille d'un maître pâtissier, petite-fille d'un marchand; l'appelant est fils d'un sergent, petit-fils d'un maréchal de la même ville d'Angoulême. Vous jugerez, messieurs, si la naissance de l'un est beaucoup plus élevée que celle de l'autre. Quant aux biens, il se peut faire que l'un en ait davantage, et que ce sergent et ce maréchal ont été, ou plus intelligents, ou plus heureux, ou pins avares, ou plus trompeurs que ce pâtissier et ce marchand. Quoi qu'il en soit, le mariage est une conjonction de personnes, et non pas de biens! »
Cette dernière phrase, si heureusement amenée à la suite de la plus fine ironie, allait contre le goût du temps ; car Furetière écrivait :
« Sachez donc que, la corruption du siècle ayant introduit de marier un sac d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une fille avec un garçon, comme il s'était fait un tariffc lors du décri des monnaies pour l'évaluation des espèces, aussi lors du décri du mérite et de la vertu, il fut l'ait un tariffe pour l'évaluation des hommes et pour rassortiment des parties
Furetière donne cette table ou tariffe, qui contient, en effet, sous la forme la plus commerciale, l'évaluation des parties surtables pour faire facilemennt des mariages l.
Le ravisseur que poursuivait Lemaistre s'appelait François du Mon tel ; il était fils d'un sergent et commis chez le lieutenant criminel d'Angoulême; il avait sa place au tarif : mm petit commis ou sergent pouvait prétendre à mie fille ayant deux mille livres en mariage ou environ jusqu'à six mille. En ce temps-là, soit dit en passant, les présidents au mortier tenaient le haut du tarif, en compagnie des vrais marquis, des surintendants et des ducs et pairs ; ils étaient pour celles qui avaient depuis cent mille jusqu'à deux cent mille écus.
Louise d'Escluseau, la cliente de Lemaistre, était très-belle ; elle avait cette félicité du corps dont parle Tertullien 2. Employée dans la maison du lieutenant criminel d'Angoulême, elle n'avait pourtant pas assez de biens pour figurer avantageusement au tarif; mais elle était de celles pour qui l'auteur du Roman bourgeois faisait une exception à la règle. « Il arrive, dit Furetière, que quelquefois le mérite et la beauté d'une fille la peuvent faire monter d'une classe, et celle de trente mille livres avoir la fortune d'une de quarante mille. »
Quant aux moyens de séduction employés par du Montet, ils sciaient assez communs sans un trait qui les anime et qu'on retrouve trente ans plus tard dans ce même Roman bourgeois. Je les rapproche en commençant par le roman. « Le marquis aimait Lucrèce et voulait la posséder; il n'épargnait ni soins, ni cadeaux, ni serments : il la conduisait souvent à Saint-Cloud, Meudon, Vaugirard, qui étaient alors les grands chemins par où l'honneur bourgeois allait droit à Versailles 3 »
1 P;ige 53 du Uoman bourgeois, édit. Janet.
2 Livre II de Qtltit fœminarum.
'• Aller droit h Versailles signifiait tomber, être renversé.
Lucrèce, que Furetière appelle la Bourgeoise, pour la distinguer de la Romaine, méritait un peu son nom; elle faisait une belle résistance et ne donnait que de petites douceurs qu'il Fallait que le marquis prît pour argent comptant. Alors celui-ci fut contraint, vaincu de sa passion, « de lui faire une promesse de l'épouser, signée de sa main et écrite de son sang pour la rendre plus authentique. » Le romancier ajoute : « C'est là une puissante mine pour renverser l'honneur d'une fille, et il n'y a guère de place qui ne se rende sitôt qu'on la fait jouer ! » Passons maintenant à la réalité, c'est-à-dire au plaidoyer. Le petit commis du lieutenant criminel d'Angoulème a, si on en .croit Lemaistre, et sans avoir jamais lu Platon, employé tous les artifices qu'indique ce peintre divin de l'amour. « Les séducteurs, dit Lemaistre, émeuvent par leur amour; ils charment par leurs discours ; ils attendrissent par leurs larmes ; ils assurent par leurs. serments ; ils échauffent par leurs prières; ils allument par leurs services ; ils embrasent par leurs caresses ; ils consument par leur assiduité! » Ajoutez à cela que le petit commis faisait des promesses de mariage, qui valaient alors plus que certains billets, et qu'au bout de ces promesses inexécutées il y avait d'assez gros dommages-intérêts. Furetière dira que cette mine fait sauter l'honneur des filles; Lemaistre, parlant de sa cliente, s'écrie : « Comment pouvait-elle résister, sans une assistance particulière de Dieu, aux promesses de mariage que l'appelant lui jetait sans cesse? » Mais la passion du commis devait aller plus loin et prendre le ton du roman : « La fureur de l'amour, dit Lemaistre, le porta jusqu'à cet excès de lui dire (à sa maîtresse) qu'il était prêt à lui signer une promesse de son sang ; et, lui disant ces paroles, il lui donna un canif, et la pria de percer elle-même une veine de son bras ou de sa main ! » Cet emploi du canif est un trait de mœurs, pris dans la réalité, trop vulgaire pour le roman,
mais très-expressif dans les amours d'un commis de lieutenant criminel et d'une dame de compagnie. C'est l'arme de la petite bourgeoisie dans les scènes d'amour.
Lemaistre n'admet pas qu'une jeune fdle puisse résister à l'usage d'un pareil moyen, et il dit :
« Combien se peut-il trouver de filles qui seraient abusées comme celle-ci l'a été par les marques d'une affection si violente! Ma cliente mérite qu'on la loue d'avoir eu horreur de cette action brutale, et qu'on la plaigne tout ensemble d'avoir ajouté- quelque créance à ce témoignage de frénésie plutôt que de fidélité. »
11 y a dans le plaidoyer un détail qui manque au roman, et qui est assez piquant. Dans la famille du Wontet, la séduction était héréditaire; le père de l'appelant, dans la même maison du lieutenant criminel d'Angoulême. avait séduit une demoiselle; il l'avait rendue grosse, puis il avait réparé ses torts en l'épousant; son fils, fort de cet exemple ou de ce précédent, en avait fait un artifice, et laissé croire à Louise d'Escluseau qu'elle aurait le même sort que sa devancière, et que la séduction finirait bien.
A cette liaison, comme à tant d'autres, alors comme aujourd'hui, vint se mêler la pensée d'un crime. La jeune fille était devenue grosse; son séducteur, effrayé de ce résultat et voulant le détruire, acheta pour quatre pistoles du serviteur d'un nommé Cibard Courant, chirurgien d'Angoulême, une fiole pleine d'une eauverle de fort mauvaise odeur, et voulut que sa maîtresse en fît usage; mais elle refusa.
Le lieutenant criminel, qui joua dans toute cette affaire un rôle indigne d'un magistrat et qui fut flétri par l'arrêt, envoya le chirurgien Cibard Courant s'assurer auprès de la jeune fille de son état de grossesse. A ce moment eut lieu une scène des plus dramatiques :
« Elle (la jeune fille) sortit de violence hors de sa chjambre, alla chercher son amant, l'amena devant le chirurgien, lui dit qu'il l'avait débauchée sous des promesses de mariage qu'elle le supplia de remplir. Le chirurgien rappela duMontet à l'honneur. Un instant ému et troublé, celui-ci reprit bientôt son sang-froid et jura qu'il était innocent. Comme le dit Lemaistre, il osa prendre pour témoin et pour juge de sa perfidie le même Dieu qu'il avait pris pour témoin et pour juge de sa constance, lequel ne rit pas des serments des amoureux comme faisaient les dieux des païens!... La jeune fille, qui n'avait pas éteint tout l'amour qu'elle avait pour lui, le poursuivit publiquement jusqu'au bout de la maison, mêlant ses cris avec ces mots : « Mon fils, n'es-tu pas bien méchant de me refuser ce que tu « m'as promis tant de fois! »
« Ces paroles, ajoute Lemaistre, ne donnent-elles pas de la pitié? Une fille qui n'aurait point été abusée serait-elle dans ce transport? Ne voit-on pas que c'est le cœur, que c'est la nature qui parle? Ne fait-elle pas connaître l'amour qu'elle lui a porté par le nom qu'elle lui donne, et son infidélité par le reproche qu'elle lui fait? Ses larmes ne montrent-elles pas son infortune? Sa poursuite si violente ne témoigne- t-elle pas sa douleur?
« Cette pauvre tille était si malheureuse, et tenait tellement à l'honneur, qu'elle dit plusieurs fois au lieutenant criminel : . « Qu'il m'épouse et me sauve mon honneur qu'il m'a ôté; qu'il « fasse après de moi ce qu'il voudra; qu'il me fasse mourir s'il « veut entre quatre murailles, j'en serai contente! »
Ce goût de l'honneur, qui va jusqu'à appeler la mort, est relevé par Lemaistre avec un pou de complaisance; mais il le méritait bien :
« Ne sont-ce pas là, s'écrie-t-il, les sentiments d'une fille généreuse? Autrefois les filles avaient le choix de la mort ou du
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mariage de leur ravisseur! el celle-ci demande au sien qu'il ïéponse et qu'il la lasse mourir; elle demande un mari et un tombeau, un mari qui couvre sa faute, un tombeau qui finisse sa misère; elle sera satisfaite d'être l'objet de ses vengeances, pourvu qu'il soit son mari avant que d'être son tyran, et de perdre sa vie entre ses mains, pourvu qu'elle sauve sa pudeur,
« Majus hoc veto meo est « Salvo utpwlore manibm immoriar tuis. » Senec. Tp.ag.
« Elle ne lui demande pas de vivre avec lui comme sa femme, mais seulement de mourir sa femme. »
Le procès s'est engagé le 15 juillet 1053. Le séducteur nie la séduction et se défend en attaquant. Lemaistre l'accable sous une fine et éloquente raillerie :
« Après qu'il a joué deux mois le personnage d'un ravisseur, il vient jouer celui d'un homme grave et sérieux. Si l'on veut croire ce qu'il a répondu devant le juge, il est aussi sage que Socrate. il n'est amoureux que de la beauté de l'esprit, et non pas de celle du corps (tin trait des Femmes savantes); il regardait ma partie comme un tableau, il regardait une beauté vivante comme une beauté peinte. Ce qui brûle les autres ne l'échauffé pas seulement; ce qui a fait, dit Socrate, que l'on adore les filles comme des divinités, et que l'on se tient plus heureux de leur obéir que de commander aux hommes, n'a point de charmes pour une vertu aussi héroïque que celle de
l'appelant.
« Les sages ont perdu leur sagesse, les saints leur piété, les invincibles leur force; mais l'appelant ne perd point la sienne dans les occasions les plus dangereuses; les plus .hauts cèdres sont tombés, le torrent de la volupté les a mis par terre, dit saint Augustin, et voici un sapin qui ne tombe pas ! »
La raillerie s'aiguise et devient plus directe et plus pénétrante. « L'appelant dit, dans son interrogatoire, que la tante île ma partie l'a souvent prié de lui faire des remontrances, afin qu'elle fût aussi modeste que belle .
« N'est-ce pas là, messieurs, un censeur de l'âge et de la vertu qu'il faut pour faire des remontrances à une fille? Qui ne croira que ce n'est pas l'âme d'un jeune garçon et d'un clerc, mais d'un vieux philosophe stoïcien qui anime le corps de l'appelant? Ne mérite-t-il pas qu'on lui donne la garde des jeunes filles d'Angoulême? N'est-il pas bien propre pour être leur maître et leur précepteur, pour leur l'aire des leçons de chasteté et pour les instruire à l'honneur et à la vertu comme il a fait l'intimée, et les corrompre en les rendant grosses par ses remontrances?
« Il dit que c'est lui qui a donné le premier avis au lieutenant criminel de la grossesse de ma partie; mais certes il le pouvait bien faire, il en savait plus de nouvelles que personne.
« Quand on lui demande s'il n'est pas vrai qu'il l'a corrompue, il répond qu'il ne s'est jamais amusé à elle et qu'il n'avait garde de s'y amuser parce qu'il était occupé aux affaires du lieutenant criminel. Belle raison, certes, comme si l'amour qui sait dérober l'honneur ne savait pas dérober le temps!
« Lorsqu'on lui demande s'il n'est pas vrai qu'il l'a caressée fort souvent, il répond qu'il n'y a jamais pensé, qu'il ne l'a jamais baisée en particulier; qu'il se peut seulement que le lieutenant criminel, faisant venir ses serviteurs le soir, pour jouer ù quelques jeux, il l'a pu baiser, mais par le commandement du lieutenant criminel et en sa présence, et qu'il s'en souvient si peu, qu'il ne croit pas que cela soit arrivé deux fois.
« Voilà l'esprit d'un fourbe, voilà le langage d'un perfide, voilà l'hypocrisie d'un ravisseur! 11 n'ose avouer qu'il l'a caressée quelquefois, quoique cette confession sincère lui nuirait
moins que cette dénégation si fausse et si affectée. Mais c'est l'impudence ordinaire de tous les coupables, parce qu'ils ne peuvent se défendre que par le mensonge, qui est l'instrument de tous les crimes; ils désavouent toutes sortes de vérités, quelque indifférentes qu'elles soient, parce qu'ils les craignent toutes; et, en s'agitant de vaines craintes, ils témoignent qu'ils en ont de véritables :
« Qui pavetvanos metus, « Ver os faletur. »
« La seconde faute qu'ils font est de se porter toujours dans l'excès contraire au crime dont on les accuse : si c'est d'une violence, ils veulent paraître plus doux que ceux qui n'en ont jamais commis aucune; si c'est d'une impiété, ils ne se contentent pas d'une simple vertu morale, ils veulent qu'on révère en eux une parfaite dévotion chrétienne; si c'est d'un rapt, ce ne sont pas des hommes d'une chasteté commune, ce sont des philosophes insensibles, des Xénocrates, des statues; ils n'ont presque pas pensé à caresser la fille qu'ils ont ravie; pour faire qu'ils l'aient baisée une ou deux fois, il faut qu'un magistratse joue avec ses serviteurs et ses servantes et qu'il le commande absolument. Afin qu'un clerc quitte sa gravité et se familiarise avec une fille, il faut qu'un lieutenant criminel quitte la sienne et se familiarise avec ses valets, et encore, s'il témoigne quelque affection et quelque civilité à cette personne, ce n'est pas qu'elle lui plaise, quoique elle soit parfaitement belle, mais c'est qu'il n'oserait déplaire à son maître qui le veut.
« Il ne s'y porte pas par son propre mouvement, mais seulement par obéissance. Il a de la peine à s'y résoudre : il force son âge, son sexe, son humeur; mais le moyen de résister au commandement d'un lieutenant criminel! ... Ce que les autres
U2 DE L'ÉLOQ*IENCS! JUDICIAIRE
ne font que trop souvent par la seule inclination corrompue de la nature, celui-ci, homme grave et sérieux, ne le fait que rarement et par ordonnance de justice. A-t-on jamais vu un clerc de vingt ans aussi chaste et aussi sévère que rappelant? »
Tout ce passage est parfait de line analyse et de dédain contenu; on pourrait en faire un chapitre intitulé : du Menteur judiciaire, et l'ajouter à la Bruyère. Quant au clerc, il est traité avec cette ironie qu'a déjà éprouvée M. Pasténa et qui contredit, une fois de plus et avec un rare bonheur, l'opinion de d'Àblancourt et de Racine sur Lemaistre.
Enfin, ira dernier trait s'échappe de cette plaidoirie; il appartient à la réalité aussi bien qu'au roman; il pénétrerait notre temps aussi bien que celui de Lemaistre. Du Montet fait remarquer qu'il n'a pu promettre le mariage à une tille aussi pauvre que Louise d'Escluseau, et « qu'il n'aurait eu garde d'abaisser la grandeur de sa naissance et l'éclat de sa condition jusqu'à celle de l'intimée. » Lemaistre a déjà rabaissé cette vanité d'un sergent et d'un clerc, et il rétablit bien vite, dans un langage juste et doux, l'équilibre que veut rompre l'orgueil pécuniaire de la famille du Montet.
« Elle a moins de biens que lui, dit-il, cela est vrai; et n'en voit-on pas tous les jours qui préfèrent la beauté d'une iille à l'argent d'une autre, les richesses du corps à celles de la fortune? Que l'appelant n'allègue donc point le peu de biens de l'intimée, puisque les avantages dont on dit que la nature l'a enrichie peuvent l'avoir excité à l'épouser, et à faire une folie (si c'en est une) que tant de sages ont faite avant lui, et que tant de sages feront après! »
Ce qui ajoute du charme à cette dernière pensée, c'est que Lemaistre connut un jour et vers cette époque ce sentiment dominateur et doux, qui passe aux yeux du vulgaire pour de
la folie, et qui n'est que la nature agrandie par la passion. 11 aima mademoiselle de Cornuailles et voulut l'épouser; mais sa tante, la mère Agnès, le rejeta vers Dieu dans des lettres plus mystiques que tendres.
Enfin il termine ce plaidoyer, qui. comme les autres, reflète certaines réalités de son temps, à peine moditiées du nôtre, par un mouvement oratoire qui résumait sa cause et flétrissait M. le lieutenant criminel d'Angoulème, étrangement compromis dans ce procès.
« Ne laissez pas, s'il vous plaît, messieurs, la misère de cette lille sans ressource; la douleur si juste et si violente de ce pauvre père sans consolation. Un père est bien malheureux qui voit les funérailles du corps de sa fille; mais celui-là l'est bien davantage qui voit les funérailles de son honneur. 11 est plus funeste de la pleurer vivante que delà pleurer morte... Ne rejetez pas ses plaintes ! Avancez par votre arrêt la preuve d'un crime si odieux, que le lieutenant criminel a voulu étouffer par ses injustices. Ne souffrez pas que l'appelant ait ravi l'honneur à ma partie; qu'il ait corrompu sa vertu; qu'il ait trompé sa crédulité; qu'il ait voulu lui faire perdre son fruit; qu'il ait déchiré sa réputation; qu'il ait attenté à sa vie; et que toutes ses actions, qui doivent être expiées par la mort ou le mariage, soient couronnées par l'impunité.
« Qu'il ne triomphe pas de la faiblesse .de l'intimée, des larmes de ce pauvre, père, de la puissance de votre justice. Mais que votre arrêt apprenne à mes parties qu'il suffit d'être offensé pour recevoir la vengeance d'une injure; à l'appelant, qu'il suflit d'être ravisseur pour éprouver la sévérité des lois; et au lieutenant criminel, qu'il suffit de favoriser un rapt pour participer a la honte de l'expiation qui doit s'en faire! »
J'ai dit que les mœurs ne changeaient guère et qu'on retrouverait dans un plaidoyer du dix-septième siècle l'homme
144 DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE AU XVIIe SIÈCLE
tel que nous le voyons chaque jour. Les lois, au contraire, changent ou se modifient. En général, les nôtres se sont adoucies; elles ne menacent plus de mort les amants et les ravisseurs; à leur tolérance, on reconnaît l'esprit philosophique qui les a inspirées; elles défendent passablement la vie et la fortune; elles sont beaucoup trop molles contre les blessures de tous genres qui sont faites à l'honneur. On dirait qu'elles n'aiment pas à prendre parti dans ces rapports, d'ailleurs si délicats, où l'honneur se ravit, se perd ou s'abandonne. C'est une faiblesse dont il serait bien facile de montrer les mauvais effets, si, pour le faire, je n'avais pas à me détourner de mon sujet.
Les clients de Lemaistre gagnèrent complètement leur procès. M. l'avocat général Bignon conclut pour eux; le 17 juin 1634, la Cour rendit un arrêt qui rejetait l'appel comme d'abus, formé par du Montet, condamnait le lieutenant criminel aux dépens d'une procédure vexatoire, qu'il avait injustement dirigée contre Louise d'Escluseau, et ordonnait enfin que le maire d'Angoulême instruirait sur une violence de nuit alléguée contre le ravisseur.