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CHAPITRE XI

Los grandes causes politiques au temps de Lemaistre. — Gaston d'Orléans. — Le président Lecoigneux. — L'avocat Michel Roger. — Marguerite de Lorraine. — Le premier président Nicolas Lejay. — Le comte de Chalais. — Louis de Marillac. — Henri de Montmorency. " — Un portrait du cardinal de Richelieu par Voiture. — Cause plaidée devant Louis XIII entre la duchesse d'Elbeuf et son fils, le comte d'Hareourt. — Lemaistre loue le roi et le cardinal de Richelieu. — Encore les substitutions. — Le Distinguo de Montaigne.

— Lemaistre détend les substitutions. — Son plaidoyer pour l'illustre maison de Chabannes. — Une page d'histoire écrite par Lemaistre. — La noblesse sans argent est un corps sans àme. — Le masculin l'emporte sur le féminin.

— Me Pierre. Chamillard, avocat savant.

Malgré l'éclat de son talent et malgré sa renommée, Antoine Lemaistre n'eut à plaider aucune de ces causes qui font pour tout le monde des pages d'histoire, se mêlent au gouvernement de l'Etat, et se partagent, avec la religion, la politique et la guerre, l'attention publique. Moins heureux ou plus sage que les Pasquier, les Pithou, les Arnauld, il n'a pas eu, ou il a évité l'occasion d'exposer sa mémoire et son nom au jugement des partis; c'est à peine si, de temps en temps, il laisse deviner, dans l'avocat, l'admirateur et l'élève de Saint-Cyran et de Jansénius. Il est tout au Barreau ; la politique l'oublie ou le respecte dans ce cercle brillant, mais rétréci ; on ne trouve non

plus, dans sa clientèle, ni rois, ni princes, ni proscrits. S'il eût vécu plus tard, à la fin du dernier siècle, ou même parmi nous, il eût été sans doute, comme le plus éloquent, le défenseur de ces grandes et mémorables infortunes que la politique, tenant la place de la morale et de la loi, a momentanément changées en crimes ; son nom sç lirait à la place des noms de Malesherbes et de Chauveau-Lagarde. Il eût peut-être aussi défendu, contre la victoire, ce jeune et héroïque soldat 1 qui, dans la Chambre de 1815, tourné vers les maréchaux de l'Empire, affaiblis par leurs dignités, laissa tomber de son âme intrépide ces belles et virginales paroles : « Mon cœur est de ceux qui ne se donnent qu'une fois! » Au dix-septième siècle, le hasard et son goût lui ont fait une destinée plus douce ; il ne paraît dans aucune des occasions qui amenèrent alors la politique au barreau. On s'en étonne, en songeant à la supériorité de son talent et au besoin qu'ont les plus grandes causes des plus grands avocats.

Mais Lemaistre ne devait prendre parti que pour la religion ; il était indifférent aux agitations de la cour, aux divisions semées à côté du trône, et il demeurait neutre au milieu d'elles ; son âme, destinée à Dieu, était de celles que Richelieu lui-même ne pouvait effrayer; mais son patriotisme et sa raison devaient le tenir éloigné des ennemis de ce grand et redoutable ministre. Qu'aurait-il fait, avec le président Lecoigneux, dans le parti de ce Gaston d'Orléans qui oublia ses amitiés et ses amours, viola ses serments, laissa mourir ses compagnons d'armes, et se livra, les pieds dans le sang, au jeu prolongé des conspirations avortées et des pardons obtenus pour lui seul? Aussi' ne fut-il pas son avocat. Quand, dans l'hiver de 1631, pendant que la reine mère était captive à Compiègne,

1 Labédovère.

le duc d'Orléans se retira en Lorraine aux cris de : Vive Monsieur et la liberté du peuple! le roi lit déchirer, parle Parlement de Dijon, les partisans de son frère criminels de lèse-majesté, et il voulut faire vérifier cette déclaration par le Parlement de Paris, qui s'y refusa. Gaston, se méprenant sur ce signe de résistance, et rabaissant d'ailleurs la dignité de sa rébellion aux proportions d'un litige, eut l'idée de porter sa cause contre le roi, et le cardinal devant le Parlement; il se serait vainement adressé à Lemaistre pour un pareil rôle, il fît présenter son étrange requête par un avocat nommé Michel Roger, que cette bizarrerie seule a pu tirer de l'obscurité.

Dans une autre occasion , autrement grave et autrement belle, ce même duc d'Orléans aurait pu, ou plutôt il aurait ai plaider. Réfugié en Lorraine à la cour du duc Charles, il y avait librement et publiquement épousé la sœur de ce prince, cette Marguerite d'une si rare et si idéale beauté, qu'on disait d'elle qu'elle eût été reconnue sous le déguisement d'un ange l. Le roi résolut de faire annuler ce mariage, et il enjoignit à ses gens de soutenir que son frère mineur avait été victime d'un rapt, ce qui était un grossier et ridicule mensonge. Le duc cependant le laissa juger ainsi par contumace ; il ne défendit ni son amour, ni son honneur, ni ses serments. On regrette cette fois qu'il n'ait pas opposé à la volonté du roi la parole d'Antoine Lemaistre. Au service d'une pareille cause, ce jeune et sincère avocat eût déployé toutes les richesses et toutes les passions de son talent. Prenant Dieu pour auxiliaire, il eût placé la sainteté du mariage au-dessus des calculs et des parjures de la politique ; son éloquence eût troublé la Grand'Chambre et embarrassé jusqu'au zèle un peu servile du premier président

1 C'est, si je ne me trompe, Richelieu lui-même qui a parlé ainsi île la beauté de Marguerite de Lorraine. Benserade en a dit autant <le madame de Crignan dans un mauvais quatrain.

Nicolas Lejay, qui appartenait à Richelieu. J'aurais aussi voulu le voir assis à côté de ce jeune et charmant coupable, le comte de Chalais, dont la tète, animée et embellie par le succès et par l'amour, fut si tôt. si mal et si cruellement tranchée par les mains du bourreau : ce n'est pas (pie je pense qu'il l'eut arraché à l'inexorable volonté qui l'avait l'ait poursuivre; il eût vainement aussi défendu Louis de Marillac à peine coupable. Henri de Montmorency, cet héroïque rebelle, adoré du peuple t de ses troupes, coupable pour avoir écouté le frère du roi et Suivi ensuite les entraînements de son âge et de son courage. Mais que de grandes et belles paroles eussent précédé ces supplices si Lemaistre avait été chargé de les conjurer! Qui peut dire ce que la gloire de Richelieu y eût perdu, ce que l'humanité y eût gagné! Après tout, il n'y a pas de cœur qui soi! précisément à l'abri de la véritable éloquence, et Richelieu pouvait être ému. malgré sa rigueur étudiée et les cruelles précautions de sa volonté contre son cœur.

D'ailleurs, l'histoire savante et profonde a beau dire. Ces condamnations sans défense, ces exécutions sans merci, n'étaient pas nécessaires, et le génie de la royauté n'avait pas bénin, pour accomplir son œuvre, de ce sanglant concours; si iemaistre eût plaidé, l'éloquence et l'humanité eussent tenu ce angage à la raison d'Etat et à la politique. Le cardinal était ligne de l'entendre, s'il est vrai qu'il méritât les éloges que lui prodigue, un peu par supposition, un écrivain que la Bruyère proclame « difficile à atteindre. » Voiture vivait en même temps que Lemaistre, et, dans une lettre du 24 décembre 165G, il donne à Richelieu le cœur d'Henri le Grand et de Louis le Juste. Dussé-je le faire entrer un peu par violence dans mon sujet, je citerai ce passage, qui est d'une rare beauté, qui fait le plus grand honneur à la plume de Voiture, qui trace un admirable programme de gouvernement après la guerre, et le donne

comme celui du cardinal , devenu clément et pitoyable : « Si la guerre peut finir... il (Richelieu) s'avisera d'une sorte d'ambition qui est plus belle que toutes les autres et qui ne tombe dans l'esprit de personne, de se faire le meilleur et le plus aimé d'un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. 11 connaît que les plus nobles et les plus anciennes conquêtes sont celles des cœurs et des affections... il voit qu'il n'y a pas tant de sujets de louange à étendre de cent lieues les bornes d'un royaume qu'à diminuer un sol de la taille, et qu'il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu'à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce grand esprit, qui n'a été occupé jusqu'à présent qu'à songer aux moyens de fournir aux frais de la guerre, à lever da l'argent et des hommes, à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s'occupera désormais qu'à rétablir le repos, la richesse et l'abondance. Cette même tête qui nous a enfanté Pallas armée nous la rendra avec son olive, paisible, douce et sa. vante, et suivie de tous les arts qui marchent d'ordinaire avec elle. »

Je n'ose pas espérer que Lemaistre eût mieux dit, mais au moins la voix d'un avocat se serait fait entendre au pied de tous ces échafauds, et elle eût rappelé, quand on l'oubliait, que la justice et la pitié sont, d'après Dieu lui-même, les tempéraments de la puissance; elle eût donné à Richelieu l'occasion de justifier tous ces éloges.

Loin de ces procès, d'où le sang coule en abondance, il y eut une circonstance pacifique, mais cependant solennelle et royale, où je m'afflige encore de ne pas entendre Lemaistre. On était dans l'année 1635; bien qu'on négociât, on se préparait à la guerre, et le roi avait besoin d'argent ; suivant Fusage, il créa des charges pour s'en procurer; le Parlement se plai gnit de cet abus, et M. l'avocat général Bignon osa dire, de»

vaut le roi lui-même, qu'il était funeste à la justice et aux magistrats. L'édit n'en fut pas moins enregistré. Louis XIII voulut ensuite se donner le plaisir de faire plaider devant lui une cause civile, et on plaida une demande d'interdiction intentée par le comte d'Harcourt contre la duchesse d'Elbeuf, sa mère, qui favorisait outre mesure son lils aîné, en ce moment rebelle. Le roi n'entendit pas le plus grand avocat de son règne, celui qui, quelques jours après, le 10 janvier 1636, présentait au Parlement son nouveau chancelier, Pierre Séguier, et prononçait à cette occasion un admirable discours. On ne comprend pas comment Louis XIII n'a pas exigé que ce procès, auquel il s'intéressait, fût plaidé par Lemaistre. Il v aurait gagné, et le cardinal aussi, une de ces flatteries que l'art de bien dire rend toujours précieuses, et qui émeuvent en tout temps le cœur fatigué des rois et des ministres, et nous, nous aurions un plaidoyer de plus.

Lemaistre trouva, d'ailleurs, presque aussitôt, une occasion de parler du cardinal et du roi, en présentant le chancelier, et il le fil dans les termes qui méritent qu'on les rappelle, et qui durent inspirer au prince, et surtout au fondateur de l'Académie, le regret de ne l'avoir pas entendu.

« Quelque élevée, dit-il, que soit la dignité de chancelier, il faut reconnaître que l'honneur d'y être appelé par un roi dont la prudence n'est pas moins signalée que le courage y ajoute encore beaucoup de splendeur. Le choix d'un si grand monarque, qui est un effet de son jugement, semble être encore plus glorieux que la charge de chancelier, qui n'est qu'un effet de sa puissance ; parce que son jugement ne peut estimer que les grandes choses, au lieu que sa puissance peut élever les petites... C'est un redoublement de gloire d'être chancelier d'un si grand prince, qui n'est pas moins au-dessus des autres rois par la grandeur de ses actions que par la dignité de son

sceptre ; qui, ne pensant à conserver son royaume que par la môme grâce de celui qui le lui a mis entre les mains, attire sur sa personne les bénédictions du ciel et les félicités de la terre, et n'étonne pas moins l'Europe par les merveilles de ses vertus (pie par les miracles de son règne. »

Vient ensuite le tour du cardinal, et, comme d'habitude et de raison, c'est lui qui est le mieux traité : « Que s'il est glorieux à M. le chancelier de servir un aussi grand prince qu'est Sa Majesté, ce lui est un bonheur rare et un avantage sans pareil de servir avec un aussi grand ministre qu'est M. le cardinal de Richelieu, qui affermissait l'autorité du roi par la sagesse de ses conseils, et formant, par l'agitation perpétuelle de sa prudence, la tranquillité dans cet Etat et les orages chez nos ennemis, affermit aussi par môme moyen la puissance de la justice et des lois, qui veille sans cesse pour son prince et pour la France, et procure la sûreté à quelque partie du royaume, lorsqu'on se ligure qu'il sommeille... Mais, si sa prudence est redoutable aux ennemis de cette couronne, sa magnanimité ne l'est pas moins, et je m'en tairais, messieurs, si eux-mêmes n'en parlaient avec autant d'admiration que de douleur. C'est elle qui arme tous ses conseils, qui ne le rend capable que des desseins les plus nobles et les plus illustres, qui se redouble dans les périls et croît à mesure qu'ils augmentent, qui lui fait trouver la France petite pour la grandeur de son maître et la puissance de son génie, qui ne reconnaît point pour bornes de cet Etat celles que la nature semble avoir marquées par les montagnes et par les fleuves, mais celles que la justice des rois leur trace au delà de leurs frontières. C'est elle enfin, messieurs, pour dire tout en un mot, qui lui inspire des pensées assez généreuses pour Louis le Juste. »

Malgré cette dernière phrase et la précaution dont elle témoigne, il est visible que pour Lemaistre, comme pour la pos-

té ri té, Richelieu conduisait et dominait Louis XIII; mais, il faut le remarquer aussi, Lemaistre, qui a parlé de la boulé, des vertus chrétiennes ' et de la piété du roi. n'exalte que la prudence du ministre, et montre, sous une belle expression, celte prudence telle que nous la voyons d'où nous sommes, dans une agitation perpétuelle. 11 ne va pas si loin que Voiture, qui faisait partie de l'Académie % et qui écrivait sous l'émotion de la reconnaissance ; il dit du génie de Richelieu, dans des phrases d'apparat, ce que nous en pensons, nous qui, n'ayant pas été les témoins de ses cruautés, jugeons ce qu'il a produit et non ce qu'il a fait ; mais il ne parle pas de son cœur et ne loue pas ses vertus chrétiennes.

En voici assez pour faire regretter que lemaistre n'ait pas eu à plaider une de ces causes qui élèvent l'éloquence judiciaire à la hauteur de la chaire et de la tribune, ou qui, sans aller si loin, obtiennent du talent ses suprêmes efforts et ses fruits les plus riches. Du reste, il a eu, dans sa clientèle, de grands noms et d'illustres maisons. Tout à l'heure il a défendu le duc de Vantadour, l'un des trois généraux chargés de combattre et de vaincre les protestants du Z>1 ici î , l'un des pairs qui accompagnaient le roi au Parlement le 15 août 1651. .Maintenant il va défendre la maison de Chabannes, et soutenir pour elle a la cause la plus considérable en matière de substitution qui se soit plaidée depuis cinquante ans. »

Ici, je suis forcé d'en convenir, Lemaistre va se mettre en contradiction flagrante avec lui-même et mériter le blâme (pion jette si volontiers sur L'inconstance des opinions du barreau. On vient de le voir attaquer, au nom des légataires de madame d'Orsay, le droit de substitution, et je lui ai rendu ce

1 Le roi allait placer son royaume et sa personne >ou> la protection de la sainte Vierge. * Tout récemment fondée.

19i DE L'ELOQUENCE JUDICIAIRE

témoignage qu'il n'a pas, sur ce point, laissé grand'ehose à dire à ses successeurs. 11 a fait cette attaque librement, sans aucune contrainte, sans que sa cause l'y obligeât absolument et par le seul mouvement et la seule libéralité de son esprit. Quatre ans plus tard, il retourne en arrière, et le droit de substitution va trouver en lui un défenseur qui est certainement éloquent et qui parait convaincu. Je pouvais bien cacher celte faiblesse, et ceux dont j'appelle l'admiration sur Lemaistre ne l'auraient peut-être pas découverte. J'ai mieux aimé la laisser voir et la défendre par des raisons humaines, communes aux avocats et à leurs clients. A qui n'arrivc-t-il pas. en effet, et sans qu'on le lui demande, de changer d'opinion et d'avis? On suppose que les avocats le font par intérêt, et on répète sans cesse, comme si elle n'était faite que pour eux, cette idée ingénieusement exprimée par un vieil auteur, et appliquée par lui aux disputes ecclésiastiques : « L'intérêt remue la langue de la plupart des hommes qui parlent ou qui écrivent sur des matières contentieuses.' »

Mais, je l'ai déjà dit, les langues mercenaires sont plus rares qu'on ne pense, et il n'est pas permis de supposer que celle de Lemaistre l'ait jamais été. Chargé un jour d'une cause qui laissait voir les abus du droit de substitution, il les a vivement aperçus et montrés. Appelé plus tard à soutenir une des plus vieilles et des plus grandes maisons de France, menacée dans sa fortune, et conséquemment dans sa noblesse, il aura oublié ses pensées libérales et un peu démocratiques, pour défendre un droit essentiel à l'existence et au maintien de l'aristocratie.

Sous cette matière de substitution, il y avait alors ce que nous appellerions aujourd'hui, dans notre langue devenue prétentieuse, l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir. Les attaquer, même au nom du christianisme, c'était un peu l'œuvre d'un révolutionnaire, et il est possible que, comme tant d'autres,

AU D]X-SEPTIÈME SIÈCLE l!»:.

Lemaistre, avant vingt-cinq ans, ait été légèrement atteint de cette maladie d'orgueil et de jeunesse ; mais il s'en sera guéri bien vite, et, quand le procès de l'illustre maison de Ghabannes lui aura montré la grandeur, quoique artificielle, de ces lois qui concentraient la puissance et qui entouraient la monarchie comme de nobles remparts, il aura pu, sans apostasie, devenir conservateur et trouver bon ce qu'il avait blâmé. N'est-ce pas la raison, adoucie par l'expérience, qui dit avec Montaigne : « Le vent des accidents me remue selon s-on inclination. Nous flottons entre divers avis ; nous ne voulons rien librement, rien absolument, rien constamment... Distinguo est le plus universel membre de ma logique. »

D'ailleurs (et je n'ajoute ceci que pour le barreau, les puritains de la politique et du monde le prendraient mal), il y avait dans la cause d'Henri de Chabannes un attrait capable de séduire et de troubler un avocat ; le droit y était noblement défendu par le fait.

Le nom de Chabannes allait se perdre dans les femmes si Lemaistre n'avait pas gagné sa cause; la fortune et la noblesse de cette glorieuse famille se détachaient de son tronc, plusieurs fois séculaire, pour se partager et se fondre dans les mains de plusieurs filles, qu'une union malheureuse avait introduites dans cette maison. C'était un naufrage que la monarchie ellemême eût ressenti ; car elle ne s'était pas encore tout à fait séparée de ces puissants vassaux qui la soutenaient en l'inquiétant, et qui la défendaient au moins contre le flot inévitable de la démocratie.

L'illustration de cette maison avait commencé dans le sang. Etienne de Chabannes, capitaine des gens d'armes, sous Charles VII, avait été tué à la bataille de Crevant, près Auxerre. dans les premières années de ce règne, qui commençait si mal et qui devait finir si glorieusement; son frère Jacques le

remplaça dans le commandement de cette compagnie de gens d'armes, « qui ne se donnait d'ordinaire qu'aux princes et aux olficicrsde la couronne », et, suivant Lemaistre, d'accord avec l'histoire, ce gentilhomme « Ht paraître durant trente années, c'est-à-dire depuis 1425 jusqu'à 1455, une grandeur de génie et une magnanimité d'esprit et de cœur si nohle et si rare, qu'on écrivit sa vie et celle d'Antoine, son frère puîné, comme de deux merveilles de leur siècle. »

Lemaistre ne résiste pas à la tentation de donner « un lahleau raccourci de cet homme illustre; » et, passant sur ce que Jacques de Chahannes a fait d'éclatant dans les deux premières parties de sa vie, il ajoute :

« Je ne parlerai ni de l'honneur qu'il eut de commander une partie de 1 avant-garde dans cette fameuse entreprise de la divine amazone dont Dieu se servit pour secourir Orléans et assiéger les Anglais qui l'assiégeaient, ni des conquêtes qu'il lit dans l'Ile-de-France, étant en garnison à Creil avec Antoine, son frère, où ils commandaient six cents gendarmes, avec lesquels ils prirent Corbeil, le bois de Vincennes, Saint-Denis, et mirent en fuite Talbot, l'Achille de l'Angleterre ; ni du fameux duel où il soutint l'honneur de la noblesse française contre Floque, l'un des plus vaillants chevaliers anglais, qui l'avait appelé pour se battre, et qui y perdit la vie, ni de tous ses autres combats, qui lui firent mériter les deux charges si honorables de gouverneur et sénéchal du Bourbonnais, et de grand maître de France. »

Cette peinture ne dépasse pas, en effet, la dimension d'un tableau raccourci, mais elle n'en a pas pour cela moins d'éclat, et je la trouve précieuse, comme ces vieilles miniatures qui reproduisent en un étroit, espace, par un effort du talent et de l'art, toute la grandeur et toute la noblesse d'une physionomie. Lemaistre continue, et il arrive au « fait particulier de sa cause, »

I l'origine des biens substitués. 11 raccourcit encore l'histoire, mais sans lui rien ôter de sa vivacité ni de son intérêt.

« Après que le roi Charles VII eut conquis la Normandie, il porta ses armes victorieuses dans le Périgord et dans la Guienne, vers la fin de l'année 1 450 et en 1451 , où les mémorables actions qu'y fit ce grand maître de France dans la prise des villes de Blaye et de Bourg, dont il fut fait gouverneur, engagèrent le roi Charles à lui faire le don si honorable de la seigneurie de Curlon, qu'il avait conquise sur Louis de Beaumont, connétable de Navarre, qui en était possesseur et qui, soutenant le parti des Anglais, donna lieu, par sa révolte, à la confiscation de tous ses biens. Ce don fut fait par des lettres patentes, datées du \ de juin 1451 à Lusignan, et vérifiées en la Chambre des comptes, à Paris, le 29 avril 1452.

« 3Iais, comme il n'y a rien qui embrase plus le feu d'une générosité naturelle et militaire que de voir un prince reconnaître les services d'un des officiers de sa couronne par une magnificence toute royale, messire Jacques de Chabannes, voulant faire honneur au jugement si avantageux que Sa Majesté avait porté de lui et se témoigner plus digne que jamais de sa libéralité, s'efforça de surpasser l'éclat de ses actions passées par de nouvelles encore plus éclatantes.

« Le roi l'ayant joint aux comtes de Foix et de Dunois dans le fameux siège de Bayonne, il contribua autant que nul autre à la prise de cette ville si importante, et dom Jean de Beaumont, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, frère de ce Louis de Beaumont, connétable de Navarre et gouverneur de Bayonne pour les Anglais, fut mis prisonnier entre les mains de ce grand maître de France. Ce fut, messieurs, durant ce siège, lequel Dieu releva par le miracle de celte croix blanche qui parut en l'air lorsqu'il était tout serein, lequel se trouve encore vérifié par un témoignage manuscrit de ce seigneur, que Geof-

froy de Chabannes, son fils aîné, fut fait chevalier par le comte de Foix, et qu'Antoine de Chabannes son frère, comte de Dammartin, fut fait sénéchal de Carcassonne, bailli de Troyes et grand panetier de France.

« Enfin, messieurs, Dieu lui donna le moyen de couronner sa vie par un dernier service qu'il rendit à cet Etat, et le dernier coup fatal qui fut donné à la puissance des Anglais dans ces provinces.

«En 1455, le 15 de juillet, ce grand maître, accompagne de l'amiral de Bueil et des maréchaux de Lohéac et de Jalognes, assiégea Castillon en Périgord sur la Dordogne, qui était tenu par les Anglais. Mais l'illustre Talbot, général des troupes anglaises, étant venu avec une armée de douze mille hommes pour le forcer à lever le siège, il lit fortifier le camp, ayant résolu de soutenir son effort, et, l'étant allé reconnaître avec quelque cavalerie, qui fut repoussée par son avant-garde, il s'avisa d'un stratagème qui trompa toute la prudence de ce vieux et très-sage capitaine. Il fit monter tous les valets du camp sur les chevaux de leurs maîtres, et les fit sortir, comme si c'eût été toute la cavalerie française qui eût quitté les lignes et levé le siège. De quoi Talbot averti, il donna aussitôt de furie avec toute sa cavalerie dans le camp français, qu'il pensait trouver vide et abandonné. Mais il y trouva le grand maître de Chabannes, qui était à pied à la tête des archers, et qui le repoussa vivement. De sorte que, s'étant piqué d'honneur, et ne voulant pas témoigner que la surprise de trouver toute l'armée française rangée en bataille où il croyait ne trouver personne l'eût étonné, il opiniâtra le combat avec le grand maître, et fut abattu de son cheval d'un coup de coulevrine, et après tué. En suite de quoi la moitié de ses troupes fut taillée en pièces, et l'autre fut mise en fuite. Le lendemain, Castillon se rendit, et Libourne après.

« Le grand maître, qui eut l'honneur d'avoir préparé la victoire par une si glorieuse tromperie, eut encore celui, qui était plus estimable, d'avoir défait et vaincu Talbot, et de retourner du combat chargé de la dépouille de ce brave chef : redit e.ïuvias 'rndutus Achillis. Car il prit le hausse-col du général anglais et l'envoya au roi Charles, lui faisant ce don comme pour reconnaissance de la seigneurie de Curton qu'il avait reçue de Sa .Majesté, mais qui était bien plus précieux, puisque c'était le gage d'une victoire qui termina la guerre dans la Guyenne, y rétablit pour jamais la domination de la France, et conserva, par même moyen, cette grande terre dans la maison deChabanues.

« Ce grand homme, qui, dans la république romaine, eût mérité, par ce dernier exploit de guerre, l'honneur du triomphe, mourut peu après, laissant une mémoire de lui aussi glorieuse et aussi triomphante dans ce royaume que sa longue vie, toute passée dans les armes, avait été noble et martiale. 11 fut fort regretté du roi, dit l'histoire qui en a été composée, et de tous les bons Français, et principalement de la noblesse. 11 était fort homme de bien, sage, craignant Dieu, de sorte qu'il ne permetlait aucun désordre aux troupes qu'il commandait. 11 était fort riche, et avait à sa mort pour soixante mille livresde prisonniers anglais. Voilà, messieurs, quelle a été la fin de cet illustre donataire de Charles VII, qui a été le premier possesseur de la baronnie de Curton, la première de ces quatre terres substituées. »

Il serait difficile et surtout dangereux d'ajouter quelque chose à ce récit et à ces pages, qui reflètent Froissart, le seigneur de Trainel, et même Alain Chartier. Tous les mots sont choisis et pesés avec art; c'est un fragment de ces belles chroniques qui, sous un air de simplicité, cachent la véritable grandeur et toute la poésie de l'histoire. Rien n'y manque; la réflexion politique y sert d'encadrement aux détails de ce glorieux stratagème qui abattit Talbot. L'occasion est bonne pour rap-

peler aux princes qu'ils doivent aux grands services de grandes récompenses, et Lemaistre ne la laisse pas échapper. La croix blanche, « vérifiée par un témoignage écrit du sire de Chabannes, » mêle à ce bruit d'armes un gage de la foi qui animait nos aïeux et portait vers le ciel leurs regards et leur cœur au moment de combattre. Notre science a dissipé cette douce et pieuse crédulité; mais y avons-nous beaucoup gagné? Enfin Jacques de Chabannes, envoyant au roi le hausse-col de Talbot, l'Achille de l'Angleterre, marque bien ce temps de chevalerie, de nobles prouesses et de fervents hommages.

11 y a ou il y avait dans le château d'une petite ville du Bourbonnais, appelée la Palisse, l'épitaphe de ce grand capitaine avec la date du 30 octobre 1455. Ceux qui l'y ont placée, pour honorer la loyauté et la valeur, ne se doutaient pas qu'à quatre siècles de distance cette petite ville appellerait sur elle l'attention du monde civilisé, par la révolte et la cruauté de quelques-uns de ses habitants M

La noblesse de la maison de Chabannes, dont l'avenir s'agitait dans ce procès, était donc loin d'être une chimère, et méritait bien qu'on la défendît. Antoine, comte de Dammartin, fut, comme son frère, grand maître de France, et, quand le roi réunit son Parlement à Vendôme pour y juger son neveu, le duc d'Alençon, et y tint lui-même un lit de justice, Antoine de Chabannes vint s'y asseoir, immédiatement au-dessous du Dauphin2.

Mais, si grande que fût cette noblesse, elle n'allait pas sans la fortune, et c'était pour l'entretenir que Charles VII avait donné au chef de cette maison la baronnie de Curton. — J'ai trouvé dans un vieux livre, composé en 1010 par des politi-

1 En 1851.

- Voltaire, Hist. du Pari. Voir dans Mézeray l'arrêt rendu contre le duc d'Alençon le 10 octobre 1458,

ques allemands, des réflexions piquantes sur cette alliance forcée de la noblesse avec la fortune: elles sont favorables à la cause des substitutions, et, par conséquent, elles ne sont pas déplacées à coté de ce que va dire Lemaistre. On s'y demande si les richesses ennoblissent, utnim divitix nobilitent? et on arrive, après quelques distinctions, à conclure, du moins, que la noblesse ne peut se passer d'elles. Nous ne méconnaissons pas, dit-on en citant Barthole et plusieurs autres, que la noblesse puise une grande splendeur dans la fortune; sans l'argent (il y a dans le texte Habilitas sine divitiis), elle est comme la foi sans œuvres, jides sine opevibus mortua; ces bons Allemands ajoutent même : comme un docteur sans lois ou un curé sans prébende, doctor sine lege, canonicus sine prœbende. Boileau a traduit ces idées dans l'une de ses beHes satires, et particulièrement dans ces deux vers :

Car, >i l'éclat de l'or ne ivlève le sang,

En vain l'on fait briller la splendeur de son rang *.

C'est tout simplement de cette vérité, acceptée même par les poètes, que sont nés les droits d'aînesse, de masculinité, de substitution, toutes ces combinaisons enfin, qui d'un arbre commun affaiblissaient les brandies pour enrichir le tronc, et qui étaient comme les organes indispensables de la puissance aristocratique. Aussi bien cette puissance a cessé avec eux; ils ont disparu après une longue résistance, et, quoiqu'on dise, une noble carrière, dans cette fameuse nuit où triomphèrent l'égalité et la justice, aidées par l'envie des uns, la faiblesse des autres et l'émotion commune. On a vainement essayé de les faire

1 De ces idées sont nés deux vers très-connus : La vertu sans argent, etc. La foi qui n'agit pas. etc.

renaître; la société avait pris une nouvelle base et de nouveaux appuis; mais ces tentatives inspirées par le désir de restaurer Ki puissance publique, et non par un étroit et ridicule orgueil, prouvent au moins que tous ces artifices du régime détruit avaient pour eux la logique et la raison d'État.

Aussi la première pensée de Lemaistre, quand il entre vraiment dans sa cause, est de caractériser la donation du roi Charles VII et de la placer sous la protection de ces principes. « Il y a, dit-il, une cause bien considérable et bien avantageuse pour le droit de ma partie (il s'agissait de savoir si cette partie resterait riche et noble avec les biens substitués, ou si, en les perdant, elle verrait sa noblesse entamée et compromise) dans les lettres patentes de cette donation, ou plutôt dans l'arrêt de vérification de messieurs de la Chambre des comptes. Car, le roi ayant dit qu'il les lui donnait pour lui, ses hoirs, successeurs et ayants cause, messieurs de la Chambre interprétèrent très-sagement la volonté du roi, des hoirs mâles seulement de la maison de Chabannes, qui naîtraient en légitime mariage à toujours et à jamais.

« Ils jugèrent que l'intention de ce grand prince était que cette baronnie, laquelle a été depuis érigée en marquisat et qu'il lui avait donnée (a Jacques de Chabannes) pour servir dans la postérité d'un glorieux monument des services qu'il lui avait rendus dans la conquête de la Guyenne, veterum décora alta parentum, fût affectée à la seule postérité masculine, et qu'elle fût comme une haute colonne, qui conservât toujours la splendeur de cette maison célèbre.

« Ils voulurent empêcher que cette seigneurie ne sortît jamais de cette maison par le mariage de quelque fille qui la porterait à son mari. Et aussi, messieurs, n'est-il pas bien raisonnable que la récompense de la valeur ne passe point à ce sexe, qui a pour partage la timidité; que celles qui jouissent

toujours des délices de la paix ne participent point aux fruits qu'on a recueillis dans les travaux de la guerre, que le prix du sang répandu dans les combats ne soit reçu que de ceux qui doivent encore répandre le leur; que cet héritage si glorieux n'appartienne qu'aux mâles, qui sont obligés de soutenir l'honneur de cette maison; qu'eux seuls en soient héritiers puisqu'elle seuls le sont de l'honneur suprême avec lequel leurs ancêtres l'ont acquis, et que si la considération d'une même naissance admet les filles au partage de quelques biens de la maison de Chabannes, la différence de leur sexe ne leur laisse aucune part à celui-là, qui n'est pas tant un bien qu'un trophée, et une acquisition qu'une conquête? »

En parlant ainsi, Lemaistre avait oublié cette belle formule de Marculfe, qu'il savait certainement : « A ma douce fille! c'est chez nous une coutume antique, mais impie, que les sœurs n'entrent pas en partage avec leurs frères dans la terre paternelle. Moi. j'ai pensé que, donnés tous à moi également de Dieu, vous deviez trouver tous en moi égal amour, et, après mon départ d'ici-bas, jouir également de mes biens1...» Mais il était en plein dans le droit politique, et sa cause excluait les doux sentiments; il ne faut en ce moment lui demander qu'une chose, c'est d'être rigoureux et éloquent, et il l'est. Quand il a déterminé la portée de la donation de 1451 , il arrive aux actes de substitution qui ont successivement maintenu les biens donnés dans la main des aînés et des mâles; mais il y arrive au milieu d'un récit qu'il est fier de faire, et qu'il étendrait volontiers s'il ne savait se contenir. 11 couvre de la gloire de la maison qu'il défend le droit qu'il réclame pour elle. Parlant de Gilbert de Chabannes, second fils de Jacques, et représentant, après le décès de son frère aîné, la branche plus tard appelée

» Marculfe, t. VIII, et a pp. 49.

des marquis de Gurton, il dira : « Cette seconde branche produisit en lui comme une seconde tige de gloire en cette famille; car il s'éleva dans un si haut degré d'honneur par ses rares qualités, que le roi Louis XI, qui savait juger des mérites des grands du royaume, le fit grand sénéchal do Guyenne et gouverneur du pays de Limousin, et qu'en 1440, lorsqu'il créa l'ordre de Saint-Michel, lequel il donna seulement à quinze, tant des princes du sang que des officiers de la couronne et des plus illustres seigneurs de France, il y en eut deux de la maison de Chabannes qui en furent honorés, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand maître de France, et ce Gilbert de Chabannes, son neveu, qui, étant ainsi l'un des quinze premiers chevaliers de l'ordre et possédant la baronnie de Cuilon et les seigneuries de Charlus, de Madic et de la Roche, eut cet honneur rare d'épouser, en secondes noces, Catherine de Bourbon, fille de Jean de Bourbon, second du nom, comte de Vendôme et prince du sang1.

« Il eut pour fils Jean de Chabannes, baron de Curton et seigneur des autres terres de son père. Et voici, messieurs, le troisième point de ma cause, où j'ai à montrer la préférence des mâles aux fdles, et des aînés aux cadets, établie par la coutume perpétuelle de cette maison depuis cent ans. Car ce Jean de Chabannes, qui, sous le règne du roi François 1er2, avait pour fils aîné Joachim de Chabannes, le maria en 1522 avec Péronnelle de Vantadour3, et, suivant l'ordre prescrit par le roi Charles VII, qui, comme je vous l'ai dit, avait substitué par ses

1 De cette première promotion étaient le frère du roi, le duc de Bourbon, le comte de Saint-Paul, la TrémouiUe, Tanneguy-Duchâtel, etc.

- Le roi François Ier lui donna le commandement de l'armée navale qu'il

envoya en Angleterre. Voir le Père Anselme, Tableau chron.

3 Le Père Anselme rappelle Pétronille, fdle du sieur de Levis, premier

du nom.

lettres patentes la baronnie de Curton aux enfants mâles de la maison de Chabannes, lui donna cette terre et les seigneuries de Rochefort et d'Aurière en faveup'de ce mariage, et conjointement avec lui les substitua ait premier fils aîné qui en proviendrait en précipul et avantage des autres, et, au cas que ce premier {ils qui descendrait de ce mariage ne fut habile à succéder ou mourût sans enfants, ce père et ce fils appellent tous deux ensemble le second enfant mâle qui naîtrait de ce mariage, et en la môme sorte du second fils au tiers, et du tiers au quatrième consécutivement. Voilà, messieurs, la première substitution touchant ces trois terres de Curton, Rochefort et Aurière (qui sont trois des quatre que messire Henry de Chabannes, ma partie, demande aujourd'hui), établie par le contrat de mariage de Joachim de Chabannes avec Péronnelle de Vanladour, où les mâles sont toujours préférés aux tilles. »

Mais ce n'est pas sur cette première substitution que Lemaistre établit le droit de son client, c'est sur celle qui fut faite quatre ans plus tard, dans le contrat de mariage de ce même Joachim de Chabannes avec Louise de Pompadour, sa seconde femme. Dans ce contrat, Jean, en effet, institue son fils son héritier universel, « en se réservant l'usufruit et la faculté de tester en œuvres pieuses jusqu'à deux cents livres. » De plus, il établit la substitution en ces termes : « A été accordé du vouloir et consentement desdits père et fils que le premier enfant

mille, DESCENDAIT LUDIT JOACHIM PAl! LOY\L MARIAGE ISoit qu'il l'eût

de cette Louise de Pompadour, sa seconde femme, ou d'une troisième si celle-là mourait sans enfants mâles), aura, en préciput et avantage de ses autres frères, les châteaux, places, terres et seigneuries de curton, rociiefoiit, aurièke et madic. » La substitution appelait, à défaut du premier mâle et de ses descendants mâles, le second fils mâle, et ainsi consécutivement.

Elle se terminait par ces mots, qui en exprimaient toute la portée : « En telle façon et manière que lesditeç places et seigneuries ne puissent jamais aucunement être divisées, vendues, engagées, changées, aliénées, ni transportées; ainsi senont et demeureront toujours entre les mains desdits aînés et descendants d'eux mâles par l'ordre susdit. On y exprimait en outre la volonté que ceux qui profiteraient de la substitution s'appelassent toujours seigneurs de Carton, et que les tilles fussent mariées et dotées selon l'état desdits de Chabannes et la faculté de leurs biens.

Lemaistre résume ce contrat et en fait jaillir son droit avec précision et avec éclat :

« Voilà/messieurs, la substitution établie par Jean Chabannes père, en mariant son tils Joachim... Il donna par préciput aux enfants mâles qui naîtront de son fils en loyal mariage ces quatre terres, et aux enfants de leurs enfants, d'ainé en aîné et de mâle en mâle ; il défend toute aliénation de ces seigneuries ; il oblige l'aîné mâle à prendre toujours le nom de seigneur de Curton ; il réduit les tilles à une somme d'argent pour les marier. Peut-on voir une disposition plus claire, plus précise, plus solennelle, plus irrévocable, puisqu'elle est faite par un contrat de mariage et une donation entre-vifs! Que si l'on veut examiner en détail la justice et la faveur de cette substitution, on la trouvera telle, que. quand il y aurait quelque difficulté et quelque doute en un point, l'équité devrait suppléer au défaut qui s'y pourrait rencontrer, suivant la maxime de nos lois.

« Car Jean de Chabannes, père de Joachim, pouvait-il agir plus raisonnablement, que d'affecter aux seuls mâles de la famille la baronnie de Curton, laquelle y avait été alfectée près de cent ans auparavant et jusqu'alors, selon l'intention et la volonté du roi Charles VII, lorsqu'il en fit don à Jacques de Chabannes, grand maître de France et son lieutenant enGuvenne?

« 11 suivait le jugement de cet auguste distributeur d'une récompense si honorable ; il ne faisait qu'une nouvelle copie de cet illustre original qui avait été tracé par ces mains royales. »

Joachim de Chabannes garda d'ailleurs tout l'honneur de sou nom ; le roi l'appelait mon cousin ; Lemaistre lui devait une mention, il la lui donna.

« Il fut, dit-il, grand sénéchal de Toulouse, chevalier d'honneur de la reine Catherine de JVIédicis. dont il avait l'honneur d'être cousin proche, parce qu'il était petit-iils de Françoise delà Tour, fille de Bertrand de la Tour comte de Boulonge, duquel la reine Catherine était aussi descendue par sa mère. Et ainsi la maison de Chabannes venue de ce Joachim, marquis de Curton, avait l'honneur de toucher de parenté les derniers rois de la race des Valois, François II, Charles IX et Henri III. »

Veuf deux fois et ne gardant pas de postérité masculine de ses deux mariages, Joachim épousa en troisièmes noces et dans l'année 1553 Catherine-Claude de la Rochefoucauld, fille de François, premier comte delà Rochefoucauld. 11 eut de cette union un lils, François de Chabannes, en qui la substitution eut lieu.

« Ce François de Chabannes, qui le premier a été marquis de Curton, comte de Rochefort et baron d'Aurière et de Matlic par cette substitution, mérita, parla noblesse ù'une race si illustre, parles services de ses ancêtres, par le mérite de sa personne, et encore par l'alliance du sang qui le rendait cousin très-proche du roi Henri III, d'être honoré du collier de l'ordre du Saint-Esprit dans le chapitre qui fut tenu en 1585, comme Favin le rapporte en son théâtre de la chevalerie. Et depuis, ayant témoigné qu'il était digne fils de tant de pères si généreux, le roi Henri IV le lit son lieutenant général en Auvergne. Ce fut en cette qualité, comme le rapporte M. le [.résident de Thou dans son excellente histoire, qu'il gagna la bataille d'Issoire, en 1590, le même jour que le roi gagna

la bataille d'Ivry en Normandie, et amena prisonnier à lssoire Louis de la Rochefoucauld, comte de Randan, général de l'armée ennemie (sans doute un de ses alliés).

« Ce qui est encore mémorable, c'est que François de Chabannes avait avec lui ses deux (ils, Christophe, son tils aine, et Henri (le plaideur), lesquels tous deux signalèrent leur valeur dans ce combat. »

Un an après qu'il eut remporté cette victoire « qui servit beaucoup à affermir la couronne sur la tète de Henri le Grand, il maria son lils aine, blessé à lssoire, avec Marie de Crussol, fille du duc d'Uzès, et confirma la substitution. Ce mariage ne produisit rien. Christophe oublia son long amas d'aïeux, et épousa en secondes noces, après un long et libre commerce qui avait produit trois bâtards, une insigne roturière, nommée Claude Julien, dont il eut encore quatre tilles. » Après quoi il mourut en 4051. 11 ne restait alors de cette branche d'une illustre maison que Henri de Chabannes, le client de Lemaistre. 11 demandait les biens substitués contre la veuve et les quatre filles de son frère, et Lemaistre soutient que sa prétention est « conforme à la nature, à la raison civile et à la raison politique. »

Voyons-le rapidement développer sa thèse.

Lui dont l'âme est si tendre, si chrétienne et si douce, emporté par sa cause, il trouve « qu'il est raisonnable que le sexe le plus noble soit préféré à celui qui l'est le moins, et que les lois du pays le traitent plus avantageusement, puisqu'il a reçu plus d'avantages de Dieu et de la nature. » 11 cite l'Ecriture, appelle à son aide saint Augustin et saint Jérôme, et met sur leur compte sa partialité avouée et naïve pour le sexe masculin. Puis, « considérant 1 ordre civil. » il ajoute :

« N'est-il pas certain que la splendeur des familles réside en la personne des mâles ! Il n'y a qu'eux qui portent le nom et les

armes d'une maison, et, si le sang conserve les familles dans la nature, le nom et les armes les conservent dans le monde... Tous les hommes, et particulièrement les grands seigneurs, brûlent du désir de conserver la gloire de leur maison. Et les Etats seraient heureux si les citoyens avaient autant d'affection pour leur patrie qu'ils en ont d'ordinaire pour leur race. »

11 y a, dans ces dernières lignes, un trait dirigé avec beaucoup d'adresse et de prudence contre les idées mêmes que Lemaistre défend; il laisse entrevoir le patriotisme méconnu et dédaigné a côté de l'esprit de caste et des préjugés de famille. 11 arrive ensuite à la raison politique, « qui est très-considérable en ces matières illustres » ; et il déclare « qu'il est fort à propos d'exclure les filles des terres et des seigneuries ; car, dans l'Etat et dans les familles, il est important que les enfants mâles soient fort riches et que les filles le soient peu. Les deux plus anciens et plus célèbres politiques du monde se sont accordés en ce point et ont établi cette loi comme le fondement des républiques... Les mâles sont la force de l'Etat comme le cœur est la force du corps, et, comme le sang s'assemble principalement au cœur, pour fortifier cette partie si noble qui soutient l'homme, il faut que les biens soient principalement affectés aux mâles, afin de donner plus de force et de vigueur à ce qui soutient l'Etat. »

Il couronne sa thèse en faisant remarquer que, dans la coutume d'Auvergne, où étaient placés les biens substitués, les filles ne sont point comprises sous le nom vulgaire d'enfant, suivant l'autorité et l'expression même de Dumoulin, qu'il appelle le Papinien français. Enfin il termine. Savamment cruel envers les quatre filles de Christophe de Chabannes, il ne ménage pas sa veuve, et l'accable. Armé du contrat de mariage de 1017 contenant la substitution faite par Christophe lui-même,

il s'écrie :

« Il a considéré dans ce contrat son misérable mariage avec l'intimée, qu'il était assez honteux à la maison de Chabannes que sa grandeur et sa gloire s'alliassent avec la bassesse et l'ignominie, que parmi les alliances qu'elle a contractées avec les plus augustes maisons de France elle en eût une avec des laboureurs et des meuniers, parents de la femme qu'il épousait; que dame Claude Julien, qui est notre partie adverse, fille d'un cardeur de laine, tint le même rang dans cette maison qu'y tenait, il n'y avait que cent ans, Catherine de Bourbon, fille d'un prince du sang, et il n'y avait qu'un an Marie de Crussol, sa première femme, fille et sœur de ducs et pairs de France, et que son nouveau mariage avec l'appelante, dont il a abusé dix ans avant que de l'épouser1, mêlât la postérité à tant d'illustres ancêtres avec celle de personnes viles et abjectes, Phsebl nepotesSysiphi nepotibus. » 11 revient d'un mot éloquent sur l'idée principale de son plaidoyer, et il a fini :

« Oui peut s'étonner, dit-il, si les enfants de ceux qui ont combattu pour la loi salique contre l'Angleterre, qui l'ont signée de leur sang et qui l'ont défendue avec leurs armes, l'ont autant aimée dans leur maison que révérée dans la famille royale... 11 est de l'honneur de la maison de Chabannes, il est même du bien de l'Etat 2, que cette substitution ne soit pas ensevelie dans le tombeau du feu sieur marquis de Curton! »

Lemaistre a longuement et admirablement plaidé ; cependant il n'est pas sûr du succès, il dit bien que sa cause « est la plus indubitable et la plus claire qui se soit vue en matière de substitution ; » mais il redoute l'habileté et les artifices de son adversaire; il essaye de prémunir la Cour contre ce danger, et se réserve la réplique dans des termes piquants qui trahissent son

1 Et ce groupe charmant

S'unit, dit-on, longtemps avant le sacrement. * C'est une belle traduction de Vlnterest reipubliese,

inquiétude, font connaître le nom, la science et les habitudes judiciaires de l'avocat qui va lui répondre :

«... Parce qu'il n'est pas malaisé de faire naître des difficultés apparentes là où il n'y en a pas de véritables, et.que maître Pierre Chamillard se servira sans doute de ses connaissances dans les lois romaines pour donner lieu, quoique sans sujet, à des questions de droit, parce qu'il emploiera toute son adresse et toutes ses lumières pour former des obscurités en une affaire si claire ; je vous supplie, messieurs, de m'accorder, après qu'il aura plaidé, la faveur d'une réplique, afin que je détruise en peu de mots ce qu'il aura tâché d'établir en de longs discours, et cependant je vous supplie de vous souvenir qu'il n'a dessein que d'embrouiller cette cause et que tout ce qu'il vous dira, hors les points que j'ai traités, n'auront point d'autre objet que d'empêcher, s'il peut, que vous le jugiez sur-lechamp, afin que la dame veuve et tutrice des quatre filles du feu sire marquis de Curton, qui sont ses parties, soit toujours en possession de ces terres, et que, d'une cause de trois ou quatre audiences au plus, elle fasse un procès de dix années, c'està-dire un procès qui vive plus longtemps que messire Henri de Chaliannes, pour qui je parle, lequel a déjà soixante-neuf ans.»

Lemaistre ne se trompait pas dans sa prévision : son adversaire plaida les 14 et 28 mai, et il faut supposer que cette plaidoirie produisit quelque eifet, car elle amena une admirable réplique, prononcée le 4 juin suivant.

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