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CHAPITRE XII

De la réplique. — La stratégie judiciaire. — 11 y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas de même. — Pascal. — Pline le jeune et Régulas! — L'altercation. — La péroraison. — Quintilien. — Cicéron. — Lemaistre réplique pour la maison de Chabannes à M" Pierre Chamillard, qui a plaidé plus de deux audiences. — Les personnalités. — Une marquise de Curlon venue de fort loin. — 11 faut que les enfants se taisent quand les pères parlent. — Pourquoi les Romains ne faisaient pas de substitutions par contrat de mariage, mais seulement par testament. — Lemaistre et Montesquieu. — Monsieur Cujas. — Les arrêts dits des décousus- — Le président Boubier, de l'Académie française. — La coutume d'Auvergne. — L'opinion d'Euripide sur la question de savoir si l'argent fait la noblesse. — Quand l'arrêt fut prononcé, Henri de Cliabannes avait soixante-neuf ans.

Au barreau, c'est principalement dans la réplique qu'on juge, non pas la science, mais le talent d'un avocat. Il y a, dans les luttes judiciaires, quelque chose de la guerre et des combats. À la première attaque on étend et on déploie ses forces, sans les ménager; ensuite le terrain se resserre, les combattants se rapprochent, chacun n'a plus qu'un étroit espace pour se mouvoir; on ne prodigue plus les coups, on en augmente la force et la précision; s'il y a une manœuvre décisive, on la fait; chaque effort amène un résultat; la victoire se dispute pied à pied, le courage individuel se voit mieux, et chacun y met ce qu'il a de meilleur. Il doit en être de même au

barreau quand, après un long combat, on en arrive à se mesurer de plus près, dans une réplique d'où le succès dépend; là, éclatent les qualités naturelles; ce n'est plus le moment de l'étude ni des langueurs de la préparation; on affaiblit sa cause si on ne la fortifie pas en resserrant énergiquernent ses raisons, comme un capitaine ferait de soldats épars dont il attendrait un suprême effort. Tout ce qui, dans une réplique, est inutile compromet le succès et laisse voir un avocat sans vigueur, qui n'a pas l'habitude de commander à ses idées, de les maîtriser à son gré, de les étendre quand il lui plaît, de les conduire, quand il le faut, -au combat, en colonnes serrées et victorieuses. Une réplique serait parfaite si elle ne contenait pas un mot de trop, et si, en même temps, l'avocat animé lui donnait le ton, l'ardeur, la vitesse, et jusqu'à l'emportement d'un dernier effort.

11 y a des hommes d'un rare mérite qui découvrent vite tous les moyens d'une cause, les préparent avec art, les développent avec talent, en plusieurs heures, avec des repos, des digressions, des longueurs et de l'indolence. Demandez-leur de faire à l'instant, de leur œuvre composée et savante, un résumé, rapide, court, serré, puissant; ils l'essayeraient en vain. D'autres, au contraire, se perdent et se traînent dans l'étude et le développement d'une affaire; les faits restent lents, glacés, indécis, sous leurs premières paroles; puis le feu de l'audience dissipe les nuages; ils saisissent, à mesure qu'elles passent, les raisons qu'il faut choisir, s'en emparent, les attachentfortement entre elles, les colorent en même temps, se lèvent et courent éloquemmenl au but; ils ont du même coup tiré la matière et fait la statue. Pascal croit donner le secret de leur talent, quand il dit, dans une de ses Pensées, qui sont comme des pierres précieuses, mal dépolies, où manque du moins la dernière main de l'artiste :

« Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas de même. C'est que le lieu, les assistants, etc., les échauffent et tirent de leur esprit ce qu'ils n'y trouveraient pas sans cette chaleur l. »

(Test pour la réplique qu'il faut dire avec Cicéron : Brevitaà amicissima. Mais il faut être plus fidèle que lui à ce genre d'amitié; c'est le moment de faire ce dont Régulus se vantait un jour à Pline :

« Vous, lui disait-il, vous croyez qu'il ne faut négliger aucun détail dans un procès; moi, je saute tout de suite à la gorge de mon adversaire et je l'étrangle. »

Dans la réponse de Pline, on trouve la peinture des avocats, qui plaident longuement, avec une grande abondance de moyens, à toutes fins, mais qui ne savent pas répliquer.

« Je lui répondis, ajoute Pline, qu'il pouvait bien arriver qu'il prît quelquefois le genou, le tibia ou le talon, pour la gorge. Quant à moi, qui ne puis atteindre la gorge, je méprends de toutes les manières, et je tape partout. Je traite ma cause comme le cultivateur qui ne se borne pas à travailler ses vignes, mais qui étend ses soins à chacun de ses champs. Il ne sème pas seulement du froment, mais encore de l'orge, des fèves et d'autres légumes; de même, dans ma plaidoirie, je jette autour de moi toutes sortes de semences pour récolter ce qui en viendra. L'esprit des juges n'est pas moins chanceux, moins incertain, moins décevant que le sol et les saisons 2. »

Si Pline suivait ses maximes, il devait être un avocat bien ennuyeux et dépasser de beaucoup le nombre ordinaire des

1 Pensées de Pascal, p. 157, édit. Lefebvre. Quintili en avait la même idée quand il disait : « Il n'v aurait pas d'éloquence dans le monde si Ton n'avait jamais à parler qu'en particulier.» (Insf. orat.,\\\. Ier, cli. h.)

2 Ce Régulus devait être un avocat comique. Pline se venge sans doute d'avoir été étranglé par lui quand il raconte qu'il se couvrait l'œil droit d'un emplâtre s'il plaidait pour le demandeur, l'œil gauche s'il plaidait pour le défendeur.

clepsydres. 11 est vrai que, de son temps, quand le barreau romain avait perdu son ancien éclat, les avocats, au témoignage de Tacite, plaidaient aussi longtemps qu'ils le voulaient1.

A Rome, l'éloquence judiciaire avait sa stratégie, mais on n'y connaissait pas la réplique, j'entends la réplique oratoire, qu'il ne faut pas confondre avec Y altercation, qui était un feu croisé d'objections et de réponses, et comme une lutte mot à mot, pugnam decretoriam -. Quintilien n'en a pas moins donné des règles pour cette seconde et décisive plaidoirie; c'est alors qu'il importe, comme il l'enseigne, d'embrasser son sujet et devoir tout d'un coup tous les moyens de sa cause, comme on voit, du chemin où l'on passe, tous les détails du paysage qui se déroule devant vous. Tarn intendendus animas non in aliquam rem imam, sed inpïures simul continuas ; ut si per aliquam reclam viam mitlamus oculos, simul omnia. qux sunt in ea circaque, intuentur, non ultimum tantum videmus, sed usque ad ultimum 3. Ailleurs il applique la stratégie militaire à la plaidoirie en général, comme je viens de le faire pour la réplique, et presque dans les mêmes termes.

« A la guerre, dit-il. un général n'a pas toujours à conduire son armée dans de grandes et belles plaines; il lui faut le plus souvent gravir des hauteurs inaccessibles, assiéger des places situées sur un roc escarpé ou défendues par l'art. Ainsi l'orateur peut bien, dans l'occasion (suivant nous, jamais dans la réplique), se complaire à se mettre au large, et, s'il combat sur un terrain uni, déployer toutes ses forces pour plaire à la multitude ; mais, s'il est obligé de s'engager dans les anfractuosités du Droit, ou de poursuivre la vérité jusque dans ses dentiers

« Diul. des Orat., § 58.

4 Quintil., Inst. orat.

' Inst. orat., liv. X, eh. vu.

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retranchements, il ne s'amuse pas à caracoler mon obequitubit) autour de son sujet, ni à décocher comme autant de traits des pensées vives et scintillantes ; il élèvera au contraire des ouvrages avancés, pratiquera des mines, disposera des pièges, et épuisera toutes les ressources et les secrets de l'art \ »

Si la précision, la rapidité, la vigueur, sont les qualités essentielles d'une réplique, ce n'est pas à dire qu'il faille arriver à la sécheresse et tomber dans Y altercation. Il en est du discours, dit Mardis Aper, que fait parler Tacite, comme du corps humain : il perd de sa beauté, si l'on y voit les veines en saillie, les os à découvert, si un sang pur et tempéré ne donne aux muscles l'embonpoint et la rondeur et ne recouvre les nerfs eux-mêmes de l'éclat et de la rougeur de la vie et de la santé 2. Les plus grands avocats de Rome, Hortensius, Cicéron, Aper, Africanus, Messala, mettaient tout leur talent dans la péroraison. Au moment de finir, ils rassemblaient leurs forces, réunissaient en un faisceau éclatant et solide leurs arguments et leurs armes, et c'est alors que se donnaient en peu de mots, mais en mots serrés et brillants, des raisons qui devaient déterminer la victoire ; c'est alors aussi que, clans les causes qui le comportaient, l'émotion, répandue dans le discours, se concentrait dans quelques cris éloquents ou dans quelques larmes décisives. La réplique, qui a toujours été dans les habitudes du barreau français, doit suivre ces règles de la péroraison.

Lemaistre connaissait sans doute ces secrets de l'art, et, sans le goût de son temps, il eût exactement suivi ces préceptes. Son esprit était de ceux qu'exaltait l'audience et qu'affermissait la lutte; mais, à la différence de son rival ordinaire 3, il évitait l'ivresse que donne parfois la contradiction ; sa passion

4 Inst. oral., liv. XII, ch. xix.

- Dial. desorut., § 21.

3 Gauthier, surnommé la Gueule.

s'animait et devenait plus vive, mais elle ne débordait jamais. Gauthier, en répliquant, remplaçait ses raisons par des violences ou des injures; Lemaistre, en orateur habile et tout-puissant, ne se faisait pas ainsi l'esclave de son émotion, et, lui commandant, au contraire, avec éloquence, il en faisait une arme aiguë, mais loyale et polie ; il portait des coups redoublés, sans se servir de ses poings ni de ses poumons, avec la seule force de son esprit el la vigueur excitée de son àme. Ainsi, quand il prend la parole pour répondre, au nom de la maison de Chabannes, ta Me Chamillard, il va droit à son adversaire, le frappe doucement de ridicule, et engage vivement ce dernier combat :

« Encore, dit-il, que l'avocat de la dame marquise de Curton ait plaidé plus de deux audiences entières pour tâcher de former diverses difficultés en la cause, et qu'il faille d'ordinaire employer autant de temps à détruire les mauvaises raisons qu'à les établir, j'espère de réfuter en peu de paroles toutes ces vaines objections... J'ai à mettre autant la vérité dans le jour et dans la lumière qu'on a voulu la mettre dans l'ombre et dans les ténèbres, et pour cet effet je ne répéterai rien de ce que je dis en l'audience où j'eus l'honneur de parler. »

Il ne remplira pas tout à l'ait ce programme, et il fera bien; il répétera ce qu'il a dit de la noblesse de la maison qu'il défend, mais il diminuera le cadre et augmentera ainsi l'éclat du tableau. Son adversaire a abusé des larmes de sa cliente ; recourant à un moyen dont Quintilien se moque, Me Chamillard avait amené à l'audience la veuve éplorée et les filles appauvries du marquis de Curton; il avait reproché à Lemaistre « d'avoir taché d'éblouir la Cour par des discours élevés et éloquents, pour réduire à une extrême pauvreté la veuve de Christophe de Chabannes et ses quatre filles. » Appelé sur ce terrain des personnalités, Lemaistre y est plus vif et plus éloquent que dans sa première plaidoirie.

« Comme je reconnais, messieurs, qu'il est inutile d'employer la force des paroles en cette rencontre, il faut aussi que l'appelante reconnaisse qu'il n'est pas moins inutile d'y employer la force des larmes. Quand l'image d'une conjonction illégitime et honteuse vient troubler l'esprit et la conscience d'une femme dans une audience; quand elle se représente qu'elle a acheté un mariage par un adultère de dix années, et que, à l'heure même que je parle, elle a près d'elle un bâtard, qui lui reproche par sa présence qu'il est né de son crime, c'est alors qu'elle peut légitimement verser des larmes ; elles sont bonnes pour effacer ses péchés et ses vices devant Dieu, mais non pas pour renverser une substitution devant les juges. « Aussi, messieurs,, vous avez vu qu'elle n'accompagnait pas de ses pleurs les paroles de son avocat, et qu'ainsi que les violences qu'on a objectées à ma partie n'ont été qu'imaginaires, les larmes de notre partie adverse n'ont été que feintes. On a voulu encore animer le silence de ces fdles et en former une " éloquence muette; mais il faut que les enfants se taisent quand les pères parlent et qu'ils aient seulement des oreilles pour écouter avec respect les ordonnances de leurs ancêtres. »

Il y a, dans cette dernière phrase, une grande majesté, et je ne crois pas que l'obéissance des enfants envers les pères ail jamais été commandée sous une forme plus oratoire et plus simple en même temps : Il faut que les enfants se taisent quand les pères parlent. Lemaistre ensuite éteint la voix du sans sous la volonté par lui précisée de la loi civile, et à toutes les attaques qu'au nom de la nature on dirige contre sa cause il répond par ces mots, épars dans sa plaidoirie et maintenant resserrés et plus forts : « Ce n'est pas la main de la nature qui lait les substitutions, c'est la prévoyance particulière d'un père ou d'un aïeul. C'est une raison plus haute et plus éclairée que le seul instinct naturel. » Son savant adversaire, Me Chamil-

lard, versé principalement dans la connaissance du droit écrit, a soutenu que la substitution d'une terre située en Guyenne n'avait pas été valablement frite. dans un contrat de mariage. Lemaistre réfute cette objection avec la science d'un juriste el avec la profondeur d'un philosophe; je n'exagère pas, on croirait lire Montesquieu en lisant ces lignes : « Selon le droit romain, on ne faisait point d'institution d'héritier, ni de substitution par des contrats de mariage, mais seulement par des testaments. Pourquoi? parce que les Romains n'aimaient rien tant qu'une liberté absolue dans leurs pensées et dans leurs désirs. Or, parles testaments, on n'est obligé qu'autant et si peu qu'on veut, et la règle qui dit que la volonté d'un homme est toujours libre et muable jusqu'au dernier soupir de la vie flattait trop leur naturel superbe, pour les porter à instituer et à substituer par un contrat de mariage qu'on ne peut changer.

« Les Romains, s'étant rendus maîtres de tant de peuples, ne pouvaient souffrir de ne l'être pas de leurs propres volontés. Il n'y a point d'hommes qui aiment plus à être libres que ceux qui aiment à rendre les autres esclaves. La même magnanimité de cœur qui veut asservir tout le monde veut s'affranchir ellemême. Elle abhorre le joug qu'elle impose à tous les autres, et les Romains avaient raison de vouloir que, puisqu'ils avaient établi la servitude dans toute la terre, la liberté régnât au moins parmi eux, et que ceux qui étaient et donnaient des royaumes, quand bon leur semblait, pussent douner et ôter des successions à leur fantaisie.

« Mais, comme en France nous estimons peu les testaments et que nous croyons que les lois sont plus sages que les hommes, nous avons reçu les institutions d'héritiers et les substitutions contractuelles, et, comme la domination française est beaucoup plus juste et moins altièreque la romaine, aussi les particuliers ne se flattent point de la liberté de régner toujours dans leurs

familles, en pouvant toujours changer les dispositions qu'ils ont faites, et c'est une marque de notre sagesse et de notre fermeté que de favoriser celles qui sont immuables, telles que sont les contrats.

« Par le même principe que nous estimons peu les testaments, qui sont l'ouvrage le plus ordinaire des mourants, nous estimons fort les actes que les hommes font entre-vifs, lorsque la force de la raison agit plus sur leur esprit que la faiblesse de la nature et la langueur de la maladie. Il n'y a rien qu'on veuille plus fortement, selon Sénèque, que ce qu'on ne veut pas même pouvoir changer... C'est pour cela qu'en toute la France on favorise autant les contrats de mariage qu'on favorisait à Rome les testaments. On y institue des héritiers. On y substitue des enfants et des parents. On y établit l'état des familles, et les substitutions des grandes et illustres maisons du royaume comme celles de Chabannes, se font presque toutes dans les contrats de mariage, et, certes, avec raison. Car, puisque le mariage est le fondement de la société civile, étant la source des hommes; puisque c'est ce qui éternise le monde et donne des héritiers légitimes aux citoyens, et des petits-fils et arrièrepetits-fils aux aïeux et aux ancêtres, on a raison, lorsqu'on le contracte, d'y établir les lois qui doivent en régler le cours, et d'y faire des substitutions graduelles qui en conservent les biens dans une longue postérité! »

Quand il a donné cette belle et grave empreinte à l'opinion qu'il défend, Lemaistre invoque pour elle l'opinion de monsieur Cujas, de Masuer, de la Chassagne, de Bover; il cite un arrêt que 31. Louet appelle des décousus. On lui oppose le texte de la coutume du Berry, qui prohibe l'institution d'héritiers par contrat de mariage; il répond savamment et d'un mot : « Cela vient, comme l'a remarqué le savant et judicieux Coquille, de ce que le premier président Lizet,qui a rédigé et réformé

cette coutume en 4539, était idolâtre du droit romain1. » Cette belle théorie, si coutumicre et si française, devait rencontrer un jour un adversaire dans le président Bouhier, idolâtre, aussi lui, du droit romain. Ce grand magistrat est une des plus belles figures judiciaires du passé; à lire seulement l'énumération de ses œuvres, on a peine à comprendre qu'un homme puisse s'élever si haut dans des sciences si diverses et dans des études si différentes. iNos loisirs et notre ignorance rehaussent encore l'éclat de ces nobles vies, consacrées tout entières au devoir et au travail, se délassant dans les lettres, et récompensées par elles2. Il ne peut dès lors être sans intérêt d'opposer à l'opinion de Lemaistre celle d'un tel magistrat. M. le président Bouhier aimait passionnément le droit romain; il l'aimait jusqu'au combat. Ce fut lui qui provoqua la révocation de l'édit de Saint-Maur, et il félicite le chancelier d'Aguesseau de cette révocation, disant: «Un grand chancelier l'a accordée à nos vœux, et l'éloge. magnifique qu'il a fait en même temps des lois romaines doit fermer pour toujours la bouche à ceux qui voudraient qu'on leur préférât le droit coutumier. »

Au même endroit, il critique les substitutions contractuelles, méconnaît ou rabaisse leur origine, leur refuse des ancêtres et tâche de nuire à leur postérité. « Certains usages, dit-il, tout contraires qu'ils sont aux principes du droit romain, ont été reçus, je ne sais comment (il le sait bien), dans toute la France. On en peut donner pour exemple les institutions et les substi-

1 Le premier président de Thou était le champion du droit coutumier, comme le premier président Lizet celui du droit romain J'aurai occasion, en parlant d'un autre plaidoyer de Lemaistre, de reproduire ce scientifique débat.

2 Le président Bouhier était de l'Académie française, où il a eu pour successeur M. de Voltaire.

m DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

lutions contractuelles, car. encore qu'un habile homme (de Laurière, lnst. contract., ch. i, np25) ait voulu nous persuader qu'elles tirent leur source des privilèges militaires, je ne trouve aucun exemple dans les lois romaines qui ait autorisé les institutions irrévocables, même à l'égard des soldais; elles n'ont tout au plus toléré que la promesse d'égalilé entre les enfants, comme il parait par une >Tovelle de l'empereur Léon. (Nov. xix.)

« Je crois donc que les institutions contractuelles ne sont Fondées que sur un ancien usage de nos Français, et, comme il a sa commodité, il a trouvé beaucoup de faveur en ce royaume, où l'on s'embarrasse peu des inconvénients qui en résultent, pourvu qu'on y trouve quelque avantage. Je laisse néanmoins à juger si les contestations qui en naissent et la difliculté presque insurmontable que nos jurisconsultes trouvent à en résoudre quelques-unes ne donnent pas lieu aux gens sages de penser qu'il eût été peut-être plus à propos de s'en tenir silice point à la régularité du droit romain \ »

Je n'en sais rien, mais je doute que Me Chamillard ait aussi bien dit; s'il l'eût fait, il eût embarrassé Lemaistre, ou du moins il eût été digne de lutter contre lui. Une seconde objection faite à Lemaistre amène une simple et belle réponse. La substitution avait été faite dans le contrat de mariage de Joachim de Chabannes avec Louise de Pompadour, qu'il épousait en secondes noces. Me Chamillard soutenait qu'elle ne pouvait avoir lieu que pour les enfants de ce mariage. Lemaistre s'élève pour lui répondre à un pensée qui porte l'expression, comme dit Vauvenargues :

« Un père n'est pas l'une des principales parties dans le contrat de mariage de son fils; il n'y agit pas comme partie,

1 Bouhier, Observ. sur la Coût, de Bourgogne, 1. 1, p. 568, édit. de 1777.

mais comme juge et législateur... La substitution que font un mari et une femme est une loi qu'ils imposent à leur mariage, et celle que fait un père est une loi qu'il impose à sa famille. . . Jean de Chabannes, jetant les yeux sur la famille qu'il espérait naître de son tils aîné... appelle l'aîné des enfants mâles que son fils pourrait avoir et ne lui désiré qu'une qualité, qui est qu'il soit né d'un saint mariage, d'une femme légitime.

c Inque futur i « Temporis xtatem venturorumque nepotum « Prospiciens, prolem sanctà de conjitge natam « Ferre simul nomenque suum, curasque jubebiL. »

Enfin, Me Chamillard, qui était bourré àe textes, a invoqué l'article 10 de la coutume d'Auvergne, qui limite l'effet des conventions matrimoniales, ou plutôt des dispositions testamentaires qui y sont contenues, aux contractants et aux descendants d'eux tant seulement. L'argument est bien dirigé (nous dirions topique, la seigneurie de Curton était en Auvergne); mais Lemaistre a pour le réfuter l'autorité de Me Charles Dumoulin, à qui M. le président de Thon a donné cet insigne éloge d'honneur que de dire que « ses annotations sur les coutumes et ses autres très-doctes ouvrages passent parmi nous pour des décisions de droit certaines et authentiques. » Et Dumoulin, sur cet article de la coutume d'Auvergne, enseigne qu'il se doit entendre des enfants que le mari ou la femme aura eus de quelque mariage que ce soit, ex quocumqne matrimon'w. — L'argument décisif de Me Chamillard ne subsiste plus. Lemaistre a fini, et sa victoire est certaine; c'est plutôt pour l'honneur de sa cause que pour en assurer le succès qu'il ajoute :

« Il me reste à faire voir qu'au lieu d'être odieuses, comme on l'a dit I comme il l'avait dit lui-même contre les héritiers

de madame d'Orsay), les substitutions sont très-favorables au sujet dont il s'agit. » C'est dans ces trois derniers mots qu'il trouve son excuse et le distinguo de Montaigne; il paraît croire, il croit peut-être qu'odieuses dans une cause bourgeoise les substitutions sont favorables dans une cause patricienne.

11 indique l'origine des substitutions à Rome, et il dit ensuite :

« Nous les avons reçues en France par un mouvement plus juste et plus relevé pour la conservation des familles éminentes. Les substitutions leur assurent des terres et des seigneuries, et les grandes maisons ont autant besoin de grands biens que les grandes machines de grands ressorts. Elles perdent leur éclat en perdant leurs richesses, qui ajoutent quelque lustre à celui de la naissance. Les grands descendent du comble des grandeurs à mesure qu'ils approchent de la condition des particuliers, et la lumière de leur noblesse s'éteint dans l'obscurité de leur fortune. » Ne croirait-on pas qu'il traduit les philosophes allemands que j'ai cités plus haut et qui font dire en latin à Euripide : Ne reddideris eum divitem, nam si puuperior sit, humilis erii. Ingens autem vis est divitiarum, quas qui nactus est, siatim nobilis evadit; ou bien encore : Hoc enimin pecunia situm est.

Enfin, d'un dernier mot, Lemaistre intéresse la France à sa cause : « Biais, d'ailleurs, et je finis, la France est en quelque sorte obligée de ne laisser pas périr ces familles héroïques dont les noms sont encore vénérables aux étrangers et formidables aux ennemis de l'Etat, et qui, depuis quatre ou cinq siècles où l'on a vu la chute de tant de grandes maisons et la décadence de tant de vertus, ont toujours paru également nées aux armes (nalus ad arma) et courageuses. »

M. l'avocat généralJérômeBignon donna ses conclusions surle-champ , et la Cour, qui n'avait pas encore reçu de M. Caron de

Beaumarchais l'ordre de motiver ses arrêts, maintint immédiatement la substitution.

Henry de Chabannes avait plaidé plutôt pour l'honneur des principes et l'intérêt de la postérité que pour lui-même; car il avait plus de soixante-neuf ans quand cette substitution s'ouvrit à son profit.

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