CHAPITRE XIY
Le cardinal de Richelieu général d'armée. — Dans quel costume il traverse la rivière d'Oria et va punir le duc de Savoie. — Prise de Chambéry. — Un sieur
du Bail y harangue Louis XIII. — Un président au parlement de Chambéry.
— Les aventures de du Bail et de la nièce du président. — L'exorde de Lemaistre. — Le véritable amour n'est pas un feu de fièvre. — L'amour dans le mariage. — Lemaistre défend le mariage de du Bail, cpii a été fait sans dot et sans contrat. — Le concile de Trente. — La publication des bans. — La preuve du mariage peut se tirer de l'amour conjugal. — La peste en Savoie.
— On ne perd pas la qualité de Français pour demeurer en Savoie avec espoir de retour. — L'âme n'est point sujette à la différence des climats. — Belle théorie de Lemaistre sur les étrangers.
Au milieu des préoccupations de son ambition personnelle. Richelieu poursuivait partout la maison d'Autriche, et lui suscitait des ennemis. Le roi, malgré sa mère, venait de le faire « principal ministre d'État » (21 novembre 1629), et de lui donner quarante mille soldats à conduire en Italie. 11 partit le 29 décembre, ayant sous ses ordres trois maréchaux de France, les sieurs de Schomberg, de la Force et de Créquy. Ce dut être et ce fut en effet un curieux spectacle que celui de ce grand evéque commandant à des soldats et faisant des sièges. On raconte que, se dirigeant vers le Piémont, et au moment de punir la déloyauté du duc de Savoie, il traversa la rivière
d'Oria « revêtu d'une cuirasse de couleur d'eau et d'un habit de couleur de feuille morte, sur lequel il y avait une petite broderie d'or. Il avait en outre une belle plume autour de son chapeau; deux pages marchaient devant lui à cheval, dont l'un portait ses gantelets et l'autre son habillement de tète; deux autres pages marchaient aussi à cheval à ses deux côtés et tenaient chacun parla bride un coursier de grand prix; derrière lui était le capitaine de ses gardes. Il passa en cet équipage la rivière, ayant l'épée au côté et deux pistolets à l'arçon de sa selle. Lorsqu'il fut passé à l'autre bord, il fit cent fois voltiger son cheval devant l'armée, comme s'il eut pris plaisir à faire voir qu'il savait quelque chose dans cet exercice. » Trois mois après Pi^nerol se rendait à nos armes, et personne ne pouvait plus s'étonner ni rire du déguisement que le cardinal avait pris pour mener ses trempes à la victoire. Le roi, plus jaloux de ses succès militaires que de sa domination politique, le rejoignit alors et marcha lui-môme sur Chambéry. tout plein d'ardeur guerrière et plus animé que jamais par l'amour platonique que lui avait récemment inspiré Marie de Hautefort. Après une résistance plus apparente que réelle, et dans laquelle cependant le marquis de Canaples trouva la mort, les habitants de la ville présentèrent à Louis XIII la capitulation qu'ils avaient obtenue de Henri IV trente ans auparavant, et ils ouvrirent leurs portes le 17 mai 1630.
Il y avait alors à Chambéry (et c'est ici que je rentre dans mon sujet i un Français nommé du Rail, originaire de l'Anjou, qui fut chargé de faire au roi la harangue publique, qui servait alors à féliciter les vainqueurs. Cet homme devait, après une vie agitée, pénible et romanesque, laisser à ses enfants un procès que défendit Lemaistre. Fils aîné de maître Etienne du Bail et de damoiselle Marie Barnabe, il avait, étant jeune, « acquis une connaissance très-particulière des lettres bu-
manies, » et, à l'âge de vingt-six ans, ne pouvant vivre à Doué, petit village de l'Anjou, où vivaient ses parents, « il résolut, dans l'année 1625, d'aller voyager en Italie. Il passa par la Savoie, s'arrêta à Chambéry, et y fit connaissance avec le sieur de Martau, président au Parlement, qui le retira dans sa maison. Ce président avait chez lui une nièce, âgée de vingt-deux ans, alliée a plusieurs personnes d'éminente condition, médiocrement riche, mais beaucoup plus cependant que du Bail, « et telle qu'elle eût pu épouser à Chambéry un homme de qualité, ayant toutes sortes d'avantages sur le nouvel hôte de son oncle, et pour les biens de la nature et pour ceux du monde. » Cet oncle n'avait pas la prudence si soupçonneuse et si inutile des tuteurs espagnols, ou bien, charmé par le savoir et par l'esprit du jeune professeur, qui quittait sa patrie pour le ciel de Rome et de Naples, il s'était sans défiance abandonné aux douceurs de l'hospitalité et de l'affection; mais alors « il arriva ce qui arrive souvent, que le respect qu'au commencement du Bail porta à cette jeune fille se changea en amitié et l'amitié en amour. » Elle partagea le sentiment qu'elle avait inspiré, et, malgré l'avis de ses parents et la pauvreté de celui qu'elle aimait, elle l'épousa le 25 avril 1626, un dimanche, dans l'église de Saint-Léger, l'une des paroisses de Chambéry, en présence de plusieurs personnes de qualité. Ils furent mariés par le vicaire de la paroisse, sans avoir au préalable dressé de contrat de mariage ni publié leurs bans. Cette consécration donnée à leur amour, et n'ayant plus qu'à redouter et à fuir la colère du président et sa puissance, ds partirent au bout de quatre jours pour la France et vinrent dans l'Anjou.
Mais du Bail craignait que ses parents ne fissent mauvais accueil à sa femme; il la laissa dans un village à trois lieues de Doué, et, annonçant son mariage à sa mère, il espéra la dispo-
ser à bien recevoir sa femme; son espérance fut trompée, et il retourna en Savoie. Il y vécut pendant quatre ans, plus heureux que ne le sont d'ordinaire ceux- qui préludent au mariage par la passion et par le roman. Il eut trois fils, qui furent baptisés comme ses enfants légitimes. Dans l'année 1630, ayant revu sa famille en Anjou et l'ayant adoucie, il repartit au mois de juillet pour la Savoie, afin d'y chercher sa femme et ses enfants pour' les ramener ensuite à Doué. — « Mais, aussitôt qu'il fut arrivé en la ville deMoutiers, la contagion qui l'avait presque toute dépeuplée le contraignit de se retirer promptement en une maison située aux champs et appartenant à sa femme; à peine y eut-il été quatre jours, préparant son retour en France, à la veille de son départ, il fut frappé de la peste, qui en six jours le tira du monde. » Sa femme l'entoura d'amour et de soins; le danger excita sa tendresse, et, pour sauver la vie de son mari, elle exposa la sienne; elle défendit ensuite contre ce mal inexorable ses trois fils, dont un seul mourut.
Mais bientôt elle eut à soutenir pour les deux qui lui restaient et pour elle-même un procès contre sa belle-mère. Celle-ci eut en effet le courage de prétendre que son fils n'avait pas été marié, que ses petits-enfants étaient bâtards et étrangers, et n'avaient nul droit à l'héritage de leur père. Sa cause une première fois perdue, elle la porta devant le Parlement, où elle trouva Lemaistre contre son injustice et contre elle. L'avocat s'indigne d'abord de la prétention de l'appelante, et d'une mère qui veut persuader que son fils et l'intimée n'ont élé liés ensemble que d'une affection déréglée; que ce fils a confondu la'chasteté avec la prostitution, l'honneur avec l'infamie; il jette ensuite sur sa cliente un intérêt qu'accroît la rigueur éloquemment blâmée de celle qu'il combat. « De notre côté, dit-il, vous n'écouterez pas tant la voix que les gémissements et les soupirs d'une veuve, qui. bien qu'elle
ait justifié son mariage par des preuves authentiques et son innocence par ses actions, n'a pu néanmoins fléchir par ses prières et par la considération de ses enfants la cruauté de l'appelante, sa belle-mère et leur aïeule. Elle n'a point de plus grands ennemis que les proches parents de son mari, lesquels devraient être ses défenseurs; elle les voit tous en cette cause conjurés contre elle; elle a été jusqu'à présent exposée à leurs injures et à leurs outrages, et n'a trouvé enfin aucune consolation dans ses maux et dans ses souffrances que celle qui reste aux plus malheureux, qui est la liberté de les pleurer, l'esprit inhumain et le cœur avare des appelants n'ayant été touchés ni de la justice de son droit, ni de l'excès de sa misère, ni de l'abondance de ses larmes. Elle vous fera voir, messieurs, que l'amour du feu sieur du Bail et d'elle a été pur dans son origine, légitime dans son cours, sage dans le bonheur, généreux dans la mauvaise fortune : que l'appelante même qui l'accuse l'a reconnu très-innocent ; qu'il lui a été inviolable tant qu'elle a été libre de passion, et qu'elle ne l'a rendu l'objet de ses calomnies que lorsqu'elle a vu qu'il donnerait des bornes «à son avarice. Car le dessein de l'appelante, messieurs, n'est que de succéder à son fils, quoique les lois divines et les humaines, celles de l'Église et celles de l'Etat, lui donnent les intimés pour héritiers. Parée que toutes ces lois ne peuvent souffrir qu'elle leur arrache la succession que la mort de leur père leur a acquise, elle veut leur ravir la qualité que leur naissance leur a donnée. Les mouvements de l'intérêt étouffent en elle ceux du sang, et le désordre de sa passion trouble l'ordre delà nature. »
Il complète son exorde par ces paroles vraiment belles; il a déjà commencé le récit des faits; il l'interrompt, comme si le besoin de louer sa cliente le dominait et troublait sa pensée, en comparant le sort de cette jeune fille, entourée, en Savoie,
avant son mariage, de l'amour des siens et de l'estime de tout le monde, à l'isolement qui l'accable maintenant et au déshonneur dont on la menace; il s'écrie :
« Selon cela, jugez, s'il vous plaît, messieurs, quelles peuvent être maintenant ses pensées en cette audience; s'il ne lui est pas bien sensible de se voir déchirée publiquement dans le lieu du monde le plus célèbre, et si, après avoir été reconnue en Savoie pour femme, non-seulement légitime, mais encore très-vertueuse; après l'avoir été, même depuis, en Anjou, il ne lui est pas un peu dur et insupportable de se voir traitée aujourd'hui, dans le premier Parlement de France, comme une concubine, non-seulement impudique, mais impudente! Son mari, qui la défendrait fortement, n'est plus au monde. Ses enfants, dont on attaque la naissance, ont à peine l'usage de la parole. Ses parents, qui la protégeraient en Savoie, sont impuissants dans ce royaume. L'appelante, sa belle-mère, ajoute les injures aux mensonges; les parties intervenantes conspirent ensemble pour l'opprimer. On crie qu'elle est étrangère, et, parce qu'elle n'a pas eu le bonheur d'être née Française, on veut lui faire souffrir le plus grand de tous les malheurs, d'être déshonorée par un arrêt.
« Y a-t-il, messieurs, une condition plus déplorable que la sienne? et cet état si funeste, auqitel elle est réduite aujourd'hui, ne pourrait-il pas la jeter dans le désespoir, si elle n'espérait en Dieu, qui commande d'assister les étrangers; en sa conscience, qui, lui représentant l'image de sa vertu, adoucit celle de son infortune; en la vérité, qui n'est point limitée par les bornes qui divisent la France d'avec la Savoie; en ses preuves, qui n'ont à vaincre que l'appelante, qui en a déjà été vaincue, et enfin, messieurs, en ses juges, qui, en cet auguste lieu, tiennent la place d'un prince aussi équitable envers les étrangers qui l'implorent qu'envers les peuples qui bu obéissent?»
Entrant alors dans sa cause , Lemaistre soutient que sa cliente et du Bail se sont légitimement mariés à la suite d'un amour dont il donne une peinture qui n'est pas sans mérite.
« L'inclination puissante que la nature a inspirée pour le mariage porta ces deux personnes à désirer de se marier ensemble. Y a-t-il quelque chose à reprendre dans ce procédé?... On ne me saurait l'aire en ces endroits qu'une seule objection, qui est que les parents de ma partie, personnes d'éminenle qualité, n'agréèrent pas la recherche du sieur du Bail; qu'ils voulurent empêcher ce mariage, et que l'intimée a suivi plutôt sa résolution que la volonté de ses parents.
« Mais qui ne sait qu'il est plus aisé de commencer d'aimer lorsqu'on nous l'ordonne que de cesser lorsqu'on nous le commande ; que celte passion n'est pas toujours en notre puissance, et qu'à plus forte raison on ne peut toujours la réduire sous la puissance d'un autre?
« Et, d'ailleurs, l'amour qui estlégitime, comme était celui dont nous parlons, est sans doute plus violent lorsqu'il se sent maître des cœurs que le vice n'a pu corrompre. (Cette pensée est un emprunt fait à Quintilien, qui n'était pas en cela de l'avis des drames modernes et qui disait : Acrius incalescunt itjnes legitimi cum inciderunt in rudes animos.) Ce n'est pas un feu de fièvre qui dérègle la nature, mais un redoublement réglé de la chaleur naturelle. Ce n'est pas une maladie de l'âme, mais un effet de sa santé. Il n'a pas la laideur du vice, mais la beauté de la vertu. 11 n'est susceptible d'aucune crainte; il a la hardiesse qui accompagne les actions légitimes; il ne rougit point aux yeux des hommes ; il ne rougit pas aux yeux de Dieu même; il n'emploie point la corruption ; il n'a point pour but la brutalité; il abhorre cette infamie. Mais il n'a pour objet qu'un sacrement vénérable et pour but que les enfants à venir, c'est-
à-dire la bénédiction du ciel, l'honneur de la terre, la durée du monde et le soutien des empires. »
Tel était l'amour qui avait amené cette union. Elle avait été contractée suivant les conditions établies par la loi, devant un prêtre et publiquement; « c'était alors en cela que consistait toute l'essence et toute la sainteté du mariage, même selon laréformation introduite par le concile de Trente. » Il y manquait un contrat; « mais qui ne sait qu'un contrat n'est point nécessaire pour la validité d'un mariage, et qu'il ne sert qu'à régler les conventions; qu'un mariage est aussi bon sans dot et sans contrat que s'il y en avait ; que c'est l'affection, et non pas la dot et le contrat, qui donne l'être à un mariage? » On soulevait une objection plus grave, et on disait, ce qui était vrai, que le mariage n'avait pas été précédé de la publication des bans. Lemaislre soutient avec les théologiens, comme nous le faisons aujourd'hui sans eux et suivant les circonstances, que cette publication n'est pas essentielle au mariage. Le concile de Trente faisait de l'omission de cette formalité un péché mortel, etnon pas une nullité. Quand des preuves légales de l'existence et de la validité de ce mariage l'avocat passe aux preuves morales, il trouve matière à de très-beaux développements ; il montre les époux consacrant leur union par la vie commune, la plus tendre affection, le plus grand dévouement, tout ce qui fait des époux devant Dieu; et, quand il arrive à la maladie et à la mort de du Bail et qu'il représente auprès de lui sa femme affrontant la peste, sa veuve cherchant comme la plus légitime des mères à attirer sur elle la contagion qui menace tous ses enfants et dévore L'un d'eux, il est à la fois peintre, orateur et poète.
« Je sens bien, dit il, que l'amour peut porter un homme à demeurer longtemps avec une concubine, et que, si nous n'avions que de faibles preuves de ce mariage, cet argument (ce-
lui qui résulte de la vie constamment commune) ne serait pas de grand poids; mais, avec les preuves que nous en avons, il sert à les confirmer, parce que c'en est une suite naturelle et que cette société justifie que la vertu de l'intimée a toujours été si pure, que son mari, qui l'eût pu quitter à la moindre occasion de déplaisir qu'il eût reçu d'elle, n'en a point reçu durant quatre ans. De sorte qu'il est vrai, messieurs, que si l'appelante n'avait troublé ce mariage, après la mort de son fils, et troublé en même temps ses cendres et son repos en persécutant sa veuve et ses deux petits enfants, jamais un mariage n'aurait été plus heureux... Dans la maladie qui, en six jours, tira son mari du monde, la plus dangereuse de toutes, qui n'épouvante pas moins ceux qu'elle épargne que ceux qu'elle tue, qui ne pardonne ni à l'âge, ni au sexe, ni à la vertu, ni à la grandeur, qui peint dans tous les esprits l'image d'une mort présente, qui fait que souvent le père abandonne ses enfants, les enfants leur père, le mari sa femme, et la femme son mari ; qui semble même excuser leur fuite, pousse sa fureur jusqu'à ensevelir souvent le médecin avec le malade et exposer ceux qui l'assistent au danger de mourir sans assistance (Lafontaine n'avait pas encore parlé de ce mal qui répand la terreur); dans l'horreur de ce mal si effroyable, ma partie, messieurs, fit voir un noble effort de l'amitié conjugale. Elle ne quitta jamais son mari, quoique tout le monde l'eût abandonné. Elle se fit enfermer dans la même chambre ; elle résolut de l'assister jusqu'à ce que la mort le vînt arracher d'entre ses bras ; et la peste, tout épouvantable qu'elle est, ne put étonner son affection ni refroidir son courage. Elle soulagea son corps, elle consola son esprit, elle adoucit ses douleurs, elle eut soin de sa conscience, elle recueillit ses derniers soupirs, elle lui ferma les yeux. La nature fut vaincue, mais l'affection ne le fut pas ; la maladie borna les années du feu sieur du Bail, mais
elle ne put borner l'assistance de sa femme ; elle ne se contenta pas de l'avoir secouru durant sa vie, elle voulut encore lui rendre les derniers devoirs après sa mort. Elle l'ensevelit elle-même, et ses cendres lui furent aussi chères que lui avait été sa personne.
«N'est-ce pas là, messieurs, un effet illustre et une marque' puissante d'une amitié légitime? C'est à celle-là seule que ces chefs-d'œuvre de générosité sont réservés. Il n'y a qu'un amour honnête qui fasse désirer d'être plutôt joints parla mort que séparés par la vie.
« Il n'y a que la vertu qui produise ces actions héroïques, le vice n'en est pas capable. Car, selon la morale d'Aristote, on ne pèche jamais, et principalement en amour, que par un trop grand amour de soi-même, de sorte qu'il est indubitable qu'une femme impudique s'aime plus que toutes les choses du monde. Elle est esclave de ses plaisirs, et, la vie étant le fondement des plaisirs, elle n'a garde de l'exposer au plus grand de tous les dangers, et encore pour un homme qu'elle considère déjà comme mort. . . C'est pourquoi, messieurs, ce n'est que dans le mariage qu'une femme s'expose à tous les dangers de la peste pour assister un homme mourant. »
De l'épouse Lemaistre passe à la mère, et sa parole gagne encore en douceur, en émotion, en tendresse. « Ayant fait avouer à tout le monde que, quelque violente que soit la peste, elle l'est moins que l'amitié conjugale, elle voulut encore faire voir qu'elle l'est moins que l'affection maternelle. Car ses trois petits enfants, ayant été frappés du même mal quelque temps après, elle eut assez de courage pour leur rendre la même assistance qu'elle avait rendue à son mari. Elle en perdit un, et Dieu lui conserva les deux qui restent.
« C'est ainsi qu'aime une mère qui est devenue mère légitimement. Celle qui a conçu dans le crime a d'ordinaire peu de
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passion pour ses bâtards. Celle-là regarde ses enfants comme le fruit d'une amitié très-honnête; celle-ci regarde les siens comme l'effet d'une prostitution infâme. Celle-là honore dans ses enfants la fécondité de son mariage; celle-ci déteste dans les siens la fécondité de son crime \ Celle-là considère ses enfants comme les témoins vivants de la bénédiction que Dieu a versée sur elle; celle-ci considère les siens comme les témoins vivants de son impudicité. Celle-là regarde ses enfants comme l'accomplissement de ses vœux et de ses prières; celle-ci regarde les siens comme l'ouvrage que la nature a produit contre ses vœux et ses désirs.
« Aussi, messieurs, cette affection si ardente d'une femme et d'une mère fait bien voir que le mariage lui avait donné ces deux qualités. Il n'y a que la grâce du sacrement qui inspire ces générosités extraordinaires. — Après toutes ces raisons, je ne pense pas qu'on puisse douter de la validité de ce mariage ! »
Mais, le mariage validé, la cause n'était pas gagnée, et l'impitoyable aïeule soutenait que ses petits-enfants étaient étrangers, et conséquemment ne pouvaient hériter en France ; il restait donc à plaider une seconde cause, « beaucoup plus célèbre que la première, mais non moins indubitable. Lemaistre avait à montrer que du Bail n'avait pas cessé d'être Français, quoiqu'il eût demeuré en Savoie, et que ses enfants, quoique nés hors de France, étaient aussi Français. Sur le premier point, il s'exprime ainsi : « Je dis, messieurs, qu'il est visible que du Bail n'a pas eu d'autre dessein, en sorlantde France, que d'aller voyager dans les pays étrangers, et particulièrement en Italie. Il était jeune; tous ses parents et tout son bien étaient
1 M. Emile Augier a fait de cette pensée un des plus beaux vers de Gabrielle :
A l'égal d'un malheur craint la fécondité!
en France. Il n'avait aucunes habitudes en Savoie; il y va néanmoins ; peut-on croire autre chose, sinon qu'il avait envie de voir le pays? Qui ne sait que ce 'désir semble naturel! l'esprit de l'homme est actif et inquiet, il ne peut souffrir le repos et n'aime rien tant que la nouveauté. (Sénèque est faiblement traduit : Mobilis et inquiéta mens homini data est. Vaga et quietis impatiens et novitate rerum Ixtissima.) Ne voyons-nous pas tous les jours que cette agitation porte l'homme à chercher hors de sa patrie ou de nouveaux objets à son admiration, ou de nouvelles lumières à ses connaissances, ou de nouveaux champs à ses combats, ou de nouveaux exercices à son travail, ou de nouvelles espérances à sa fortune ?
« Il n'y a personne qui ne juge que du Bail n'a pas eu d'autre dessein, en partant de France, que d'aller voir des choses qu'il n'avait pas vues, de s'attacher pour quelque temps au premier emploi avantageux, de passer deux ou trois ans, plus ou moins, parmi les étrangers et d'imiter ensuite ceux qui naviguent, qui, après une agréable navigation, souhaitent de revoir le port d'où ils sont partis la première fois. Le cours de son voyage le porta dans Chambéry, le hasard dans la connaissance du sieur président de Martau, et la rencontre de ma partie, qui demeurait dans le même logis, dans le mariage qu'il contracta avec elle.
« Jamais homme n'eut moins de dessein que du Bail. Il n'y a rien de prémédité en tout cela; mais l'amour légitime qu'il conçut pour l'intimée a été la plus fortuite de ses aventures. Du Bail pouvait dire à sa femme : Je n'avais que le dessein d'un voyageur, devoir beaucoup de choses et de n'en aimer aucune. J'avais résolu de retourner dans mon pays aussi libre que j'en suis parti; mais, puisque votre compagnie me promet toutes sortes de félicités, j'aime mieux retourner moins libre et retourner plus heureux. Vous ne devez rejeter ni mon esprit ni mes yeux comme étrangers. Ils sont non-seulement
citoyens, mais sujets naturels de la vertu et de la beauté1.
« Qu'a donc fait du Bail, messieurs? Il est allé voyager. Y a-t-il quelque loi en France qui le détende? Les Français sont d'une humeur trop généreuse et trop violente pour souffrir d'être retenus en France, et, si les montagnes et les rivières ne peuvent arrêter leur valeur, on ne doit pas trouver étrange si elles ne peuvent aussi borner leur curiosité. Il suffît qu'ils n'aillent point chez les ennemis de cette couronne et avec qui elle soit en guerre. Il y avait paix et alliance en 4625 (qui fut l'année où partit du Bail^ entre la France et la Savoie. Parmi les Romains, le droit de retour n'avait point lieu entre les peuples libres et confédérés. Les unsetles autres conservaient mutuellement leurs libertés et leurs biens dans le pays de leurs alliés.
« II est vrai que depuis 1625 la paix a été rompue entre le roi et le duc. Mais, puisque nos victoires ont rendu les Savoyards Français, illos fecit Victoria cives, elles n'avaient garde de rendre Savoyards les Français qui étaient en ce pays. L'alliance a été renouvelée depuis avec la Savoie, et, soit qu'elle continue de révérer la majesté du plus grand État, comme parlent les lois romaines, soit qu'elle aime mieux la guerre que notre amitié, il nous sera toujours libre d'y aller, comme il l'était à ce Français, et d'habiter cette province ou comme alliée ou comme conquise. . . Il est vrai que du Bail a pris une étrangère pour femme; mais y a-t-il quelque loi en France qui le défende? On m'objecte encore qu'il a eu dessein de passer toute sa vie en Savoie avec sa femme. Mais comment le peut-on dire, puisqu'il l'amena en France aussitôt qu'il fut marié et qu'il mourut lorsqu'il était sur le point d'y venir passer ses jours?
« Après cela présumera-t-on qu'il ait renoncé à sa patrie? Ne serait-ce pas ignorer la force de ces chaînes invisibles, dont
' Pour être de Pliilostrate, cette allocution n'en est pas moins belle;
nous sommes liés envers le pays qui nous a donné, dans nos ancêtres, la source de notre race, dans notre père et notre mère la source de notre vie, qui enferme dans nos biens une partie de notre félicité, dans nos parents et dans nos amis une partie de nous-mème1.
« On m'objecte que du Bail avait sujet d'aimer la Savoie, parce qu'elle lui donnait de quoi vivre . . Mais que l'on ne compare point une terre étrangère avec la naturelle, une belle-mère avec une mère, quatre ans de demeure en l'une avec vingt-cinq années de séjour en l'autre, le lieu delà naissance de sa femme avec celui de la sienne propre, la ville où l'on est devenu mari avec celle où l'on est devenu homme, Français, chrétien, la présence de ses alliés avec la compagnie de ses parents, la Savoie avec la France.
« On m'objecte encore qu'il y a pris un oflice, parce qu'il a été régent dans le collège de Moutiers. Mais qui ne voit que ce n'est pas une charge2, mais un simple exercice d'un homme de lettres auquel les étrangers sont reçus aussi bien que les citoyens? Car la plupart des universités de l'Europe reçoivent les étrangers à enseigner les lettres humaines. L'empire des sciences n'est point borné par les montagnes ni par les mers, et nous voyons qu'en l'Université de Paris, où réside le siège de cet empire, il n'y a, non plus qu'autrefois à Rome, que les barbares et les ignorants qui passent pour étrangers. »
Son adversaire a tiré parti de la harangue publique adressée au roi Louis XIII par du Bail au nom des vaincus. Lemaistre repousse ce moyen, et il arrive, en terminant cette réfutation, à une grande éloquence.
« Du Bail eut cet honneur et ce contentement, qu'après avoir
1 Silvio Pellico ne dira pas mieux dans son beau chapitre de V Amour de la patrie.
2 II cite Chopin, de Doman., tit. n, n. 17.
prévenu de ses vœux et de ses prières les victoires de son prince, il accompagna son triomphe de sa voix et de ses éloges, et le seul regret qu'il eut en cette action publique fut de n'avoir pas à parler de la réduction de tout le Piémont aussi bien que de celle de la Savoie. Pouvait-il recevoir une plus grande consolation dans le déplaisir qu'il avait d'y demeurer, que d'y voir la Fi ance victorieuse, que d'y élever lui-même des trophées à la valeur de sa nation, que de voir le lieu de son exil devenir une province de sa patrie, que d'avoir part à l'honneur des conquérants, et devoir les Français être maîtres où ils n'étaient pas seulement citoyens?
«Aussi, messieurs, cette action de du Bail n'est qu'une marque de l'amour qu'il avait pour sa patrie ; il n'a point pris d'office en Savoie : qu'y a-t-il donc l'ait? Il y a demeuré quatre ans. A-t-on jamais ouï dire qu'un Français cesse d'être Français, s'il demeure quatre ans en Savoie? Un Savoyard cesse-t-il d'être Savoyard s'il demeure quatre ans en France? Le lieu où nous demeurons nous donne-t-il quelque qualité ou naturelle ou civile?.. . Les hommes ne ressemblent pas aux arbres, qui, par la disposition du droit, cessent d'appartenir à celui qui les a plantés lorsqu'ils jettent leurs racines sur le fonds d'un autre et se nourrissent en sa terre. L'homme ne quitte pas ses inclinations en quittant le lieu de son séjour. La nourriture de son corps ne lui ôte pas ses qualités naturelles. Il ne change ni de patrie ni de roi en changeant de terre et de soleil. 11 aime partout son pays. Il adore partout son prince comme les Perses.
«L'àme, qui est l'homme tout entier selon Platon, ou sa plus noble partie, selon Aristote, n'est point sujette à la différence des climats. Un Français est Français partout; le droit de sa naissance le suit toujours. Il ne le saurait perdre, quand il serait mille ans dans les pays étrangers, pourvu qu'il n'y renonce pas
formellement en prenant des lettres de naturalité. Et, quand même il y aurait renoncé, il lui est toujours libre d'y retourner. La patrie est une mère qui reçoit toujours ses entants, de quelque part qu'ils viennent et quelque temps qu'ils l'aient oubliée. »
Si du Bail n'avait pas perdu la qualité de Français, ses en-' lants, bien que nés en Savoie, étaient Français. Ce ne serait plus aujourd'hui une question, puisque l'article 10 du Code Napoléon le décide expressément; mais alors c'était encore un point à débattre, et Lemaistre devait briser cette dernière arme dont on s'était servi contre lui. Ici le droit se joint aux considérations, ou plutôt il les précède.
« Si l'on a recours, dit Lemaistre, à la jurisprudence romaine, cette question ne reçoit aucune difficulté. Ulpien dit que la naissance fait un citoyen, et, pour expliquer la naissance, il ajoute que celui qui est né d'un père et d'une mère Campanois est Campanois, que celui dont le père est de Campanie et la mère de Pouzzoles,est aussi Campanois1. Voilà l'espèce de notre cause : le père est Français, la mèreest Savoyarde, les enfants sont Français.
«... Après l'autorité des lois romaines, nous pouvons avoir recours à ceux qui ont traité cette question selon la politique de leur pays. Elle a été agitée autrefois au Sénat de Naples; elle l'a été aussi au Parlement de Toulouse, et, le partage ayant été jugé au conseil privé du roi, il a été ordonné que les enfants d'un Français nés en Espagne succéderaient à leur père revenant en France. Le même a été jugé par les deux arrêts si célèbres au palais, de Cenamy 'et de Mabile. Voici en peu de mots les raisons sur lesquelles cette maxime est fondée. N'estil pas plus raisonnable de considérer l'origine du père, qui est
1 Liv. Ior, au 1)., ad municip.
naturelle et qui ne saurait changer, que son domicile, qui est fortuit et qui peut changer tous les ans? Et, outre cela, n'est-il pas juste que le père, qui donne la vie, qui donne le nom, qui donne la famille, donne aussi l'origine à son enfant? La ville d'où est sorti le père est appelée par Cicéron la vraie patrie, la patrie de la nature... N'est-il donc pas plus raisonnable qu'un Français engendre des Français partout que non pas qu'il engendre un Espagnol, si la femme accouche en Espagne, un Savoyard si en Savoie, un Anglais si en Angleterre? Faut-il qu'un père, qui n'est que d'un pays, ait des enfants qui soient de diverses nations?
«Et qui peut douter que ce soit plus d'être né d'un Français que d'être né seulement en France, que ce père ne soit plus à son enfant que le lieu où il vient au monde ? Le père lui est naturel, le lieu lui est étranger. En l'un, c'est le sang qui est
français, en l'autre il n'y a que l'air qui soit de France Et
véritablement y a t-il rien de plus favorable que des enfants qui demandent à succéder à leur père? Ils sont ses créanciers naturels. Ils ont pour titre leur naissance, pour fondement de leur dette la vie qu'ils ont reçue de lui. Leur contrat est écrit dans le cœur des pères ; les aveugles le lisent, les muets le publient, les sourds l'entendent, les barbares le révèrent. Que dirai-je davantage? Les vivants dans leur silence, les morts dans leurs tombeaux, en demandent l'exécution.
« Ce n'est pas être fort équitable que de le suivre, mais c'est être fort injuste de le violer. Pour le pouvoir faire justement, il faut qu'ainsi que toute la nature crie d'un côté, toute la raison parle de l'autre ; que l'intérêt du domaine de la couronne s'oppose à l'intérêt du sang et des familles. Mais, si les raisons sont égales de part et d'autre (au lieu qu'elles sont toutes de notre côté), ne vaut-il pas mieux embrasser la plus douce voie, qui conserve un lien si vénérable, que cette inhu-
AU DIX-SEPTIÉME SIÈCLE 2<ïr,
maine sévérité qui veut que des enfants soient étrangers à leur père?... »
Lemaistre arrive alors à la péroraison. « Vous ayant montré, messieurs, que ces petits enfants ne sont ni bâtards ni étrangers, je n'ai plus qu'à vous dire que l'appelante même les a reconnus et pour légitimes et pour Français. Elle l'a fait par' une transaction que je tiens en main, et même s'est obligée de prendre l'aîné avec elle et de le nourrir toute sa vie.
« Pourquoi donc agit-elle aujourd'hui contre ce qu'elle a reconnu par écrit? Parce, messieurs, qu'on lui demande qu'elle rende compte du bien de son fils à ses petits-enfants, qui représentent leur père. Elle ne tâche de les faire passer pour bâtards qu'afin qu'ils ne soient pas ses héritiers. Mais il ne sera pas dit qu'ils aient perdu les avantages de la nature parce que l'appelante en a perdu les sentiments, qu'ils soient devenus illégitimes parce qu'elle est devenue inhumaine. .. Ce ne sera point sa passion déréglée, mais l'équité souveraine qui sera la règle de votre arrêt, et vous considérerez plus sans doute une reconnaissance qui a été un effort de la vérité qu'un désaveu qui est un effet de l'avarice.
« Confirmez donc, s'il vous plaît, messieurs, un mariage justifié par l'extrait du registre des mariages, par le certificat du prêtre qui l'a célébré, par la déclaration du mari, par les extraits baptistaires des enfants , par une société perpétuelle durant quatre années, par la reconnaissance de l'appelante. Quelles preuves peuvent être plus fortes? quelles raisons plus invincibles? Si elles passent toutes pour fausses, où en trouvera-t-on de véritables? Après cela, que reste-t-il à vous dire, messieurs, sinon que l'assistance si courageuse que l'intimée a rendue à son mari et à ses enfants est encore une marque puissante d'une vérité si claire... Elle ne vous demande point que vous la rendiez heureuse, elle ne saurait plus l'être après la
mort de son mari. Elle vous demande seulement que son malheur ne soit point honteux, et qu'elle ne rougisse pas dans sa tristesse... Assurez l'honneur à cette veuve, bien qu'étrangère, l'honneur et la vie à ces deux petits enfants que vous voyez à vos pieds, dont l'innocence implore votre sagesse, la faiblesse votre autorité, les pleurs votre justice, la misère votre clémence.
« Qu'il ne soit pas dit que ma partie les ait sauvés de la mort pour les voir flétrir de l'opprobre d'une origine honteuse; qu'elle les ait empêchés d'être la proie de la peste pour être les victimes de l'avarice, et de mourir honnêtement pour vivre dans l'ignominie qui accompagne toujours les bâtards. Qu'elle n'ait pas, messieurs, plus de sujet de pleurer leur vie qu'elle n'en eût eu alors de pleurer leur mort. Séchez la source des larmes de la veuve et des orphelins, et affermissez, par votre arrêt, ce que Dieu a joint par le mariage, ce que la nature a uni par la naissance, et ce que l'intérêt veut détruire par une cruelle séparation. »
Le 26 juin 1654, sur les conclusions de M. Jérôme Bignon, la Cour rendit un arrêt qui déclara la veuve de du Bail femme légitime et ses enfants héritiers de leur père.