OSCAR DE VALLÉE
Juin lS.'ifi.
L'éloquence est une des plus grandes beautés de la uature humaine; elle vient directement du ciel, puisqu'elle a pour foyer notre âme immortelle. Autrefois, quand les dieux se taisaient sur la terre au lieu d'y descendre pour racheter nos fautes, quand c'était l'imagination des hommes qui les créait et les plaçait dans l'Olympe, l'éloquence était déifiée comme la guerre, la sagesse et l'amour. Dans notre divine religion elle est le Verbe des livres saints. On peut la comparer aux autres formes du génie de l'homme; elle ne le cède a aucune; comme elle, la poésie vient du cœur, mais elle n'en sort ni aussi spontanée ni aussi ardente; la peinture laisse deviner l'agitation intellectuelle etle sentiment qui l'ont créée; mais, quand on l'admire, l'artiste n'est plus la et ne donne pas cet incomparable spectacle du génie dans l'enfantement. Ce qui met l'éloquence au-dessus des autres arts, c'est qu'elle seule,
en jaillissant, exalte etennoblit le front qui lui sert de source. Est-il, en effet, dans le domaine des beautés morales, quelque chose qui surpasse cette création instantanée de la pensée. de la parole, de l'harmonie, de toutes ces richesses amoncelées sur les lèvres et qui en sortent pour dominer les esprits et les cœurs? Au point où nous sommes arrivés, nous comprenons mal que les contemporains de IMaton, comme ceux de Sénèque, allassent consulter dans leurs temples les prêtres agités du paganisme, et surtout qu'ils prissent pour des oracles les mots qui s'échappaient de ces bouches convulsives ou inspirées. Mais cet hommage avait sa grandeur : il supposait que les dieux pouvaient passer un moment dansl'àme de leur intermédiaire et lui dicter ses réponses. Loin de paraître alors comme a nous ridicule, cette agitation oratoire avait quelque chose de divin. C'était après tout un symbole païen de l'éloquence, et, si on en retranche les dieux et la superstition, l'orateur qui crée et enflamme en même temps sa pensée et sa parole pour les livrer a ses auditeurs impatients n'est pas loin du trépied!
Les anciens, qui n'avaient pas, comme nous l'avons dans notre Dieu., le type certain de la beauté, l'ont cherché avec une admirable ardeur, et ils ont déployé dans cette recherche toutes ces magnificences de l'esprit humain que sans Jésus- Christ nous n'aurions jamais égalées. Quand Phidias voulut l'aire son Jupiter, il imagina un Dieu, et ne prit pas de modèle sur la terre. Pour personnifier l'éloquence, Cicéron en a fait autant. Son-seulement il n'ose pas l'incarner en lui-même, mais il assure que Démosthèues n'en est pas le type souverain, et que cette bouche, écoutée de la Grèce entière, ne
remplit pas toujours de sons divins ses oreilles avides de quelque chose d'immense et d'infini1. — Cette part de divinité faite a l'éloquence, je vais essayer d'indiquer rapidement ses effets humains, les plus grands, a Athènes, a Rome, parmi nous avant Bossuet. L'éloquence judiciaire est surtout mon sujet, et je ne dois pas l'oublier. Tout m'invite, d'ailleurs, a resserrer ma pensée dans cette matière. L'histoire de l'éloquence, en général, est de beaucoup au-dessus de mes forces; elle veut, pour être écrite, un érudit aidé d'un orateur. — Dans l'antiquité l'éloquence touche atout, non pas seulement, comme le dit Montaigne après Tacite, parce que les choses y sont en perpétuelle tempête, mais parce que le culte du beau y enlève souvent la puissance a la force pour la donner au génie de la persuasion. Je veux bien qu'on admire, et j'admire aussi, moi, les guerriers, les législateurs, les maîtres ordinaires du monde: mais ces grandeurs ne diminuent pas celle de l'éloquence, elles la relèveraient, au contraire, s'il en était besoin. Voyez la lutte éclatante que, dans Athènes affaiblie, par la seule force de la parole Démosthènes soutient contre les armes de Philippe : y eut-il jamais un pouvoir mieux gagné et plus noblement exercé sur les âmes?
Sorti du donjon de Vincennes, le grand abbé de Sainl- Cyran se promenait un jour avec Antoine Lemaistre, qu'il avait conquis; et. parlant des beautés de l'esprit humain, il lui disait : « Dieu a voulu que la raison humaine fit ses plus grands efforts avant la loi de grâce, et il ne se trouvera plus de Cicéron ni de Virgile I »
1 Cic, cli. xxix, Orator.
La Grèce mérite mieux encore que Rome cet éclatant et singulier hommage rendu au génie des païens par l'un des esprits les plus puissants et les plus absolus qui aient servi Jésus-Christ et son Église. — Elle est, en effet, la terre oratoire par excellence; jamais la parole, cette tribune de la pensée, comme on disait a Rome dans un style asiatique et cherché, n'a déployé autant de puissance et de splendeur, ni exercé un empire si complet et si régulier qu'a Athènes, sous Périclès et sousDémosthènes. Plusieurs causes ont décidé ce genre de grandeur dédaigné a Sparte, inconnu dans la Macédoine, et proscrit dans la Crète. D'abord Athènesest née sous le souffle des dieux et elle a grandi sous leur protection; pour se rapprocher d'eux, elle a poussé le culte de la beauté à ses dernières limites et relégué la force parmi les divinités secondaires; elle a aimé la liberté et voulu vivre avec elle et par elle; sans défiance contre ses agitations, sans précaution contre ses fraudes, sans abri contre ses violences, elle a essayé, en lui livrant sa destinée, de réaliser un des rêves les plus brillants, mais les plus souvent déçus, de l'esprit des hommes. — Ces deux passions, celle de la beauté et celle de la liberté, ont ouvert a l'éloquence le champ le plus vaste et le plus admirable qu'elle ait jamais eu; car elle est à la fois l'une des formes du beau absolu et la fille de la liberté ou même de la licence, alumna licentix. Montaigne lui reproche amèrement cette parenté, et, copiant Tacite ou Messala1, il maudit en elle la contemporaine, sinon la cause, des séditions et des désordres. — Cette colère, qui préfère à tout la bonne
1 Le Dialogue des orateurs-
INTRQDUCTION S
police, la règle et le silence de l'État lacédémonicn. s'exhale comme toujours en traits ingénieux et qu'on croirait vainqueurs, tant ils trompent, eux aussi, et sont de la famille de cet art « piperesse et mensongière; » mais elle n'empêche pas que l'éloquence, dans Athènes, n'ait été la reine des choses, reginarerum, gouvernant tout, l'opinion, la politique, la guerre, les mouvements tumultueux du peuple, conduisant à elle seule cette démocratie athénienne que représente exactement un coursier indompté et sans frein. Pour arriver a ce degré de puissance, la parole a dû ajouter toutes les ressources de l'art a toutes les richesses de la nature. La raison, offerte simplement a un peuple esclave de la beauté, ne l'eût pas dominé ; il a donc fallu l'environner d'éclat, la couvrir de miel attique, presque lui donner des ailes. pour la faire pénétrer dans cette multitude indocile et souveraine. Encore était-il nécessaire que, soumis et convaincu, ce peuple d'auditeurs ne s'aperçût pas des efforts de l'art ni de l'usurpation de la parole. Je ne prétends pas que ce gouvernement de l'éloquence n'eût pas plus de dangers qu'un despotisme silencieux. Sans doute, on pouvait dire, à Athènes plus qu'ailleurs, comme Zenobius : « Où vas-tu, parole humaine ? vas-tu détruire ou fonder des empires? » Mais, si j'accorde le danger, il faut qu'en revanche on m'accorde l'éclat. D'ailleurs, le principe du mal est partout : il pénètre toutes les formes de gouvernement et s'introduit dans le silence de Sparte comme dans le bruit d'Athènes. Du moins, si l'éloquence a entretenu le tumulte de l'Agora et livré le sort de la Grèce aux émotions populaires, elle a créé des chefs-d'œuvre et entassé des modèles. Cet arbre du bien et du mal a donné
des fruits que nous ne cesserons jamais de savourer, dussentils contenir un peu de poison. Qui oserait briser le buste de Périclès lançant la foudre et maniant le tonnerre {fulgurans et tonans), sous prétexte qu'il trompait les Athéniens et faisait de la parole un sceptre a peu près absolu ? Qui tout lierait a Démosthènes, et qui pourrait ne pas admirer la domination de ce Tyrlée oratoire sur un peuple qui ne cédait plus ni a la force, ni a l'autorité, ni a la discipline, ni a la loi. ot qui ne voulait obéir qu'a la persuasion?
Du reste, si c'est la démagogie d'Athènes qui enfanta l'éloquence de Démosthènes, comme la maladie provoque le médecin, cette éloquence s'éleva bien vite au-dessus de sa source et se plaça a la hauteur de son grand rôle.
Je ne crois pas que la nature a elle seule, a moins qu'elle n'ait la rare fantaisie de créer un prodige , fasse les plus grands poètes ni les plus grands orateurs. Elle donne la matière, fournit l'élan de l'âme, le moule harmonieux où la pensée s'étend; mais tous ces dons ne sauraient dispenser de l'art, c'est-à-dire de l'étude, de la comparaison, d'un effort constant et passionné vers la perfection. C'est ce qui faisait dire a Quintilien que ("improvisation ne produit qu'une vaine loquacité, des mots qui naissent et meurent sur les lèvres. Aussi Démosthènes, voulant faire de la parole, non pas seulement un instrument de persuasion, mais la puissance publique elle-même et le gouvernement tout entier, en étudia l'art, comme Cyrus celui de la guerre.
Je ne dois pas le suivre, malgré l'attrait du sujet, dans ses immortelles campagnes contre Philippe ni dans ceux de ses autres discours qui forment le plus riche trésor de J elo-
quence politique. Tout au plus puis-jc, eu passant, l'écouter quelques heures devant les tribunaux d'Athènes. Rousseau, qui en théorie a prôné les mâles vertus, fait dire a son élève, parlant de Démosthènes : C'est un orateur; et de Cicéron : C'est un avocat1. Sous cette idée prétentieuse, il n'y a qu'un peu de vérité. Cicéron a été comme Démosthènes un grand orateur, et Démosthènes a été comme Cicéron un grand avocat. Mais l'éloquence judiciaire nous est moins connue dans Athènes que dans Rome, et nous avons l'habitude d'admirer plutôt Démosthènes dans l'Agora, combattant Philippe et défendant Olynthe, que devant lesHéliastes ou devant les Arbitres, plaidant pour Phormion ou contre Timothée.
On ne l'a pas encore assez remarqué : le peuple athénien était un peuple de juges ou môme de greffiers, comme le disait injurieusement Philippe à Parménion2. Le pouvoir judiciaire était, dans cette démocratie, abandonné a la multitude; elle gagnait, a l'exercer, de l'importance etdes- oboles. Si on en croit Aristophane, Athènes était remplie de Perrins- Dandins 3, même de Petits-Jeans, qui plaidaient pour une .drachme. C'est la que Racine a pris les siens. Mais on s'étonne que, dans une république où l'idée de la justice était si grande dans la bouche de Socrate et de Platon, aussi bien que dans la vie d'Aristide, le droit de juger ait été abaissé au niveau de l'ignorance, de la pauvreté, du salaire et de la corruption. Il est encore temps de le dire même parmi nous, il n'y a pas de prétexte, ni dans la démocratie ni dans la li-
1 Emile, i. IV.
- Opinion de Philippe sur Démosthènes selon Lucien.
' Il en comptail six mille.
berté, pour laisser la justice aux mains de ceux, qui ne sont pas préparés, par le travail, la probité et la science, a tenir ces divines balances. On n'admet pas un homme a soigner la santé, a enseigner les lettres, à jouer un rôle de quelque importance dans la vie sociale, s'il n'a donné des gages de sou aptitude. Comment a-t-on jamais pu, contre une idée si simple, appeler la multitude a juger comme on l'appelle a combattre'.' Aussi ce fut dans Athènes une cause de ruine et de houle (pie cette abjection de la justice. Dans les tribunaux où il ne s'agissait pas de la patrie, mais de procès criminels ou civils, les juges formaient un foyer de corruption, de désordres et d'éloquence. Ils s'agitaient, depuis l'Archonte jusqu'au marchand d'andouilles, au gré des richesses dépensées pour les séduire ou-des paroles arrangées pour captiver leurs oreilles et tromper leur conscience. On conçoit bien que, de ce milieu, Aristophane ait fait sortir ses Guêpes, et que, de son fouet comique, il ait flagellé cette justice démagogique: il y avait néanmoins, dans les éléments mêmes de ces tribunaux et jusque dans leurs impuretés et leurs faiblesses, matière a éloquence. Sauf les voix achetées et vendues, ce peuple, avec ses défauts et ses qualités, n'en était pas moins un jury qui provoquait et qui enflammait la parole; elle bondissait dans cette multitude, et. quand elle ne trouvait pas trop d'argent devant les consciences, elle y entrait en général habile et victorieux.
Au milieu de ses vices et dans ses plus grands accès d'ivresse, le peuple athénien n'a jamais perdu ni le sentiment ni l'amour du beau. Aussi il n'en a pas été pour lui comme pour le peuple romain. Aux jours de sa décadence et de sa
[NTRODUCTION fl
chute, il a eu des orateurs et des avocats qui ont dépasse tous leurs ancêtres. On ne s'approchait pas plus de son tribunal sans avoir étudié longtemps l'art de parler et de convaincre qu'on n'eût osé monter sur le théâtre sans l'espoir de s'y faire applaudir. Ce fut Solon qui livra la justice au peuple et au hasard. Le sort formait a Athènes dix tribunaux : quatre pour juger les affaires criminelles, six pour les affaires civiles. Les quatre premiers remplaçaient les Éphètesque le lire avait détruits. Le plus important était celui des Héliastes. qui se tenait en face du soleil, subdialis, et qui se composait de cinq cents, de mille ou même de quinze cents juges, suivant la gravité des procès. Ces juges avaient au moins trente ans, leur vie était intègre, et ils ne devaient rien au trésor public. A tout prendre, c'étaient des jurés qui décidaient sous la direction des Archontes assistés d'un greffier. Ils prêtaient un serment qu'il faut que je résume, et qui ne contient pas, malgré sa longueur, beaucoup plus d'idées que le nôtre. Ils juraient de se conformer aux lois, de ne consacrer ni la tyrannie ni l'oligarchie (la politique se mêlait a tout), d'aimer et de défendre le gouvernement démocratique, de s'opposer à l'abolition des dettes et au partage des biens, de ne pas réhabiliter les bannis ni les condamnés a mort, de ne pas chasser les étrangers résidant a Athènes. Venaient ensuite des obligations qu'on peut dire administratives : ils s'engageaient a ne pas laisser un citoyen quitter ses fonctions sans rendre des comptes a la république, ni exercer deux fonctions a la fois. Enfin ils juraient, par Jupiter, Neptune et Cérès, de ne recevoir aucun présent, d'écouter également l'accusation et la défense, puis ils appelaient sur eux la vengeance divine
Il) INTRODUCTION
pour le cas où ils manqueraient a Unir serment, et la faveur des dieux s'ils y restaient fidèles. Si la justice se rendait au milieu du peuple et par lui, c'était aussi lui qui la provoquait dans la plupart des cas. L'idée de créer un mandataire, chargé de poursuivre les infractions a la loi, ne pouvait pas naître dans un pays où chaque citoyen se croyait un roi et n'était pas loin de se croire un dieu. C'eût été comme une abdication. Chacun devait veiller au salut de l'État et se faire accusateur à son tour. Les crimes et les passions gagnaient beaucoup a ce régime; mais au moins le principe de la souveraineté populaire n'était entamé ni par une fiction ni par un mandat. Quand quelqu'un prenait ainsi l'intérêt public en sa main et se portail accusateur, un héraut allait par la ville annoncer l'assemblée des juges. Il s'écriait : « Peuple, écoutez ! que tout vous soit heureux et prospère ! >Tous aurons une assemblée pour juger les procès (par exemple le septième jour du mois d'Çlaphebolion). Que tous ceux qui ont intenté des accusations viennent a l'aréopage, où la justice tirera le nom des juges et sera avec eux. Les juges seront choisis parmi tous les Athéniens; le salaire sera de trois oboles, le nombre des juges variera suivant la gravité de l'accusation. » Les plaidoyers étaient de vrais combats; les témoins avaient a se défendre, bien qu'ils jurassent sur la tête de leurs enfants; on déterminait la durée du discours, mais la parole avait toute licence, et ni le magistrat ni le juge ne la contenaient. Ce qui montre bien Tes effets de l'éloquence devant ces tribunaux populaires et le prestige qu'elle exerçait *sur les oreilles athéniennes, c'est qu'on tenta par des décrets de mutiler sa puissance. 11 fut interdit de recourir a la pitié de-
vaut L'Aréopage; on défendit l'Exorde et la Péroraison . sons prétexte que ces parties du discours troublaient l'esprit du
juge- Mais ces barrières augmentaient le flot au lieu de l'arrêter, et on ne put jamais, même au nom de la justice, obtenir la sécheresse. L'Aréopage jugeait toutes les affaires capitales, excepté dans deux cas : si un mari, surprenant sa femme en adultère, avait tué son complice ; si les meurtres avaient été commis hors du territoire de l'Attique. Dans ce tribunal suprême. l'Archonte roi déposait sa couronne, et. dépouillé . de ce signe d'inégalité, il s'asseyait parmi les juges. On plaidait la nuit, en plein air, sub Jove frujido, dans le faubourg do Mars. 11 y avait là, symboles étranges, mais bien placés. le siège de l'Injure et celui de l'Impudence. Une corde séparait les juges du peuple, avide de voir et d'entendre.
Tout me manque pour écrire l'histoire du barreau d'Athènes. Isocrate paraît avoir été le maître d'une foule d'avocats. Ta-t-on pas dit qu'il était sorti de son école autant d'orateurs que du cheval de Troie de grands capitaines. Mais leurs œuvres n'ont pas été gardées, et nous ne connaissons bien qu'Eschine etDémosthènes. >*ous n'avons rien de ce Callistrate qu'entendit tout enfant l'élève du rhéteur lsée. qui fui ramené chez lui en triomphe après son plaidoyer, et dont la parole jeta dans l'âme de son jeune auditeur l'amour et le germe de l'éloquence. Je ne veux et je ne puis, d'ailleurs, que rassembler quelques traits épars qui donneront peut-être à d'autres l'envie d'achever le tableau. On pourrait aller chercher l'éloquence du barreau grec jusque dans Platou. qui, dans son Gorgias, se moque éloquemment des orateurs. On
la trouverait dans Lysias, l'avocat de Socrate, dans Déniade, dans Hypéride, Démade avait commencé par être batelier, et il devint un des rivaux de Démoslhènes. C'est lui qui, prisonnier de Philippe après la bataille de Chéronée, voyant la joie du vainqueur éclater sans décence, lui dit : «Philippe, vous jouez le rôle de Thersite, et vous pourriez jouer celui d'Agamemnon1! » Hypéride lut celui qui lit fermer les portes de l'Aréopage a l'émotion. Il plaidait pour Phryné devant les Héliastes, et la défendait d'avoir profané les mystères d'Eleusis; sa parole restait sans effet et sa cliente allait être condamnée, quand il l'attire elle-même au pied du tribunal, déchire la robe qui couvrait son sein et laisse voir aux juges éblouis son attrayante beauté. On raconte que les Héliastes, croyant avoir vu une prêtresse ou une suivante de Vénus, proclamèrent Phryné innocente, et on ajoute que ce fut a (elle occasion que la justice empêcha certains artifices oratoires. Mais il faut surtout étudier Eschine et Démoslhènes, pour connaître le barreau d'Athènes. Ce sont eux qui le remplissent. La nature avait créé dans leur talent toutes sortes de rivalités. Les passions politiques les rendirent ennemis; la licence d'Athènes leur permit de s'accabler d'injures et de se déshonorer, chacun de son côté, sans voir pour cela diminuer beaucoup l'autorité de leur éloquence. Le vieux Caton n'avait pas encore défini l'orateur, vir prohus dicendi peritus. On cherche bien loin dans les histoires les causes qui font tomber les États. En lisant les plaidoyers de Démoslhènes et d'Eschine, on voit, comme dans un miroir, la chute
1 Yoy. d'Anacharsis, 1. LXXXII.
inévitable et certaine de la république d'Athènes. Les lois y paraissent habituellement violées, la dignité humaine est ensevelie sous la prostitution des deux sexes, la vénalité des consciences étouffe le patriotisme, et cette noble cité, pro- . tégée de Minerve, s'éteint dans la dépravation. Le plaidoyer d'Eschine contre Timarque, par exemple, fait penser a ces vils instruments qui servent a découvrir les maladies les plus secrètes du corps humain; les vices les plus honteux d'Atbènes, son indulgence pour les coupables, son mépris de la nature, sa taxe des prostitués , ses débauches d'où les femmes sont exclues, toute cette lèpre s'y reflète et s'y montre sans voiles. On y voit jusqu'où pouvait descendre, dans la bouche d'un Timarque, la parole humaine. Ce jeune Athénien. qu'Eschine appelait justement une courtisane, n'avait pas encore perdu le droit de parler ni dans l'Assemblée de la nation ni devant les tribunaux. Un jour, sortant des bras d'Hégésandre ou du valet du peuple Pittalacos, il avait voulu parler dans l'Agora, a moitié nu et tout a fait ivre. Comme la parole était a Athènes le signe de la puissance et qu'on en faisait un grand abus, la loi l'était a ceux qui avaient encouru l'infamie, et nominativement a tous ceux qui se prostituaient. Pour en priver Timarque, Eschine l'accusa. Il était lui-même menacé parDémosthènesdu grand procès de l'ambassade. Timarque était contre lui; il voulait l'écarter. Démosthènes défendait ce débauché, dont il avait besoin. 11 ne faut pas songer a analyser ces plaidoyers, non plus que les autres; ils sont presque tous des chefs-d'œuvre, et, comme des chaînes fortement serrées dont chaque anneau est soudé parla dialectique, la démonstration n'est jamais interrompue
et la force de la pensée brille souvent dans les images, mais ne s'y perd jamais. Si les mœurs de ce barreau sont celles de la cité elle-même, si des avocats s'y achètent, si on y paye les injures et les mouvements oratoires, si les juges se délient de ceux qu'ils entendent, si la parole est tout à fait dans le commerce, du moins l'éloquence arrive a la perfection. Rien n'a dépassé, et rien ne dépassera, ni a Rome ni chez nous, ce grand niveau de l'art oratoire. La forme du discours est d'une beauté qui atteste les effets d'un art inlini ; le génie et la patience ont réuni leurs forces pour obtenir une langue si parfaite; ce n'est pas sans raison qu'on a comparé ces grands artisans d'éloquence au graveur sur pierre ou bien a celui qui assouplit le marbre et lui donne, d'une main inspirée et infatigable, l'empreinte de la suprême beauté. Ces admirables Ilots de paroles n'ont pas sauvé Athènes et n'y ont pas toujours servi la justice; mais ils ont rendu éternel le nom athénien, ils ont baigné le berceau de Rome et répandu jusque sur nous l'art oratoire.
L'histoire de l'éloquence dans Rome est plus longue que dans Athènes. Elle me paraît moins brillante. Jusqu'au règne des Césars l'éloquence politique y a un grand rôle, mais il est moins grand et en tout cas moins exclusif qu'à Athènes. La multitude y a bien sa puissance ; mais elle est combattue, du moins il y a des freins a la démocratie romaine : elle a ses orateurs, ses courtisans et ses esclaves ; mais elle ne décide
pas tout, et l'aristocratie peut la contenir sans avoir a la séduire. Chez nous l'éloquence judiciaire se distingue beaucoup de l'éloquence politique ; il n'en est pas ainsi dans la Grèce ni dans Home. Ces genres s'y confondent, parce qu'on y parle devant le peuple, quel que soit le sujet qu'on traite. — J'essayerai cependant, en parlant des orateurs latins el de leurs œuvres, de ne pas trop m'eloigner du barreau.
Home n'était pas née, comme Athènes, pour le culte des arts. Destinée a la conquête du monde, elle devait tourner ses forces du côté de l'action et négliger d'abord les beautés de l'esprit. Mais le vent et les messagers de la Grèce lui apportèrent les spéculations des philosophes, les enseignements des rhéteurs, le goût de l'éloquence. La parole ne tarda pas a se faire place dans le tumulte du Forum . Dieu lui a réservé partout une portion d'empire; le malheur est qu'elle en veut trop prendre et commander à tout. — Elle eut de bonne heure a Home beaucoup des avantages qui l'avaient élevée si haut dans Athènes ; elle n'est pas précisément amie de la paix et du repos ; elle sort de l'agitation et grandit dans la liberté. Le peuple romain ne fut pas long a lui donner de la matière : il lui livra ses oreilles et son orgueil, et l'éloquence devint ainsi un rapide moyen d'honneur et de puissance. Elle partagea avec la guerre les faveurs publiques. Son théâtre fut longtemps presque aussi vaste qu'a Athènes. On y parla. sub Jove frigido mit tortido, dans le Forum, devant le Peuple et devant les Provinces, — les triomphes et les ovations ne manquèrent pas au succès ; le feu populaire échauffa la parole et lui donna le mouvement et l'agitation qui la font pénétrer dans les esprits et dans les cœurs; — elle prit sa forme
d'abord un peu rude, puis amollie et pleine d'élégances, dans l'étude des modèles que fournissait la Grèce, dans le soin des mères qui, comme Cornélie, nourrissaient leurs en fants moins de leur sein que de leur éloquence, non tam in gremio quam in sermone. Je ne l'imagine pas, Cicéron luimême l'a dit, une des causes qui favorisèrent dans Rome l'art oratoire fut l'éducation de ces mères décidées a faire de leurs lils des orateurs ou des héros : quarum prœcipua laus erat tueri domum et inservir e liberis. Mais ce furent surtout les institutions qui creusèrent la grande source de l'éloquence, appliquée a la politique et au barreau. A mesure que Rome avançait dans la liberté, la parole y faisait les lois, la popularité, la gloire ; on passait les nuits a la tribune ; on accusait les hommes puissants; le peuple combattait le Sénat bien plus par ses tribuns et par ses orateurs que par la violence et les armes. En déchirant la république, tout cela exerçait l'éloquence et la récompensait; — plus on avait de talent pour la parole, plus on obtenait aisément les magistratures, et plus, dans l'exercice de ces magistratures, on avait d'avantages sur ses collègues, de crédit auprès des grands, de considération dans le Sénat, de célébrité dans le peuple; — les j nations étrangères prenaient pour patrons les hommes éloquents, — les prétures et les consulats allaient au-devant d'eux. — L'éloquence, si l'on peut ainsi dire, faisait partie des nécessités de la vie sociale. On pouvait être a chaque instant accusé, a chaque instant forcé de se défendre, — on n'avait ou du moins on ne gardait de clients que si on était toujours prêt a élever la voix pour eux. A en croire Tacite, l'honneur lui-même dépendaitdu talent de parler au-
lant que du courage, et ceux qui ne l'avaient pas, en manquant la laveur, perdaient presque l'estime... Mutum et elinyuem videri déforme habebatur l. — Je crois, néanmoins, qu'il fallut faire plus d'efforts a Rome qu'a Athènes pour y devenir éloquent. La langue latine ne fut pas formée tout de suite et n'eut son Homère que très-tard. On sait dans quel mélange se trouvaient les perles d'Ennuis.
Aussi, dans sa première époque, l'éloquence eut-elle à Rome un peu de rudesse. On parle bien d'un Cethegus qui, même avant Caton l'Ancien, charmait les oreilles de la multitude, mêlant les grâces de la diction a la force des pensées, et appelé a cause de cela suadse medulla ~. Mais Caton est le premier qui pose en les pratiquant les règles de l'éloquence. 11 avait, dit-on, un style qui était à la fois agréable et puissant, paisible et passionné, gai et sévère ; il a prononcé cent cinquante discours dont pas un seul n'a été conservé ; il faut le juger sur les témoignages. L'éloquence est loin a ce moment de mériter le reproche, que lui fera plus tard un de ses historiens, de rechercher les atours et le fard des courtisanes ; elle en est plutôt a la bure 3, ou du moins elle se î contente d'une grave élégance. On remarque parmi ceux qui lia cultivent Servius Fulvius, Fabius Piclor, Fabius Labcon, Servius Galba, qui faisait un grand usage de lieux communs ; Emilius Lepidus, un écho de la Grèce; Quintus Metellus, qui défendit Cotta contre Scipion l'Africain ; Lelius, qu'on aurait
1 Dial. des oral., § 56.
2 Brut., c. xv.
5 Melius est oratorera hirtà togù induere, quàm fucalis et meretriciis ve-
stibus insignire. {Dial. des oral., % 56.)
pu surnommer l'Attique. — On doit citer encore Publius Crassus, qui tenait dePhocion, et dont la parole alourdie par le travail pouvait faire l'effet de la cognée; Quintus Catulus, trop abondant et très-disert ; Quintus Scsevola, le Dumoulin de ce temps. — Au-dessus de cette pléiade, on aperçoit, les Gracques, avocats un moment, orateurs jusqu'à leur mort; ils furent, dit-on, éloquents au berceau, grâce a leur mère, dont d'Aubigné semble avoir fait le portrait en traçant celui de la mère de notre Henri IV, « femme n'ayant de femme que le sexe, entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux grandes adversités. » — Tiberius avait une voix douce et une parole sans violence qui n'avait nul besoin d'être tempérée parles accords d'une lyre. — Celle de Caius, au contraire, était « terrible et pleine d'affections . » elle était véhémente et faisait des morsures ; c'est lui qui, parlant un jour contre un Timarque de Rome et défendant sa mère outragée, dit à son adversaire : « Elle a été plus longtemps sans homme que toi. » — La première fois qu'il parut au barreau, il y plaida pour son ami Vectius, et il fut trouvé « si bien disant, que les autres orateurs parurent des enfants. » Plus tard, dans la tribune aux harangues, il porta une agitation oratoire inconnue avant lui, se promenant et tirant sa robe de dessus son épaule, obligé alors, pour ne pas trop dépasser la mesure, d'avoir à ses côtés son Licinius qui le modérait. Déjà l'éloquence servait a tout; Caius, comme son frère, lui dut les plus grands honneurs : il en fit un instrument de succès auprès du peuple, auprès des soldats, dans sa questure de Sardaigue ; mais, par un effet qui se reproduira dans Rome, et dont Démosthènes a déjà été la
victime, il paya de son sang ce grand pouvoir conquis par la parole.
Dans les Gracqucs, malgré les soins de leur mère et les exercices de leur jeunesse, ce n'est pas l'art qui domine. c'est la nature et la passion. — Après eux, avant Cicéron, Lucius Licinius Crassus, et Marc-Antoine, l'aïeul du triumvir, occupent le premier rang parmi les orateurs et plaident toutes les grandes causes. Ils puisent dans l'étude approfondie des trésors que la Grèce a laissés une langue adoucie, plus flexible, un peu moins forte, moins originale peut-être, mais plus ornée, plus savante, plus méthodique que celle des âges précédents. Marc-Antoine écrit, un traité inachevé sur l'art de bien dire. — Crassus gagne a parler tant de sesterces, qu'on ne peut pas les compter (70 millions de francs . — A toutes ses faveurs l'éloquence ajoutait la richesse, et Rome se rapproche du jour où toutes, ses vertus seront remplacées par tous ses vices. La corruption commence; c'est la grande époque de l'éloquence latine. On dirait qu'elle s'élève aune telle hauteur pour faire a la république d'éclatantes funérailles. La liberté va bientôt passer des mains convulsives du peuple dans celles d'un César qui les fermera sur elle. Mais, avant de mourir, elle remplira Rome de désordres, de séditions et d'éloquence. Le barreau se ressentira de ces agitations et jettera aussi, lui, ses llammes. Les causes de toute nature, politiques, criminelles, civiles, se plaident encore devant le peuple et ne seront que plus tard resserrées dans la Basilique. Tout conspire donc a la grandeur de l'éloquence: les orateurs abondent, les avocats ne se comptent pas. On connaît Clodius et Currionacause du prix excessif qu'ils
mettaient à leurs paroles; Cepasius, Eruccius, Altius, parce qu'ils ont quelquefois plaidé contre Cicéron; Servius Sulpicius, par les trois plaidoyers que Quintilien mentionne: Calvus, qui, par sa taille, ses formes grêles et ses dentelles, res- 1 semblait a Battale. énervait son style a force de le châtier et . lui retirait tout son sang, verum sanguinem deperdebat; mais, si la mort ne l'eût pas enlevé très-jeune et déjà épuisé par l'étude, il eût été comme Hortensius le rival de Cicéron. Si César eût voulu, il eût été le plus grand orateur de Rome, comme il en est la plus grande ligure. Il parlait beaucoup mieux que le républicain Brutus. — 11 l'emportait aussi sur Messala, cet ami de Brutus, orateur et soldat, chef de l'armée républicaine, et qui devait un jour, comme tant d'autres, se soumettre a Octave. Mais Hortensius et Cicéron dominent toutes ces bouches; leur éloquence est a peu près égale : celle de Cicéron s'applique davantage aux grands intérêts de l'Etat et défend surtout la république; celle d'Hortensius se déploie plutôt dans les luttes judiciaires. Je ne veux peindre ni l'un ni l'autre de ces grands orateurs : leur portrait est partout, non pas toujours fidèle et achevé, mais avec des traits qui les font suffisamment connaître. Hortensius était né pour l'éloquence, dans Rome, où tant d'autres naissaient pour la guerre; la nature ne lui avait rien refusé, et son génie, pareil à celui de Phidias, n'eut qu'à se produire pour se faire admirer. Plus tard il rapporta d'Asie un certain éclat ou même une certaine mollesse de style, qui créèrent des imitateurs et formèrent un genre qu'on appela le genre asiatique. Il plaida pendant quarante années, fut questeur, édile, préteur et augure. Si on la jugeait au poids de l'or, son éloquence aurait
surpassé celle de Cicéron. Il gagna d'immenses richesses et lit de la vie un long plaisir: mais aussi son petit-fils Hortalus était réduit a la misère et mendiait a la porte du Sénat.
(Nous n'avons aucun de ses plaidoyers, pas même ceux qu'il prononça pour Verres et qu'il serait si curieux d'avoir et d'opposer a Cicéron. Mais nous savons qu'il poussait très-loin le culte de son art. L'action oratoire se partage avec le style toute l'éloquence. Celle d'Hortensius était, dit-on, parfaite : ce n'est pas lui dont le geste eût fait dessolécismes, comme celui du rhéteur Polémon; il servait de modèle au comédien Roscius, tandis que Démosthènes avait reçu des consolations et des exemples de Satyrus; a cause de sa grâce, ses ennemis l'appelaient Dionysia, du nom d'une charmante danseuse. Il attachait une telle importance a l'harmonie de ses mouvements, de son attitude et même de son manteau, qu'il se plaignit en justice d'un homme qui avait dérangé la correction de son costume, un jour qu'il montait a la tribune aux harangues. — Il avait une mémoire merveilleuse comme celle du roi Cyrus, qui savait le nom de tous les soldats de son armée. Il n'a pas joué comme Cicéron un grand rôle politique, mais on sait qu'il était du côté de l'aristocratie et n'aimait pas les excès populaires qui préparaient César.
Cicéron est l'éloquence latine dans toute sa splendeur, avec les reflets de la Grèce, l'éclat de la langue originale, la force de la pensée, le luxe du style, l'abondance des images, la mélodie des phrases, le choix parfait des mots. — Il faut ajouter encore a ces beautés le sentiment moral et philosophique qui inonde cette éloquence et lui donne, avant Jésus-Christ, quelque chose de chrétien. Ce n'est pas sans d'immenses études
que la parole humaine arrive a cetle perfection qui se joue du temps et délie la postérité. On l'a déjà dit plus d'une fois, mais c'est l'occasion de le répéter, ce qui met les anciens, Démosthènes dans la Grèce, Cicéron dans Rome, tellement au-dessus de nous, c'est qu'ils ont tout appris pour avoir la science de bien dire. Cicéron, qui, un jour, a paru dédaigner le droit civil, l'avait appris chez Scaevola. L'académicien Phi- Ion, Diodote le stoïcien, lui avaient enseigné la philosophie et l'avaient rempli de Platon; il avait étudié la géométrie, la grammaire, la dialectique, la physique, tout enfin; puis, pour vaincre les ardeurs de sa parole, qui sortait comme un torrent, et pour en faire un instrument docile, il avait parcouru la Grèce et l'Asie, suivant les maîtres, attaché aux modèles, aidant a toute heure et de toutes façons la nature. Aussi, a son retour, sa voix avait-elle obtenu la mesure qui lui manquait d'abord, son style ne fermentait plus, mais avait une juste chaleur; sa poitrine s'était élargie; la statue était achevée et polie; elle est encore debout et tout entière, tenant à ses pieds l'improvisation qui ne peut s'élever jusqu'à elle. Je veux bien avec Brutus que cette éloquence n'ait pas toujours les reins d'Hercule (fractam etelumbem), et qu'elle coule plus souvent qu'elle ne frappe. J'admets avec Montaigne qu'elle soit quelquefois « ostentatoire et parlîère » elle n'en est pas moins le comble de l'art, et, sans parler des harangues politiques qui dédommagèrent Rome des agitations de laliberté et dont nous jouissons en paix, les plaidoyers prononcés dans des causes civiles ou criminelles seront des modèles pour les avocats de tous les temps; ils suffisent a justifier le nom de divin orateur que Quintilien donne a Cicéron.
11 devait arriver a Rome comme a Athènes, comme partout: après avoir atteint une certaine limite, l'art n'avance plus, il recule. Ici, d'ailleurs, il y eut une autre cause : l'empire apaisa l'éloquence comme le reste, disciplina prineipis eloquentiam, sicut omnia, pacavit; iln'yeul plus de Forum, la plaidoirie dut perdre les airs de la harangue; Auguste la resserra dans un palais qu'il fit construire dans le faubourg de Mars; le pouvoir passade la parole a l'action, et les orateurs ne furent plus que des avocats. Ce n'est pas que l'éloquence fût entièrement dédaignée; Auguste lui-même reconnaissait son empire en prenant des leçons d'euphonie pour donner à sa voix la séduction de la justesse. Mais la grande source de l'art oratoire était tarie, puisque la liberté publique n'existait plus; on ne pouvait parler sur un larcin, sur une formule de droit, sur un interdit, comme on l'avait fait sur la brigue des comices, les déprédations des provinces, le malheur des citoyens. Tacite lui-même reconnaît cette décadence de la parole et semble s'en réjouir comme de la paix; il trouve que les orateurs ne valent pas les tempêtes publiques au milieu desquelles on les voit briller, pas plus que les héros ne valent la guerre qui les engendre. Le goût suivit le sort de la liberté; pendant que les lettres et la poésie, s'accommodant très-bien du joug el le changeant en protection, jetaient sur le gouvernement des Césars un incomparable éclat, le barreau n'avait que des avocats médiocres, sans vigueur de pensées, sans noblesse de langage, affectés en toutes choses, fuyant la nature sans arriver jusqu'à l'art. Le style s'énerva comme les consciences. Resserrée dans le tribunal des Centumvirs et gênée par de lourds manteaux, l'action oratoire perdit son ampleur el ses
effets. Au lieu de nourrir les enfants d'éloquence, on les livra a des serviteurs ignorants, on leur permit de préférer les gladiateurs et les chevaux a l'étude; les écoles des rhéteurs étaient désertes, et ceux qui s'y rendaient y recevaient des flatteries et non pas des leçons; le barreau devint mercenaire, les langues s'y achetaient plus cher que jamais ; on les paya en raison de leur servitude et du poison qu'elles distillaient. Ne pouvant plus insulter les juges, comme sous la république, elles concentraient leurs violences sur les plaideurs. Sous le règne d'Auguste, un sénatus-consulte supprima les plaidoyers de Cassius Severus, qui déchirait tout le monde. L'ardeur oratoire se consumait ainsi en colères privées, en passions sans grandeur, en injures qui n'étaient pas même éloquentes et qui ressemblaient a des aboiements. Le peuple n'était plus la pour inspirer l'orateur, lui donner des applaudissements, de la gloire et du pouvoir. On le remplaça par des assistants salariés qui formèrent le bataillon des laudicœni, conduits par un chef habile à donner le signal de l'admiration et a simuler l'enthousiasme. On fut applaudi pour de l'argent, et ces misérables faussaires faisaient, dit-on, un commerce très-important et très-lucratif de louanges et de trépignements. Enrôlés au service de la médiocrité, ils n'ont pas cessé, même aujourd'hui, de vivre aux dépens de la vanité, et ils ne sont pas tous réfugiés au théâtre. — Ainsi l'éloquence devint frauduleuse. Rien ne se débita mieux dans Rome que la perfidie des avocats. Ce fut le temps des délateurs et des accusations. Domitius Afer, qui, sous Tibère, rappela quelquefois Cicéron, livra son éloquence pour de cruels usages; il avait cependant gardé, dans ces jours de décadence,
le sentiment de l'art, car, entendant une fois les claqueurs de Licinius, il avait dit que l'éloquence périrait sous ces applaudissements. Ouintilien assure que son style était nerveux et. simple, fuyant les faux ornements et d'une rare clarté. On , trouve dans les débris de ses plaidoyers un mouvement oratoire et une pensée qu'il faut recueillir pour l'opposer a toutes les faiblesses de sa vie et de sa parole . Il défendait Cloantilla, accusée d'avoir donné la sépulture a son mari, trouvé mort parmi des rebelles; il osa s'écrier en terminant sa plaidoirie et en s'adressant aux fils de sa cliente : « Et cependant, enfants, gardez-vous de ne point donner a votre mère les honneurs de la sépulture ! » Comme il était avec Africanus le plus grand avocat de Rome, Caius Caligula, qui a reculé les bornes de la fantaisie jusqu'à l'extravagance, voulut plaider contre lui et l'accusa d'un crime imaginaire. Afer s'en tira en s'avouant vaincu par l'éloquence du monstre couronné, gagna l'amitié de son accusateur et devint consul. Il ne mourut pas comme un orateur, mais comme un convive de Pétrone, nimia repletione.
Dans leur contact avec le prince, les avocats n'étaient pas tous aussi heureux que Domitius Afer. Son contemporain Julius Gallicus. plaidant un jour au bord du Tibre devant Claude, irrita l'empereur, qui le fit jeter dans le fleuve. — Si on en croyait les poètes, dont il faut se défier surtout en cette matière, on aurait vu alors dans Rome une éloquence sanguinaire et lucrative, lucrosx et sanguinantis eloquenti^ iisus. — le vir probw n'existait plus. — L'avocat Suilius, ayant reçu quatre-vingt mille francs pour défendre une cause, se laissa corrompre par ses adversaires, et trahit
son client. La richesse remplace au barreau l'honneur des temps passés. Marcellus Eprius et Vibius Crispus gagnaient ..trois cents millions de sesterces et s'élevaient néanmoins dans la faveur du prince . — quoiqu'ils fussent originaires de Capoue et de Verceil et de basse extraction, on les connaissait dans toute l'Italie et leur argent faisait plus de bruit que leur éloquence. En parcourant ce long règne des Césars qui vit naître les plus grands jurisconsultes et les plus grands poètes de Rome, on trouve un grand nombre d'avocats dont la parole n'est pas sans puissance, Secundus. Aper. Maternus, Messala, Cœcilius, Pline le Jeune. J'oubliais ce Régulus, ami de Domitien. qui nous est signalé comme le plus méchant des hommes, omnium bipedum nequissimus. — L'art s'éteint chaque jour davantage ; on est arrivé au temps de Tacite a parler au barreau la langue qui se parlera chez nous, dans les antichambres de l'hôtel de Rambouillet : on appellera le jonc, l'herbe d'Ibérie : la bouche, le vestibule de l'âme et la porte du discours, on parlera voluptueusement. Cependant Pline le Jeune mérite qu'on le loue. 11 est si riche, qu'il plaide gratis ; il est érudit, spirituel, et protège le poëte Martial. — Ce n'est pas lui qui, par pauvreté, comme eût pu faire notre Pathelin. comme quelques avocats faisaient a Rome, au dire de Juvénal, eût conduit des mules dans l'intervalle de deux plaidoiries. Sa parole se ressentait de son opulence. — Il plaidait les grandes causes devant les quatre tribunaux réunis des Centumvirs , et , si on l'en croit, les hommes et les femmes accouraient pour l'entendre et lui faisaient des ovations, comme si on eût encore été dans le Forum. >ous connaissons les avocats qui viennent ensuite par le tableau qu'en
a fait Ammien Marcellin. Il y en a de nomades, qui vont partout, qui flairent les procès et les emportent comme les chiens de Sparte et de Crète faisaient du gibier ; — d'autres sèment la discorde entre les amis et les proches pour avoir* a plaider ; ceux-ci surprennent la bonne foi des juges ; ceux-là sont assez ignorants et assez pédants pour citer Trebatius, Cascellinus et Alfénus; ils trouvent des textes pour absoudre le meurtre : ils aboient pour de l'argent, sèment de pièges le temple de la justice et dessèchent leurs clients.
Aussi bien que l'État, l'éloquence avait perdu l'âme qui jadis la faisait agir. Ce ne sera pas trop, pour la ranimer, du temps qui verra grandir d'autres peuples et d'une religion toute pleine d'émotions et de nobles pensées. Dieu laissera passer la barbarie avant que le ciel d'Athènes et de Rome rejoigne celui de la France.
L'éloquence chez nous a été, en effet, bien plus lente a venir que dans les sociétés antiques ; il ne faut pas compter celle des Pères de l'Église: celle de la tribune est toute récente, celle du barreau n'est pas fort ancienne, quoiqu'on ail dit que les Gaules étaient la terre classique des avocats, et que nous étions nés pour plaider aussi bien que pour rire.
Au douzième siècle, l'éloquence est dans l'enseignement et dans la prédication : il s'en répand des Ilots entre Abélard et le grand moine de Clairvaux ; ils ne parlent ni l'un ni l'autre la langue deDémosthènes ou de Cicéron. Abélard, dans la
forme, est tout plein d'Aristote. Au fond, c'est l'esprit d'examen qui attaque la tradition et veut ébranler la foi. — Sa logique est puissante, sa parole a toutes sortes d'attraits; sa figure est belle, oratoire, enflammée ; il jette ses nouveautés a des auditeurs ravis avec une force de raison, une douceur de langage [eloquium fiuens), une intrépidité de conviction qui font de sa chaire d'enseignement un forum intellectuel; les esprits et les passions qu'il soulève l'agitent lui-même, exaltent sa pensée, font vibrer sa parole. Mais saint Bernard l'accable et le domine. C'est lui qui est le grand orateur du douzième siècle. Son éloquence s'est formée dans l'étude des livres saints. Elle a une onction inconnue a l'antiquité, un charme chrétien, des mots divins qu'Athènes n'a jamais entendus, une langue que le Christ a parlée, avec tout cela de la véhémence et de l'art. — On s'aperçoit que ce n'est plus l'homme ni son génie qui sont la source de ces beautés. Dieu y met sa sublime empreinte et y laisse descendre son souffle tout-puissant.
A côté de ces splendeurs, le barreau paraît sans éclat. Il parle sur des intérêts qui n'arrivent pas jusqu'à la conscience publique. Personne n'a les yeux sur lui. La royauté l'appelle dans ses conseils : il met sa raison, sa sagesse, sa modération, son patriotisme et sa science, au service du trône, mais tout cela ne fait pas grand bruit. Un peu plus tard, il se donne ou il reçoit des règles qui ont pour but la probité et l'éloquence l. Au commencement la chevalerie touche a cette profession, qui deviendra le partage et l'honneur exclusif du
1 Ont. ilu 11 mars 1544.
tiers état. C'est contre l'Église que la royauté dirige d'abord la science et les discours des avocats ; ils sont plutôt des légistes que des orateurs ; ils détendent la loi salique, combattent les prétentions de la papauté a disposer des trônesde la terre, et n'en arrivent pas moins aux plus éclatantes dignités de 1 Eglise, parce que c'est la qu'alors le pouvoir attire l'ambition. Nous avons quelques-uns de leurs travaux, mais il n'est pas facile de juger leur éloquence. Que pouvait-elle être du reste avec une langue informe, mêlée de latin et de gaulois, dans les salles du Parlement, devant des magistrats qui interrompaient sans cesse et disaient des mots de gavsserie ?
Les grandes causes criminelles qui auraient -rempli la Grèce et Rome et fait des orateurs n'étaient pas plaidées. La torture et les commissaires avaient raison non des coupables, mais des prévenus, et, au lieu de ces voix qu'ennoblit la défense des accusés et qui rassurent le cœur des juges, on n'entendait que les cris de douleur et d'agonie arrachés aux patients. Temps barbare que n'adoucit aucun rellet de l'art antique, aucune émotion de la religion chrétienne ! — Les Templiers ne furent pas défendus, ni Enguerrand de Marigny, ni Montaigu, ni tant d'autres.
II faut arriver au quinzième siècle pour trouver des fragments d'éloquence judiciaire. Encore sont-ils tachés de sang et montrent-ils que la monarchie a eu comme la démocratie ses excès et ses champs de carnage. On était alors beaucoup moins éloigné que nous ne le sommes du temps où Dieu avait placé la vie humaine sous la protection de ses commandements, et cependant le sang coulait à tout propos ; la poli-
tique vivait de meurtres. Jean-sans-Peur venait de faire assassiner le duc d'Orléans à deux pas du trône, et, trois jours après, il s'en vantait comme s'il eût travaillé au bien public. I! lit louer son crime par un docteur de l'Université. 0 .Nous avons ce discours. C'est plutôt une page de honte que d'éloquence. Mais le temps s'y reflète avec ses mœurs et son langage, et il mérite a ce titre qu'on s'y arrête un moment. — Comme œuvre d'intelligence, c'est un vol mis au service d'un meurtre, un indigne plagiat du proMUone, un syllogisme qui a du sang aux prémisses et a la conclusion. La première partie est un amas de principes, propres aux assassins et aux casuistes, divisés, subdivisés, entassés et s'étayant de citations prises tantôt au Coran, tantôt a l'Ecriture, mais toujours détournées de leur source. Dans la seconde, il accuse le duc d'Orléans de tous les vices et de tous les crimes, il invoque Cicéron etBoccace, et ouvre a chaque instant, d'une main inhabile et sanglante, les livres saints pour leur faire enseigner le meurtre. Cependant, Me Jean Petit ayant débité ce discours devant le peuple réuni sur le parvis de ÎN'otre- Dame, il y lut applaudi malgré le voisinage de Dieu, et quoique son style fût presque aussi barbare que sa pensée.
Un peu plus tard l'abbé de Cerisy répondit pour la duchesse d'Orléans a cette misérable apologie du crime. Son discours est divisé et subdivisé comme celui de son adversaire; on trouve la comme un luxe de procédés géométriques qui viennent de la scolastique. pour laquelle on s'est passionné, battu et brûlé. Mais le sentiment de la justice y élève la pensée et y porte l'expression. L'orateur serre son adversaire dans des interrogations éloquentes, dont quelques-unes rap-
INTRODUCTION 5l
pellent l'éclat et le mouvement des Verrines; il l'enferme dans des dilemmes étroits et puissants. Passant du raisonnement à l'émotion, il l'ait du cadavre du duc d'Orléans une émouvante et belle peinture; il invoque en termes pathétiques la justice et la pitié du roi Charles V, qui n'est plus, et sa péroraison est pleine d'attendrissements et de larmes; elle intéresse tous les princes a la cause du duc assassiné, et se termine parle nom de Dieu, qui domine, agite et élève tout ce discours. L'avocat Cousinot ne put que répéter ce qu'avait dit l'abbé de Cerisy; leur cause était gagnée, mais les succès du duc de Bourgogne cassèrent l'arrêt du parlement.
A cette époque, l'éloquence de la chaire n'était pas sans éclat : Ménot, Maillard etRaulin y faisaient entendre des accents qui, sans présager la majesté de Bossuet. n'étaient pas toujours indignes du Dieu qui les inspirait. 11 y avait dans ces sermons trop de familiarité, des images trop vives ou trop grossières, une agitation excessive, de's paroles burlesques et des effets comiques. Mais on y trouvait aussi de belles pensées et d'éloquentes peintures. L'orateur était toujours du côté du peuple et de ses misères contre les riches et contre les grands.
Ménot lit un jour une sortie contre les magistrats de son temps, qui mérite d'être rappelée ici. « Vous, messieurs de justice, s'éeria-t-il, qui avez la main dorée, qui renfermez tant d'écus dans vos bourses et dans vos maisons, d'où tenezvous cet éclat brillant et ces somptueux festins? d'où portez-vous cette tunique de soie rouge comme le sang du Christ? Vous les tenez des dépouilles du pauvre; je vous dis que le sang du Christ crie miséricorde pour le pauvre dépouillé et
injustement affligé, et votre tunique demande vengeance contre vous parce qu'elle est du sang du pauvre peuple. — Mais, dites-vous, il nous faut des épiées et le sel pour empêcher nos provisions de se pourrir. Voila la source des taxes que vous imposez ! Eh bien, ces taxes seront le sel et les épices pour poudrer vos chairs dans l'enfer. Est-ce que Dieu vous a donné cet état pour écorcher le prochain? Pourquoi le mauvais riche a-t-il été damné ? N'est-ce pas pour avoir refusé une miette de pain aux pauvres'.' Et vous, non-seulement vous ne donnez rien, mais, ce qui est plus intolérable, vous ravissez le bien du pauvre et vous le faites mourir de faim. »
Ce quinzième siècle eut aussi sa tribune. Les étals de 1484 firent éclater l'éloquence politique du seigneur de la Hoche et de quelques autres. On s'étonne a la fois du sentiment et du style démocratiques de cet orateur du tiers état. Son discours renferme tous les principes de la constitution des droits de. l'homme et du citoyen. 11 parle comme un avocat de 1790.
Au seizième siècle, l'éloquence judiciaire se ressent du mouvement des esprits et de la renaissance des lettres. En toutes choses nous allons donner une édition française du génie grec et latin. La science du droit crée des rivaux a Caius et a Papinien. Le barreau français existe enfin; il a ses traditions, ses mœurs, son importance, faut-il dire sa gloire? Je ne veux juger son éloquence que dans quelques plaidoyers
recueillis et qui peuvent d'ailleurs passer pour les meilleurs modèles qu'ait fournis cette époque.
Il y en a deux dans les œuvres d'Etienne Pasquier qui m'attirent surtout. Cet avocat était au premier rang de ces* braves esprits qui opposaient leur raison a tous les excès et servaient courageusement et sagement Dieu, la France et le roi. Un jour il eut pour cliente la Féodalité elle-même. Il plaidait pour le duc de Lorraine contre le seigneur de Bussy d'Amboise. 11 s'agissait de savoir si le duc avait pu imposer les habitants de Mouguinville, dont le sieur de Bussy était seigneur. Simon Marion, qui plaidait contre lui. avait habilement confondu sa cause avec celle de la royauté, en sorte que c'était une lutte entre le pouvoir royal marchant a la toute-puissance, et le régime féodal déjà bien affaibli. Marion avait reproché au duc de Lorraine « de faire le roy, d'anticiper sur les droits du roy, en faisant des coutumes et en prétendant rendre la justice en dernier ressort. » Il avait essayé en même temps d'abaisser la maison de Lorraine et contesté ses origines. Pasquier lui donne a ce sujet, en termes assez vifs, une leçon d'histoire, faisant en cela, comme il le dit luimême, acte d'historiographe et non d'advoeat. Puis il ajoute : « Je me contenteray de vous dire que, dès la première institution de ce comté, depuis érigé en duché, les seigneurs de ce pays-la ne reconnoissent pour souverain dessus eux autre que Dieu et l'espée ! » Un peu plus loin : « Quant au bailliage de Bar. quelque peinture ou masque que l'avocat du seigneur de Bussy ait voulu apporter en cette cause par une involution de paroles, il est certain que, auparavant le règne de Philippe le Bel, le duc de Bar ne reconnoissoit point le roy pour supé-
rieur. » Cependant Pasquier, qui porte les lys en son eslomach, comme il le dira lui-même dans une autre occasion, aime la royauté qu'on lui oppose, et cherche a la mettre de son côté en lui disant : « Oter de tels droits (les droits contestés) a celui qui les a si longtemps possédés, ce seroit injustice... il est plus utile au roy de les posséder, je le conçois, mais moins honnête, et, en matière d'Etat, c'est errer de séparer l'utilité de l'honnêteté. «Mariona «sommé monsieur le procureur général de l'assister en sa cause, » dans l'intérêt du roi; il veut absolument que le procès qu'il plaide soit celui de la royauté. Mais Pasquier s'arme du refus qu'a l'ait le procureur général, « sachant bien qu'il ne pouvoit contrevenir a la foi publique, » et, certain de n'avoir pas la couronne a combattre, il parle d'elle admirablement. « Je reconnoîtray en ce lieu, dit-il, qu'entre les choses terriennes, il n'y a point choses après la présence de notre prince, que nous devions révérer avec tant de religion, comme la souveraineté du roy. Et si puis dire que combien que la république de Rome ait été très-excellente en plusieurs institutions politiques, si l'avons-nous excédé en cette police comme en plusieurs autres; car tout ainsi que nous avons eu nos lois commises beaucoup plus belles, en ce qui appartenoità l'entretènement des familles entre les nobles comme sont les lois de masculinité, droits d'aînesse, etc.; aussi, quant au chef de notre prince, nous avons été beaucoup plus religieux et retenus en ce qui dépendoit de son domaine. Une chose eut le Romain qui ne nous est pas familière, parce que les empereurs ne permettoient pas aisément que l'on impugnast les droits fiscaux, et a ce propos disoit un grand sénateur de
Rome (c'étoit Pline l'orateur congratulant a l'empereur Trajau, lors de son avènement a l'empire) que le fisc ne perdoit jamais sa cause que sous les bons empereurs.
« Quant a nous, nous ne trouvons nullement étrange que le roy perde la sienne; et de fait, pour ne nous intimider point sous le nom de Sa Majesté, nous ne plaidons point contre luy, mais contre son procureur général que l'on tire du collège des advocats, en quoy nos rois nous ont montré qu'ils étoienl perpétuellement débonnaires, et que, combien qu'ils eussent en grande recommandation ce qu'on disoit être de leur domaine, si ont-ils toujours eu en plus grande estime ce qu'ils voyoicnt être de la justice et de la vérité; et c'est la cause pour laquelle, avec plus de liberté honnête, je déduiray ce que j'ay présentement a déduire. »
Pasquier indique ensuite l'essence du pouvoir royal et marque la limite qu'aucun droit féodal ne peut franchir; il lui restera a prouver que les droits exercés par le duc de Lorraine n'entament pas le pouvoir du roi. « Je dis et soutiens que combien que la souveraineté de notre prince soit toute en tout son royaume et toute en chaque partie, si estce que nous le pouvons considérer doublement. 11 y a un chef de souveraineté qui est .essentiel a sa couronne, sans lequel nous ne le pouvons reconnoître roy. Il y en a un autre que la commodité publique a uni a la couronne, avec lequel nous le reconnoissons roy, sans lequel toutefois nous pourrions le reconnoître roy.
« Le premier chef est en l'exercice de la justice.
« Quelque république que vous considériez, soit qu'elle soit administrée par un seul prince, comme est la monarchie
de France, ou par plusieurs seigneurs, comme la seigneurie de Venise, ou par l'entremise du peuple, comme les cantons des Suisses, nous ne la pouvons considérer sans l'administration de la justice; et ce pour autant soudain que l'homme lut réduit hors les termes de son innocence, il fut accompagné de deux parties, par l'une desquelles fut représentée la perfection qui gît au cerveau (c'est la raison adopératrice de justice), par l'autre son imperfection qui fut colloquée aux parties basses, dont nous puisons la passion, l'ire, la cupidité, la vengeance, la volupté, allumettes de l'injustice. Aussi ne pouvons-nous considérer une république sans l'exercice de la justice pour réprimer l'audace de l'homme] but d'icelle république, l'intendance de laquelle justice fut mise es mains de notre chef, c'est de notre prince; et sans icelle nous ne le pouvons nullement considérer roy; aussi les peintres, le représentant en son habillement royal, lui baillent en l'une des mains le sceptre qui est la force, en l'autre la main de justice. Nous considérons en moindre sujet la souveraineté de notre prince... »
Pasquier défend alors le droit du duc de Lorraine a l'aide de l'histoire, a l'aide de contrats et de la plus longue possession. Ce plaidoyer est une puissante démonstration. Les arguments de SimonMarion y sont pris un a un, corps à corps, et tous renversés. C'est un modèle de dialectique, une leçon d'histoire, une discussion vigoureuse et savante. Le langage n'est pas encore français, mais il a déjà de l'ampleur; il sent encore beaucoup le latin, mais il a déjà des tournures originales; c'est le gaulois imprégné des anciens et qui va devenir la langue du dix-septième siècle. Il se produisit dans ce procès un incident
qui montre qu'au barreau la liberté d'outrager est assez ancienne. Simon Marion avait en plaidant et dans des mémoires imprimés diffamé le duc de Lorraine. Pasquier prit a ce sujet des conclusions formelles, demanda la suppression des mémoires comme injurieux et se réserva de poursuivre son confrère a raison des paroles diffamatoires qu'il avait prononcées.
Mais, pour avoir une juste idée de l'éloquence judiciaire au seizième siècle, il faut lire et même étudier les plaidoyers de Pasquier et d'Arnauld contre les jésuites. La passion anime leur parole. Il y a dans leur cause quelque chose de public; ils se croient et ils sont un peu les avocats de la France et du roi. Leur esprit, leur pensée, leur langage, tout s'élève avec le sujet. C'est après tout un grand combat que cette lutte judiciaire deux fois renouvelée entre l'université et les jésuites. On s'y dispute l'empire des âmes, puisque chacun veut avoir pour soi l'éducation de la jeunesse. C'est a qui réglera la marche de l'esprit humain et disposera de l'avenir. Il y a peu de batailles, parmi les plus sanglantes et les plus glorieuses, dont l'enjeu valût celui-là. Pasquier se croyait sûr de défendre l'Église, la France, le roi, la liberté de la pensée, la sincérité de la conscience, la dignité de l'homme, le progrès permis a l'humanité.. Ses adversaires se figuraient qu'ils pouvaient tout demander et qu'ils devaient tout obtenir au nom du Dieu qu'ils servaient. Leur ardeur révélait leur foi, et, dans l'étroit commerce qu'ils avaient avec Dieu, ils concevaient l'idée d'exercer sur la terre sa puissance plutôt que sa charité.
Pasquier aborde sa cause d'un cœur ému, et, pour ne pas
laisser a ceux qu'il combat ce patronage de Dieu qu'ils invoquent, il dit a son adversaire Me Versoris : « J'estime au re- ■ bonis de vous que le plus bel artifice dont je puisse user en ce lien est de n'user point d'artifice, pour autant que votre cause est telle que vous le publiez, si elle est sans fard, si l'issue et événement d'icelle se doit tourner au profit et édification de nous tous. Je prie Dieu, l'autheur de tout bien, qu'il luy plaise réduire l'opinion de toute cette grande assistance ' ii votre advantage. Mais si au contraire le fait de vos jésuites est plein de dissimulation et hypocrisie, que dès l'entrée de cette cause vous nous en avez donné certain advertissement par le trait qu'avez pratiqué, si leur secte n'est point pour l'avenir qu'un séminaire de partialités entre le chrestien et le jésuite, bref, si leur but et intention ne tend qu'a la désolation et surprise de l'État, tant politic qu'ecclésiastic, je prierai celui duquel ils se disent, a fausses enseignes, porter le nom, qu'il luy plaise d'exciter l'opinion des juges a notre justice et faveur. » Pasquier parle ensuite comme un homme que la postérité écoule. Au milieu de quelques vivacités gallicanes, il garde une grande modération de pensée et de langage. Il sait qu'il est historien en même temps qu'avocat, lr se tient éloigné du pamphlet et n'apporte dans la lutte que l'ardeur d'un loyal combattant. 11 y a dans ses expressions de la naïveté et de la force; des mots qui nous semblent vulgaires sont encadrés par lui de la façon la plus heureuse et la plus oratoire, quand il dit, par exemple, que l'université de Paris a fait contre teste aux jésuites sous le nom de l'Eglise gallicane, ou quand il ajoute : « Maintenant voicy ces nouveaux frères qui, sous un titre splendide et un beau
masque extérieur, veulent enjamber sur notre repos. » Il a de belles pensées gravement et noblement exprimées : « Les lois, dit-il, sont frustratoires ou pour le moins de petit effet, si elles ne prennent leur commencement et racine en une sage conduite et prudente institution de la jeunesse. » On s'aperçoit de temps en temps qu'il est, commeilledit.de ceux « qui appellent pain ce qui est pain, et vin ce qui est vin. » 11 reproche aux jésuites de prendre les enfants a la chaudécole. Et, quand il fait une vive peinture de leur enseignement, il s'écrie : « Je diray ce seul mot pour conclusion : nous trouvons par les registres de Cette cour de parlement qu'anciennement les advocats es causes de marque et parade avoient accoustumez de commencer leurs plaidoyez par thèmes tirés de la saincte Ecriture, ainsi que maintenant nos prescheurs. Il y en eut un fort solennel, qui fut fait autrefois, si je ne m'abuse, sous le règne de Charles sixième, pour notre Université. Auquel l'advocat qui portoit la parole pour nous commence par ce verset : Tu es qui restitues hereditatem meam mihi. 11 me plaît finir mon plaidoyé par où celui-là commença le sien, et dire non pas que vous nous rendiez nos héritages et possessions, mais que vous nous entreteniez en iceux, c'est-à-dire en nos privilèges, franchises et liberlés. La cause qui setraicte maintenant ne regarde point tant le corps de notre Université que l'intérêt de nous et de nos enfans, bref de toute la postérité. Je ne doute point que les demandeurs, pour s'insinuer avec nous, ne masquent toutes leurs actions de paroles amadouantes et beaux prétextes extérieurs. Car aussi quelle est la secte qui n'aist toujours été accompagnée de telle hypocrisie, quand elle a voulu se plan-
ter et habituer en quelque lieu; l'hypocrisie est ce qui fait planche à toutes nouvelles opinions et qui leur donne puis après vogue et leur accès parmy les simples femmelettes ! . . . « Pourquoy? C'est a votre prudence, messieurs, de ,peser lequel des deux est plus expédient au public, ou que notre Université soit maintenue en ses anciennes prérogatives contre ces nouveaux moines, composés de toutes pièces, ou bien de les gratifier en leurs statuts, pleins de hasard et incertitude, au préjudice des nôtres. Car si, en cette disproportion des statuts, vous les voulez incorporer avec nous, ce ne sera pas les unir, mais bien aggréger l'Université, avec un arrogant Espagnol, avec un chatemite Italien, celuy-la ennemy ancien capital, cetuy-ci médisant perpétuel de la France, bref avecque une troupe de sophistes, qui sont entrés comme timides renards au milieu de nous, pour y régner dorénavent comme furieux lions. Majores nostri .car il me plaît finir ce discours par ce décret ancien de Rome, donné contre les nouveaux rhéteurs) qux liberos suos discere[et quos in ludos itare relient, instituenmt hœc nova qwBprxter consnetudinem et morem majorum fumt, neque placent, neque recta videntur. Nonobstant ce décret, ces rhétoriciens, maistres et enseigneurs d'un babil affecté, gagnèrent petit à petit crédit dedans Rome, aussi petit a petit perdirent-ils l'État, selon le jugement de tous les politics; et vous, messieurs, n'en devez pas moins attendre de ces jésuites, si n'en extirpez dès le commencement et la race et la racine ! »
N'y a-t-il pas dans ces fragments d'une œuvre complète et puissante tout ce qui fait la beauté du discours, comme celle du corps humain : la force, la santé, la couleur? Le style, il
est vrai, n'est pas encore entièrement poli; il n'a ni la régularité ni la douceur qu'il aura bientôt; mais ces défauts mêmes donnent au langage oratoire, qui exige moins de pureté qu'un autre, une allure qui n'est pas sans charme et comme une saveur naturelle. Il ne faut pas quitter Pasquier sans faire remarquer combien la liberté et les* saines doctrines gagnaient à être défendues par des hommes comme lui. Son talent n'était pas mis au service de l'agitation ni des partis ambitieux. Il ne connaissait pas l'orgueil, qui, de notre temps, remplace si souvent la conviction. Ayant l'air de parler contre l'Église, puisqu'il combat ceux qui se disent ses meilleurs disciples, il sent le besoin de s'agenouiller devant Dieu, de professer sa Coi et de dire : « Je suis fils de l'Église romaine. Je veux vivre et mourir en sa foy. A Dieu ne plaise que j'en forligne d'un seul point! » 31e Versoris, son adversaire, lui répondit avec une grande sobriété de pensées et de paroles. Parmi les moyens qu'il lit valoir dans l'intérêt de ses clients, il indiqua la liberté d'enseignement, mais en des termes dont la timidité contraste avec le grand bruit qu'on a fait de nos jours sur ce sujet. « Quant au septième point, dit Versoris. qui concerne l'intérêt de l'Université, ils (mes clients) se soubmettent aux lois et statuts de l'Université, ils sont prêts de subir le règlement et l'ont requis.
« Ils demandent participer et communiquer a la science: cela ne se peut dénier de droit de nature... l'Université ne perd rien pour cela; c'est plus d'honneur, plus on se communique. »
Versoris repousse avec dignité et bonheur le reproche d'hypocrisie fait à ses clients. « Etant respondu a tous les
objets fors a l'hypocrisie, dit-il, je m'attendois que maistre Estienne Pasquier, qui a commencé par cette injure, dût cotter en quoy a paru cette hypocrisie, car l'hypocrisie est une simulation des œuvres de l'affection; qu'on dise en quoy les demandeurs ont desguisé leur l'orme de vivre, et on y répondra. •
« Le cœur est cognu et ouvert a Dieu seul : c'est à luy a en juger et non à autre, de peur qu'il ne se trompe en chose qui lui est fermée et cachée. » Cette dernière phrase est d'une grande beauté. Versoris parle encore sagement et bien quand il termine : « Je dis donques qu'il n'y eut jamais collège mieux institué, que quand on mesle avec la science la correction et 1 instruction des mœurs... ce qui me fait souvenir de^ce que j'avois obmis pour le catéchisme catholiquement composé et doctement écrit, ce que vault trop mieux qu'un de Arte amandi d'Ovide et autres livres qui corrompent la jeunesse1. »
Apaisée par un arrêt de surséance qui révélait déjà toute la puissance des jésuites et les hésitations du Parlement, cette lutte recommença plus vive et je puis dire plus éloquente trente ans plus tard. Ce fut alors le véhément Arnauld, comme l'appelle de Thou, qui accusa les jésuites. Son plaidoyer est une Philippique; il est plein de passion, de mouvement, de grandeur ; moins savant que celui de Pasquier, il est plus oratoire ; le style en est plus large, plus libre, plus français. Qu'on en juge. « Pourquoi donc, s'écrie
1 Plaidoyé de Me Pierre Versoris, advocat en Parlement, pour les prestres el escoliers du collège de Clermont, dits jésuites, contre l'Université. (OEuvres de Pasquier, p. 1102.)
Arnauld, différer plus longtemps un jugement auquel toute la France est attentive? On nous oppose un arrêt du Parlement qui a ordonné une surséance, il y a trente ans. Mais il n'est plus question de cette instance... l'affaire étoit dans ce temps-la toute différente de ce qu'elle est aujourd'hui : — les jésuites étoient alors demandeurs et les membres de l'Université défendeurs ; aujourd'hui les jésuites sont accusés, et c'est l'Université qui accuse. Ajoutez que le fond de ces deux affaires n'est plus le même ; il s'agissoit alors d'aggréger les jésuites au corps de l'Université; aujourd'hui il s'agit de les bannir du royaume.
« La surséance que la Cour accorda alors donna en quelque sorte gain de cause aux jésuites; aujourd'hui si on leur fait la même grâce, c'est proprement surseoir les précautions qu'il faut prendre pour mettre en sûreté la vie du roy, qui est en très-grand danger tant que les jésuites sont en France. D'ailleurs, les temps sont bien différens : il n'y avoit alors que des gens sages qui vissent les malheurs dont on étoit menacé. Aujourd'hui qu'ils sont arrivés et qu'ils subsistent, tout le monde en est témoin. Alors les jésuites n'avoient point encore fait entrer de garnison espagnole dans la capitale, on n'avoit point encore entendu les discours furieux de leurs pères Bernard et Commolet, qui traitoient le roy d'Holopherne, de Moab, de Néron et d'Hérode, et qui crioient dans leurs sermons que la couronne se pouvoit transporter par élection dans une famille étrangère, suivant quelques passages des livres saints auxquels, par un blasphème détestable, ils avoient le front de donner un sens détourné ; que l'Espril- Saint, qui avoit inspiré les prophètes, avoit déclaré la maison
(lu Bourbon indigne du trône, par ce verset du Psalmiste : Eripeme, Domine, deluto, ut non infujar ; tirez-moi, Seigneur, de la bourbe, afin que je n'y enfonce pas. Ils n'avoient point encore ce livre de vie, comme ils l'appellent, où ils écrivent tous les secrets des familles qu'ils apprennent par la confession ; en un mot, leur faction n'avoit pas encore pris bien racine, au lieu qu'aujourd'hui elle s'est tellement fortifiée, que nos ambassadeurs en Italie et en Espagne n'ont jamais négocié aucune affaire qu'ils n'aient trouvé en leur chemin quelque jésuite qui s'opposoit aux volontés du roy et a la gloire du royaume... On dira peut-être que si les jésuites sont coupables, il faut leur faire leur procès dans les règles et les bannir ensuite. Mais, pour des maux tels que les nôtres, il ne faut point de remèdes lents, ni de médecins timides. Quand Pie V abolit l'ordre des Humiliez, il se dispensa bien des formalités qui pouvoienl allonger l'affaire, parce qu'il craignoit pour la vie du cardinal Borromée. Barrière, suborné par les jésuites pour assassiner le roy, alloit exécuter ce détestable dessein, si la conjuration n'eût été découverte : et l'on dira qu'il faut différer ! Qui sera assez hardy pour parler de la sorte? Quoi ! il ne nous sera pas permis de faire, pour la conservation de notre prince, ce que le pape a pu entreprendre pour celle d'un cardinal ! Si nous demandions leur mort, peut-être faudroit-il prendre d'autres mesures; mais il n'est question que de les bannir, c'est un expédient pour les punir sans que les juges aient lieu de se repentir d'aucun excès ni de douceur, ni de sévérité. Dans les crimes qui regardent l'État, la notoriété suffit pour pouvoir prononcer la condamnation des coupables, il n'est pas alors besoin
de preuves, les maux de la république sont sensibles et palpables. 11 n'est pas même nécessaire d'examiner l'origine de ces Pères; je sais qu'ils ne sont pas tous nés en Espagne, mais je compterai plutôt pour François un homme né au fond ' de la Scythie, qui s'intéressera pour la nation, qu'un traître qui, né et élevé dans Paris, sera un scélérat pour vouloir ruiner le lieu de sa naissance, la gloire et la liberté de ses frères. Bernard, Commolet, et les autres jésuites qui leur ressemblent, ont tant travaillé, quêtons ceux qui ont sucé le lait de cette abominable société, ont dépouillé tout amour de la patrie; leur conduite, leurs mœurs, leurs affections, n'ont point d'autre but que de se conformer en tout aux volontés du pape et du Général de leur ordre. C'est leur père Varade, né dans Paris, qui a conseillé d'assassiner le roy ! . . . »
Se tournant ensuite vers les juges, Arnauld les exhorta a montrer qu'ils étaient véritablement hommes a saisir l'occasion et a se souvenir qu'ils étaient membres du plus respectable sénat de l'univers. Il leur représenta que le temps était venu, trop tarda la vérité pour l'honneur de la nation, mais enfin qu'il était venu, et si à propos, qu'il n'y avait pas un moment à perdre; que l'avis qui irait a expédier cette affaire le plus promptement possible était celui qu'on devait suivre; que le temps des grandes révolutions était propre aux grandes entreprises; que les médecins ne laissaient rien dans un corps qu'ils avaient guéri qui pût en troubler l'harmonie; qu'il fallait a leur exemple couper tout ce qui menaçait notre liberté; que l'unique moyen de rétablir la discipline des écoles françaises, qui avait été ruinée par nos guerres, était de détruire l'école espagnole, vraie sangsue altérée du sang de nos étu-
diants , et que ces collèges qu'ils ouvraient dans tout le royaume étaient autant de saignées qui tiraient le suc et le sang de l'Université de Paris2.
Dans cette longue et saisissante peinture qu'Arnauld l'ait des jésuites, qu'il me soit permis de prendre encore un trait : il a une vivacité particulière que je n'approuve ni ne blâme, mais il sort a coup sur d'une bouche éloquente. « C'est moins a instruire nos enfans qu'ils (les jésuites) travaillent qu'a corrompre leurs mœurs sous prétexte de les former a la piété. Ils leur inspirent avec le lait des erreurs pernicieuses, et leur font avaler le poison avec le miel; ils leur apprennent a tremper les mains dans le sang des rois, a se moquer des magistrats, à exciter les peuples a la révolte, a haïr le nom françois et à avoir pour les Espagnols une affection criminelle. Ces préceptes qu'on inspire dans un âge tendre jettent de profondes racines dans le cœur. Ces enfans, dont l'éducation leur est aujourd'hui confiée, deviendront dans peu des hommes faits, et apporteront au gouvernement de l'État ou de l'Eglise ces passions d'amour ou de haine qu'ils auront puisées a leur école. Depuis que ces novateurs se sont emparés de l'esprit de notre jeunesse, les mœurs de nos pères ont changé, non plus insensiblement comme autrefois, mais avec une rapidité surprenante. Et que nos familles n'ont-elles pas a craindre d'eux? Ils arrachent tous les jours les enfans de la maison de leurs pères et d'entre les bras de leurs mères; et, après s'être rendus maîtres de nos héritiers, ils s'emparent encore de nos héritages ! » On entendit dans ce procès deux autres avocats : celui des
1 De Thou, t. XII, p. 258.
jésuites, Mc Duret, qui fut plus sobre encore que ne l'avait été Versoris, et celui des curés de Paris, intervenans dans l'instance et concluans comme l'Université, Me Dolé, qui, si on en croit de Thou, parla avec autant de force qu'Arnauld, et au nom de la religion même. « Rien n'est plus propre, dit-il, a renverser la religion que de voir dans le service divin des usages que n'ont point connus nos ancêtres . L'austérité et des yeux baissés vers la terre , qu'on regarde ordinairement comme des marques de modestie et de mépris qu'on fait des biens de ce monde, ne sont dans ces Pères qu'un voile qui couvre leur faste et leur ambition. Us ne baissent les yeux (pie pour envisager les biens et les honneurs de la terre. 11 n'est pas possible que nous vivions avec des gens qui renversent la discipline de nos églises et qui ont des sentimens inconnus à notre climat. Ce sont eux qui nous ont fermé le ciel. . . » En finissant, Dolé ajouta :■ « Pour toutes ces raisons, les curés de Paris, à l'exemple des anciens pontifes, qui étoient obligés de donner avis au sénat de tous les prodiges qui arrivoient, alin qu'il en ordonnât l'expiation, supplient et conjurent la Cour d'ordonner aussi, avec sa prudence ordinaire, l'expiation du prodige que nous voyons de nos jours, c'est-à-dire de réprimer ces maîtres pernicieux qui enseignent a leurs disciples qu'il est permis de tuer les rois; et si elle ne juge pas a propos de les bannir du royaume comme l'Université le demande, de leur défendre au moins d'administrer a l'avenir les sacremens, et de faire aucune des fonctions qui appartiennent aux curés. »
Si, voulant parler de l'éloquence judiciaire du seizième siècle, j'ai pris mes exemples dans ces procès plutôt qu'ail-
leurs, ce n'est pas a coup sur dans l'intention de ranimer une querelle éteinte, c'est seulement pour montrer sous son vrai jour la langue oratoire et judiciaire de celte époque. ?sTous touchons maintenant au siècle suivant, et je puis, sans autre transition, arrivera Lemaistre
DE
ANTOINE LEiMAISTRE