CHAPITRE PREMIER
pars 1594. L'avocat général Simon Marion. — Son plaidoyer pour l'impression tles œuvres de Sénèque. — Sa définition du droit de propriété. — Les débuts d'Antoine Lemaistre. — La langue de Pascal au berceau. — Les Carmélites.
— Magdeleine de Poissy enlevée par un apothicaire de Beaumont. — La puissance paternelle. — L'ordonnance de Henri II sur les mariages clandestins.
— Un procès d'exhérédation.
En relisant un des plus beaux chapitres des Essais, celui que Montaigne, avant Rousseau, consacre à l'éducation des enfants, et qu'il écrit pour madame Diane de Foix, qui va devenir îm'iv. on y trouve grandement exprimée la joie que procure l'étude1. « Votre élève, dit-il, pratiquera, par le moyen des histoires, les grandes âmes des meilleurs siècles. » ?s est-il pas
1 Liv. Ier, ch. xxv, de l'Institution des Enfants, à madame Diane de Foix, comtesse, de Gurson.
vrai, en effet, qu'on goûte un rare bonheur dans la fréquentation de ces esprits d'élite, aisément oubliés du vulgaire, que ranime une tendresse studieuse, et qui, touchés du soin qu'on prend de les connaître, vous donnent en échange la plus douce des compagnies et les meilleurs exemples? J'ai du moins éprouvé ce bonheur en étudiant, une fois de plus, la vie et les œuvres d'Antoine Lemaislre, qui fut le plus grand avocat et la plus noble conscience de son temps. D'ordinaire, quand on détaille une figure qui n'est plus, on s'aperçoit que l'histoire a des complaisances, comme en ont les peintres, et qu'elle altère un peu pour embellir! J'ai reçu l'impression contraire en examinant de près cette belle et originale physionomie. Il est difficile d'en concevoir une plus noble et plus pure. Elle est de celles qui séduisent et attirent les âmes tendres et les esprits religieux; plus on la regarde, plus on y trouve de beautés et de véritable grandeur. Les yeux ont de la peine à s'en détacher, comme d'un rare et parfait tableau. Notre siècle aurait peu d'admiration pour ce grand avocat, devenant de lui-même et sans dépit un grand solitaire. Il aime trop le succès et honore avant tout les fortunes bruyantes. La richesse et la puissance sont à peu près sans rivales. Nous en sommes là, après avoir régénéré la vieille société, changé vingt fois l'autorité publique au nom des idées et des mœurs, marché de révolte en révolte, sous prétexte de progrès, et afin de ne reconnaître d'autre empire que celui du meilleur et du plus juste ! On succomberait à la tristesse qu'inspirent une telle iniquité et tant d'agitations stériles, si Dieu, qui nous lient tous, ne devait pas mettre chacun à sa place; il a pour auxiliaire, dans cette œuvre de réparation, le temps qui, suivant Mirabeau, rend justice à tout le monde !
Quoi qu'il en soit, Antoine Lemaistre est un type accompli de grandeur morale; et rappeler son talent et sa vie, c'est même
aujourd'hui, loin de ce que le vulgaire idolâtre, lui assurer le respect et l'admiration des nobles esprits et des nobles cœurs. 11 y a quelque piété et quelque intérêt à le faire. Il faut montrer qu'on se souvient des hommes dont la conscience a été plus grande que leur fortune. On se console ainsi de voir poussé si loin le culte des faux dieux, et ou s'aperçoit que, moins sensible au succès, rendue impartiale par l'éloignement, la postérité défait bien des grandeurs qu'avait formées la flatterie contemporaine, et qu'elle s'attache de préférence aux pures renommées.
Antoine Lemaistre eut pour mère Catherine Arnauld ; ce fut elle qui soigna son enfance. Il est permis de croire qu'involontairement, au milieu des douces caresses et des douces leçons, cette femme si malheureuse laissa tomber sur l'âme de son fils quelques gouttes de cette tristesse qui remplissait sa vie, et qu'elle prépara de loin ce cœur à la religion et à la solitude. L'inconduite de son mari la força de réunir dans ses mains l'autorité du père à la tendresse maternelle; elle l'exerça avec un rare bonheur, comme il arrive souvent à ces femmes que grandit l'infortune et que Dieu dédommage de leur isolement et de leurs malheurs en donnant à leurs fils une célébrité qu'elles partagent.
A vingt et un ans, au mois de juillet 1629, Antoine Lemaistre se levait au milieu de la Grand'Chambre du Parlement de Paris, non loin de M. l'avocat général Bignon, « dont la vaste suftisance passait pour un prodige1. » Le grand siècle était bien commencé, mais ni Corneille ni Descartes n'avaient encore écrit. La langue de Rabelais et de Montaigne était plutôt ingénieuse et savante que limpide et oratoire. Elle avait profité
1 Issali. (Dédicace des plaidoyers de Lemaistre au premier président de Bellièvre.)
de son long et studieux commerce avec l'antiquité grecque et latine, et, en y mêlant beaucoup de sel gaulois, elle avait déjà pris des airs d'originalité et de grandeur; mais elle ne s'était pas encore assimilée toutes ces richesses du passé, de manière à les faire en partie oublier; elle n'avait pas pris dans la bouche de Bossuet, ni sous la plume de Pascal, l'éclat incomparable qui en fera bientôt le plus parfait instrument de la pensée !
Lemaistre débutait eu même temps que l'hôtel Rambouillet, qui s'ouvrit, si je ne me trompe, dans l'année 1630; son début eut presque autant de succès que le Cid, qui parut un peu plus tard1; et, si l'on en croit les contemporains, tout Paris se mita écouter ce jeune et brillant avocat; la chaire elle-même, jusquelà maîtresse exclusive de l' attention publique, vit ses auditeurs l'abandonner pour courir à la Grand'Charnbre. Tant d'admiration supposait un rare et précoce talent. Lemaistre se montra, en effet, dans le premier de ses plaidoyers, si savant, si philosophe, si éloquent, qu'il faut y regarder de bien près pour s'apercevoir des progrès qu'il aura faits plus tard. A peine adolescent, il a tout étudié, et il sait si bien, que quand il cite Aristote, Platon, Démosthènes, saint Jean Chrysostome, il n'a pas l'air de leur emprunter; on dirait un cadre qu'il ajoute à sa pensée! Nous nous moquons aujourd'hui de cette science qui encombre un peu ces plaidoyers , mais nous oublions qu'elle seule pouvait faire d'un si jeune homme un maître improvisé dans l'art de la parole; d'ailleurs, sa pensée, son style, sa forme, tout est à lui, et, s'il a beaucoup semé et beaucoup recueilli, il use de sa récolte comme le plus légitime propriétaire. Sans parler des autres qualités dont il est doué, il possède déjà une langue épurée, oratoire et française. Avant de montrer les beautés de pensée et de style qui éclatent dans ce
' 1050. (Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.)
premier plaidoyer, je ne résiste pas à la tentation d'un rapprochement; il est de nature à grandir Lemaistre, sans diminuer pourtant le mérite d'un avocat général qui fut son bisaïeul maternel, Simon Marion, baron de Druy, conseiller du roi.
Simon Marion est une physionomie à peindre à côté de celles de Guillaume du Vair, du procureur général Mole, de l'avocat général Servin. Elle a toute la noblesse de la douceur et de la tolérance, dans une époque de passions violentes et sanguinaires. C'est un médaillon du chancelier Lhospital. En lisant les plaidoyers de Simon Marion l, édités en 1609 par le libraire qui avait été son client, et qui demeurait rue Saint-Jacques, à l'Escu de Basle, on s'aperçoit que son âme était pleine d'élans oratoires; mais son style, qui n'a que quarante ans de plus que celui de Lemaistre, est surchargé de latinité, de mythologie et de locutions bibliques; il ne manque pas d'un certain lyrisme; mais, si on le compare à la langue que va parler Lemaistre, il est informe et rudimentaire.
Nous sommes au mois de mars 1594; la Ligue est vaincue, Henri IV vient d'entrer dans Paris épuisé; mais on entend encore lexlernier écho de ce tocsin meurtrier dont un roi, père de ses sujets, avait donné le signal dans la nuit du 24 août 1572. La France est toute criblée des blessures qu'on lui a faites, au nom du Dieu de paix et de miséricorde. Marion écrit alors la préface de ses plaidoyers, et, les dédiant à cette France qui a tant souffert, il s'écrie :
. « Chère patrie, France vénérable autrefois, splendide sur les autres provinces comme un œil du monde, et maintenant triste et désolée, sanglante et hideuse comme prête à mourir... ne
1 Plaidoyers de M. Simon Marion, baron de Druy, cy-devant advocat au Parlement et depuis conseiller du roy en son conseil, et son advocat général; revus, corrigés et augmentés; chez Michel Somiius, à l'Escu de Basle,
serais-je pas stupide et impie si, voyant aujourd'hui la Majesté sainte qui vous soûlait rendre vénérable à tous vos enfants et formidable aux étrangers, polluée et violée de tant de brigandages, de faux, de ruines et de saccagements... l'horreur du fait ne déliait ma langue, eût-elle été muette et empêchée dès sa naissance, pour crier hautement, d'une voix émue de dépit et d'angoisses, aux uns : C'est votre sœur; aux autres : votre fils; et aux plus enragés, race de vipères, génération furieuse et dénaturée : C'est votre mère qui vous a enfantés et tendrement nourris ! et finalement à tous en commun : C'est une reine auguste et sacrée, ce serait sacrilège, ne la tuez pas! »
On ne peut méconnaître ni le lyrisme, ni le ton oratoire, ni la saveur de ce langage ; mais ce n'est pas le vol plein et assuré de la pensée; un peu plus loin, les mêmes qualités se montrent avec les mêmes défauts : c'est de la chrétienté qu'il parle :
« Soyez jaloux, s'écrie-t-il, de son nom, de sa gloire, de son honneur, de sa célébrité. Contendez, débattez à qui s'en montrera plus ardemment épris, qui lui sera plus dévot et fidèle, plus humble, plus franc, plus obséquieux, plus obéissant ! Mais que cette émulation, se proposant une si belle fin, y tende par moyens qui ne soient point indignes! Car cette maîtresse, hautement élevée par-dessus la boue de ce monde terrestre..., n'approuvera jamais que ses corivaux combattent entre eux de l'amour qu'ils lui portent, par l'épée, le sac et le feu, par la désolation de ses royaumes, villes et provinces, par la pollution de ses églises, ses autels, ses mystères, bref par les humanités qui tirent à leur suite les armes matérielles, sales et vilaines, en un sujet si céleste et divin. Dépouillez-les donc comme un fardeau nuisible, qui aggrave vos âmes et tarde leur volée pardessus la chair, la terre et le monde, et, au lieu de ce fer horrible et pesant, vêtez, ce qui les rend belles et agiles, la charité, la douceur, l'innocence, In foi , la justice, la modeslie,
l'union, la concorde, les jeûnes, les aumônes, les vœux, les l»rières, la sainte doctrine, et, en un mot, toutes les vertus et toutes les bonnes œuvres!... »
J'ajoute une dernière citation, et on aura une idée de cette éloquence tourmentée, qui tient delà prédication et du forum, Bt qui n'a encore ni la sécurité ni la sobriété limpide de la véritable éloquence. Cette fois, Simon Marion plaide pour Jacques Dupuis, et Gilles Beys, libraires en l'Université de Paris; il s'agit de l'impression des œuvres de Sénèque, revues et annotées par Marie-Antoine de Muret; il parle de la décadence de Rome païenne et de l'éclat de Rome catbolique :
« La grandeur immense de son premier empire, sujette à la loi des choses de ce monde terrestre, n'a pu éviter les effets ordinaires de sa nature caduque et muable, tellement que, ses mœurs s'étant peu à peu trouvées corrompues, ses provinces rebelles, ses chefs désunis et sa force énervée, elle-même enfin, prise et reprise, honnie et villenie, a souvent enduré le sac et l'épée, le feu et la ruine, sous laquelle les arts sont demeurés morts et ensevelis, et par ce moyen la terre couverte d'ignorance et de barbarie, tant l'éclipsé de cette ville auguste a engendré de ténèbres au monde! Depuis, Dieu l'ayant revêtue d'ornements plus illustres que ses premiers triomphes et ranimé la vigueur des esprits, les uns, enflés de nouvelles pensées vraiment sublimes, ont enfanté dans ces derniers siècles des inventions plus subtiles et plus utiles que n'avaient jamais vues les. Ages précédents; les autres, seulement adonnés à la recherche des choses passées, ont déterré les vieux monuments des bons livres, fait parler derechef les langues mortes, et remis les anciennes sciences en leur première splendeur et dignité; ce qui a rendu toutes les lettres aujourd'hui florissantes, comme un ample et délicieux jardin, où nous devons premièrement choisir les fruits sacrés des saintes Ecritures, pour la nourri-
ture céleste de nos âmes, et après y recueillir, pour nous récréer, les fleurs profanes, dont les plus viles contentent seulement la curiosité... mais les autres, outre l'élégance, rendent encore une douce odeur qui nous inspire les sages préceptes des bonnes mœurs. Et tel est ce livre autrefois né à Rome, et depuis peu restitué à Rome, laquelle toutefois ne peut se glorifier d'avoir été mère, mais hôtesse de l'auteur... d'autant que Sénèque, qui l'a premier produit, était Espagnol, et Muret, qui l'a dernièrement revu et illustré, était Français! »
Après ce long exorde, qui n'est pas sans éclat, dans lequel les expressions bizarres se mêlent aux expressions heureuses, et qui offre un grand aspect historique sous des images qui étonnent notre goût et sous des mots à moitié latins, que Lemaistre naturalisera bientôt, Marion détermine l'origine de la propriété littéraire avec un sens exact et profond et un rare bonheur de
langage
11 ne commet pas cette grande erreur, échappée à Montesquieu et répétée par Mirabeau, audacieusement exploitée de nos jours, émise hier encore et toujours combattue1, de placer le principe de la propriété dans le droit civil; il en a un sentiment plus social et plus juste :
« Si l'homme, est né libre, dit-il, on ne le peut après asservir; la raison en est que les hommes, les uns envers les autres, par un commun instinct, reconnaissent chacun d'eux en son particulier être seigneur de ce qu'il fait, invente et compose..., de manière que l'auteur d'un livre en est vraiment maître, et, comme tel, en peut librement disposer, même le posséder' toujours sous sa main privée, ainsi qu'un esclave, ou l'émanciper en lui concédant la liberté commune, et la lui accorder ou pure et simple, sans y rien retenir, ou bien à la réservation, par une
« Voir le remarquable écrit de M. Troplong sur la propriété.
espèce de droit de patronage, qu'autre que lui ne pourra l'imprimer qu'après quelque temps. »
On le voit, et si nous cédions au plaisir de continuer ces citations, on le verrait bien mieux encore, ce sont des perles semées dans des broussailles; c'est une langue qui chancelle et tourbillonne; nous la retrouverons bientôt sous la plume et dans la bouche de Lemaistre, émondée et affermie; elle sera enfin le miroir simple, fidèle et pur de la pensée qui se montre. De temps en temps, une image ambitieuse et quelques mots non encore dépouillés de leurvieille forme pourront bien l'obscurcir, mais ce sera déjà la langue de Pascal au berceau !
Un gentilhomme du Vexin, Claude de Poissy, avait, en l'année 1012, fait entrer aux Carmélites une de ses filles, appelée Magdeleine, alors âgée de vingt-deux ans. Elle n'avait pu supporter l'austérité de cette règle, sous laquelle ont vécu tant de créatures adorables, et se sont courbés tant de fronts charmants! Elle rejoignit une de ses sœurs qui gouvernait l'IIôtel- Dicu de Beaumont, et chercha, dans cette maison plus séculière et plus douce que le couvent de la rue Saint-Jacques, l'habitude de la vie religieuse; mais la nature ne permet pas toujours et favorise rarement cette entière abdication des sens et ces pieuses violences del'àme sur le corps: elle résiste et se défend, et souvent il arrive que, dans cette lutte mystérieuse, elle prend pour triompher les plus singuliers instruments. Un cœur de femme que Dieu n'a pas pu remplir et qu'on veut opprimer s'attache à ce qui se présente, sans choix et violemment, et ne suit p§s les lois communes de la tendresse et de l'amour ! C'est ainsi que Magdeleine de Poissy conçut, dans sa nouvelle retraite, une passion déréglée pour Claude Vaillant, apothicaire ordinaire de l'Hôtel -Dieu de Beaumont. Le 4 février 1620, elle se sauve avec lui; ils courent se marier à Saint- Germain-en-Laye, sans qu'elle ait demandé l'avis de ses parents.
Son père meurt et la déshérite elle et les siens. Elle attaque ce testament. Antoine Lemaistre le défend contre elle. Il commence, et dans la première de ses phrases il a résumé avec éclat et dans un style exemplaire la grandeur de sa cause.
«11 est véritablement étrange, dit-il, que l'intimée, après avoir violé l'honnêteté publique, la révérence paternelle et la discipline de l'Eglise; après avoir déshonoré sa maison, flétri la noblesse de sa naissance et mérité l'exhérédalion la plus rigoureuse, vienne aujourd'hui se plaindre de son père, déchirer sa mémoire, l'accuser de faiblesse d'esprit parce qu'il l'a déshéritée, et que, n'étant pas contente de l'avoir comblé d'afflictions durant sa vie, elle ose encore troubler son repos après sa mort! »
Il continue, et tout l'exorde mérite d'être cité; toutes les expressions en sont justes et belles, le mouvement en est oratoire, chaque mot est à sa place, on ne remarque pas un effort, et l'air circule librement dans ces phrases larges, pleines et harmonieuses :
« Elle prétend, messieurs, qu'une fille âgée de vingt-cinq ans est exempte de tous les devoirs naturels, et qu'elle n'est point tenue d'avertir son père, ni de penser même s'il est au monde, lorsqu'elle désire de se marier. Et moi, je soutiens qu'une fille majeure est encore fille; que l'ordonnance du roi Henri II est une loi inviolable, et que l'autorité des pères, établie par toute la justice divine et humaine, n'estpas une chimère, une imagination, un songe, mais quelque chose de vrai, de solide et de sacré !
« Elle estime que la seule qualité de fille, quoique coupable, quoique indigne, quoique dénaturée, vous touchera plus sensiblement que celle d'un père innocent, affligé, méprisé, et que vous jugerez qu'il devait se souvenir d'elle dans son testament, avec des témoignages de bienveillance et des éloges d'honneur,
quoiqu'elle l'ait oublié dans un mariage par un inépris injurieux et par un orgueil insupportable.
« Et moi, je soutiens, au contraire, qu'une fille ne peut rien prétendre aux droits de la nature quand elle les a violés, qu'elle ■st autant obligée d'honorer son père parce qu'elle en a reçu la vie que lui de l'aimer parce qu'il lui a donné la vie; et par conséquent qu'il n'est plus obligé d'avoir les sentiments d'un père pour elle lorsqu'elle n'a plus ceux d'une fille pour lui. Ainsi, messieurs, j'espère de votre justice un arrêt qui conservera les dernières, mais les plus précieuses reliques de l'autorité paternelle, et l'intimée en désire un qui les efface! »
Quand il a exposé les faits, comme on dit aujourd'hui, il les resserre et les réunit dans une seule phrase dont on ne retrancherait pas un mot sans supprimer une idée ou un effet oratoire :
« Vous voyez une fille qui, par une affection indirecte, foule aux pieds la pudeur de son sexe, abuse de la sainteté du sacrement du mariage, viole les décrets des sacrés conciles, abandonne la dignité de sa race et le respect que Dieu dans ses saintes lois, la nature dans son cœur, et le roi dans une ordonnance, lui commandent de porter à son père ! »
Quand il arrive à la discussion du droit, son style s'embarrasse de quelques citations, mais.il ne perd ni sa clarté ni sa beauté originale. Ce jeune orateur, qui, le lendemain de son début, deviendra un modèle, est dans l'âge où l'esprit reçoit beaucoup, mais ne rend pas encore. Aussi faut-il admirer plus qu'on ne l'a fait jusqu'ici, comme au jour même de ce succès, la familiarité puissante avec laquelle Lemaistre interroge la science et la fait parler.
L'ordonnance du roi Henri II, qui défend les mariages clandestins, exige pour les mineurs le consentement exprès de leurs père et mère, et commande « aux fils excédant l'âge de trente
ans, et aux filles ayant vingt-cinq ans accomplis, de requérir l'avis et le conseil de leursdits père et mère, » a une origine assez curieuse, et qu'il n'est pas sans intérêt de connaître. Un grand seigneur, connétable de France, ami du roi et possédant son cœur, avait un fils qui voulait épouser une femme de condition inférieure à la sienne. Ne pouvant l'en empêcher par la persuasion, il avait obtenu de Henri H l'ordonnance de 1 550. Il faut voir comment Lemaistre élève cette loi au-dessus de l'intérêt privé qui lui a donné naissance, la rattache aux principesfondamentaux de la religion et delà société, et couvre son berceau, si je puis parler ainsi, de science, de droit et de philosophie :
« Vous voyez, dit-il, que l'ordonnance a pour fondement l'honneur et le respect que les enfants doivent à ceux qui leur ont donné la vie, honneur si juste que Dieu, outre l'obligation naturelle, l'a voulu graver dans ses lois pour le faire observer encore plus religieusement, et si sacré, qu'il en a mis le précepte dans la première de ses tables. » Il emprunte à Salomon ces belles paroles : « C'est la prudence des pères qui doit former les mœurs de leurs enfants, éclairer leurs pas, régler leur conduite. »
Puis, parlant humainement et trouvant au fond du cœur la matière de cette loi :
« N'est-il pas honteux, dit-il, qu'il ait été besoin d'une ordonnance pour les exciter (les enfants) par la crainte des peines à un devoir qui est si juste, et que la raison naturelle leur doit demander si puissamment et même arracher avec violence?» Il est impossible de mieux définir l'autorité de l'ordonnance :
« Les lois doivent être pleinement et entièrement obéies, mais principalement les ordonnances de nos rois, qui régnent aussi souverainement que leurs armes, qui conservent le repos
de leurs sujets, la splendeur des familles et la gloire de l'Etat, qui sont leur sceptre le plus auguste, les colonnes de la monarchie, les sources de la félicité publique, et dont la justice et l'équité doivent trouver un respect aussi général dans nos sujets que leur autorité suprême une parfaite obéissance dans nos volontés. C'est, messieurs, ce que l'intimée ne peut ébranler, c'est ce qui rend vains tous ses artifices, c'est ce qui rend inutiles tousses efforts. »
Quand il réfute les moyens qu'on lui oppose et qu'il redoute la pitié qu'excitera la sœur de ses clients réduite à la misère, environnée deses enfants, à l'audience même, il cite avec bonbeur [Valère-Maxime, et. adressant aux juges la plus haute et la plus éloquente flatterie, il ajoute :
« La sagesse et la gravité de la Cour relèvent au-dessus des mouvements indiscrets et sans raison qui sont propres et ordinaires à la légèreté des peuples. Elle n'est non plus capable de faiblesse que d'injustice. Il n'y a que l'injuste miséricorde qui regarde le malheur et l'infortune sans en considérer la cause, et il n'y a que les âmes lâches qui se laissent aller à *ette molle passion, qui croient qu'un enfant, quel qu'il puisse être, doit toujours être héritier de son père. »
On a remarqué que Démosthènes finissait simplement ses immortels discours. Lemaistre avait déjà ce secret de l'art oratoire, que n'enseignent pas les rhéteurs et que l'instinct de l'éloquence fait seul deviner.
« Ne faites pas, messieurs, dit-il, qu'ayant enveloppé dans une offense générale le commandement de Dieu, l'ordre de la nature, la discipline de l'Eglise, l'éclat de sa race et la puissance îles luis, l'intimée y ajoute encore le mépris de votre justice; que son insolence ne triomphe pas de tant de choses sacrées; que le vice ne demeure pas victorieux de la vertu, l'ingratitude de l'affection, la fille du père, et la sujette des lois.
« Vous voyez, messieurs, que cette cause est très-importante, tout exemplaire, toute publique; qu'il n'y a pas de père qui ait un fils à qui un semblable malheur ne puisse arriver, et que cette licence effrénée ne peut recevoir d'autres bornes que celles que vous lui donnerez par votre arrêt, qui, confirmant, comme je l'espère, le testament que je soutiens, conservera les dernières volontés des morts, la majesté de l'ordonnance, et rendra l'autorité des pères sainte et inviolable à tous les enfants. »
Je termine ces citations. Ceux qui n'aiment pas la poussière des vieux livres me sauront gré de les avoir prodiguées. Elles justifient d'ailleurs la vivacité de mon admiration pour Antoine Lemaistre, et montrent qu'aux dons les plus heureux de la nature ce jeune homme avait déjà su joindre toutes les ressources de l'art et tous les effets de la science. Si on les rapproche des plaidoyers de Simon Marion, elles les font ressembler à une vieille armure, belle au fond, mais gâtée par les proportions, les détails et les ornements; et, quant à elles, elles ont déjà l'aspect et l'éclat de ces armes modernes, belles, simples, tranchantes ! 11 ne faudrait pourtant pas juger Lemaistre sur ce premier témoignage. Il y a dans ses œuvres, recueillies par une main pieuse, et sous l'autorité d'un grand magistrat l, des beautés que les lettres semblent ignorer2, et qui, suivant nous, sont de nature à leur faire envie. Dans un plaidoyer, dont je parlerai plus tard, qu'on dirait prononcé plutôt dans le Forum que dans la Grand'Chambre, il y a des traits d'histoire admirables, et le plus grand style 3. Il y parle des longues rivalités de
1 Le premier président de Bellièvre, si aimé du barreau, dont, suivant Issali, il adoucissait les emplois laborieux par une civilité si obligeante.
2 M. Sainte-Beuve nous parait avoir mal jugé Lemaistre et méconnu tout à l'ait le mérite de ses plaidoyers.
3 Plaidoyer trente-sixième, pour l'exécution du traité de paix de \ 600 entre lu France et l'Angleterre.
la France et de l'Angleterre, de la foi due aux traités; avant Montesquieu, delà barbarie du droit d'aubaine, du principe de la réciprocité entre les Etats, et, son pinceau rencontrant la grande figure de Charles-Quint, il répand sur elle quelques couleurs que ne connaissent sans doute pas les récents et heu- . reux historiens de ce prince1. J'y reviendrai pour mon plaisir [et pour ceux qui aiment à comparer un beau et vieux tableau, un peu effacé par le temps, aux peintures contemporaines. Je parlerai aussi des tristesses qui voilèrent le cœur de ce jeune et incomparable avocat, et je signalerai encore une fois à l'indifférence de nos âmes et de nos jours son grand et mémorable renoncement, sans permettre qu'on l'affaiblisse en le comparant \ aux conversions et aux retraites que notre temps a louées et connues!
1 M. Mignet; mon ami M. Amédée Pichot.