CHAPITRE XXI
Gaultier plaide pour Marguerite Tabert . qui avait eu des faiblesses pour l'abbé de Fontenay. — Le portrait de cet abbé avec ses revenus, et l'usage qu'il en taisait. — Le combat de deux testaments. — La scène du légataire. — Les notaires. — Les excès de la comparaison et de la métaphore. — Gaultier s'exprime en termes de chimie. — M' Brodeau sur Louet, avocat jurisconsulte, atteint par une rime de Boileau. — La chambre de l'édit. — Le baron de Merville, parent des Châteauneuf. — La demoiselle Francisque, une précieuse sans vertu. — Le procès finit par un duel dans lequel le baron de Munster, qui avait épousé la demoiselle Francisque, tue le marquis de Châteauneuf. — La baronne de Plancy. — Les dieux d'Athènes. — Comment les fameuses se taisaient payer en 1655. — Le père Francisque. — Lettres d'amour de la demoiselle Francisque au baron de Merville. — Songe de la demoiselle Francisque.
Dans une cause qu'il intitule le Combat de deux testaments, Gaultier défendit avec une grande chaleur les droits d'une femme du commun contre les héritiers de l'abbé de Fontenay; cet abbé avait été, comme beaucoup d'autres en ce temps-là. un abbé galant et riche; il avait dans le cours de ses galanteries rencontré une lille nommée Marguerite Tabert, dont le père était huissier des requêtes du Palais, l'oncle greffier, et qui avait encore dans la robe des parentés plus hautes; il lui avait persuadé qu'elle aurait avec lui du bonheur sans scandale, et du plaisir sans peur; de celte rencontre un enfant était né.
L'abbé de Fontenay, au moment de sa mort, possédait plus de dix mille livres de rente et plus de vingt mille écus en livres et médailles (il était antiquaire). Sa terre de Fontenay lui rapportait deux mille livres, Senancourt huit; il avait dans Paris deux maisons de douze cents livres, deux mille huit cents livres de rentes constituées, trois ou quatre mille livres sur le sel et sur le clergé. De nos jours, quand s'ouvre la succession d'un curé de campagne, on ne trouve la plupart du temps dans l'inventaire de ses biens que quelques livres pieux, l'image du Rédempteur et la modique épargne destinée aux pauvres, ses seuls héritiers. Sous ce rapport, le temps passé ne valait pas le notre; on s'enrichissait par la prière; on mêlait aux pures richesses du sacerdoce les trésors de la terre, et ces trésors éloignaient trop souvent le prêtre de î' autel. A quatre heures, le jour même de sa mort, l'abbé de Fontenay fit un testament par lequel il laissait une pension alimentaire et viagère de dix- huit cents livres à Marguerite Tabert et à son fils. — A huit heures, il disposa, ou plutôt on disposa pour lui, du reste de ses biens en faveur de ses héritiers légitimes. Au nom des mœurs, ces héritiers voulurent faire tomber le legs de Marguerite Tabert. — Gaultier le défend, et attaque le prétendu testament de huit heures; il raconte comment le mourant a testé et comment il n'a pas testé; dans la seconde partie de ce récit on trouve à peu près faite la scène du Légataire; qu'on en juge : « Dans l'histoire du fait, dit l'avocat, il faut demeurer d'accord que le défunt abbé de Fontenay s' étant trouvé indisposé, sa maladie a duré pendant douze jours; le dimanche au soir, trentième de juillet, le mal empire; le lundi matin, le malade, se sentant pressé, se dispose à recevoir les sacrements, et, au dernier période de sa vie, attaché seulement à la méditation de ces divins mystères, il cherche la satisfaction de sa conscience. — En cet état auquel la mémoire des actions de notre vie console doucement par
une sainte espérance, ou afflige et désespère par la crainte du châtiment, le défunt se souvient, par la présence de ma partie, dont la mère le logeait dans sa maison, qu'elle avait été la victime immolée à ses plaisirs et qu'abusant de la faiblesse de son âge, de son sexe et de sa condition, il l'avait séduite et corrompue, virgo ceeidit in foveam; qu'un enfant, né de cette conjonction furtive et clandestine, était le fruit de son amour; il sait que ce n'est pas assez de se repentir, qu'il faut satisfaire; il sait qu'étant ce qu'il est, de naissance et de condition, possédant des biens considérables, cela criait vengeance devant Dieu d'exposer ces deux créatures à la misère d'une nécessité honteuse.
« S'il eut mesuré son bienfait à son pouvoir et à son inclination, sans doute qu'il eût étendu sa libéralité plus avant; et néanmoins, pour marque qu'en ce qu'il faisait il n'y avait rien d'un mouvement d'impulsion domestique, il demeure dans ce tempérament, qu'il semble plutôt s'acquitter d'une dette d'obligation que non pas donner par excès de libéralité et de profusion; il a seulement légué à la mère et à la tille des aliments, et a laissé pour cela à chacune des deux une rente viagère de neuf cents livres pendant leur vie, et, pour le reste, il y a quelques dispositions en œuvres pies d'environ quinze cents livres.
« Après ce testament, il a paru avec quelle simplicité et sincérité ces pauvres gens agissaient, parce que, pouvant cacher pendant quelque temps cette dernière extrémité, elles ont, au contraire, fait avertir messieurs ses parents, lesquels, pour toute reconnaissance, traitent cette pauvre femme avec toutes sortes d'indignités, d'injures, de menaces et de violences : Quibus fnmjebatur officiis, et sedula circa lectum xijrotanlis, in omnia discurrebat ministériel; cette assistance avec tant d'assiduité, partagée en tant de différents services que la nécessité
exige des soins officieux d'une personne pleine de zèle et d'ai l'ection, eût pu toucher les amis de l'abbé de Fontenay, qui eussent désiré sa santé et sa vie, et non passes héritiers, qui ne respiraient que l'air agréable de sa succession.
« Aussi, à l'instant, toute leur peine et leur inquiétude parut en l'inquisition exacte et curieuse de savoir si leur parent avait fait un testament, et, comme cette pauvre demoiselle crut que, la disposition faite en sa laveur étant de si peu de conséquence, il n'en fallait point faire un mystère, et qu'elle pouvait avec assurance en révéler le secret, son ingénuité ne fit pas cesser leur persécution; le bruit, le trouble et le tumulte augmentent, la peur les saisit, rien ne les peut rassurer si on ne leur représente ce testament; on la sollicile, on la presse, on la tourmente, on envoie des gens pour forcer les notaires de l'apporter, on jure, on promet de n'y rien changer, que ce n'étail que pour le faire confirmer par un codicille; enfin le temps se perd, le malade avance à grands pas à la mort, les notaires qui avaient le dépôt du testament gardent la foi publique et ne viennent point, et alors ces messieurs prennent la résolution qu'ils ont depuis exécutée par une plénitude de puissance; deux autres notaires sont mandés et amenés dans un carrosse, on leur propose de faire un testament, mais le faire et non pas le recevoir, parce qu'il n'y avait point de testateur qui le voulût dicter: et, n'étant pas possible de le faire parler par force, on trouva un expédient plus prompt et plus facile de le faire parler sans qu'il en sût rien (sic), parce, dit-on, qu'il est aveugle, et. partant, dispensé de signer, et que la déclaration des notaires sera suffisante pour suppléer le défaut de signature.
« Ainsi, par concert des héritiers et des notaires, le testament nouveau fut dressé, dans lequel, au lieu d'employer le legs universel des meubles et acquêts, la crainte retint les notaires, ou bien par les aveuglements ordinaires qui arrivent
en toutes les mauvaises actions, ces gens, en supposant à un aveugle un testament, s'aveuglèrent eux-mêmes; depuis, la faute est reconnue et réparée, et, comme on avait déjà, par une diligence prévenante, pris en diverses fois tout ce qu'il y avait de plus précieux, l'on lit sur le soir ajouter ce legs universel, toujours avec la même facilité, la main des notaires agissant seule, sans nécessité de la signature de l'aveugle mourant; le scribe était le testateur, et son seul ministère faisait la loi du testament. »
Ce passage est certainement remarquable, et n'a pas besoin, pour qu'on l'applaudisse, du bruit de l'audience; il y a là du mouvement, du style, de l'art, une composition excellente, des traits bien lancés, une ironie bien contenue; mais, de cette hauteur (ce qui n'arrive pas à Lemaistre), Gaultier descend aux derniers excès de la comparaison et de la métaphore; il s'exprime en termes de chimie; il veut que les incertitudes du sort de ses clientes ressemblent « aux différents effets de l'eau d'une fontaine. Ter in die crescit decrescitque annulum seu quid aliud ponis in sicco, alluitur sursim ac novissime operitur, detegitur rursus, paiduiimque deseritur; l'anneau exposé en lieu sec. proche de cette fontaine, est l'image de l'infortune où la mort de celui de qui elles (ses clientes} attendaient leur secours les pouvait réduire; ce même anneau qui, dans un même jour, est arrosé de l'eau qui s'approche et le couvre est la grâce qui découle de la source vive d'une volonté bienfaisante qui répare avant la mort le débris dont elles étaient menacées; et enfin la sécheresse qui survient au déclin du joui1 fait que les eaux de notre bonheur se retirent, et, par un feu violent, toute l'humidité se dessèche, la nourriture et l'aliment nous manquent, et nous demeurons exposés au premier malheur dont nous étions menacés. »
On a de la peine à croire que Gaultier ait parlé une langue qui
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sort si violemment du bon caractère et de la vérité, quand, dans la même plaidoirie, on peut lire ces lignes animées, oratoires, éloquentes; il apostrophe ses adversaires : « Que s'il y a eu de l'offense et du péché en la conduite de leur parent, est-ce à eux d'en faire la censure publique? Ne sont-ils. pas justes censeurs et dignes réformateurs d'une action de cette qualité? Le péché ne leur déplaît pas, mais la réparation les blesse; qui ait vécu, qu'il soit mort dans le désordre, pourvu qu'il ne donne rien pour la satisfaction de son crime, et qu'eux ne perdent rien de son bien par cette voie qui ne les satisfait point; c'est assez (disent-ils) que le défunt. était abbé, et que, portant ce caractère, il y a incapacité en sa personne, et la pureté de nos mœurs, la sainteté de l'ordre ecclésiastique, ne peuvent souffrir que leurs dispositions portent les marques infâmes de leurs débauches; qu'il faut chasser ces femmes qui ont été des pierres de scandale au pied des autels, et ne pas autoriser le crime par la liberté d'en donner ou d'en recevoir la récompense.
« Chose étrange, messieurs! qu'un gentilhomme qui était en état de pleine liberté de contracter mariage, qui pouvait même réparer l'honneur d'une fille séduite parle titre légitime du sacrement, qui n'avait aucun caractère incompatible à ces engagements, qui pouvait s'y obliger, qui pouvait, l'ayant promis, v être contraint par les voies ordinaires de la justice, soit déchargé des obligations de la conscience et de la nature. Chose plus étrange encore, que nous entendions ici, au milieu du sacré temple de la justice, publier le sauf-conduit de l'impénitence pour ceux qui, par leur profession, doivent et prêcher la pénitence et la faire; quoi ! ces gens pécheront comme les autres hommes, et, si le péché ne se peut effacer que par la satisfaction, si c'est la piscine sacrée qui purge et qui purifie, ils participeront au mal et seront incapables du remède, ils moui-
AU DIX-SEPTIEME SIÈCLE ôl\
ront sans se repenlirou dans un repentir inutile; et votre loi, d'une pureté imaginaire, sera la loi de leur damnation sans retour; et vous qui laites les zélés pour la mémoire de votre parent, cachez sa faiblesse, pleurez son malheur, et expiez sa faute par son bien, si lui vivant avait manqué à le faire, et ne soyez pas si lâches que de contester ce qu'il en a ordonné si justement et si saintement ! »
Dans cette affaire ou dans une autre analogue, Gaultier eut pour contradicteur Me Brodeau, le commentateur de Louet, un avocat jurisconsulte qu'a atteint une rime de Boileau l.
a Au mois de juillet 1053, dans la chambre de l'Edit, devant ce tribunal accordé à la tolérance religieuse, et dont l'origine était la critique de la juridiction ordinaire, s'agitait un procès scandaleux et bruyant. Un baron de Merville, parent ou allié d'illustres maisons, cousin des Chàteauneuf, marié à Magdeleine de Bourbon, avait mené et venait définir une vie agitée et licencieuse. Au nombre dés femmes qui avaient pendant plus ou moins longtemps remplacé la sienne, se trouvait une demoiselle Francisque, qui était une précieuse et qui avait fait un recueil de ses lettres d'amour. Le baron avait pajé ces ardeurs épistolaires en monnaie ordinaire; il s'était reconnu dé-
1 Faut-il donc désormais jouer un nouveau rôle?
Dois-je, las d'Apollon, recourir à Barthole; Et, feuilletant Louet allonge par Brodeau, D'une robe à longs plis balayer le barreau? Mais, à ce seul penser, je sens que je m'égare. Moi ! que j'aille crier dans ce pays barbare Où l'on voit tous les jours l'innocence, aux abois, Errer dans les détours d'un dédale de lois, Et, dans l'amas confus des chicanes énormes, Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formas, Où Patru, gagne moins qu'IIuot et Lemazier, Et dont les Cicérons se font chez Pé-Fournier!
Satire i".
biteur d'une rente de quinze cents livres au capital de vingtquatre mille francs envers la baronne de Plancy, qui avait accepté le rôle de prête-nom et qui cachait la véritable créancière, la demoiselle Francisque. Mise à la mode par cette aventure, cette demoiselle avait épousé, plus tard, un de ces étrangers qui ne tiennent pas à la nouveauté, qui n'ont pas d'ailleurs le droit d'être exigeants, et qui, en se mariant, ne demandent pas d'honneur parce qu'ils n'en ont pas à donner, le comte de Munster. Quand le baron de Merville eut quitté le monde, qu'il avait scandalisé, sa veuve et le marquis de Châteauneuf, tuteur de ses enfants, voulurent faire casser le titre que la comtesse de Munster avait reçu des mains de la baronne de Plancy. Leur avocat, Me Hérault, prit la chose très-vivement et de très-haut: pour justifier sa demande, il ne craignit pas de racontera l'histoire des habitants de l'île d'Andros, qui, aux deux déités que les ambassadeurs d'Athènes leur portaient, la Persuasion et la Force, opposaient deux autres divinités d'une force invincible, l'impuissance et la pauvreté, » et de dire « que la fille du sieur Francisque n'avait pu prêter de l'argent au baron, parce que rien ne pouvait surmonter l'impuissance des liens domestiques de sa famille, la misère et la nécessité. » Gaultier, qui prend plaisir à répéter ces phrases ridicules, répond sur le même ton, retient pour lui cette burlesque figure, la continue et la retourne contre ses adversaires :
« Nous ferons, dit-il, une bien plus juste application (de la ligure) en vous persuadant sans peine que ces dieux de la ville d'Athènes, dont l'un s'insinue doucement dans les esprits par le charme et les grâces du discours, et l'autre sait armer et animer la rigueur des lois par le secours de la force, assisteront sans doute l'innocence d'une fille outragée; nous vaincrons dans vos esprits, et l'image de la vérité toute nue portera le vif éclat de sa lumière; mais quel sera le fruit de notre victoire, si nos
ennemis, assurés dans les effroyables retranchements de l'impuissante nécessité, ne peuvent être forcés? Mais le mystère des faux dieux que vous nous présentez a été découvert ; n'avezvous pas voulu même engager les dieux de la terre à prendre votre parti? N'avez-vous pas troublé la moyenne région de l'air? N'a-t-on pas vu le ciel se couvrir de nuages, entendu gronder le tonnerre? et n'avez-vous pas tenté de nous désarmer parla frayeur etl'étonnement pour vaincre par surprise? Prenez garde pourtant que le nom de votre île d'Andros est un nom fatal, dont nous vous avons fait éprouver l'effet qu'il signifie d'une mâle et généreuse vigueur, et que nous étions incapables de ces lâches mouvements de la crainte et de la peur ! »
Après avoir traversé ce gros nuage de mythologie et de rhétorique, Gaultier exprime des idées ingénieuses et trouve au service de sa cause des mots charmants. 11 fait dans une phrase le portrait du baron de Merville :
« Le baron de Merville, dans le débordement d'une vie licencieuse dont la soif ardente s'abreuve à toutes eaux, s'est attaché à la suite d'une de ces fameuses, qui s'est rendue dans Paris sa compagne inséparable. »
La cliente de Gaultier avait beaucoup occupé Paris ; elle avait refusé un brillant mariage, et la chose avait fait du bruit. Son avocat tire parti de ce refus, et ne veut pas croire que « celle qui n'avait jamais rien voulu donner lorsque l'or l'assurait de l'établissement de sa fortune et du repos de sa vie, eût sottement donné et abandonné ce qu'elle avait de plus précieux pour acheter par le mépris, la honte et l'infamie, le hasard incertain d'une espérance lointaine de quelque argent promis sous la foi d'un contrat, d'une promesse ou d'une obligation. »
Il ajoute, continuant à défendre l'honneur de la demoiselle Francisque :
« Ne sait-on pas que les femmes qui se mêlent de ce petit
commerce ne tirent jamais le payement de leurs dettes par lettres de change? que de tous les temps qui composent les espaces de notre vie elles n'en connaissent que celui qui est présent, semblables à ces deux courtisanes grecques, lesquelles se donnaient pour le premier précepte de leur art de ne recevoir jamais avec faveur un amant de la bouche duquel on entendait toujours des remises, des excuses , des promesses et de longues espérances.
«Pourquoi veut-on représenter l'image de la vie d'une fille dans un faux miroir?... Où et quand ont paru les signes delà moindre licence? Le défunt baron de Merville avait-il remporté l'honneur de la première attaque et le prix de la première victoire, ou bien avait-il des compagnons de sa bonne fortune et des complices de son crime? Si le bien était commun, s'achetaitil si chèrement ? si c'était un bien de réserve dont l'homme fit une soigneuse garde, se perdait-il si légèrement? »
On lui oppose l'indigence du père de sa cliente, et on soutient, avec quelque apparence de raison, que cet homme n'a pas pu prêter huit mille francs au baron de Merville. Gaultier réfute cet argument avec une grande adresse et beaucoup de bonheur, et, en le réfutant, il esquisse très-habilement la figure du père Francisque :
« Je sais bien que l'on dit que le père de ma cliente n'était point en état de mettre de l'argent à rente, la nécessité, fâcheuse hôtesse, ne l'ayant point abandonné pendant sa vie... Jugez, messieurs, combien cette ouverture est dangereuse, si désormais la foi et la sûreté des contrats est anéantie par de semblables conjectures , et si un créancier est contraint , pour justifier la vérité du prêt qu'il aura fait, de se soumettre à l'inquisition fâcheuse et injurieuse de sa vie, de sa fortune et de ses facultés, pour en rendre compte à son débiteur lorsqu'il le pressera du payement; or en voici ici l'exemple, où laça-
lomnie a péché jusque cet excès, que de faire effort de vous persuader que le sieur Francisque, père de cette demoiselle, avait presque fait son domicile ordinaire de la prison, ce qui est absolument démenti par les propres pièces dont ou s'est servi pour en faire la preuve, que pendant trente ans il ne se trouve avoir été emprisonné que deux fois, dont l'une avait été pour une dette contestée, et l'autre pour quelque résistance à des sergents, par le seul dessein de favoriser et d'assister un de ses amis; et toutes Jes deux, n'ayant duré qu'un moment, ne peuvent servir de sujet de reproche ou d'injure.
« Sera-t-il dit que, pour avoir trouvé un seul exploit de saisie de ses meubles, faute de payement des loyers de sa maison, il le faille faire loger à l'hôpital , puisque, au contraire, en toutes les maisons où on l'a vu demeurer dans Paris, jamais il n'en est sorti par contrainte et qu'après un fort long temps, qui est une marque du contentement et de la satisfaction des propriétaires ? n'y a-t-il point de milieu entre une haute opulence et une pauvreté misérable? La fortune des hommes ne peut-elle subsister dans quelque médiocrité? Il est vrai que la rente de quinze cents livres est trop peu de chose pour un de nos riches aisés du siècle; mais ce n'est pas trop pour un homme qui a toujours été hors de la nécessité et qui pouvait bien prêter cet argent au temps de son contrat, en ayant reçu presque au même instant une somme de dix mille livres pour le traité de l'office d'écuyer ordinaire de Monsieur, frère du roi. »
A propos des Lettres d'amour de la demoiselle Francisque au baron de Merrill e, qui faisaient un roman, Gaultier déclare qu'elles étaient adressées à un sieur de Crux, « jeune gentilhomme qui avait passé quelque temps aux exercices de l'académie du sieur Francisque; » il avoue alors que sa cliente a aimé, mais d'un amour pur, dont il fait la peinture avec une plume chargée de mots grecs et qui n'est pourtant pas sans éclat :
« Ne déshonorez pas la main qui a tracé ces lignes, puisqu'elle ne s'éloigne point du centre de l'honneur; apprenez que l'amour est un ouvrage commun de la vertu et du vice : ïpvç, xoivot àpenjs ■/.</! v/jovy;; îpyôv ; c'est un double dieu qui paraît sous différents visages, qui ne fait pas toujours les mêmes démarches, ne suit pas les mêmes brisées et ne vient pas à nous par un même chemin; il ne bride pas toujours d'un même feu, ne souffle pas un même vent et n'inspire pas un même air. S'il y en a un qui, prenant sa naissance parmi les jeux et les ris d'un enfant aveugle, ne produit que des extravagances, des sottises et des désordres, il y en a un autre dont la nature est sacrée et divine, qui imprime dans les cœurs sur lesquels il domine les mêmes qualités, et se peut appeler le gardien fidèle des belles et sages passions; enfin c'est un même nom d'amour, mais les mouvements et les sentiments en sont entièrement dissemblables; c'est dans cette différence que, devant vous, messieurs, cette fille, pour sa justification, est contrainte d'avouer qu'elle n'a pu refuser les marques honorables de cette noble passion, et qu'elle a été capable de rendre l'amour aussi pur, aussi saint qu'elle le recevait; le chemin par lequel ce dieu venait à elle était celui du mariage, puisqu'elle a épousé un seigneur de qualité étranger. »
Malgré tout, je crois que cette demoiselle avait été plus heureuse que sage; elle se trahissait dans ces lettres qu'il est toujours si imprudent d'écrire et qu'on écrit toujours, parce que la passion, comme un torrent, cherche et veut trouver des issues; dans l'une d'elles, elle expliquait un songe et disait :
« J'ai vu entrer par la porte de ma chambre une femme avec le visage effrayé, laquelle s'est mise à dire des paroles que le trouble auquel elle était empêchait de bien proférer, parmi lesquelles je n'entendais que le nom de Merville et de mort. Je m'avançai sur la fenêtre pour demander ce qu'elle disait, elle
me répondit que vous ne taisiez que d'arriver à Paris, et que vos ennemis vous avaient blessé de cinq ou six coups d'épée. »
Cette femme qui lui apparaissait ainsi a bien l'air d'une rivale, et c'est bien le baron de 3Ierville qui, dans ce songe, reçoit les cinq ou six coups d'épée.
On assure queGaullier, en plaidant, fit pleurer ses adversaires (c'est même lui qui prend soin de le dire); mais, au sortir de l'audience, l'affaire tourna au tragique. Le comte de Munster qui était de la patrie et de l'école de Brennus, provoqua en duel le marquis de Cbàteauneuf et le tua, après quoi sa femme et lui se réfugièrent à Bruxelles. Ce duel était de ceux qui justifiaient la sévérité dont le cardinal de Richelieu poursuivait alors cette meurtrière coutume.