CHAPITRE XXII
Le mariage forcé. — Françoise de Clermont, qui tenait aux Montmorency, ayant épousé le baron de Castelnau, avait fait annuler son mariage par l'Eglise. — Elle épouse secrètement M. du Bouchage, président au parlement de Grenoble, qui l'avait visitée et conseillée pendant son premier mariage. — Deux grossesses à la suite. — Madame du Riage et la connétable de Montmorency. — M. du Bouchage veut redevenir célibataire. — Tout ce qu'il y a d'illustre dans le royaume s'émeut de ce procès. — Sa femme, accompagnée de la princesse et de la connétable de Montmorency, se jette aux pieds du roi. — Le président demande des juges d'Eglise. — Jurisprudence. — Le concile de Trente. — Le mariage civil. — Ce qu'était le baron de Castelnau. — Le congrès. — M. du Bouchage reste marié. — La parole de Gaultier fait l'office de l'épée d'Alcidas. — Les avocats estimables, Hylaire, Pousset de Montauban, Bataille, Petit-Pied, Pucelle. — Quand Lemaistre attire tout Paris à l'audience, la grandeur csl dans l'air. — L'hôtel Rambouillet. — Corneille. — Lemaistre endormi. — Le réveil du lion. — Orner Talon aveuglé.
Au moment où Lemaistre allait quitter le Palais, Gaultier plaida une cause qu'on peut intituler le mariage forcé. — Une jeune fille, qui tenait à la Famille du connétable de Montmorency, Françoise de Clermont, avait épousé une première fois le baron de Castelnau. Sur les conseils et avec l'assistance de M. du Bouchage, président au parlement de Grenoble, elle avait fait dissoudre ce mariage par l'Eglise. « En cet état de liberté, » elle avait reçu souvent le magistrat qui l'avait conseillée. — Ils avaient fini par se marier secrètement, dans une
DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE AU XVIIe SIÈCLE 579
maison de campagne, devant un prêtre et* cinq témoins, le 18 juin 1G52. — Cette union avait eu plus d'un résultat, «deux grossesses et deux accouchements, deux voyages à Orléans et à Tours, la mort d'un premier enfant avant terme, la naissance et la vie d'un second, suivies de son enlèvement. » A ces signes, les parents sont avertis et veulent avoir la preuve du mariage; le président du Bouchage la fournit à madame du Riage, sœur de sa femme, et à madame la connétable de Montmorency, sa tante. Mais plus tard le président s'ennuie, regrette sa liberté et songe à la reprendre. Il supprime l'acte de son mariage et prétend qu'il n'est pas marié; « tout ce qu'il y a de grand et d'illustre dans le royaume prend part à l'offense » qu'il fait ainsi à sa femme; celle-ci, accompagnée de la princesse et de la connétable de Montmorency, va se jeter aux pieds du roi; le roi l'accueille avec bonté, s'étonne, lui qui sait être vertueux, qu'un des premiers magistrats de sa province du Dauphiné le soit si peu, et il accorde à celle qui le supplie des lettres patentes qui saisissent de cette affaire le parlement de Paris. — Ces lettres patentes firent sur M. du Bouchage l'effet des deux épées d'Alcidas sur Sganarelle; il se vit menacé par elles de devenir malgré lui le mari légitime et public de la demoiselle Françoise de Clermont. — Cependant il reprit courage et se défendit comme il put. 11 demanda des juges d'Eglise, et proposa ainsi ce que nous appelons aujourd'hui un moyen d'incompétence; mais Gaultier lui répondit par des raisons et par des exemples : les exemples surtout méritent qu'on les cite; ils montrent qu'en ce temps-là il y avait assez souvent des mariages forcés, et que la loi civile, dont on a récemment combattu et voulu détruire la puissance en cette matière, avait déjà sa force pour maintenir ou pour rompre les liens du mariage. « S'il faut appuyer, dit Gaultier, cette proposition (que les juges royaux sont compétents) par
les exemples, l'on sait que la question de la validité et vérité du mariage du sieur de Vausselles de Lyon ne fut point renvoyée ■ aux juges d'Église; la Dorati se prétendait sa femme, elle n'avait pourtant point aucun acte de la célébration de son mariage; s'il y avait un certificat, il était faux; ce mystère si saint avait été profané par le ministère d'un prêtre supposé; si elle se disait femme légitime et femme d'honneur, elle-même s'était déshonorée en sjgnant les reconnaissances de sa prostitution. Cependant c'est dans cette Grand'Chambre que, sur les circonstances et les preuves tirées des lettres missives et des interrogatoires des parties, la vérité et la validité du mariage reçut sa confirmation, et fut jugé même que le ministère d'un homme supposé, qui n'avait point le caractère du sacerdoce, avait pu conférer la grâce et l'effet du sacrement.
«N'a-t-on pas vu encore quelle connaissance la Cour prend des affaires de cette qualité, en la cause de M. de Saint-Félix, procureur général du parlement de Toulouse, que nous avons plaidée depuis deux ou trois mois seulement?
« Une fille réclame et se plaint que l'autorité de son père a forcé son consentement : question si le mariage d'une impu. bère, que la présence et la puissance des père et mère avait autorisé, était valable; question si sponscrfia per verba deprsesenti ne rendaient pas le mariage parfait; et, sur cette matière, la Cour4 non-seulement n'a pas renvoyé devant le juge d'Église, mais a prononcé son arrêt en ces termes, qu'elle a déclaré n'y avoir eu mariage. Criez maintenant que l'on a mis la main à l'encensoir, la loi n'est-elle pas égale pour nous? N'agil-elle pas même plus fortement en notre faveur par-devant vous, où, par le sacré caractère de la main souveraine et par les lettres patentes du roi, nous sommes renvoyés?
«Aussi, dans le discours inutile de la division de l'Église et du siècle, c'est assez de répondre que vous nous faites un mauvais
partage, sans considérer que la part réservée à l'Église est une pure grâce de nos rois, et que le titre pris par l'empereur Constantin vous fait assez connaître quelle est l'étendue de la puissance royale.
« Mais particulièrement pour ce qui regarde le fait des mariages, il se faut souvenir de cette belle dispute qui fut agitée au concile de Trente, sur deux opinions différentes du docteur Salmeron et du doyen de la Faculté de Paris, en la proposition de savoir si l'Eglise pouvait changer quelque chose de l'essence du mariage, par l'ouverture qui était faite de déclarer la matière incapable de recevoir la forme et prononcer l'inhabileté des personnes pour irriter le contrat; où l'on a remarqué que plusieurs de l'assemblée tirent connaître que par cette voie on établissait le droit de la juridiction séculière pour prononcer sur la nullité ou validité des mariages...
« Que si l'on en veut faire l'application aux faits de cette cause, qui va à l'examen et à l'instruction des preuves de la vérité d'un mariage contracté, dont la discussion est nécessairement attachée à tant d'autres circonstances qui sont purement de la connaissance du juge royal ; c'est une erreur et une évasion de chercher le secours de l'Eglise pour favoriser la fuite d'un parjure et d'un coupable ; c'est un malade qui s'imagine que le changement de lit et de chambre portera quelque allégement à l'ardeur de sa lièvre; et, si celui qui excite le bruit sur la compétence de la juridiction avait été appelé devant un officiai, nous entendrions de la même bouche qui le défend de puissantes assertions pour l'autorité royale et séculière. »
A la veille du procès, M. du Bouchage avait prié quelques gens d'Église de ses amis de lui donner leur avis sur la valeur de son mariage ; ils l'avaient tous trouvé marié. — Gaultier proposait plusieurs témoins, le père Dinet, jésuite, le
théologal de Grenoble, le père Romain, un maître des comptes cl un trésorier de France, parents de son adversaire, sans compter les domestiques. — M. du Bouchage ne pouvait guère les repousser, puisqu'il en avait fait ses confidents, et que des jésuites eux-mêmes il avait reçu une consultation contraire à ses désirs. — M. l'évêque de Lisieux avait été en correspondance avec le président du parlement de Grenoble, et celte correspondance contenait la preuve du mariage; de sorte qu'il ne restait plus à M. du Bouchage qu'une espérance de salut. S'il prouvait que le premier mariage de sa femme subsistait encore, le second, c'està-dire le sien, ne pouvait être maintenu. — Il essaya de le faire; mais Gaultier eut bientôt démasqué l'hypocrisie de ce moyen ; il reprocha amèrement et avec une ironie assez fine à M. du Bouchage ses scrupules tardifs et intéressés ; il s'étonnait qu'ayant fait rompre le premier mariage de la baronne de Caslelnau, afin d'arriver à son cœur et à sa main, il osât ensuite soutenir que ce mariage n'était pas rompu. Convenons qu'il fallait une certaine audace ou bien une très-grande envie de n'être plus marié pour ne pas reculer devant une si grave contradiction ! — La guerre faite au baron de Castelnau par le président du Bouchage et celle que l'amour avait mise de son parti, et qu'il voulait alors épouser, avait été très-vive, très-scandaleuse et très-meurtrière ; ils avaient d'abord plaidé que ce malheureux baron était impuissant ; ils l'avaient fait soumettre à la Visitation et au congrès, puis ils avaient prétendu que le mariage n'avait pas été consommé. Ils avaient gagné leur procès, elle baron avait élé soumis par arrêt à la profession dans la religion de l'ordre de Malte, laquelle profession dispensait de consommer le mariage. M. du Bouchage s'était beaucoup réjoui de cette victoire, qui lui laissait le champ libre ; il la regretta plus tard, quand quelques lunes de miel
eurent émoussé son bonheur; il voudrait alors rendre au baron la femme qu'il lui a prise. Il cherche à faire croire qu'il a trèsinjustement accusé son prédécesseur d'impuissance, et que celui-ci a montré à sa femme une aversion sensuelle que n'éprouvent pas les impuissants ; mais Gaultier renverse avec assez de bonheur ce dernier et fragile obstacle, dont son adversaire se couvre.
« Le mari n'était pas impuissant, dit-on, puisqu'il avait conçu tant d'aversion et de haine. Quelle conséquence ridicule! et ne sait-on pas que c'est l'effet plus ordinaire du naturel infrigidis et malepciatis, desquels l'on a remarqué que si quelquefois ils paraissent prodigieusement amoureux, c'est qu'en l'infirmité de la froideur du corps la chaleur se renferme dans le cœur, enflamme le désir avec telle violence, que ce qu'ils souhaitent dans les premiers mouvements de l'inclination naturelle se présente à leurs yeux, ces objets d'amour et d'émotion, qui excitent le combat dans l'impuissance de l'action et de l'ardeur du désir, leur deviennent des objets d'horreur, parce que leur vue et leur approche font le sujet du tourment et de la torture qu'ils souffrent? »
Au sortir de cette audience, M. le président du Bouchage fut forcé de dire, non pas tout à fait comme Sganarelle : J'épouserai, j'épouserai; mais : J'ai épousé... j'ai épousé... Et c'était la langue de Gaultier qui, faisant l'office des épées d'Alcidas, avait amené ce résultat.
En arrivant au Palais, Lemaistre avait immédiatement détrôné toutes les renommées. Il avait laissé derrière lui des avocats estimables, Hylaire, PoussetdeMontauban, qui devait être son adversaire dans le fameux procès de la maison de Chabannes, Jobert, Bataille, Petit-Pied, Pucelle, l'un des ancêtres de l'abbé Pucelle, conseiller au parlement de Paris sous la régence du duc d'Orléans; il avait même éclipsé Claude Gaultier ^
avant lui sans rival. 11 avait, du premier coup et dans un âge voué de nos jours à l'obscurité et à l'attente, détourné de tous les autres et attiré sur lui l'attention publique. Pour exercer cette rapide et souveraine séduction, il avait fallu que la nature lui prodiguât ses dons les plus précieux et le fît orateur en naissant. Ce n'est donc rien que de lire ses discours, que le temps a glacés; s'il n'eût été qu'un jeune et brillant rhéteur, avec quelques reflets d'Athènes ou quelques souvenirs du Forum, tout Paris n'eût pas été l'entendre. On ne charme pas avec des qualités secondaires et un talent d'imitation un public qui va bientôt entendre Bossuet. Il est certain que les prédicateurs ne montaient pas en chaire les jours où Lemaistre devait plaider et qu'ils allaient l'écouter comme un modèle. Cet hommage est peut-être le plus grand applaudissement qu'ait jamais obtenu chez nous l'éloquence toute seule et pour elle-même, sans le secours des passions politiques et le vif attrait de l'intérêt public. La chaire avait depuis longlemps jeté beaucoup d'éclat : les Ménot et les Maillard, ces prédicateurs du quinzième siècle si souvent profanes et bizarres, mais parfois si éloquents, avaient eu des successeurs, et la parole de Dieu était sans rivale, non-seulement à cause des bouches par lesquelles elle passait, mais aussi à raison des saintes matières qui l'animaient. Lemaistre, sur des sujets profanes qui par aucun côté ne touchaient le public, partagea cet empire; ce n'était pas la foi religieuse qui menait au Palais la foule avide de l'entendre, c'était l'admiration, et, comme nous dirions aujourd'hui, l'amour de l'art. N'y a-t-il pas dans cet empressement curieux et enthousiaste un éloge qu'on n'a pas assez remarqué et qui suffit pour donner, à celui qui en fut l'objet, une des premières places dans l'histoire de l'éloquence? 11 ne faut pas oublier qu'au moment où tout Paris accourt à l'audience, comme Athènes dans l'Agora, l'esprit humain ouvre sa
plus brillante époque. Ce ne sont plus les auditeurs de Jean Petit ni de l'abbé de Cérisy. La grandeur est déjà dans l'air, suivant l'expression d'un illustre écrivain. L'hôtel de Rambouillet prépare l'Académie. Au milieu de beaucoup de fautes de conduite et de goût, il mérite que Bayle le nomme un palais d'honneur. Malherbe vient de mourir (1628), après avoir donné à la langue française des leçons et des exemples de pureté, de noblesse et de force. Balzac, son élève, a le génie de la prose, et si, dans le salon bleu d'Artliénice, il échange avec Voiture ou Chapelain des mots à effet, des traits d'esprit sans goût et quelques vers tourmentés, il n'en est pas moins par moments un grand écrivain; son style a de l'ampleur, de l'éclat et du souffle oratoire. Un spirituel critique, dont l'opinion n'est pas suspecte, puisqu'il suppose à Balzac des vices de cœur qui le lui font détester, prétend que cet habitué de l'hôtel de Rambouillet, cet inépuisable épistolier, eût été dans la chaire le précurseur de Bossuet. Sans me mêler à ce débat, il m'importe de dire que Balzac fut l'auditeur et l'ami de Lemaistre. 11 est permis de croire que tous ces beaux esprits, qui commencent le grand siècle et qui ont une part de gloire dans la sublime harmonie qui succédera bientôt à leurs notes un peu discordantes, S'cudéri, Voilure, Chapelain, Ménage, et tant d'autres, ont interrompu leurs causeries régulières pour aller entendre un jeune orateur, né presque au milieu d'eux, ayant quelques-uns de leurs défauts, mais ayant de plus qu'eux le don de persuader et d'émouvoir. Corneille lui-même venait d'échouer dans ses débuts d'avocat au parlement de Rouen et faisait prendre à son génie la voie où Dieu l'appelait; il méditait ce drame admirable où toute la poésie de l'Espagne se mêle à la grandeur antique et la rajeunit, le chef-d'œuvre qui allait enivrer Paris, avide alors de ces beautés morales, de ces fruits du génie. C'est au milieu de ces ardeurs littéraires, de cet emportement vers
le beau, de tous ces éclatants préludes de Polyeucte et â'Athalie, que Lemaistre, du premier jour où il parla, se fit une tribune au pied de laquelle on se pressa pour l'entendre et pour l'admirer. 11 ne faut pas isoler ses succès du temps où il les obtint. Car ce temps les rehausse de tout l'éclat dont il brillait déjà, et c'est une double grandeur d'avoir été le contemporain de Corneille, et, si on en excepte la chaire, le premier orateur de son siècle.
Vers la fin, quand Dieu ,. qui l'avait suivi dans sa courte carrière comme un être de choix, eut entièrement pris son àme, cette parole si vive, si entraînante, si bien faite pour la domination, s'alourdit et devint languissante. On raconte qu'inattentif à ses succès et déjà séparé du monde par la volonté de le quitter, ce grand avocat de trente ans ne regardait plus en plaidant que l'image du Christ placée devant ses yeux. Au lieu d'admirer cette langueur d'une âme chrétienne qui se détache de tout, Orner Talon crut devoir la blâmer, et signala l'éclipsé ou même la fin d'un talent qu'il n'avait pas cessé d'envier. A cette injustice d'un rival toujours vaincu, Lemaistre sortit un moment de sa pieuse torpeur; l'homme qui allait disparaître tout à fait et s'abîmer dans la pénitence connut une dernière fois cette passion humaine de la gloire, si puissante sur les cœurs. Il fut plus que jamais, en jetant dans l'audience ses dernières paroles, en y prononçant son dernier plaidoyer au mois d'août 1637, un éloquent -et incomparable avocat. Cessant de regarder ce crucifix qui lui donnait envie de pleurer, et ne perdant pas de vue, au contraire, M. Talon, dont l'injustice avait provoqué ce réveil, il le courba sous son regard, sous son geste, sous sa parole enflammée et que poétisait encore le sentiment d'un silence volontaire et prochain. L'impression que produisit ce discours est attestée par les contemporains; elle fut immense. J'ai vainement cherché ce plaidoyer. Je
suis presque heureux de ne l'avoir pas retrouvé : sa Lecture aurait diminué, si elle n'eût entièrement effacé, l'éclat de ce qu'il est bien permis, sans mauvais goût ni flatterie, d'appeler le chant du cygne.