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CHAPITRE XXIII

Le dix-septième siècle à ses commencements. — La famille Aniauld. — La classi moyenne. — Ce que Sully disait aux gentilshommes. — Simon Marion, avoca général. — Antoine Arnauld. — Les braves esprits. — Les jésuites. — La veini basilique. — Une réjouissance donnée au duc de Savoie. — Il entend plaide Arnauld, Robert et Gaultier. — Les vingt-deux enfants de M' Arnauld. — L père de Lemaistre — Le père Garasse. — Le jansénisme. — La scène du gui chet. — L'abbé de Saint~Cyran peint par Balzac. — Comment nous allons Dieu. — Lemaistre amoureux. — Lettres mystiques de sa tante, la mère Agnès qui le détourne du mariage. — Lettres de Lemaistre. — Il ne faut rien ou trer, pas même l'amour de Dieu. — Saint-Hilaire, évèque de Poitiers, et s fille Abra. — Lemaistre est vaincu. — L'amitié de Balzac pour Lemaistre. - Celle de Lemaistre pour le chancelier Séguier, qui ne la méritait pas. — Théori de ce chancelier sur la grande et sur la petite morale. — Son éloge en troi éditions par Lemaistre. — La gens Séguier. — Belles esquisses. — Henri I à un Séguier.

Ce livre a été écrit pour relever la mémoire d'un illustr avocat, et pour placer Antoine Lemaistre dans cette belle ga lerie du dix-septième siècle, à ses commencements, à côti de toutes les grandeurs de ce temps, Richelieu, Corneille Descartes, Balzac, saint Vincent de Paul, Matthieu Mole saint François de Sales, Jérôme Bignon, Auguste de Thou mais il n est pas possible de se séparer de l'avocat sans fair ad mirer l'homme. Ici Lemaistre est bien plus grand encore qu'ai Palais. Avant de raconter sa retraite et de le montrer dans s:

solitude, il faut dire comment son enfance et sa jeunesse le préparèrent à ce beau renoncement. On verra mieux ce qu'il a quitté, et à quelle hauteur morale il s'est élevé en se retirant du monde.

Il est né à Paris le 2 mai 1G08, sur la paroisse de Saint- Méry, dans l'hôtel de Pompone, rue de la Verrerie, deux ans, presque jour pour jour, avant l'assassinat de Henri IV. Sa famille avait déjà une grande illustration. Elle n'appartenait pas à la noblesse, mais à ce « peuple moyen, » qui, de l'avis d'Euripide, aujourd'hui démenti, fait le salut des Etats en maintenant l'ordre et la constitution établie l. Elle avait dû son élévation à l'étude, à la science, à l'application, à tous ces titres qui. à côté d'une aristocratie oisive et purement militaire, donnaient de l'importance et du pouvoir àla bourgeoisie. Pendant que Sully exhortait vainement « les princes, ducs, pairs, officiers de la couronne et autres seigneurs d'illustre extraction, de quitter les cajoleries, fainéantises et baguenauderiesde cour, de s'appliquer aux choses vertueuses, et, par des occupations sérieuses et intelligences des affaires, se rendre capables d'être honorablement employés, » Simon Mari on, le bisaïeul de Lemaistre, était avocat général du roi au parlement de Paris, et jouissait d'une belle renommée. Il n'était pas de « ces maîtres des requêtes et autres bonnets cornus, qui, faisant une cohue du Parlement, voulaient réduire toutes les affaires d'Etat et de finance en chicanerie, » et soulevaient Ja colère du grand ministre de Henri IV. C'était un véritable magistrat, d'un grand esprit, d'un patriotisme éclairé, d'une religion tolérante, d'une douce fermeté. Si on en croit le téj,moignage un peu suspect du cardinal du Perron, c'était même un orateur sans rival. Après l'avoir entendu au Palais, ce prélat

* Los Suppliantes, vers 187.

T.Ofl DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

avait dit que, depuis Cicéron , il n'y avait pas eu d'avocat comme 31e Simon Marion. Il est vrai qu'auparavant Marion, sortant de Saint-Méry avec son gendre, M. Arnauld, et venant d'assister à un sermon du cardinal, s'était écrié : « Ce n'est pas un homme qui parle, c'est un ange I » On peut donc croire sans injustice que le bisaïeul de Lemaistre ne fut pas tout à fait le successeur direct de Cicéron, et que le cardinal et lui, en se louant sans mesure, ont échangé ces plantes médicinales dont la vanité se sert si souvent, qu'on en a fait un proverbe.

Antoine Arnauld, le gendre de Simon Marion et le grandpère de Lemaistre, fut aussi, lui, un avocat éloquent. A une époque où, suivant Pasquier, c'étaient les braves esprits qui étaient contre les jésuites, quand un de leurs élèves, le jeune Jean Chàtel, tentait de saigner cette veine basilique, épargnée dans la Saint-Barthélémy, Arnauld défendit contre eux les droits de l'Université et du roi devant le Parlement. Son plaidoyer a une valeur oratoire et historique. Déjà celte famille des Arnauld se place du côté de l'Eglise où ne sont pas les jésuites, sous les armes de France, avec le sceptre et les lis. Dans la première année du dix-septième siècle, Henri IV, voulant donner une réjouissance au duc de Savoie, qui était son hôte, l'emmena au Palais entendre plaider une cause : c'était Arnauld qui plaidait contre Robert et Gaultier. Sa réputation devait être bien grande, puisqu'il refusa une place d'avocat général au parlement de Paris, et celle de premier président du parlement de Provence1. Il eut vingt-deux enfants, que prirent tour à tour la religion et la mort. 11 donna sans pru-

1 Voici des vers que Lemaistre fit sur son aïeul :

Passant, du grand Arnauld révère la mémoire, Ses vertus à sa race ont servi d'ornement, Sa plume à son pays, sa voix au Parlement,

dence l'aînée de ses filles à un maître des comptes, nommé IsaacLemaistre, originaire des Pays-Bas, et fils d'un marchand linger de la rue Aubry-lc-Boucliei». Cette union fut malheureuse, quoique féconde; et, si elle donna lé jour à Antoine Lemaistre, elle ôta le bonheur et le repos à sa mère. Arnauld plaida sept fois pour reprendre sa fille des mains de l'homme qui la faisait souffrir, et que protégeait, on ne sait pourquoi, le chancelier Guillaume du Vair. Cet indigne mari n'a trouvé pour le louer que Tallemant des Réaux; afin d'être plus complètement séparé de sa pieuse femme, il abjura la religion catholique et se fit protestant. C'est pour fuir cet orage domestique qu'Antoine Lemaistre dut se réfugier dans les bras de son éloquent aïeul. Il fut élevé par lui, près de sa mère1, à côté de ses tantes.

Son esprit à son siècle* et ses faits à L'histoire. Contre un second Philippe, usurpateur des lis1, Ce second Démosthène anima ses écrits, Et contre Emmanuel arma son éloquence**; Il vit, comme un néant, les hautes dignités. Et préféra l'honneur d'oracle de la Fiance, A tout le vain éclat des titres empruntés.

1 Madame Lemaistre était une femme d'un grand mérite et d'une grande piété, même avant d'être à Port-Royal; elle avait été l'amie de Louise de Bourbon, la première femme du duc de Longueville. Par suite de cette amitié, elle avait consenti il être la gouvernante de sa fille unique, et l'avait assistée elle-même, pendant une grossesse qui faillit coûter la vie à celle princesse et qui donna le jour au comte de Dunois. La mère d'Antoine Lemaistre se fit chérir et respecter dans cette illustre maison : les serviteurs l'y aimaient autant que les mailles. Elle y soignait les malades et y soulageait toutes les souffrances. — Son élève ne suivit pas toutes ses inspirations. La duchesse de Longueville était morte en 1657. Le duc avait épousé, en 1642, Anne-Geneviève de Bourbon, et, si on en croit M. Cousin, il lui apportait pour belle-fille « une personne presque de son âge, d'un caractère tout différent du sien, assez belle, spirituelle, mais dépourvue île

' Allusion à srs Philippiques contre le roi Philippe II. — 1592. ln-8. " Allusion à la Première Savoisienne.— 1601. ln-8 réimprimé à Grenoble en 1630 avec la deuxième.

déjà passionnées pour Dieu. Il y apprit tout à la fois ce qui devait le faire avocat et solitaire. Il y trouva un mélange de savoir, d'éloquence, de piété et d'ardeurs.

Au commencement du règne de Louis XIII, quand la guerre

toute sensibilité, qui devint bientôt le censeur de sa belle-mère et son ennemie dans le sein de la famille, et jusqu'auprès de la postérité dans les mémoires aigrement judicieux qu'elle a laissés sur la Fronde. »

Au moment où madame Lemaistre mourut, mademoiselle, de Longueville était dans la Fronde* et n'avait pas encore épousé le duc de Nemours. Elle avait vingt-cinq ans. C'est à elle que, de son lit de mort, madame Lemaistre écrivit une admirable lettre que je ne résiste pas au désir de transcrire ici, parce qu'elle donne une haute idée de la mère d'Antoine Lemaistre; on n'y trouve pas le portrait que M. Cousin a fait de cette princesse, en l'opposant a celui de son héroïne, mais on y trouve un souffle très-vif de Port-Royal, un grand sentiment de charité, une douce et hère attente de la mort, et, si mademoiselle de Longueville était digne d'écouter un tel langage, elle avait au moins autant de sensibilité que son illustre belle-mère. Voici cette lettre:

Lettre de la sœur Catherine de Saint-Jean A mademoiselle de Longueville.

« Mademoiselle, me trouvant dans le lit de la mort, après avoir reçu les derniers sacrements et donné la bénédiction à mes enfants, je n'ai pu oublier une personne dont la naissance m'ôte la hardiesse de la mettre de ce nombre, mais à qui mon affection fait tenir la même place dans mon cœur, pour lui dire les choses que je n'espère plus lui pouvoir jamais dire, puisque vous avez trouvé bon que j'en prisse la liberté. Je sais, mademoiselle, que vous trouverez plusieurs personnes qui vous diront plusieurs belles choses, mais qui ne se soucieront guère de votre salut. Il vous doit être précieux sur toutes choses, puisque vous vous devez regarder comme une personne que Dieu a donnée par miracle à une bonne et sainte mère, qui vous a nourrie avec des soins non pareils, pour vous conserver dans la grâce de votre baptême. Il paraitqueDieuveutcontinuer ce miracle sur vous, puisqu'il vous donne la marque de ses enfants en vous envoyant de si grandes afflictions depuis votre plus grande jeunesse, et qu'à l'âge où vous êtes à cette heure, qui est le plus dangereux de la vie, il vous a donné la plus grande, la plus sensible et la plus fâcheuse affliction qui pouvait vous arriver, et avec des circonstances si particulières, qu'il est étonnant comment vous l'avez pu supporter. C'est une occasion unique, mademoiselle; si vous la laissez passer sans vous convertir à Dieu, elle vous deviendrait tout à fait inutile. Songez, s'il vous plait, que, quand la paix se-

* Époque de. la prison des Princesses, 1G50.

religieuse était apaisée sur les champs de bataille et dans les rues, les esprits avaient gardé sur ces matières un grand emportement. Le pouvoir temporel des papes était vivement soutenu dans des livres et dans des pamphlets; sur ce terrain les

rait en France, que toutes choses y seraient dans la tranquillité et dans les réjouissances de ce temps-ci, et que vous fussiez dans la même affliction; si vous aviez" seulement une pensée de vous trouver dans les lieux de divertissement, à cause seulement que le monde, fort injuste en toutes choses, y trouverait à redire, vous aimeriez mieux mourir que de le faire. Oh! ce'que vous feriez avec tant d'exactitude pour ne pas choquer le monde, ne le ferezvous pas pour le salut de votre âme, pour témoigner que vous êtes chrétienne, et que vous ne portez pas ce nom en vain, et que vous confessez Jésus-Christ devant les hommes afin qu'il vous confesse devant son Père?

« La profession de chrétienne, mademoiselle, vous oblige, puisque Dieu vous a donné du bien, d'en prendre les soins nécessaires afin qu'il soit bien administré. Je sais que vous avez des gens de bien dans votre conseil, mais je sais bien aussi que ce n'est pas à eux mais à vous qu'il a donné ce bien, et que ce sera à vous qu'il en demandera compte.

« C'est donc à vous, mademoiselle, aussitôt que vos partages seront faits, de vous faire donner un plan de tous vos villages, pour en savoir toutes les maisons et tout ce qui en dépend, afin de connaître l'état de l'église, du presbytère et du curé, et, si*vous êtes patronne, de prendre conseil de gens de piété et de suffisance pour y mettre de bons pasteurs, prendre garde si le revenu de la cure est suffisant, et s'il ne l'est pas, y contribuer. — Vous aurez, s'il vous plaît, soin des ornements de l'église, voir en quel état ils sont pour faire les choses dans la décence où elles doivent être.

« Vous ferez, s'il vous plaît, faire un état de tous les habitants, de leurs qualités, de leurs moyens et de leur prudhommie, comme aussi un état des pauvres personnes qui, par l'âge ou les maladies, sont dans l'impuissance de gagner leur vie, afin de les nourrir jusqu'à leur mort; des pauvres enfants laissés orphelins de père et de mère, pour en avoir le même soin jusqu'à ce qu'ils soient en état de gagner leur vie; et ce qu'il y a de pauvres, outre cela, qui ne peuvent pas gagner leur vie tout le long de l'année, qu'il y ait un fonds pour subvenir à leurs nécessités.

« Il faut qu'au premier bail qui sera fait tout cela soit réglé, afin que, par l'avis de deux personnes sages, le receveur donne les choses uécessaires pour cela, afin qu'ils ne soient point obligés d'aller à Paris. Vous tâcherez d'avoir, dans la province, la connaissance de quelque gentilhomme de piété et d'esprit qui vous informe de tout ce qui se passe, principalement de la

jésuites tenaient résolument la campagne, malgré les arrêts du Parlement et les soupçons flétrissants qui les avaient atteints, àToccasion de la mort du feu roi. — Dans l'année 1G2Ô. l'une de leurs sentinelles avancées, François Garasse, publia en latin

manière dont vos receveurs traiteront vos sujets, afin que, s'ils les traitent bien, dans les premiers baux, ils soient préférés à tout le inonde.

« Il yaà cette heure, mademoiselle, une chose qui regarde le bon ménage, que je vous pourrai bien conseiller, quoique je ne l'aime pas beaucoup, qui est, pendant votre affliction, de retrancher toutes sortes de superlluités sur votre personne, pour en pouvoir faire des charités, dont le besoin est si grand de tous côtés, que cela fait saigner le cœur. Il reste une chose à vous dire, mademoiselle, à quoi je n'aurais jamais pensé sans l'état où je me trouve; mais j'ai eu peur que vous n'eussiez à rendre compte à Dieu d'une injustice qui a été faite, dont vous n'êtes nullement la cause, mais que vous pouvez réparer, et en même temps exécuter les dernières volontés de feu madame votre mère. C'est sur le sujet de la personne qui a eu l'honneur d'être auprès de vous en même temps que moi, et qui s'y est encore rencontrée il y a peu de mois. Je nuis m'être déjà donné l'honneur de vous dire que l'intention de madame votre mère ayant été de lui donner deux mille livres, quand elle a été morte, on n'y a jamais voulu penser, quoique j'en aie parlé à M. le vicomte, qui était très-bien informé de l'intention de madame. Je n'ai pas de peine à vous dire, mademoiselle, combien cette affaire est injuste, puisque ee sont six années de services retenues à une pauvre fille qui avait quitté la religion pour se mettre dans le monde, à condition qu'après dix-huit mois de service, on lui donnerait trois fois cette somme. Mais, après six ans de service, ne lui en ayant voulu donner que le tiers, on ne lui a enfin rien donné du tout; et cotte pauvre fille s'est vue réduite à être reçue dans une maison pour rien du tout, qui croyait que ses longs services auraient bien mérité quelque chose. Je crois que vous voyez assez, mademoiselle, que, madame votre mère ayant eu cette intention qu'elle a manifestée dans son testament, vous êtes obligée d'acquitter sa conscience. C'est une chose que jamais le monastère ne vous demandera, à quoi on ne s'est jamais attendu, et j'écris ceci à Tinsu de votre mère, et par la personne qui m'a confessée pour me disposer à la mort.

« Voilà, mademoiselle, ce que mon affection sincère pour votre salut, qui durera en moi autant que la vie, et au delà de cette vie, m'a obligée de vous dire. Je vous supplie de considérer toutes ces choses devant Dieu, qui doit être servi des grands aussi bien que des petits, et devant lequel vous comparaîtrez un jour, comme je suis prête de le faire dans peu de temps. Donnezvous à lui, mademoiselle, c'est le seul maître digne de posséder tout le cœur

un gros livre sur les vérités capitales de la religion; la Sorbonne le censura, et son auteur, faisant ce que plus d'une fois les jésuites ont fait, oubliant ses fausses théories, ses excès d'opinion et de langage, alla mourir à Poitiers, comme un véritable serviteur de Dieu, en soignant des pestiférés.

Cependant quelques âmes, sans se mêler directement à ces querelles, protestaient contre les doctrines qui inquiétaient l'autorité royale et causaient dans l'obéissance et dans les mœurs un dangereux relâchement. On peut dire que si le jansénisme lui-même devint dans la suite un excès, il fut, à l'origine, une sentimentale et pieuse protestation contre les oublis et la turbulence de l'Eglise. Déjà les filles de M. Arnauld étaient retirées à Port-Royal avec leur mère; elles avaient à l'envi vaincu la nature; Lemaistre avait assisté, vivant ou conçu, à cette scène du guichet que M. P»oyer-Collard cite avec raison comme une des grandes pages de la nature humaine. La mère Angélique s'était en ce moment si bien rapprochée de son Dieu et éloignée de la terre, qu'elle avait pu tenir son cœur fermé devant les larmes de ses proches et rester une année sans embrasser sa mère. — Habitués que nous sommes aux passions humaines, nous ne nous étonnons pas de leurs emportements; nous comprenons et nous allons au théâtre admirer les excès de l'amour! n'y a-t-il donc pas, je le demande, plus de grandeur et de véritable poésie dans l'amour exclusif d'un Dieu qui ne trompe jamais? et, si l'on a trouvé des louanges pour les pères qui ont sacrifié en même temps leurs enfants et leur cœur à leur patrie, n'en doit-on pas davantage à ceux qui, sans

des princesses comme vous, qui ne sont grandes à ses yeux que lorsqu'elles ?ont humbles, justes, charitables, cbrétiennes. Demandez-lui cette grâce, et n'omettez aucune des choses qui vous peuvent servir pour l'obtenir; c'e>t ce que je lui ni demandé et lui demanderai toujours pour vous jusqu'au dernier soupir, ayant une affection toute particulière pour votre vrai bien, comme celle qui a vécu et qui meurt, » etc., etc.

réserve, victorieux d'eux-mêmes, donnent à Dieu leur âme entière avec les trésors qui la remplissent et qui rendent le don d'autant plus précieux? L'abbé de Saint-Cyran, Jean Duvergier de Iïauranne, devint l'apôtre de ces saintes violences. C'était un homme d'une rare puissance sur les cœurs; il avait refusé les dignités de l'Église pour ne pas enchaîner la liberté de son esprit amoureux de la controverse, et sans doute aussi pour se donner une séduction de plus auprès des âmes qu'il voulait dominer et conduire. — Le 12 janvier 1026, Balzac écrivait à l'abbé de Saint-Cyran une admirable lettre qui laissait voir le caractère tout-puissant du prêtre auquel elle était adressée et montrait les coups déjà portés par le jansénisme, avant même qu'il eût son nom, à l'autorité établie : « Si c'est la force qui fait les rois, lui disait le grand prosateur, et le hasard qui donne les pères, la raison mérite bien une autre sorte d'obéissance... il est impossible de s'estimer et de vous connaître... rendez-moi mon avis, que vous m'emportez par force, et ne nous ôtez pas la liberté de conscience que le roi nous a donnée! »

Antoine Lemaistre devait être un jour la proie de ce vaillant esprit. — Quand il commença à plaider, Dieu occupait déjà sa maison, et presque tous les siens étaient au couvent ou dans laretraite. — Ses succès, si bien faits pour remplir le cœur d'une mère, furent plus admirés du public que de ses proches. Sa tante, la sœur Agnès, aurait bien mieux aimé qu'il eût été « l'avocat de Dieu. » Pour ceux qui ne sont plus au monde, les plus nobles joies de la terre, celles que donnent l'esprit et la conscience, sont sans aucun pouvoir; elles n'arrivent pas jusqu'à ces cœurs endurcis par la piété et tendus vers le ciel. Lemaistre était au milieu de sa carrière, qui dura à peine huit ans; il avait déjà une grande et précoce célébrité, et il était tout entier aux triomphes de sa parole. En général, nous n'allons à Dieu, plus

ou moins vite, avec plus ou moins d'éclat, que quand le monde a résisté à nos désirs et trompé nos espérances. Lemaistre va éprouver au milieu, et je puis bien dire au plus fort deses succès, un cruel mécompte. Tout, en ce jeune homme, préparait une noble passion. 11 n'avait pas épuisé son adolescence dans de vaines caresses, ni fatigué son cœur dans des chaleurs passagères. Au moment où il plaidait pour Marie Cognot, il aima une jeune fille, la nièce d'un de ses confrères, et voulut l'épouser. 11 ne m'est pas donné de pénétrer, à l'aide de documents écrits, dans le secret de cette passion, mais on devine aisément ce qu'elle dut être : elle ne prit pas naissance, comme il arrive souvent, à côté du cœur, dans le plaisir, la vanité, ou l'ardeur des sens; elle ne se présenta pas non plus avec les airs prétentieux et platoniques de l'amour réduit en maximes à l'hôtel de Rambouillet; elle avait la sincérité d'un sentiment naturel qui avait surgi dans une âme tendre et qui voulait se satisfaire dans le mariage. Au moment de conclure et de se procurer un bonheur mondain, Lemaistre vit se dresser devant lui la piété exclusive, intolérante, mystique, presque sans entrailles, de sa sainte famille. Saint-Cyran avait déjà les yeux sur lui et méditait la conquête de ce virginal et brillant orateur. — Ce fut la mère Agnès qui ouvrit le feu sacré des exagérations contre le mariage projeté de son neveu. Elle lui écrivait, le 28 avril 1054, du Tard, où elle avait, été envoyée par M. Zamet, pour gagner Cîteaux à Port-Royal; et, sans se réjouir des éclatants succès qu'il obtenait au barreau, ellel'attirait violemment à elle, voulant le faire venir a Dieu. « Les nouvelles que nous apprenons devons, lui disait-elle, nous apportent une extrême consolation avec l'espérance que nous avons que la libéralité de la grâce vous rendra toujours plus parfait, sa continuation et son accroissement étant une même chose. Nous avons vu ici de vos œuvres qui surpassent les premières; vous

:>!)<s DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

êtes heureux à rencontrer des sujets de piété, et plût à Dieu que vous eussiez à traiter des choses plus justes et plus saintes, prises dans les choses divines et non humaines; je m'assure que vous y auriez encore meilleure grâce, et que vous réussiriez plus heureusement à plaider la cause de Dieu, que les créatures ne veulent pas reconnaître pour père, que celle d'une fille que sa mère ne veut pas avouer pour son enfant. — Mais on ne se fait pas avocat de Dieu par soi-même; il faut être choisi de lui et appelé comme Aaron. » — Elle termine en ajoutant : « Je vais demander à Jésus-Christ qu'il vous fasse avocat de son conseil, afin que vous l'emportiez par-dessus votre aïeul, qui l'a été d'un roi qui n'est plus, ni lui aussi, et vous le serez toujours de celui qui ne finit jamais! »

Quand elle sait que son neveu, déjà fortement attaché au monde par ses succès, veut s'y unir à jamais par le mariage, elle combat ce projet comme un ange rebelle, et cherche à étouffer la nature sous les flols de la grâce. Lemaistre , qui a bien déjà un pied dans l'Église , mais dont le cœur reste encore au dehors, lui écrit avec respect, et, faisant parler la nature, lui dit « qu'il n'est pas en son pouvoir de mettre tant de cendres sur son feu qu'il n'en sorte quelque bluette. » A cette soumission incomplète , la mystique s'exalte et lui répond :

« C'est la troisième fois que vous m'accusez d'avoir fait injure au vénérable sacrement dont vous entreprenez la défense, fermant votre cœur et vos yeux à l'explication que je vous ai donnée, que je ne regardais que votre particulier, qui portez, ce me semble, le nom de l'Agneau écrit sur le front pour être des cent quarante mille qui le suivent partout où il va. Dans cette pensée, à laquelle j'ai donné tant de créance que je l'ai mise pour un article du symbole, non de ma foi, mais démon espérance et de ma charité , ai-je eu tort de m'écrier contre le

dessein que vous me disiez avoir de vous lier à une créature et d'entrer dans un état qui n'est pas de vrai souillé, parce que Dieu l'a sanctifié, mais d'une sanctification beaucoup moindre que celui qui vous est offert, comme j'ai toujours supposé pour fondement de mes reproches. »

Lemaistre, dans cette lutte, avait pour lui son cœur, sa raison, sa renommée, et cependant il fut vaincu par les ardeurs de cette foi envahissante et belliqueuse. — Il fit un dernier effort, et provoqua une nouvelle lettre de la mère Agnès, où l'on ne trouve môme plus l'affection cachée sous la passion religieuse; la tante a disparu; sa voix, auparavant adoucie, aie ton d'une colère sèche et dévote, et il semble que ce n'est plus Dieu qui l'agite, mais un ennemi qui en prend le visage et qui la rend cruelle et visionnaire; elle lui écrit, le 11 juin 1654 :

« Mon très-cher neveu, ce sera la dernière fois que je me servirai de ce titre. Autant que vous m'avez été cher, vous me serez indifférent, n'y ayant plus de reprise en vous pour y fonder une amitié qui soit singulière. Je vous aimerai dans la charité chrétienne, mais universelle; et, comme vous serez dans une condition fort commune, je serai pour vous dans une affection fort médiocre. Vous voulez devenir esclave , et avec cela demeurer roi dans mon cœur. — Cela n'est pas possible... Vous direz que je blasphème contre ce vénérable sacrement auquel vous êtes si dévot; mais ne vous mettez pas en peine de ma conscience, qui sait bien séparer le saint d'avec le profane, le précieux de l'abject, et qui enfin vous pardonne avec saint Paul, et contentez-vous de cela, s'il vous plaît, et sans en demander des approbations et des louanges. — Mais, en écrivant ceci, je relis votre lettre, et, comme me réveillant d'un profond sommeil, j'entrevois je ne sais quelle lumière au milieu de ces ténèbres et quelque chose de caché et de mystérieux dans des paroles qui paraissent si claires et si communes. —

Je commence à douter que cette histoire de vos amours, que vous me racontez si au long (sans considérer que je n'ai pointd'oreilles pour entendre ce discours), ne soit une énigme tirée des paraboles de l'Evangile, où l'on fait si souvent des noces, particulièrement une où il n'y a que des vierges qui soient appelées. A ce petit rayon de clarté qui me paraît maintenant, mon esprit se développe et se met en devoir d'expliquer vos paroles et de regarder d'un meilleur œil cette excellente fille qui a ravi voire cœur. Vous dites qu'elle est la plus belle et la plus sage de Paris, et vous devriez dire du paradis, puisqu'elle est sœur des anges. Oh! qu'elle est belle! qu'elle est sage!... Seraije si heureuse d'avoir bien rencontré dans mon explication, et quelle excuse vous ferai-je, mon cher neveu, de vous avoir traité si indignement au commencement de celle lettre qui avait bandé mes yeux pour m'empècher de voir la lumière en plein midi, ayant mille fois plus de sujets de croire que vous cherchiez les choses qui sont au ciel que non pas celles qui sont sur la terre ! Qui vous a jamais entendu dire une parole, hormis celle que j'ai interprétée si grossièrement (dont je meurs de honte), qui ne ressentit l'amour des choses saintes?»

Dans une autre lettre, la mère Agnès s'attache à son rêve comme font les esprits malades, et, du milieu de sa vision, devenue sincère, elle s'écrie : « Vous voulez épouser la chasteté ; que ne m'avouez-vous votre secret, puisque Jésus-Christ m'en a donné la connaissance ! »

Cette sécheresse de cœur, ce détour vraiment jésuitique, destiné à troubler son âme, affligèrent profondément Lemaistre. Il communiqua son chagrin à son impitoyable tante dans ces lignes émues, éloquentes et itères : « Ma très-chère tante, si je n'avais appelé de vos paroles, vous n'auriez point reçu de moi de réponse. La première page de votre lettre m'a piqué si vivement, que j'ai été plus de quinze jours à la lire, ne trouvant

point de ligne qui ne m'arrêtât et ne me parût injurieuse. — Les bornes que j'ai mises à ma lecture en ont mis aussi à ma douleur. Ne pouvant diminuer la grandeur de vos injures, j'ai voulu en diminuer le nombre. Je ne lirai le reste qu'après que vous m'aurez appris qu'il est moins aigu que le commence-, ment. En attendant, permettez que j'examine non pas votre lettre, mais votre invective contre mon dessein de me marier. Vous me dites d'abord que ce sera la dernière fois que vous m'écrirez avec ce titre de très-cher neveu, que je vous serai désormais aussi indifférent que je vous étais cher. Quoi î ma très-chère tante (car je ne cesserai pas de vous écrire avec ce titre), vous serai-je indifférent parce que je serai marié? Le mariage est-il un crime? Ne serai-je plus votre neveu, ni chrétien, ni vertueux, parce que je serai marié? Si j'ai maintenant quelque probité, suis-je assuré de la perdre? Et le sacrement qui peut me rendre digne des faveurs de Dieu me rendra-t-il indigne des vôtres? 11 est vrai que la condition du mariage n'est pas si excellente que celle de la virginité et du sacerdoce ; mais vous n'ignorez pas, ma chère tante, qu'il vaut mieux, comme cela arrive quelquefois, avoir une vertu extraordinaire dans une condition qui d'elle-même est fort commune, qu'une probité ordinaire dans une condition qui de soi est très-élevée. La virginité seule ne sauve personne, et ce n'est pas notre condition, mais notre vie, qui nous ouvre le ciel ou l'enfer ! »

Le rôle delà mère Agnès étonne notre froideur. et peu s'en faut qu'il ne nous indigne; cependant nous savons par Montaigne que saint Hilaire, évêque de Poitiers, en fit autant et plus avec sa fille : « Ce fameux ennemi de l'hérésie arienne, étant en Syrie, fut averti qu'Abra, sa fille unique, qu'il avait par deçà avec sa mère, était poursuivie en mariage par les plus apparents seigneurs du pays, comme fille très-bien nourrie, belle, riche et

en la fleur de son âge; il lui écrivit qu'elle ôtàt son affection de tous ces plaisirs et avantages qu'on lui présentait, qu'il lui avait trouvé en son voyage un parti bien plus grand et plus digne, un mari de bien autre pouvoir et magnificence, qui •lui ferait présent de robes et de joyaux de prix inestimables. Son dessein, ajoute Montaigne, était de lui faire perdre l'appé-/ tit et l'usage des plaisirs mondains, pour la joindre toute à Dieu; mais à cela le plus court et le plus certain moyen lui semblant être la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prières et oraisons, de faire requête à Dieu de l'ôter de ce monde et de l'appeler à soi, comme il advint; car bientôt après son retour elle lui mourut, de quoi il montra une singulière joie1. »

Entre Lemaistre et sa tante, la victoire resta aussi du côté de la religion exaltée, et la mère Agnès retint pour Dieu seul « son cher neveu; » elle lui ferma d'une main violente la porte des joies terrestres, qu'instinctivement il voulait ouvrir, et, pour l'empêcher d'aimer une créature mortelle, elle le menaça de sa haine, de sa colère et de son Dieu, étrange effet de l'amour divin, qui nous retire du milieu des hommes et nous fait principalement éviter ce qui les rend heureux. Lemaistre ne connut donc pas le inonde par ses véritables attraits; un des Pères de l'Eglise, qu'il a déjà fréquenté, qu'il fréquentera bien davantage dans sa retraite, saint Jean Chrysostome, faisant le portrait de Stagyre, élève très-haut la félicité du mariage et parle de jeunes débauchés, tristes dans le plaisir, devenus heureux dans le mariage avec de doux enfants. La mère Agnès comprenait bien cette grande séduction, ou plutôt elle la devinait; elle savait qu'il n'est pas de démon, fût-ce même celui de la tristesse, qui ose affronter le voisinage des petits enfants, et elle ne voulait pas pour son neveu de cette félicité que Pascal appellera languissante. Le

1 Mtntaigne, liv. Ier, ch. xxxn.

jour où Lemaistre céda à ses impérieux désirs, il fit la moitié du chemin qui conduisait à la vallée de Chevreuse; il ne vit plus rien autour de lui qui méritât «de l'enchaîner au monde. Il avait des amis; mais il n'était pas, comme Montesquieu, amoureux de l'amitié. 11 avait rencontré Balzac, et celui-ci l'avait aimé au point décrire : « Je suis si glorieux de votre amitié, que je ne me fais plus valoir que par là. » Mais rien, si ce n'est leur célébrité commune, ne devait rapprochercesdeux hommes: l'un avait une âme ardente, supérieure même à tout l'éclat de son esprit; l'autre avait le cœur indifférent et froid; il s'était lié avec le père Garasse, le provocateur des jansénistes; il avait été l'intime ami, l'inséparable compagnon de ce Théophile, qu'on pouvait prendre, à ses débauches et à ses façons d'agir, pour un des fils de l'Athénien Conon; dans ces liaisons que le hasard ou le plaisir avaient lait naître, il ne s'était pas préparé à l'affection d'un homme tel que Lemaistre. En aucune matière il ne pensait comme lui, et surtout il sentait autrement. Il prit un moment l'air d'Alceste, parce que le cardinal de Richelieu lui refusa un évèché, et il se relira dans ses terres, au milieu d'une solitude que ne cessèrent pas de peupler l'orgueil et l'amour de la renommée. Comme Lemaistre, il ne se maria point; mais il est curieux d'apprendre de lui-même quelles raisons l'en empêchèrent, et de voir ainsi toute la dislance qui séparait son cœur de celui qu'il appela néanmoins son ami; ce n'est pas la mère Agnès qui eût ainsi motivé le célibat de son neveu; elle était à mi-chemin du ciel, tandis que Balzac mon lie. en parlant comme il va le faire, l'âme la plus égoïste et la plus froide :

« Je ne veux point, dit-il, être en peine de compter tous les jours les cheveux de celle que j'épouserai, afin qu'elle ne donne le ses faveurs à personne, ni craindre que toutes les femmes lui la viendront voir ne soient des hommes déguisés. L'exemple

de notre voisin me fait peur, qui a mis au monde tant de muets, de borgnes et de boiteux, qu'il en pourrait remplir tout un hôpital. Je ne veux point être obligé d'aimer des monstres à cause que je les aurai faits, et, quand je serais assuré de ne point faillir en cela, je me passerai bien d'avoir des enfants qui désireront ma mort, s'ils sont méchants, qui l'attendront, s'ils sont sages, et qui y songeront quelquefois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde1. »

Lemaistre paraît avoir été encore l'ami du chancelier Séguier, qui, moralement, ne le valait pas. Il y a des hommes qui aiment sincèrement, et par l'effet d'une noble nature, les jeunes renommées, qui sont ravis de voir, suivant la belle expression du poëte, le fruit de l'âge dans une fleur de jeunesse2; mais il y en a d'autres qui, placés par le hasard ou par la fortune à une hauteur qui laisse apercevoir toute la. petitesse de l'homme, croient ressembler à Mécène, parce qu'ils remarquent le talent. Le chancelier Séguier n'avait qu'à gagner en s'attachant Lemaistre; il paraissait aimer l'éloquence en aimant ce jeune et éclatant orateur; il se ménageait en même temps un louangeur brillant et naïf.

C'était, quant à lui, un homme sans grandeur; il avait, en IGoo, remplacé comme garde des sceaux le marquis de Chàteauneuf, par la volonté de Richelieu; il était devenu de la même manière chancelier de France à la mort de M. d'Aligre; ce qui l'avait désigné au choix du cardinal, c'était en partie son nom, qui avait déjà cent ans d'illustration dans le parlement; mais il avait de plus une de ces âmes souples devant la puissance, inflexibles devant la faiblesse, sans générosité ni tendresse, qui sont tout le contraire de celles qu'il faut avoir quand

1 Lettre xu, liv. III.

2 Frutto seuil in sut giovenil /iore. (Pétrarque.)

on rend la justice ou quand on la provoque. Dans un temps d'agitation intellectuelle, de disputes morales, de grandeur politique, il aima l'argent, et l'ut soupçonné de s'être enrichi par de méchants moyens. Ayant' tremblé devant Richelieu, il tremblait encore devant Louis XIV entant, et, dans cette fameuse séance du Parlement du 7 septembre 1645, où l'avocat général Orner Talon parla longuement contre les dix-neuf édits présentés, bien qu'il fût obligé de conclure à leur enregistrement, le chancelier Pierre Séguier parut ce qu'il était. Les magistrats, avant d'obéir, avant d'enregistrer les lois qui créaient des offices et des impôts, hésitaient et mettaient en avant leur conscience. Le chancelier se chargea de les vaincre en leur disant « qu'il y avait deux sortes de consciences, l'une pour les actions particulières et l'autre pour les affaires de l'Etat; la première, étroite et rigide ; la seconde, large et s'accommodant à la nécessité. » L'historien qui rapporte ces paroles y fait ce commentaire : C'était là, dit-il-, une de ces vérités que les plus austères mettent en pratique, mais qui, formulées en axiomes, ne manquent jamais de révolter les moins scrupuleux. Lemaistre n'eût pas accepté cette facilité, voisine de la complaisance et de la corruption; c'est elle qui avait, sous ce règne, donné des magistrats tels que Laffemas, Marca, Laubardemont, Miromesnil et d'autres. Il faut la répudier comme la mortelle ennemie de la justice; au milieu d'une société qui s'abandonne à l'ambition et aux richesses, c'est par l'inflexibilité de sa conscience que le magistrat, digne de ce nom, se doit distinguer et ennoblir. Les politiques en penseront ce qu'ils voudront, mais la doctrine du chancelier Séguier obscurcit sa mémoire et fait une tache de plus à son nom. Il s'en faut bien cependant que tout le monde l'ait jugé ainsi; Lemaistre luimême, chargé, il est vrai, dele louer, lorsqu'il devint chancelier, ne lui trouva que des vertus, et, pour employer son langage, le

champ de ces vertus était si vaste, qu'il put l'explorer trois fois sans l'épuiser. Maison connaît le secret de ces louanges : il n'est pas d'homme puissant qui ne soit loué, et, s'il arrive aux plus nobles caractères de dépasser en ce cas la mesure, c'est qu'on se passionne pour son sujet et qu'on embellit autant qu'on le peut et sans scrupule ce qu'on doit faire trouver beau. D'ailleurs, Lemaistre ne voyait pas le chancelier Séguier comme nous le voyons sur l'horizon éclairci de l'histoire; c'était pour lui un protecteur, un ami, un grand magistrat, qui avait un amas d'aïeux, qui partageait le pouvoir de Richelieu, puisqu'il exécutait ses combinaisons profondes, qui enfin touchait au trône. Ainsi s'explique ce long et triple éloge qui créa à M. Séguier une dette de reconnaissance envers Lemaistre, dette qui ne fut pas payée. Si, au lieu d'être prononcé devant le Parlement, ce discours l'avait été devant l'Académie, Boileau l'eût admiré, et là, comme au Palais, Patru aurait trouvé son maître. Je vais en citer une partie, afin qu'on juge, non plus l'avocat, mais l'écrivain. Il va, sur les ancêtres du chancelier, des pages précieuses pour ses descendants, et qui même aujourd'hui paraîtraient académiques : « C'a été, dit Lemaistre, en ce Parlement, que messire Pierre Séguier, aïeul de M. le chancelier, sorti de la noble et ancienne famille des Séguier du Languedoc, dont il y a eu des sénéchaux de Guercy et des présidents au parlement de Toulouse, commença de faire paraître sa suffisance en la charge d'avocat général, il y a près décent ans. C'a été en ce lieu même qu'il a prononcé des paroles dignes de la grandeur des" juges qui les ont ouïes, de l'intérêt de l'Etal qu'il a défendu, et de la majesté du prince pour lequel il a parlé.

« 11 se voit par vos registres, qui sont les plus fidèles témoins des choses passées, que ses actions publiques lui ont donné

1 Cet éloge fut fait au Parlement, au grand Conseil et à la Cour des aides (janvier 1656).

AU DIX-SEPTIEME SIÈCLE iftT

rang entre les premiers hommes de son siècle; et que la prudence et le courage avec lesquels il parla sur le sujet du différend du pape Jules III et du roi Henri II lui ont fait mériter aussi justement les louanges de la postérité que les applaudissements de ses auditeurs.

« On aperçoit dans ses discours la renaissance des lettres humaines en ce royaume. 11 a été l'un de ceux qui. à l'exemple de Caton, ne se sont pas contentés de l'éloquence deleur siècle. qui ont formé de plus belles idées que celles qu'ils avaient reçues, et excité l'émulation de leurs successeurs, après avoir surpassé les ouvrages de leurs pères.

« Il acquit une telle réputation de science et de probité dans les fonctions éclatantes et laborieuses de cette charge, que le roi Henri II récompensa ses travaux de celle de président de la Cour, voulant qu'après avoir servi de langue à la vérité, il fût l'un des plus nobles organes de la justice.

« Honneur que non-seulement il méritait, mais qu'il n'obtint que par son mérite1; qu'il n'acheta qu'avec le prix de sa suffisance et de sa vertu, avec cet or divin dont parle Platon, que le soleil ne forme pas dans la terre, mais que Dieu répand du ciel dans les âmes héroïques.

« Durant l'espace de près de trente ans qu'il a exercé celte dignité si relevée, le Parlement a souvent emprunté son éloquence pour rendre raison de ses délibérations à trois de ses souverains, et vos registres nous apprennent qu'il n'a pas moins BU parler aux rois que juger les particuliers; qu'il émut le cœur du roi Charles IX par la sincérité de ses discours; qu'il persuada son esprit par la gravité de ses paroles, et qu'il le mil même dans l'admiration et dans le silence par la modeste générosité de ses réponses.

1 Boileau ne disait donc pas vrai quand il disait :

L'argent seul au Palais peut Faire un magistrat.

« Mais il ne s'est pas contenté d'être sage dans l'administration des choses civiles; il a particulièrement étudié cette haute philosophie que Socrate n'a pas fait descendre du ciel en terre, mais que Dieu même y a apportée. Il a élevé ses désirs et ses espérances au-dessus du monde. Il s'est efforcé de connaître Dieu, qui, par sa grandeur, est inconnu aux hommes, et de connaître l'homme, qui, par sa vanité, est inconnu à soi-même. Il a tracé pour ses enfants les préceptes de cette divine connaissance. Il leur a laissé un testament semblable à celui des anciens patriarches, où il n'ordonne pas le partage de ses biens, mais leur montre le chemin de leur salut, où il ne les appelle qu'à la succession des richesses éternelles.

,« Sa piété a été en quelque sorte récompensée dès ce monde par le nombre de ses enfants, par leurs honneurs et par leur vertu. Il laissa six fils , qui tous montèrent aux charges... Le premier, qui fut conseiller et depuis président aux enquêtes de cette Cour, employa sa science et ses travaux à l'exercice de sa charge et à l'utilité publique. — Il n'établit son bonheur qu'à procurer celui des autres; il ne vécut que pour sa patrie, et ne chercha de gloire qu'en ce Parlement, où la justice trouve la sienne.

« Messire Pierre Séguier, le second de ses enfants, fut aussi conseiller en cette Cour, et, quelque temps après, lieutenant civil, et ensuite second président de cette Grand' Chambre. Vos registres sont pleins des harangues éloquentes qu'il a prononcées devant les rois, portant la parole pour le Parlement, et dans les assemblées où il a eu l'honneur de présider. Il se peut dire avec vérité que la grandeur de son esprit et de sa vertu a égalé celle de sa charge, et vous savez, messieurs, qu'il en a soutenu si généreusement la dignité contre les entreprises de ceux qui la voulaient abaisser, qu'il conserva les présidents de ce Parlement dans la possession d'avoir séance devant

tous' les premiers présidents des parlements de ce royaume. « Le troisième de ses enfants, qui fut messire Jérôme Séguier. a été grand maître général des eaux et forêts de France. Dans l'administration de cette charge, il a eu les yeux aussi clairvoyants que les mains pures, et, dans le cours de sa vie. il n'a point cru d'affaires plus importantes que les devoirs du christianisme, ni de plus nobles occupations que les exercices de la charité. Il a recherché la compagnie des misérables avec le même soin que les autres tâchent de l'éviter. Les douleurs des affligés lui ont été précieuses. Il a révéré les chaînes des captifs, et les malheurs des innocents lui ont tenu lieu de choses sacrées. — Il a eu pour fils M. le président Séguier, qui est aujourd'hui le cinquième président au mortier de ce même nom, dont je ne veux rien dire davantage, sinon qu'il rend de trèsgrandes preuves et de sa suffisance dans les affaires et de sa probité dans les jugements, et qu'aux Grands-Jours de Poitiers1 il augmenta la splendeur de la justice par l'éloquence de son discours; qu'il n'y présida pas moins par son esprit que par sa charge, et qu'il ne pensa qu'à punir les criminels, qu'à étouffer les violences et à faire cesser les désordres, qui étaient restés après la guerre, comme l'agitation après la tempête.

« L'Eglise et le Parlement ont partagé les fonctions de la vie du quatrième des enfants de messire Pierre Séguier. 11 a été doyen de l'Église de Paris, et conseiller en cette Grand'Chambre.... Aussitôt qu'il posséda la dignité de doyen, il termina, par sa prudence et par sa douceur, les différends qui avaient duré plusieurs années entre le chef et les membres de cette vénérable compagnie... La réputation de son zèle et de sa doctrine le fit nommer par le roi à l'évêché de Laon; mais il imita la modestie des anciens Pères de l'Église en le refusant. Lui seul se crut

1 Septembre 16ôi. M. l'avocat général Talon y était avec le président Séguier.

ItO DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

indigne de cet honneur, dont tout le monde le jugeait digne.

« Le cinquième de ses enfants fut messire Antoine Séguier, l'une des plus grandes lumières de cette Cour, qui, poussé d'une ardeur aussi juste que généreuse, et suivant les traces si honorables que son père lui avait marquées, voulut, avant que de posséder ses charges, faire voir qu'il les méritait, et monter par les mêmes degrés au comble des mêmes honneurs.

« Ce fut, messieurs, en ce barreau si fameux, qui renouvelle après tant de siècles la majesté de celte ancienne éloquence, autrefois la gloire d'Athènes, l'ornement de Rome et l'admiration de l'univers, et qui fait fleurir, dans une monarchie de douze cents ans, la science de la parole, qui ne dominait jadis que dans les seuls gouvernements populaires; ce fut, dis-je, en ce barreau, que M. Antoine Séguier voulut éclater avant que de rechercher l'honneur des magistratures, et parler pour les particuliers, afin d'apprendre à parler pour le roi même. 11 crut qu'il ne serait point indigne du lils d'un président de la Cour de paraître avec éminence dans ce champ si glorieux du raisonnement et du discours, de persuader la justice à des juges avant que de la rendre à des parties, et de régner sur les esprits par la force invincible de la parole, avant que de régnersur la vie et sur les biens par l'autorité souveraine des jugements.

« Après avoir plaidé sept ou huit ans avec une très-grande réputation, il fut maître des requêtes, lieutenant civil et conseiller d'Etat avec l'approbation de tout le monde, et entra, par un mérite universellement reconnu, dans la charge d'avocat général, où il ne combattit plus pour l'honneur de la victoire, mais pour la seule défense de la vérité.

« Ainsi, messieurs, la nature, qui, par un heureux effort, rassemble des trésors d'esprit en quelques familles, comme des mines d'or en certaines terres, par une perfection de ses, grâces, Y rend les miracles ordinaires; le père et le fils ont possédé

toutes les rares qualités qui sont nécessaires pour soutenir cette charge si difficile et si importante.

« Ils ont eu cette clarté de jugement qui dissipe les ténèbres du mensonge, qui découvre aux yeux des juges l'éclat de la vérité; cette vive éloquence qui n'est pas tant l'ouvrage de l'art que le chef-d'œuvre de la nature... Messire Antoine Séguier entra de cette charge en celle de président de la Cour, où il fut le troisième de ce nom, et où l'on vit deux frères posséder cet honneur en même temps. — Je passerai sous silence sa parfaite intégrité dans l'administration de la justice, d'autant que cette vertu est si universelle et si ordinaire dans ce Parlement, que ceux qui la conservent le plus n'en méritent presque pas de louanges particulières.

« Je ne parlerai point aussi de son courage à s'élever contre les injustes et les violents, parce que la générosité a toujours été si naturelle à ceux de cette maison, qu'ils peuvent l'exercer autant par inclination que parTertu.

« Je me contenterai de vous dire que ces éminentes qualités portèrent le feu roi Henri le Grand à le choisir pour son ambassadeur vers la république de Venise, en un temps où il fallait remplir cette charge d'une personne de rare mérite; il le jugea aussi habile dans la politique que dans la justice; et, lorsqu'il lui déclara le choix qu'il avait fait de lui, il ajouta ces mêmes paroles qui lui étaient beaucoup plus avantageuses que l'ambassade : Vous êtes entré dans mon affection comme moi dans mon royaume, malgré la résistance et les calomnies de vos ennemis et de vos envieux !

« Mais toutes ses vertus excellentes ont cédé à sa haute piété, que ce Parlement a vue, que Paris a ressentie, que la France a admirée, qui n'était pas renfermée dans le cercle si étroit des dévotions ordinaires, mais avait la même étendue que la charité, qui n'a point de bornes, qui était agissante comme le doit

être la piété d'un grand magistrat, et qui lui a fait employer des sommes immenses en des fondations qu'il a voulu être comme une source perpétuelle de biens qui se répandît par une succession de temps infini sur les pauvres de tous les siècles ; de sorte, messieurs, qu'il n'a pas seulement soulagé les misères présentes, mais encore les futures; il a entendu les gémissements de ceux qui n'avaient pas même de voix pour se plaindre ; il a essuyé les larmes de ceux qui n'avaient pas encore des yeux. — Il a voulu être le.père des orphelins, l'appui de la faiblesse des veuves et le protecteur de la chasteté des vierges. Il a tâché d'établir des ports pour ceux qui feraient naufrage, de conduire les ruisseaux de sa charité sur les terres les plus stériles, et de faire comme tomber une manne dans les déserts. — Enfin, messieurs, il a déclaré une guerre sainte à la nécessité de ses citoyens. Il a voulu que ses richesses particulières devinssentpubliques; il s'est acquisTadmiration des sages, l'amour des peuples et les prières des affligés.

«Mais j'ai tort de m'étendre sur cet endroit de sa vie. La voix des pauvres, qui ressentent et qui publient ses bienfaits, est. plus éloquente que tous les discours, et, sans qu'on le loue après sa mort, sa mémoire sera bienheureuse tant qu'il y aura des malheureux.

« Le sixième des enfants de messire Pierre Séguier fut messire Jean Séguier, père de M. le chancelier. Quoiqu'il ait été le dernier dans l'ordre de la naissance, il a été l'un des premiers dans celui de l'esprit. — Les malheurs de son siècle n'ont servi qu'à rendre sa suffisance et sa générosité plus signalées. 11 a trouvé dans l'agitation de la France raffermissement de sa vertu, et toute sa vie a été un exemple de piété envers Dieu, de fidélité envers le roi, de zèle envers le public, et de charité envers les misérables. 11 fut honoré de la charge de maître des requêtes par le roi Henri III, et ensuite il entra dans celle de

lieutenant civil, où il rencontra des occasions de servir aussi glorieuses pour lui que les troubles qui les ont produites étaient funestes pour le royaume.

« Lorsque ce prince fut presque enveloppé dans cette horrible sédition qui fut suivie de tant de guerres, qu'il se vit assiégé jusque dans le Louvre, et qu'il fut obligé de se retirer du milieu de ses Etats comme il eût fait du milieu des terres de ses ennemis, messire Jean Séguier, lieutenant civil, partit le même jour pour suivre le roi dans un accident si déplorable, et abandonna sa maison. — 11 crut que Paris lui serait un lieu de bannissement, puisqu'il n'y verrait plus le visage de son prince... Il accompagna depuis le roi Henri III aux états de Blois, et, après la fin tragique de ce grand prince, qui méritait plutôt une vie immortelle qu'une mort précipitée1, il suivit le feu roi Henri IV lorsque ce glorieux monarque ne pouvait faire encore que des compagnons de sa mauvaise fortune.

«Il mena avec soi toute sa famille. Il voulut que ses enfants, dont quelques-uns sont nés durant les voyages de Sa Majesté, apprissent, du lieu même de leur naissance, à être fidèles toute leur vie... Le feu roi, n'ayant point alors d'autres récompenses pour ses fidèles sujets que des éloges de leur fidélité, le loua publiquement en diverses occasions, et, s'efforçant de lui donner quelque emploi, il lui commanda d'exercer la justice dans Saint-Denis et dans .Mantes, comme il eût fait dans Paris, voulant que sa dignité retrouvât les honneurs que sa vertu lui avait fait perdre. — Ce fui là, messieurs, qu'il travailla puissamment, avec quelques autres serviteurs du roi, pour accompagner de ses soins les armes de Sa Majesté, pour dompter la rébellion dans les esprits lorsque ce grand prince domptait les rebelles, pour désarmer les volontés des peuples, pendant que

1 (]et éloge de Henri III est assez curieux dans la bouche de Lcmaistre et assez rare dans l'histoire.

-414 DE L'ELOQDENCE JUDICIAIRE

ce conquérant désarmait les bras des séditieux, pour épargner les larmes de sa patrie, le sang de ses frères et les sueurs de son maître.

« Le crédit et l'autorité qu'il s'était acquis dans Paris par l'exercice de la charge de lieutenant civil, que lui et ses frères avaient possédée plus de vingt ans, lui donna moyen de servir le roi très-utilement dans la réduction si salutaire de cette première ville du royaume.

« Il est vrai que cet honneur lui est commun avec beaucoup de grands personnages qui, à l'imitation de la nature, rassemblaient leurs forces pour sauver le cœur de la monarchie: mais il y eut cela de particulier que ce fut lui qui, par ses secrètes intelligences, étant alors à Saint-Denis, près du roi, conclut, dans son logis, le Traité delà réduction, et prépara cette grande journée qui nous sera toujours plus mémorable que celle des plus grandes batailles, qui a été d'autant plus signalée qu'elle ne fut point sanglante, que la piété publique a rendue sainte par les actions de grâce qu'elle renouvelle tous les ans , et que l'on peut dire presque avoir été le premier jour du règne de Henri le Grand.

« Aussi Sa Majesté lui témoigna qu'elle avait tant de confiance en lui, qu'elle voulut qu'il l'accompagnât toujours dans celle entreprise et qu'il fût toujours près de sa personne. — Ce fut lui qui, comme lieutenant civil, rétablit dans Paris l'heureuse tranquillité qui acheva cette importante conquête. Il étouffa le bruit des armes par les applaudissements des peuples à peine réconciliés. 11 lit voir l'image de la paix lorsqu'on voyait encore celle de la guerre. Il lit ouïr dans une ville surprise des acclamations de joie. 11 lit rendre presque au môme moment l'obéissance au souverain, le respect aux lois, l'exercice aux arts, et la liberté à tout le monde. — Il ne restait pour couronner une si belle vie qu'une mort aussi glorieuse.

ÀtJ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE il:.

11 la rencontra, messieurs, avec l'extrême douleur des siens, le regret des gens de bien et les gémissements des pauvres, pour lesquels il se sacrifia lui-même. Car, s' efforçant d'arrêter le cours de la maladie contagieuse, qui était alors très-violente dans Paris, et supportant pour cela des travaux excessifs, il prit le mal qui finit ses jours.

« Certes, il était digne de lui, qu'après avoir vécu pour Dieu et pour son pays, il mourût pour la gloire de l'un et pour le service de l'autre; qu'après s'être exposé aux misères des guerres civiles pour porter les citoyens à se remettre dans l'obéissance, il s'abandonnât à la corruption de l'air pour leur conserver la vie, qu'il ne prit pas inoins de part au salut de Paris malade qu'il avait fait à la réduction de Paris rebelle.

« S'il put avoir quelque déplaisir en mourant pour un sujet qui lui servait de consolation, ce fut de laisser se£ enfants dans un âge où la conduite d'un père leur était si nécessaire. Mais il eut cette satisfaction dans sa douleur, qu'il les laissait entre les mains d'une mère admirable... Il avait épousé madame Marie de Tudert, dont la vertu n'est pas moins illustre que la naissance, qui, faisant remarquer en sa personne la sagesse d'une femme, l'affection d'une mère et la piété d'une veuve, renouvelle l'exemple des Olympiade, des Paule et des Mélanie, qui ne vit maintenant dans sa sainte solitude que des mêmes objets dont les anges se nourrissent dans le ciel, et n'a nulles pensées pour ce monde, quoiqu'elle y ait un fils ebancelier de France.

a Elle est sortie de la famille, si noble et si ancienne, des Tudert, dont je me contenterai de dire qu'il y a eu depuis plus de deux cents ans trois maitres des requêtes de père en -fils, lorsqu'il n'y en avait que quatre en France: un évèque de Chàlons, célèbre dans son siècle par sa probité et par sa doc-

116 DE L'ELOQUENCE JUDICIAIRE AU XVIIe SIECLE

trine, et qui même fut employé par le roi Charles VII à la négociation du traité d'Arras; un premier président du parlement de Bordeaux, lequel fut commis par le roi Louis XI pour l'établir et en exerça le premier la première charge; un président aux enquêtes de cette Cour, trois conseillers en ce Parlement, et deux doyens de l'église de Paris. . .

« Messire Jean Séguier eut deux fds, dont l'aîné est monsieur le chancelier; — le second est messire Dominique Séguier, qui a été conseiller en ce Parlement et doyen de l'église de Paris, et estmain tenant évêque d'Auxerre et premier aumônier de Sa Majesté. — De très-équitable juge il est devenu très-sage prélat. — 11 procurait aux peuples une félicité humaine; maintenant il leur en procure une divine, et le roi peut dire de lui ce que l'empereur Valentinien disait d'un excellent archevêque, qui avait été magistrat, qu'il se réjouissait de ce que, l'ayant jugé digne du soin de la fortune et des biens de ses sujets, Dieu depuis l'avait jugé digne de la conduite de leurs âmes! »

Quant au chancelier son ami, Lemaistre, qui vient de peindre toute sa famille, l'élève jusqu'aux nues et dépasse en éloges tout ce que produira plus tard l'usage académique; il lui trouve même de la modestie, tant, son amitié l'aveugle et tant la solennité l'inspire; pour parler de cette douce vertu, que le chancelier n'eut jamais, il enfle sa pensée et tourmente son style au point de dire :

« Comme l'on rehausse les digues des rivières, lorsqu'on les voit grossir extraordinairement, afin d'empêcher qu'elles ne se débordent et ne ruinent la campagne, de même M. le chancelier, voyant ses dignités croître jusqu'au plus haut point où elles peuvent monter, a fait un rempart de sa modestie pour empêcher que ce torrent d'honneurs et de gloire, qui emporte presque tous les esprits, ne se répande jusque sur son âme et n'en corrompe la pureté. »

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