CHAPITRE XXIY
Lemaistre connut l'amour et l'amitié. — Jouissances que donnent les triomphes de la parole. — Retraite de Lemaistre. — Ce qu'on en pense et ce qu'on en dit. — Le père Rapin. — Tallemant des Réaux. — Le chancelier Séguier. — Lemaistre a-t-il voulu être avocat général au parlement de Paris? — Bakac, écrivant à Chapelain, indique la cause de la retraite. — Saint Augustin, saint Jérôme, l'abbé de Rancé, M. de Chateaubriand — La préface du Génie du christianisme. — L'amour déçu peuple les cloîtres. — Goût prononcé pour Dieu. — Le Chemin de perfection de sainte Thérèse. — François de Sales. — Saint Vincent de Paul. — La mort de rmdame d'Andilly. — Scène émouvante-
— Lemaistre est tout à Dieu. — Sa lettre à son père, en tous points admirable. — Il n'est pas fou. — Sa lettre au chancelier Séguier, commentaire de sa résolution. — Ce n'est pas pour changer d'ambition qu'il se relire du monde.
— La joie de sa famille. — L'enthousiasme de mademoiselle de Scudéri et de Gomberville. — La solitude suivant Montaigne. — Colère de Richelieu. — Saint- Cyran mis à Vineennes — M. de Séricourt. — L'extase de la sœur Eugénie Arnauld. — Lettres de Lemaistre au cardinal de Richelieu. — On envoie Laubardemont l'interroger sur ses visions. — Charmante réponse. — Un coup d'oeil sur Port-Rovul.
Lemaistre connut donc l'amour et l'amitié, mais son cœur ne se livra tout entier ni à l'un ni à l'autre de ces sentiments. 11 échappa aussi à cet autre piège, que le monde lui tendit sous la forme la plus attrayante, le goût de la grandeur et de la gloire. Pour lui, en effet, la gloire pouvait être une réalité. bien qu'il ne vécût pas dans un temps où l'éloquence la donnât très-vite. Il y a d'ailleurs en ce monde peu de jouissances
ils DE I/ÊLO(JUENCE JUDICIAIRE
comparables à celles que procurent les triomphes delà parole; elles élèvent l'âme et la remplissent; elles sont de beaucoup supérieures à celles qui viennent des autres genres de domination; il y a en elles un mélange de poésie, de fécondité, de commandement et d'ivresse. Dieu seul peut détacher l'homme de la recherche d'un pareil bien. Aussi l' aperçoit-on qui de bonne heure occupe, retient, embrase celui qu'il veut gagner. Par sa volonté suprême, la conversion de ce jeune avocat se prépara au milieu même des succès et se fit ensuite insensiblement. Lemaistre « quitta, avec les autres voluptés, celle qui vient de l'approbation du monde, parce qu'il avait démêlé l'immortel d'avec le périssable. »
On a cherché ailleurs la cause de cette retraite si imprévue pour le vulgaire, si contraire à l'orgueil, si peu humaine enfin. Les âmes communes, adonnées à la terre, ne pouvaient la comprendre. Ce qui l'avait décidée s'était passé au-dessus d'elles; mais elles voulurent ramener à leur niveau ce sublime effet. Un savant et spirituel jésuite, celui qui a si finement critiqué les Femmes savantes, dans une lettre adressée au comte de Bussy-Uabutin, l'un des amis de madame de Sévigné, le père Rapin1, attribue à un dépit d'amour la retraite de Lemaistre. Tallemant des Réaux, qui veut absolument, contre toute vérité, que Lemaistre ait eu une jeunesse « gaillarde, » rabaisse encore cette grande action, en lui donnant pour cause le dégoût des plaisirs épuisés et les fatigues de la conscience. D'autres affirmeront que, son ambition n'étant pas satisfaite, ce jeune avocat sans rival a cherché un refuge contre les injustices du pouvoir dans une éclatante solitude. Il aurait voulu devenir avocat général au parlement de Paris; on lui aurait seulement offert cette charge au parlement de Metz, et, ne pouvant être ce
1 Auteur d'une histoire du Jansénisme.
AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE il9
quêtaient M. Jérôme Bignon, son ami, M. Orner Talon, dont il excitait l'envie, il aurait renoncé à l'usage de cette parole éloquente que tout le monde admirait et que le roi élit été bien coupable de ne pas mettre à son service. Enfin ses amis euxmêmes, le chancelier Séguier par exemple, supposèrent qu'il était devenu fou. Aucun ne sut lire dans cet admirable cœur, si ce n'est peut-être Balzac écrivant à Chapelain : « Les causes secondes n'ont aucune pari en cette conversion, comme vous diriez un mauvais succès en amour, un rebut des supérieurs, ou quelque autre disgrâce de cette nature. »
Sans doute le chemin ordinaire qui conduit à Dieu ou bien qui y ramène est jonché des débris de nos cœurs. C'est celui qu'avaient parcouru les illustres convertis d'Africpie et de Dalmatie, saint Augustin et saint Jérôme. C'est aussi par là qu'après une vie de dissipation et d'erreurs le grand abbé de Rancéest allé au cloître et à la pénitence. Le plus souvent Dieu agit sur les cœurs troublés par une infortune, trahis dans leurs espérances, déçus dans leurs amours ou dans leur ambition, ayant épuisé sans bonheur tous les plaisirs humains. L'un des esprits les plus brillants de notre siècle, celui-là même qui a écrit la vie de l'abbé de Rancé, raconte avec un charme éloquent et religieux comment, éloigné de Dieu par les ardeurs et les fautes de sa jeunesse, il y est revenu sous le coup de la douleur que lui causa la mort de sa mère. M. de Chateaubriand avait quitté sa patrie et ses proches, et il courait au delà des mers, préparant ses premiers poèmes dans ses premières rêveries. Sa mère, septuagénaire, mourait en prison sur un grabat après avoir vu périr ses enfants sous le glaive faussa d'une loi sanguinaire; elle avait en mourant prié une de ses filles, prisonnière comme elle, de ramener à la religion son « René, » qui s'en était éloigné.
« Le souvenir de mes égarements, dit M. de Chateaubriand,
au moment d'écrire son plus beau livre, le Génie du christianisme, répandit sur les derniers jours de ma mère une grande amertume; elle chargea une de mes sœurs, madame de Farcy, de me rappeler à cette religion que j'avais oubliée... Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement: ces deux voix sorties du tombeau m'ont frappé; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conversion est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru1. »
De son côté, l'amour déçu a peuplé les cloîtres; le dix-septième siècle surtout a vu de grands et de mémorables exemples de ces conversions. L'amour de Célimène, cet amour frivole, superficiel, plein d'exigences et sans le moindre renoncement, a blessé bien des cœurs et fait plus d'un Alceste. Ce serait un beau livre, l'Iliade du cœur humain, celui qui rassemblerait toutes ces déceptions, toutes ces amertumes, ces âmes attendries par l'amour, ayant cru trouver en lui le suprême bonheur cherché même ici-bas, et réfugiées ensuite dans le sein de Dieu. Rien ne montrerait davantage combien il y a loin du périssable à l'immortel, et combien l'amour lui-même a de peine à remplir longtemps un grand cœur. — iMais toutes ces causes que je pourrais avouer, puisque chacune d'elles a son genre de beauté, sont restées étrangères au parti que prit Lemaistre de quitter le barreau et le monde, et de chercher, pour vivre avec Dieu, un endroit isolé. — Il y avait alors au-dessus des querelles religieuses, et à côté de l'éclat naissant du grand règne, si je puis ainsi parler, un goût prononcé pour Dieu, et l'amour de ses perfections exaltait la piété. — Les jeunes filles les plus belles, les plus riches, les plus heureuses, quittaient avec ravissement les joies entrevues du monde, après avoir lu le Che-
1 Préface du Génie du christianisme.
min de perfection de sainte Thérèse. Des hommes lisant saint Augustin faisaient comme elles. S'il y avait de la grandeur dans l'air, il y avait dans le sentiment religieux beaucoup, d'amour et d'extase. — C'était le temps où vivait saint François de Sales, celui où allait vivre Fénelon. — A côté de la politique et des vices, ou, pour parler plus justement, au-dessus de tout cela, il s'était formé comme un firmament de morale épurée, de vertus, d'abnégations, d'ardente piété, et, au sommet de ce firmament, on voyait briller saint Vincent de Paul, . le précepteur du cardinal de Retz, cet élève si longtemps révolté, mais qui lui-même finit par se rendre à Dieu.
Ce fut cette religion qui, aidée par l'abbé de Saint-Cyran, parvint, sans beaucoup de peine, à arracher Lemaistre à la gloire, et à soumettre entièrement son cœur. Il avait, pour s'élever de terre, les deux ailes dont parle Corneille :
La pureté de cœur et la simplicité1.
La mort de sa tante, madame d' Andilly, ne fut que l'occasion de sa retraite. 11 y a sans doute un drame dans cette soirée pendant laquelle Saint-Cyran, au chevet de la mourante, ayant devant lui Antoine Lemaistre, prononça les prières des agonisants. Quand Lemaistre l'entendit qui disait de cette voix puissante et faite pour la domination : Proficiscere anima christiana de hoc munilo in nomine Dei omnipotentis (pu te creavit, il fondit en larmes, vaincu par la douleur et par l'émotion religieuse. — Un peu plus tard, Saint-Cyran récita cette prière : « Miserere, Domine, gemituum, etc. : ayez pitié, Seigneur, de ses gémissements et de ses larmes; et, comme elle n'a de confiance en rien qu'en votre miséricorde, admettez-la à la grâce
1 Trad. de Virait., liv. Ier, ch. xiv.
a. Le- II ari-
de votre réconciliation! » A ce moment, la malade expira. maistre sortit dans le jardin et y pleura longtemps. — nonça presque aussitôt son intention de quitter le monde et d'imiler sa mère et ses tantes, depuis longtemps déjà retirées au couvent. — Saint-Cyran, pour mieux assurer sa victoire, et aussi pour la déguiser, ne voulut pas accepter tout de suite cette conversion qui devait taire tant de bruit. Madame Arnauld d'Andilly était morte dans la nuit du 24 août 1057. Lemaistre resta encore au Palais quelques mois, et ne s'en sépara complètement et pour toujours que le 16 décembre suivant. — Quatre heures après qu'il avait pris cette résolution qui mettait fin à ses succès, et je puis bien dire une dernière fois à sa gloire, il écrivait à son père, dont il n'avait pas connu les caresses, et il lui ouvrait, son âme. C'est là qu'on trouve le vrai miroir de cette conversion, c'est là qu'on voit cette âme entièrement dépouillée des soins et des grandeurs du monde. Lemaistre aurait pu, s'il avait suivi les habitudes de son temps ou même du nôtre, quitter le Palais pour l'Eglise et agrandir dans la chaire, en la rendant sacrée, sa profane éloquence. Mais il serait alors confondu avec beaucoup d'autres, tandis que sa conversion, telle qu'elle est, le laisse sans rival. — Cette lettre à son père a un autre côté qu'il faut aussi remarquer; sa piété ne lui fait pas oublier ses devoirs de respect et d'obéissance; il y a bien loin, sans doute, de son cœur à celui de son père, qui a fait souffrir sa mère et changé son Dieu; mais il sent qu'un fils sans obéissance ne serait pas un fils chrétien, et, comme il eût écrit à son père au moment de se marier, il lui écrit au moment de s'isoler du monde : « Monsieur mon père, Dieu s'étant servi de vous pour me mettre au monde, et m' ayant obligé de vous rendre tout le respect que l'on doit à un père, je violerais l'ordre de la Providence et les devoirs de la nature, si je ne vous faisais savoir la résolution qu'il m'a fait prendre par
sa bonté infinie, et que je n'ai exécutée que depuis quatre heures seulement; il y a plus de trois mois que j'avais dessein de quitter ma profession pour me retirer dans une solitude et y passer le reste de mes jours à servir Dieu. Mais, mes amis m'ayant empêché de me déclarer dès lors pour éprouver si c'était un mouvement du ciel ou de la terre qui me portait à cechangement, ils ont reconnu enfin avec moi que le temps affermissait cette pensée dans mon cœur au lieu de la détruire; elle venait de celui qui seul est le maître de nos volontés, et qui les change quand bon lui semble. Je quitte le monde parce qu'il le veut, comme vous-même le quitteriez et votre religion encore s'il le voulait, et sans que j'aie eu des révélations particulières, ni des visions extraordinaires, je suis seulement la voix qui m'appelle dans l'Evangile à faire pénitence de mes péchés. Car je vous déclare comme à mon père que je ne quitte point le Palais pour me mettre en l'Église et m élever aux charges que la vertu et l'éloquence ont acquises à tant de personnes.
« Je n'entre pas non plus dans un monastère. Dieu ne m'en ayant pas inspiré la volonté; mais je me retire dans une maison particulière, pour y vivre sans ambition et tâcher à fléchir, par les actions de pénitence, le Dieu et le juge devant qui tous les hommes doivent comparaître. Ce dessein vous étonnera sans doute... 11 y a six mois que j'étais aussi peu disposé à le prendre que vous l'êtes aujourd'hui (Lemaistre se trompait lui-même), et sans que nul homme de la terre m'en ait parlé, sans qu'aucun de mes amis s'en soit pu douter avant que je lui aie dit : Je mesuis senti persuadé par moi-même, ou, pour mieux dire, par les sentiments que Dieu, qui parle au cœur et non pas aux oreilles des hommes, amis en moi. — Si, à l'exemple d'un fils aîné (ilsonge déjà au prosélytisme) qui quitte le monde, n'ayant que trente ans lorsqu'il vivait avec plus d'éclat dans une profession honorable, lorsqu'il avait diverses espérances d'une
fortune très-avantageuse, lorsqu'il était honoré d'une amitié particulière de quelques grands du royaume ; si, dis-je, cet exemple vous pouvait toucher, j'en aurais une plus grande joie que celle que vous eûtes lorsque je naquis. Mais c'est à Dieu à faire ces miracles. Mes paroles ne peuvent rien, et vous savez d'ailleurs que je n'ai jamais fait le prédicateur avec vous. Je vous dirai seulement ce que vous savez sans doute mieux que moi, que ce n'est pas faiblesse d'esprit d'embrasser la vertu chrétienne, puisqu'une personne qui n'a point passé jusqu'ici pour faible et qui est encore le même qu'il était lorsqu'il eut l'honneur de vous voir la dernière fois, se résolut à changer ces belles qualités d'orateur et de conseiller d'Etat en celles de simple serviteur de Jésus-Christ; c'est, monsieur mon père, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur, A. Lemaistre. — Ce 16 décembre 1657. »
Huit jours plus tard Lemaistre écrivait, à la même occasion, à son grand ami le chancelier Séguier, qui le proclamait fou de renoncer aux honneurs, et cette lettre jette encore une vive clarté sur l'âme du converti :
« Monseigneur. Dieu m'ayant touché depuis quelques mois et fait résoudre à changer de vie, j'ai cru que je manquerais au respect que je vous dois et que je serais coupable d'ingratitude si, après avoir reçu de vous tant de faveurs extraordinaires, j'exécutais une résolution d'une telle importance sans vous rendre compte de mon changement. Je quitte, monseigneur, nonseulement ma profession, que vous avez rendue très-honorable et très-avantageuse, mais tout ce que je pouvais ou espérer ou désirer dans le monde, et je me retire dans une solitude pour faire pénitence et pour servir Dieu le reste de mes jours. — Après avoir employé dix* ans à servir les hommes, je ne crois pas, monseigneur, être obligé de me justifier de cette action, parce qu'elle est bonne en soi et nécessaire à un pécheur tel
que je suis. Mais je pense qu'afin de vous éclairer entièrement sur tous les bruits qui pouvaient courir de moi, je dois vous découvrir mes plus secrètes intentions et vous dire que je renonce aussi absolument tant aux charges ecclésiastiques qu'aux civiles, que je ne veux pas seulement changer d'ambition, mais n'en avoir plus du tout; que je suis encore plus éloigné de prendre les ordres, Aeprêcher et de recevoir des bénéfices, que de reprendre la condition que j'ai quittée, et je me tiendrais indigne de la miséricorde de Dieu si, après tant d'infidélités que j'ai commises envers lui, j'imitais un sujet rebelle cfui, au lieu de tâcher de fléchir son prince par ses soumissions et par ses larmes, serait assez présomptueux pour vouloir s'élever de lui-même aux premières charges du royaume. Je sais bien, monseigneur, que, dans le cours du siècle où nous sommes, on croira me traiter avec faveur que de m'accuser seulement d'être singulier; mais j'espère que ce qui paraîtra folie devant les hommes ne le sera pas devant Dieu, et que ce me sera une consolation à la mort d'avoir suivi les lois les plus pures de l'Eglise et la pratique de tant de siècles. Que si cette pensée me vient de ce que j'ai moins de lumières et plus de timidité que les autres, j'aime mieux cette ignorance respectueuse et craintive. qui a été embrassée des plus grands hommes du christianisme, qu'une science plus hardie et qui me serait plus périlleuse. Quoi qu'il en soit, monseigneur, je ne demande à Dieu d'autre grâce que celle de vivre et mourir en son service, de n'avoir plus de commerce avec le monde qui m'a pensé perdre, et de passer ma vie dans une solitude comme si j'étais dans un monastère. Voilà, monseigneur, ma déclaration tout entière de la vérité de mes sentiments. Les extrêmes obligations dont je vous suis redevable ne me permettent pas de vous en faire une moins expresse et moins fidèle ; et l'honneur d'une bienveillance aussi particulière que celle que vous m'avez témoignée
m'engageait à vous assurer que je ne prétends plus de fortune que dans le monde qui dure toujours, afin que votre extrême affection pour moi ne vous porte plus à m'en procurer dans celui-ci... Mais, quelque solitaire que je sois, je conserverai toujours le ressouvenir de vos faveurs, et je ne serai pas moins dans le désert que j'ai été dans le monde, monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. — Ce 2~> décembre 1(357. »
Celte conversion causa à la famille de Lemaistre une joie ineffable. — Ses tantes et sa mère furent dans le ravissement; depuis longtemps séparée du monde, madame Lemaistre, « loin de prendre aux succès de son fils une molle complaisance, recevait avec froideur les applaudissements qu'on lui prodiguait de toutes parts1; » elle était de ces mères qui, les yeux toujours tournés vers le ciel, n'accordent rien aux joies de la terre* Quand les autres sont fi ères de la beauté, du courage, du talent, de la gloire de leurs fils, celles-ci vont jusqu'à souhaiter la perte de ces biens, dans l'espoir que le malheur rapprochera de Dieu l'être qu'elles adorent. Ne sait-on pas que, quand la mère de Fouquet apprit que son fils venait de tomber du Capitole, où ses grâces et son mérite l'avaient fait monter, et qu'il était arrêté par ordre du roi, malgré la mort qui le menaçait, elle s'écria : « C'est à présent, mon Dieu, que j'espère le salut de mon fils! » Parmi les membres de sa famille , Lemaistre ne rencontra qu'un ennemi de sa conversion, son oncle, le sage abbé de Saint-Nicolas, qui fut depuis évoque d'Angers.
Mais, dans le monde, cet événement, qui, comme Lemaistre lui-même l'avoue dans sa lettre au chancelier , fit très-grand bruit, fut diversement jugé. Les uns parlèrent d'ambition déçue, les autres d'amour trahi, les plus indulgents de folie. L'hôtel
1 Fontaine.
de Rambouillet s'émut à cette nouvelle. L'une des femmes qui en faisaient le charme, et qui était assez spirituelle pour parler de sa laideur et de son célibat forcé, mademoiselle de Scudéri, l'accueillit avec ardeur et le loua sans mesure. — Elle n'était pas indigne de comprendre cette grande union d'une belle âme avec son Dieu. — Parlant, il est vrai, de l'amour humain, elle avait exprimé cette belle pensée : « 11 faut de la vertu pour être capable de ces grands attachements... Après tout, la vertu est d'un assez doux usage dans le monde, et je ne sais comment la plupart des femmes hasardent leur réputation à si bon marché. » Enfin, elle était de celles que Ninon, jalouse ou plutôt dédaigneuse de leur pureté, appelait les jansénistes de l'amour. — Gomberville, qui était ou qui allait être académicien, crut devoir monter sa lyre pour célébrer ce beau renoncement, et il fit ce quatrain, qui sans doute ne lui coûta guère :
Te dirai -je ce que je pense, 0 grand exemple de nos jours !
.J'admire tes nobles discours, Mais j'admire plus ton silence!
Beaucoup de gens se croyant ses amis et s'imaginant être des sages essayèrent de détourner Lemaistre de sa solitude, et lui répétèrent « ce beau mot de quoi se couvre l'ambition et l'avarice, que nous ne sommes pas nés pour notre particulier, ains pour le public1. » Mais Montaigne avait déjà répondu lui-même à ce sophisme : « La solitude me semble avoir plus d'apparence et de raison à ceux qui ont donné au monde leur âge plus actif et fleurissant, suivant l'exemple de Thaïes. — C'est assez vécu pour autrui; vivons pour nous au moins ce bout de vie; ramenons à nous et à notre aise nos pensées et nos intentions.
1 Montaigne, liv. Ier, ch. xxxvm. de la Solitude.
Ce n'est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite... Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement, préparons-nous-y; plions bagage, prenons de bonne heure congé delà compagnie; dépêtrons de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous. 11 faut dénouer ces obligations si fortes, et meshui aimer ceci et cela, mais n'épouser rien que soi : c'est-à-dire le reste soit à nous, mais non pas joint et collé en façon qu'on ne le puisse dépendre sans nous écorcher et arracher ensemble quelques pièces du nôtre. La plus grande chose du monde est de savoir être à soi. » — Il y a dans cette réponse un peu d'égoïsme mêlé à la sagesse; mais où Montaigne a deviné Lemaistre et donné en des mots charmants le secret de sa retraite, c'est quand il dit un peu plus loin, ayant critiqué ceux qui dans la solitude songent encore à la gloire : « L'imagination de «eux qui, par dévotion, recherchent la solitude, remplissent leur courage de la certitude des promesses divines en l'autre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, objet infini en bonté et en puissance; l'àme â de quoi y rassasier ses désirs en toute liberté; les afflictions, les douleurs, leur viennent à profit, employées à l'acquêt d'une santé et réjouissance éternelles; la mort, à souhait, passage à un si parfait état; l'àpreté de leurs règles est incontinent aplanie par l'accoutumance; et les appétits charnels, rebutés et endormis par leur refus, car rien ne les entretient que l'usage et exercice. — Cette seule (in d'une autre vie heureusement immortelle mérite loyalement que nous abandonnions les commodités et douceurs de cette vie nôtre; et qui peut embraser son âme de l'ardeur de cette vive foi et espérance, réellement et constamment, il se bâtit en la solitude une vie voluptueuse et délicieuse, au delà de toute autre sorte de vie! »
Mais Richelieu, quoique évoque, ne pensait pas comme Mon-
taigue, et il trouva mauvais que le jeune avocat qui l'avait si bien loué quittât le monde et l'ambition. Le jansénisme à sa naissance troublait déjà sa domination; il devinait dans Saint- Cyran un homme qui voulait gouve'rner les consciences, comme lui-même gouvernait les volontés; l'évoque d'Ypres, Corneille Jansénius, venait d'écrire pour le roi d'Espagne un livre contre la France, et il était uni avec Saint-Cyran par les liens d'une étroite amitié, d'une foi commune et d'une égale ardeur. — A la retraite de Lemaistre, Richelieu laissa éclater la colère que lui causaient ces turbulences religieuses et morales. Il supposa et fit supposer des visionnaires et des visions. Il avait déjà prouvé, d'une façon sanglante, à sa manière, qu'il n'aimait ni les controversistes ni les prêtres qui semblaient avoir sur les âmes une influence surnaturelle; il avait livré à l'orthodoxie la tête d'Urbain Grandier; il y avait donc d'inquiétantes menaces dans ce mot de visionnaires, que Voiture applique au grandArnauld, dans des vers que je cite, tant ils sont mauvais et curieux :
Certes, c'est un grand cas, [cas1, Que toujours tracas ou fracas Vous faites d'une ou d'autre sorte.
C"e-t le diable qui vous emporte Et mus fait faire incessamment Votre métier de Négroment i Croyez-moi, laissez la magie; Suivez plutôt l'astrologie.
C'e^t mal faire d'être sorcier.
Et cela n'est pas cavalier.
La menace ne tarda pas à être suivie d'effet : le 14 mai 1658, Saint-Cyran fut arrêté, enlevé de sa maison et conduit à Yincennes. On lui reprochait surtout d'avoir abusé de sa puissance
1 Réponse de Voiture à une lettre de M. Arnauld, édit. de 1729, vol. II , p. 100. Icas était un nom donné à Arnauld.
de séduction pour détourner du chemin de la gloire l'ami du chancelier Séguier, I'Hortensius du barreau. Aussi de sa prison écrivit-il tout de suite à son cher disciple : « Je n'ai pas douté que votre retraite ne fût un des chefs de mon accusation. .. Je n'ai garde de m'en plaindre, puisque cette accusation me flatte un peu et me donne lieu d'espérer plus que jamais en la miséricorde de Dieu. »
Cependant Lemaistre s'était présenté dans l'asile qu'il avait choisi, non loin de son aïeule, de sa mère, de ses cinq tantes, a comme un mendiant et comme un pauvre chien, » heureux de partager avec ces pieuses créatures, qui l'avaient devancé, l'esprit d'humilité, de pauvreté et d'obéissance. Sa solitude fut aussitôt complète, et il ne laissa même pas arriver jusqu'à lui les plus grandes tentations de sa vie passée; il ne fut tout de suite occupé qu'à s'humilier, souffrir et dépendre de Dieu. Ses clients essayaient de le voir sans y parvenir; Saint-Cyran luimême ne pouvait entr'ouvrir pour cet objet la porte qu'il avait fermée sur son éclatant élève. Balzac n'était pas plus heureux, et, dès le mois de février 1658, il écrivait vainement à Lemaistre :
« Je ne tiens point secrète notre amitié; elle est trop honnête pour être cachée, et j'en suis si glorieux, que je ne me fais plus valoir que par là. M. Jamin sait ma bonne. fortune et a grande envie de vous connaître. Il a cru que, par mes adresses, il pourrait arriver à votre cabinet. Ceux qui avaient vu tonner et éclairer Périclès dans les assemblées étaient bien aises de le considérer dans un état plus tranquille et de savoir si son calme était aussi agréable que sa tempête... Je baise les mains à toute l'éloquente famille. »
A cette époque, le ciel envoya à Lemaistre son frère, M. de Séricourt, qui avait suivi la carrière des armes. Ce jeune homme était, au mois de janvier 1635, sous les ordres de son oncle le mestre de camp général Pierre Arnauld, dans Philisbourg, me-
nacé par les armées impériales. 11 avait avec lui peu de Français et quelques soldats allemands; chargé de défendre la place contre le comte de dallas, il l'essaya courageusement, fut trahi par les Allemands, se porta lui-même au combat et ne céda qu'à la supériorité des forces ennemies. Réfugié dans le palais de l'archevêque de Trêves, il y fut arrêté et fait prisonnier malgré sa capitulation. Onle conduisit à Esslingen, d'où il parvint à s'échapper trois mois plus tard. A peine avait-il repris sa place dans les rangs de l'armée, que la France essuya presque partout des revers. Le prince de Condé et le maréchal de la Meilleraie, « ce petit-fils d'un médiocre avocat, » ne pouvaient parvenir avec les meilleures troupes à s'emparer de Dole, et, du côté de la Picardie, la frontière de France était envahie. Le comte de Soissons,le duc de Chaulnes, le maréchal de Brezé, reculaient devant les Espagnols et avaient déjà laissé prendre la Capelle (juillet 1635). M. de Séricourt était à ce désastre, et il s'était replié sur Corbie. La France éprouva alors la plus vive et la plus cruelle inquiétude. Croyant Paris menacé et pour donner le signal de la résistance, le roi alla s'établir au château de Madrid. Heureusement l'orage fut écarté. Le comte de Soissons reprit Corbie au mois de novembre, et M. de Séricourt rentra à Paris. Mais déjà et dans le cours de cette campagne Dieu l'avait touché et le destinait à la pénitence. Il l'avait pris au milieu des combats comme son frère au Palais et dans les luttes oratoires, comme sa mère dans les chagrins de la vie privée, ses tantes dans la fraîcheur et l'éclat de leur jeunesse. Quand, au commencement de l'année 1658, il alla voir Antoine Lemaistre dans sa solitude, il lui montra pourtant quelque étonnement; celui-ci lui dit en l'embrassant :
« Ne me reconnaissez-vous pas bien, mon frère? voilà ce monsieur Lemaistre d'autrefois; il est mort au monde, et il ne cherche plus qu'à mourir à lui-même. J'ai assez parlé aux
hommes dans le public, je ne cherche plus qu'à parler à Dieu. Je me suis tourmenté fort inutilement à plaider la cause des autres, je ne plaide plus que la mienne dans le secret de ma solitude. J'ai renoncé à tout. Il n'y a plus que mes proches qui partagent, encore mon cœur. Je voudrais qu'il plût à Dieu d'étendre sur eux les grandes grâces qu'il m'a faites. Vous, mon frère, qui paraissez si surpris de me voir en cet état, me ferez-vous le même honneur que quelques-uns me font dans le monde, qui croient et publient que je suis fou? »
M. de Séricourt, qui avait déjà senti la grâce, lui répondit:
« Non, sûrement, mon frère, je ne vous ferai pas cet honneur. Nous avons été élevés d'une manière si chrétienne, que nous ne pouvons ignorer qu'il y a de sages folies. Je mets la vôtre de ce nombre. Depuis qu'on m'a dit cette nouvelle à l'armée, j'ai souhaité bien des fois de pouvoir vous imiter. Je ne vous cèle pas que je venais ici plus qu'à demi rendu; mais ce que je vois achève tout ! »
Lemaistre reprit : « Que prétendais-je avec toute mon éloquence, et que prétendez-vous vous-même par tous vos travaux et vos combats'.' Jamais je ne me suis trouvé plus heureux que lorsque je n'ai plus endossé ma robe; vous éprouveriez sans doute le même bonheur, si vous vouliez renoncer à l'épée. »
Les deux frères quittèrent Paris et allèrent habiter l'abbaye déserte de Port-Royal-des-Champs. Ils y trouvèrent tout de suite, dans l'humilité et le renoncement, cette béatitude que Montaigne a si éloquemment dépeinte sans l'avoir jamais connue. Ils se livrèrent avec ardeur à la lecture des Pères de l'Edise, lecture qui, suivant la pensée d'une femme distinguée, morte récemment1, remonte l'âme et fait croire à l'éternité. — Us apaisèrent dans des travaux rustiques et dans des prières assi-
1 Mndame deTrucv.
dues les derniers murmures de leurs sens. Ils connurent ces joies que Dieu réserve aux âmes dégagées du monde, que donne la poésie de la nature, et dont une de leurs tantes, la sœur Anne-Eugénie Arnauld, faisait une si touchante peinture quand elle disait, parlant de sa solitude : « Toutes choses me consolaient; il me souvient qu'ayant une fois l'esprit tout abattu, je ms toute ravie en voyant seulement les étoiles, et une autre fois en entendant sonner nos trois cloches, qui faisaient une douce harmonie ! »
Mais ceux qui conduisent les hommes aiment les vertus communes, et se servent beaucoup des vices. Si ce sont des esprits puissants, dominateurs, accomplissant de grands desseins el écrasant les théories sous l'éclat de leur pratique, ils craignent ou ils méprisent les idéologues et les rêveurs; ils ramènent violemment à eux, ou du moins ils l'essayent, ceux qui s'en éloignent pour se rapprocher de Dieu. — Il y avait d'ailleurs, il faut en convenir, dans ces élans vers le cloître une critique muette, mais d'autant plus grave, des mœurs du temps. Comme bientôt l'inimitable Alceste sera le blâme humain des vices de son âge, les solitaires de Port-Royal étaient la sainte critique du leur. Richelieu ne devait pas la souffrir même sous' cette forme. Joignez à cela la naissance de Louis XIV et les menaces que chaque jour l'impérieuse Marie de Hautefort faisait au roi de se retirer dans un cloitre, vous aurez plusieurs raisons, sans compter celles de la théologie, pour expliquer la persécution qui va un moment disperser Port-Royal. — Quand l'abbé de Saint-Cyran avait été arrêté, Lemaistre, qui avait d'abord écrit directement au cardinal, mais sans oser envoyer la lettre, voulut intéresser ce ministre dans la querelle religieuse déjà commencée; il l'invita à poursuivre avec eux l'erreur qui menaçait l'Église, et il osa écrire cette phrase à son adresse : « S'il ne le fait pas, il donnera
i.V. DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE
sujet de croire qu'il aime moins l'Eglise, qui est le royaume de Jésus-Christ, que la France, qui n'est que le royaume d'un prince, et qu'il ne se soucie pas autant de la qualité de chrétien, de prêtre, d'évêque, de cardinal, que de celle de Français ! et de premier ministre d'État. » Ce trait justement porté blessa j Richelieu et l'engagea à dire que Lemaistre était un visionnaire. M. Singlin1 défendit vainement son jeune pénitent et le compara à saint Paulin, évêque de Noie, qui, prisonnier des barbares, priait ainsi Dieu : « Seigneur, garde-moi de sentir ' cette perte (il avait perdu sa liberté et Noie avait été prise), car tu sais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui est à moi. » Le chancelier Séguier, sans doute en souvenir de leur amitié, envoya Laubardemont demander à Lemaistre compte de ses visions et de sa solitude. Cet intendant de justice n'avait du magistrat que le nom; il s'était longuement préparé, et il avait obtenu à Loudun une célébrité sanglante. Il s'était fait une spécialité contre les visionnaires, et il savait chercher des aveux dans la lorture. — Envoyer un pareil homme interroger Lemaistre sur des visions considérées comme des crimes, c'était de la part du cardinal le procédé ordinaire de sa justice, de la part du chancelier, c'était l'oubli d'une étroite amitié et un cruel outrage. Mais l'entreprise n'eut pas le même résultat qu'à Loudun : Laubardemont ne fut pas inondé du sang de M. Lemaisire livré au bourreau, mais il fut couvert de ridicule. Comme il demanda au prévenu s'il n'avait pas de visions, alin de le faire brûler s'il en avait eu, celui-ci lui répondit qu'il en avait, « que, quand il ouvrait une des fenêtres de sa chambre, qu'il lui montra du doigt, il voyait le village de Vaumaurier, et que, quand il ouvrait l'autre, il voyait celui de Saint- Lambert, que c'étaient là toutes ses visions. » — C'était pour
1 M. Singlin avait remplacé, comme directeur de Lemaistre, l'abbé de Saint-Cyran, emprisonné à Vincennes.
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la justice, imprudemment mêlée à cette affaire de conscience, une amère défaite. Mais les magistrats comme Laubardemont ne sont jamais vaincus, surtout quand ils ont tort : ils effacent le ridicule qui les frappe sous la violence et sous l'iniquité. Cette inquisition toutefois ne pouvait aller jusqu'au sang. On se borna à chasser Lemaistre de sa retraite. 11 se réfugia avec son frère et quelques autres à la Ferté-Milon, regrettant sa vallée de Chevreuse, et le disant en vers :
Lieux charmants, prisons volontaires!
L'on me bannit de vos sacrés déserts, Ce suprême Dieu que je sers Fait partout de vrais solitaires.
Quand les idées qu'on éloigne ou qu'on fusille1 ont une véritable valeur, elles grandissent dans la persécution. À la Ferté- Milon Lemaistre et ses amis firent des prosélytes, non parleurs prédications, mais par leurs exemples. — Ils y furent reçus par dom Julien Warnier, prieur de l'abbaye de Saint-Lazare, et s'y firent chérir. — Ils y répandirent, sur le berceau de Racine, la poésie d'Esther et d'Athalie. Quand au bout de treize mois ils revinrent à Port-Royal, ils avaient conquis la mère Agnès, la tante de Racine, et plusieurs autres.
A partir de ce moment, Lemaistre s'enfonce plus que jamais dans la pénitence : il se couvre de bure, se livre aux travaux des champs et du ménage; il aurait pu prêcher, il laisse ce soin à M. Singlin, beaucoup moins éloquent que lui; il ne veut rien faire qui lui rappelle son ambition et sa gloire. Il administre les intérêts temporels de Port-Royal, fait les provisions, conclut les marchés, dresse et soutient les comptes, pendant qu'à côté de lui son oncle, 31. d'Andilly, se livre « au soin des jardi-
1 Expression du général Foy.
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nages que Xénophon attribue à Cyrus1, » et fait faire des progrès à la culture du poirier. 11 apprit l'hébreu par ordre de Saint-Cyran, afin de traduire les psaumes, et il perdit dans cette étude une partie de sa santé. Il ne lisait que les Pères et traduisait le Traité des offices de Cicéron, sans doute parce que cet admirable livre était la préface de la morale chrétienne écrite par un païen. Mais nulle tentation d'ailleurs ne le détourna de son complet renoncement. Il y eut dans Port-Royal des rôles brillants, il se garda bien de les prendre. Quand son petit oncle, le grand Arnauld, se jeta, quelques mois avant la mort de Saint-Cyran, dans l'arène échauffée déjà par le dernier mot de Jansénius et la censure d'Urbain VIII , et qu'il publia (août 1643) son livre de la Fréquente Communion, Lemaistre entendit silencieusement le bruit de ce combat. Il aurait eu pourtant bien des raisons pour s'y mêler. Sous les exagérations théologiques, relatives à la grâce, c'était au fond le commencement de cette grande dispute morale dans laquelle Pascal prendra bientôt parti. — La princesse *de Guéméné avait eu l'imprudence de confier à la marquise de Sablé la preuve écrite de l'inconcevable tolérance de son directeur le père Nouet, et la matière des Provinciales était trouvée. Cependant la reine mère ordonna à Arnauld d'aller défendre son livre à Rome. Mais la Sorbonne, l'Université, le Parlement, tout ce qui était gallican, souleva l'incompétence de ce tribunal étranger; le Parlement s'assembla et réclama avec éclat le jugement du livre accusé. On se battit dans Amiens. La reine insista; le cours de la justice fut suspendu. . . Quelle cause à plaider pour Lemaistre devant ce Parlement, après la mort de Richelieu, à la veille de ces longues turbulences qui allaient précéder le grand règne! — 11 aimait mieux, pendant ce temps,
' Montaujne.
accompagner le procureur de Port-Royal devant le bailli de Poissy, et défendre contre un marchand de moutons les intérêts de la communauté. Il avait pris le nom de Drancé.On raconte qu'il retrouva, pour cette si petite et si singulière occasion, sa parole depuis si longtemps inutile. — Son adversaire l'interrompait sans cesse et malhonnêtement, comme un marchand de moutons qu'il était; le bailli fit taire le plaideur en lui disant avec plus d'esprit que Racine n'en a accordé aux juges de ce temps là : « Tais-toi, laisse parler ce marchand; s'il fallait vider ce différend à coups de poing, je crois bien que tu en battrais une vingtaine comme lui; mais on ne se bat ici qu'avec les armes de la raison et de la justice, et c'est par ces armes qu'il aura tes moutons, car il te les a bien payés. » S'adressant ensuite à celui qui avait si bien parlé, et qu'il croyait être un marchand, le bailli lui dit : « Je vois bien que vous n'avez pas toujours fait ce métier-là ; vous avez les expressions à votre commandement. Croyez-moi, laissez votre commerce, suivez le barreau, et j'ose vous répondre que vous y acquerrez autant de gloire que le célèbre Lemaistre. »