CHAPITRE III
Une séparation de corps en 1630. ■ — Comment on se mariait alors. — On gentilhomme de Picardie ivrogne jusqu'à la Folie. — Lemaistre plaide pour sn femme. — La sainteté du mariage. — La théorie de l'ivresse. — Les buveurs de l'antiquité, Tiberius Cossus et Caton. — Les funérailles du sieut de Mailly. — Les conclusions d'Orner Talon. — Les oreilles des rois son! à leurs genoux. — La duchesse de Lonaueville. — L'amour maternel.
Les procès en séparation de corps ont toujours été l'une des plus riches matières de l'éloquence judiciaire; la passion du client y gagne l'avocat; le public écoute comme à un spectacle, les juges eux-mêmes s'apprêtent à l'émotion; on enlève au foyer domestique ses mystères jadis divinisés, et on doit montrer le bonheur perdu d'une famille, le repos détruit d'une maison ! Le roman passe souvent à côté de ces réalités et s'en effraye, tant elles sont pleines d'amère vérité, de tristesse et de dégoût ! Aussi n'est-il pas rare de voir la parole, la plus heureuse d'ailleurs, s'égarer et se perdre dans les entraînements et les excès de ces causes. L'avocat, ardent dans ses désirs et d'un goût imparfait, ajoute au drame et prend dans son imagination des couleurs et des blessures; nous l'avons vu do nos jours; un magistrat, qui est un écrivain, l'a dit dans un livre charmant, à l'occasion d'un procès qui lil
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beaucoup de bruit vers 1840; il s'agissait, si on se le rappelle, .l'une femme qui n'avait pas pris le temps de renouer sa ceinture entre deux adultères; les avocats y épuisèrent toutes les ressources d'un rare esprit et d'une imagination plus riche (jue contenue; mais on assure qu'ils s'égarèrent. Nous n'avons pu voir, dit leur historien, sans une sorte d'angoisse, des avocats engagés dans une cause de cette nature, où le talent le plus fin, le plus exercé, le plus brillant, perd quelque chose de sa puissance, parce qu'il semble perdre quelque chose de sa
dignité l.
J'ai voulu comparer en ce genre le passé avec le présent, et arracher à l'oubli un des plus beaux plaidoyers qu'ait prononcés Antoine Lemaistre. C'est, suivant moi, un modèle, en y comprenant môme les citations empruntées à Aristole et au Péripatéticon. Je préfère de beaucoup cette érudition féconde à notre savoir de la veille, et cescitations à celles qu'aujourd'hui on prend sans gravité, sans goût et sans effort, dans les romanciers à la mode.
En 1628, le sieur de Mailly, de la maison de Mailly, l'une des plus nobles de'Picardic, ayant du bien, rechercha la fille de Charles de Merelessart, écuyer, gentilhomme d'ancienne maison, et de dame Claude du Puis. Cette fille, élevée par sa mère, femme d'une innocence et d'une piété reconnues, avait ensuite eu l'honneur de demeurer pendant trois années avec madame de Longue ville, cette princesse dont la vertu était encore plus illustre que la naissance, bien qu'elle n'eût pas d'autre source que le sang de saint Louis; elle avait alors vingt ans et tous les charmes de son âge; elle était noble et possédait de grands biens. Le sieur de Mailly avait un vice honteux, il aimait le vin à la folie; avant d'être marié, il se contraignit comme tous
« M. le mnsoillor Pinard [VHistoire à l'audience).
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les amants, se força dans son humeur, montra un faux visase but de l'eau comme Cassius, l'un des meurtriers de César. Il trompa aisément son monde; les pères et mères d'alors ressemblaient aux nôtres : on ne cherchait pas plus qu'aujourd'hui le bonheur dans le mariage, et la tendresse maternelle, si soupçonneuse en d'autres cas, ne songeait pas même à pénétrer le cœur sur lequel allait s'asseoir ce grand et chancelant édifice de la félicité conjugale; en revanche, on discutait avec un soin minutieux, comme aujourd'hui, à grands renforts de notaires et d'hommes de loi, les intérêts, c'est-à-dire ce qui divise le plus les hommes et résiste davantage aux affections et aux sentiments. Il est tout simple qu'avec de tels fondements la moitié des maisons s'écroule, et que les vices des hommes et les faiblesses des femmes croissent au milieu de ces ruines.
Le sieur de Mailly resta huit jours chez son beau-père, puis il courut pendant trois semaines les cabarets de Saint-Quentin, se plongeant dans les débordements les plus horribles et sans que, durant tout ce temps, il ait été un seul instant raisonnable.
La peinture de son ignoble passion prend dans la bouche de Lemaistre un caractère violent et sombre. La cause s'élève d'elle-même, et aussi par le talent qui la féconde, à toute la hauteur d'une longue et palpitante tragédie. Les souffrances de cette jeune fille qui, comme les autres, en se mariant, se croyait destinée au bonheur, remplissent quatre années, et Lemaistre a dû faire vingt fois pleurer l'audience en les racontant. On sent d'ailleurs que dans ce récit son cœur enflamme sa parole; il y a sans doute des effets et une grande recherche de style, mais c'est une âme visiblement émue qui agite et déroule ces riches et abondantes, périodes.
Quand il commence, il a devant les yeux la sainteté du mariage; on dirait que cet admirable sacrement, qui va l'avoir
un moment pour adversaire, le trouble et l'embarrasse; il l'attaque avec peine et avec un éloquent respect : « C'est, dit-il, avec un extrême regret que l'appelante, qui, jusqu'ici, ne s'est défendue des violences du sieur de Mailly, son mari, qu'avec les gémissements et les larmes, est forcée d'avoir recours aux paroles et aux plaintes pour trouver, dans une séparation, l'assurance de sa liberté, de ses biens et de sa vie.
« Elle sait que son mariage, qui a donné au sieur de Mailly une autorité suprême sur sa personne et un empire absolu sur ses volontés, ne lui a laissé en partage que la gloire de l'obéissance, et elle envie le bonheur de celles qui, n'étant que médiocrement malheureuses et souffrant des mots supportables, honorent ce grand sacrement d'une patience muette. »
Je le demande aux maîtres de l'art, est-il possible de donner à une femme suppliante, et d'un seul coup de pinceau, une physionomie plus accablée et plus religieuse? Pouvait-on mieux dire pour désintéresser tout de suite la religion, qu'on ne voulait pas avoir contre soi ? Lemaistre est déjà sûr de l'intérêt du juge; l'excès de ce malheur, que le sentiment du devoir et la piété réunis ne font même pas supporter, est éloquemment annoncé, et l'émotion commence. Comme elle a dû s'accroître ' quand Lemaistre s'écrie : « Les outrages qu'a soufferts ma cliente ont été si grands en nombre , si horribles en leurs excès, si étranges en leur espèce, si continuels en leur durée, si indignes à la qualité de gentilhomme, si honteux à la nature, que vous ne reconnaîtrez, messieurs, que l'intimé est mari de ma partie qu'à cause de la liberté qu'il a eue d'exercer sur elle les actions d'un tyran, et ne jugerez qu'il est homme que parce que les bêtes ne sont pas capables des débordements du vice dans lesquels il ensevelit et la dignité de sa maison et l'éminence de sa race. »
Il y a, si l'on veut, un peu d'ambition dans ce langage, plus
de science et d'art que d'abandon et de naturel, mais la pensée est belle, ample et noblement velue! Ce n'est pas de la pompe et seulement du discours, c'est l'exposition saisissante, faite en peu de mots, mais en mots énergiques et puissants, du drame domestique qui va suivre !
Viennent ensuite des réflexions et toute une théorie sur l'ivresse, théorie savante, historique, ingénieuse et profonde; Lemaistre met à contribution les écrivains profanes et sacrés; mais qui donc pourrait s'en étonner et s'en plaindre? La Bruyère, répétant Horace ou Despréaux, n'a-t-il pas dit à ceux qui l'en blâmaient, avec sa finesse sentencieuse : « Ne puis-je penser après eux une chose vraie et que d'autres encore penseront après moi?... Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes qui parlent et qui pensent... il faut chercher seulement à penser et à parler juste1! »
Le premier trait que Lemaistre lance sur son adversaire, il remprunte à Sénèque, mais il me semble qu'il a bien emprunté : « On peut dire du sieur de Mailly ce que Sénèque disait d'un autre: qu'il semble être né plutôt pour boire que pour vivre; que ce n'est pas un homme, mais un vase qui s'emplit sans cesse; qu'il est plus dangereux que Philippe de .Macédoine , et que Démosthènes ne lui préférerait pas une éponge, comme il le fit autrefois à ce prince ! »
Voulant ensuite montrer à quel point d'abjection et de débauche vulgaire est descendu le mari de sa cliente, il parle de" l'ivresse qui trouble la raison sans pousser au crime, avec une haute et noble tolérance, et il l'oppose à l'ivresse ignoble et presque meurtrière du sieur de Mailly :
« Sans doute la pureté de l'âme est corrompue lors-
1 La Bruyère, ch. Ie', des Ouvrages d'esprit.
qu'elle est trempée dans cette liqueur lie vin); elle doit demeurer sèche pour demeurer vierge; c'est une glace de miroir dont l'éclat est terni par ces vapeurs grossières et impures ! ... Mais combien s'en est-il trouvé qui, étant sujets à ce défaut, ont été. au reste, raisonnables et généreux! »
El il cite Tiberius Cossus, l'un des plus graves et des [dus modérés sénateurs de Rome et des plus intempérants, et Caton, le modèle vivant de la vertu romaine, dont l'antiquité a préféré les actions héroïques aux paroles de Socrate ! Puis il ajoute : « Ce n'est pas, messieurs, qu'il ne soit honteux à qui que ce soit, et plus encore à un homme de qualité tel que le sieur de Mailly, de voir que le vin fasse dans son esprit des désordres non moins étranges que ceux qu'une ville prise souffre de l'insolence d'un victorieux : que la raison soit chassée de son royaume, qu'on l'enchaîne comme une captive, que la pureté de l'àme soit violée , que les vertus soient étouffées connue des enfants entre les bras dé leur mère ! . . . Toutefois le mal serait supportable si le vin faisait seulement souffrir sa domination au sieur de Mailly. Mais vous jugerez qu'il y a moins de différence entre les actions d'un sobre et celles d'un intempérant ordinaire qu'entre les actions d'un intempérant Ordinaire et celles de l'intimé. »
Nous quittons maintenant les idées générales; la nature et la gravité de la cause ont été indiquées avec éclat; celui qu'il s'agit de combattre et de vaincre est peint dans toute l'horreur du vice qui le possède; nous arrivons aux faits : le sieur de Mailly rentre chez son beau-père, après un long séjour dans 1rs cabarets de Saint-Quentin; Lemaistre raconte ce retour : « Il revint, messieurs, ayant la fureur dans le cœur, le feu dans les yeux, l'écume dans la bouche, les menaces dans le visage ! Il attaque Dieu avec des blasphèmes horribles : c'est ainsi qu'il honore son nom. 11 salue ma partie avec des injures
insupportables : ce senties compliments qu'il lui l'ait! 11 lui donne plusieurs soufflets : ce sont les baisers qu'il lui présente ! 11 lui rompt les dents dans la bouche, il remplit soii sein de sang, il la meurtrit de coups : ce sont les caresses dont il la flatte ! Toutes ces circonstances sont vérifiées, comme je prétends, par les informations qui sont entre les mains de messieurs les gens du roi... Qu'y a-t-il de plus cruel que ces inhumanités? Est-ce être mari que de les commettre? Est-ce être gentilhomme que d'y penser seulement? Le sieur de Mailly devrait-il traiter plus cruellement qu'une servante celle qui est la compagne de sa vie, qui porte un nom de dignité, de respect et de révérence, qui est la moitié de son corps, et qui, au moins, devait être en ce temps-là toutes les délices de son âme? N'est-ce pas une espèce de parricide d'outrager celle qu'on doit préférer à son père et à sa mère? N'est-ce pas être barbare que de dévisager avec ses mains le visage qui devrait être le plus aimable objet de sa vue; d'imprimer des marques de haine sur ce qui ne devrait porter que des témoignages de son amitié, et d'accoutumer aux larmes des yeux qui lui devraient être aussi chers que les siens propres? »
Après avoir ainsi décrit ce qu'il appelle lui-même le premier acte de cette longue tragédie, avec une richesse de couleurs que je laisse à juger et une véhémence dont la chaleur ne me parait pas fausse, il fait connaître les habitudes du sieur de Mailly, et l'accable : « Excepté trois mois qu'il (le sieur de Mailly) fut malade d'un coup d'épée que son intempérance lui fit recevoir, il a été presque toujours l pendant quatre ans) submergé dans le vin, et agité de ses passions Il assemble dans
les lieux publics la fleur de tout Saint-Quentin, c'est-à-dire les plus débordés de la lie du peuple; car il n'y a de gentilhomme que le sieur de Mailly qui se prostitue à ces infamies! Il n'a pour compagnons en cette lice si honorable que des artisans
et des paysans. Ce lui sont des hommes illustres dont il révère la vaillance, ce sont des vertus vivantes qu'il ne peut s'empêcher d'envier; leurs trophées ne le laissent point dormir; il . est émulateur de ces grands exemples : facinus, quos inquinat, xquat. On n'entend parmi eux que des jurements, on ne voit .qu'un déluge de vin. 11 n'est pas plutôt chez lui qu'il remplit ! toute sa maison de bruit, d'horreur et de crainte; il rompt ses | meubles, il court après un valet, il poursuit sa belle-mère, il i tâche d'étrangler sa femme. Ausus tarn notas contemerare manus. En cet état, les remontrances l'irritent, les obstacles qu'on lui présente redoublent sa force et sa manie, et les Bârmes de l'appelante allument sa colère au lieu de l'éteindre; [si elle demeure avec lui, elle s'expose aux violences d'un furieux; si elle s'enfuit, il court aussitôt après; il la ramène comme en triomphe, il la traîne comme sa captive, il l'ou- ; trage comme si en fuyant sa fureur elle se fût déclarée son i ennemie. Le vin a causé des mouvements si étranges au sieur de Mailly, qu'il a presque toujours été en perpétuelle tempête. [On l'a vu revenir chez lui d'ordinaire l'épée à la main, on l'a [vu faire prendre la fuite à sa belle-mère et à sa femme; on l'a ni les poursuivre comme une furie. Il était plein de vin et [ Aà\i néanmoins altéré du sang de ses proches. On l'a vu Mettre son épée nue dans son lit auprès de lui; on l'a vu se eu i tout d'un coup et vouloir déchirer l'appelante. On n'en- ! tendait d'ordinaire que des cris et des hurlements de lui, des ilaintes et des soupirs d'elle. »
Le temps laisse vivre les œuvres de l'esprit, mais il efface es émotions! Il serait donc peu raisonnable d'espérer qu'on 3 intéressera, en lisant ces lignes, à la femme victime de tant li atrocités; et cependant quelle peinture! >'v voit-on pas ce gentilhomme toujours aviné, violent jusqu'à la folie, suspenlant à toute heure une mort sans cause sur la tète de sa mal-
heureuse compagne? 3Iais bientôt la puissance oratoire ira si loin, qu'à plus de deux siècles d'intervalle elle aura conservé son principal effet, et il ne sera plus possible, je ne dis pas d'entendre, mais de lire sans émotion. Le 15 août 1629, le jour de la Notre-Dame, c'était la fête du village de Fontaine, dont le sieur deMailly était seigneur; il avait prié à dîner son beau-, père et sa belle-mère, et un grand nombre de gentilshommes et de dames. Après le dîner, il quitta la compagnie et s'en alla au cabaret, d'où il revint si furieux, qu'en présence de plusieurs personnes de condition il donna un coup de pied dans le ventre de sa lemme, qui était grosse de plus de six mois. A ce sujet, Lemaistre indigné s'écrie :
« Les vivants peuvent- ils éviter sa fureur, puisqu'elle, le pousse jusqu'à faire périr ceux qui ne sont pas encore nés? Sa femme peut-elle être en sûreté, étant exposée à ses outrages, puisque son enfant n'y était pas, étant enfermé dans les entrailles de sa mère, puisque peut-être la première chose qu'il a sentie a été la cruauté de son père? Un déclamateur, accusant une femme d'avoir commis adultère étant grosse, lui dit élégamment que, si elle n'était chaste pour son mari, elle ie devait être pour son fruit. Ne pouvons-nous pas dire de même à l'intimé : Si vous n'êtes pas doux à votre femme, soyez-le au moins à votre enfant. Si vous êtes le plus inhumain de tous les maris, ne soyez pas le plus barbare de tous les pères! Contentez-vous d'un seul crime. Si vous voulez tuer l'appelante, ne lui otez pas la vie lorsqu'elle est en état de la donner à un autre! Ne perdez pas en un même temps celle qui est votre chair et celui qui est votre image! Ne commettez pas deux parricides en une seule personne! »
On se croit arrivé aux derniers et aux plus grands effets oratoires que, dans une cause de cette nature, un avocat puisse calculer et produire. Cependant le talent de Lemaistre, sou-
'kiiu par l'intérêt éminemment dramatique des laits, ménage de nouveaux étonncments et de nouvelles émotions à ceux qui ['écoutent : c'est l'art de la gradation, appliqué avec un rare bonheur, et fournissant un rare et beau modèle. Le sieur de Mailly s'est pris de querelle en sortant d'une orgie, et il a reçu un coup d'épée; sa femme, oubliant ses injures, amassant sa piété, l'a soigné comme s'il eût été bon; à peine est-il guéri, qu'elle accouche, le lerjanvier 1600.
« Il la vint voir le second, dit Lemaistre, il lui frappa la tète contre le dossier de son lit; il revint le lendemain, il lui ôte sa couverture, il jette ses draps dans sa chambre, il la réduit à sa chemise, il l'outrage devant tout le monde. Représentezvous, s'il vous plaît, messieurs, l'état déplorable d'une femme qui sent encore les douleurs de l'accouchement, qui languit dans une extrême faiblesse, et qui se voit tourmentée par son mari, elle qui, en cet état, ferait compassion à ses plus grands ennemis; qui se voit en un moment exposée presque toute nue aux yeux de plusieurs personnes. Cette injure est-elle médiocre à une femme de vertu et de condition? »
Un dernier trait, et j'aurai résumé dans toute son horreur ce drame judiciaire qui a dû agiter les contemporains, et dont il ne reste aujourd'hui qu'un modèle d'éloquence; le portrait du sieur de 3Iailly sera achevé, la cause sera plaidée, et de ce gentilhomme abject, si complètement dépeint et flétri par Lemaistre, il ne restera plus qu'un monstre !
« Son père, messieurs, étant à l'article de la mort, il entre dans sa chambre, chasse les Capucins qui l'assistaient, et, lui ouvrant la bouche de force, à lui, messieurs, à qui la mort avait déjà serré les dents, il lui voulait faire boire du vin, et. n'en pouvant venir à bout, il usa contre lui de toutes les imprécations imaginables ! . . . 3ïais peut-être que le sieur de Mailly ne laissa pas d'être affligé lorsque son père fut mort? Vous le
jugerez, messieurs, par ses actions! L'ayant laissé expirant," comme je vous l'ai représenté, il retourna au cabaret, où il demeura le reste du jour. Ce fut en ce lieu qu'on lui vint dire qu'il était mort. A peine eut-il appris cette nouvelle, qu'il demande aussitôt du vin et boit à l'instant à sa santé et continue toujours de même, jusqu'à ce que ma partie l'envoya quérir pour se trouver à l'enterrement. Il vint, mais avec le visage et la contenance d'un homme fort affligé, car à peine pouvait-il se soutenir, tant la douleur l'avait rendu faible; et, quoiqu'il n'eût point de dessein de paraître triste, il ne put toutefois faire en sorte que" ses yeux parussent secs : ils étaient rouges et étincelants de pleurs; son corps était agité d'un tremblement perpétuel, et la tristesse qu'il avait bue le saisit enlin de telle force, qu'au milieu de la cérémonie il fallut que quatre personnes le reportassent chez lui. De sorte qu'en une môme heure on vit deux convois et comme deux enterrements : l'un du père et l'autre du fils, l'un d'un mort et l'autre d'une personne vivante. On les porte tous deux également : le corps de celui-là est dans une bière, l'âme de celui-ci est dans son corps comme en un cercueil; on conduit celui-là au tombeau, celuici fait qu'il est lui-même le tombeau de sa raison; en celui-là, il n'y a que la partie mortelle qui soit morte, en celui-ci l'immortelle est ensevelie; celui-là n'a point de sentiment parce qu'il n'a plus d'âme, celui-ci a encore la sienne, et néanmoins il est insensible; celui-là est regretté de tout le monde, celui-ci est moqué de tous les hommes. Y a-t-il un plus misérable spectacle à des yeux de chrétien? dit saint Basile. »
Le peintre qui restaure un vieux tableau y trouve, dit-on, des beautés absentes et se passionne pour des détails inaperçus; il est possible que j'en fasse autant et que je mette un peu d'amour dans mon admiration. Il me semble pourtant que le fond de cette éloquence est riche et que la forme en est belle,
même aujourd'hui. Qu'on y joigne la noblesse du geste, l'éclat de la voix, l'intérêt du moment, l'audience sénatoriale de la Grand'Chambre, l'expressive figure de Lemaislre, peinte par Philippe de Champaigne, on aura nue idée de cette grande cause et de ce grand succès oratoire.
Comme presque toujours la péroraison est simple et belle.
« Tirez ma cliente, s'écrie-t-il, d'une demeure qui la rend toujours triste, toujours pâle, toujours tremblante... Finissez, messieurs, tous les tourments, toutes les indignités, tous les opprobres de ma partie par une séparation qui sèche la source de tous ses maux. Otez-luile sujet de ses continuelles douleurs. Essuyez une partie de ses larmes en la mettant en un lieu de sûreté où elle puisse au moins pleurer sans pérH l'extrême infortune de son mariage, et mourir plutôt d'une lente affliction que périr en un moment par une mort violente et précipitée! »
Ce procès fut complètement gagné; M. l'avocat général Orner Talon, celui qui osa faire et prononcer devant Louis XIV cette phrase prétentieuse mais libre : Les oreilles des rois sont à leurs genoux, déclare que les faits allégués par Lemaistre étaient vérifiés par les informations qu'il avait vues, et il conclut à la séparation, qui fut ordonnée au mois de juin 1635. Pendant la durée de cette lutte judiciaire, la Cour avait confié la dame deMailly à la duchesse de Longueville, sans doute la première femme de ce duc de Longueville, le plus grand seigneur de France après les princes du sang, celui qui eut l'imprudence, d'ailleurs si commune, d'épouser à quarante-sept ans la ravissante mademoiselle de Bourbon, laquelle fait encore aujourd'hui des conquêtes. Lemaistre est amené à parler de cette princesse dans un des incidents de ce grand procès, il la défend contre les injures de ses adversaires; il la montre retirant chez elle sa cliente, embrassant sa protection , donnant des louanges à sa vertu et des plaintes à sa misère. Puis il ajoute :
« Si les éminentes qualités de madame de Longueville, que toute la France respecte comme un rare exemple de vertu, n'étaient aussi inaccessibles aux outrages de la calomnie que la lumière du soleil l'est aux vapeurs de la terre, l'appelante repousserait avec plus de force et de paroles une imposture si noire; mais elle se contente de dire qu'on ne persuadera jamais que la pureté se puisse corrompre dans une maison où la corruption môme se purifierait, et que la Cour croira toujours que l'honneur de demeurer avec une personne que sa naissance et sa vertu rendent également illustre est la marque la plus honorable et le témoignage le plus glorieux qu'une dame puisse souhaiter de son innocence et de sa sagesse. »
Peut-être eût-il été difficile de parler ainsi de cette femme belle, noble et touchante dans ses égarements, et dont le cœur alla donner contre l'égoïsme théorique et pratique du duc de la Rochefoucauld; mais il ne s'agissait pas d'elle; l'avocat parlait d'une des princesses de cette famille qui fonda le couvent des Carmélites, cet asile des cœurs brisés, des amours éteints, de toutes ces ravissantes épouses que la vocation ou la douleur donne au Dieu qui aime et pardonne toujours!
Lemaistre avait dû demander pour sa cliente la garde de sa fille, que le père voulait retenir, et il le fit dans le plus pathétique langage.
« C'est, messieurs, une mère qui vous demande sa fille; c'est la plus tendre et la plus violente de toutes les affections qui parle par sa bouche. S'il faut qu'elle n'ait point sa fille, étant séparée d'avec son mari, elle aime mieux s'exposer encore aux tourments qu'elle a soufferts.
« Stat casus renovare omnes, omnemque reverti,
« Per Trojam, et rursus caput, objectare perielis. » (Virc.)
« lia conservation de son enfant lui est plus chère que la
sienne propre; et les douleurs étant bornées et les appréhensions infinies... la crainte qu'elle aurait pour sa fille la rendrait encore plus misérable que les maux qu'elle souffrirait en la compagnie de son mari. Si elle ne peut éviter sa fureur, au moins elle empêchera par ses soins que sa fille n'en soit la victime. Elle défendra son sang au péril de son sang et de sa vie, et votre arrêt lui fera courir une même fortune que sa tille ou les mettra toutes deux en sûreté.
» Union et commune periclmn, Una sains ambabus erit. »
Il n'est peut-être pas inutile de connaître les anciens pour faire ainsi parler les mères, et je plaindrais ceux qui n'admireraient pas dans ces paroles un reflet d'Euripide et un souvenir d'Andromaque, longtemps avant Racine!