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CHAPITRE IV

L'éloquence dans Athènes. — Verbum caro factum est. Démoslhènes de Peania.

— La populace. — Denys d'Halicarnasse lisant un discours de Démoslhènes.

— L'opinion de l'abbé Maury sur les avocats. — L'éloquence politique et l'éloquence judiciaire. — Les écrivains. —M. Cuvillier-Fleury. — Pélisson, le premier avocat du barreau français. - Lemaistre plaide contre le roi et les religieuses Hospitalières pour les héritiers du baron de Lustrac. — L'égalité devant la justice. — La justice aux prises avec la charité. — Les hôpitaux.

— L'éloquence de Lemaistre concilie les plaideurs.

Au temps du paganisme, l'Eloquence avait sa place parm les dieux avec la Poésie, entre la Sagesse et l'Amour; elle était la messagère des divins commandements, le souffle inspirateur des grandes actions, le mobile des âges héroïques, l'âme des peuples-rois! Dans la quatrième année de la quatre-vingt-dixhuitième olympiade, elle se lit homme (et verbum caro factum est) dans la personne de Démosthènes de Peania, et, comme alors il n'y avait pas très-loin du ciel à la terre, elle ne perdit rien à cette incarnation. Elle a, en effet, sur ce nouveau visage, gardé les traits de l'Immortalité, et la domination qu'elle va exercer par cette bouche aura une grandeur surhumaine. Athènes, dans les excès de sa démocratie, est devenue la ville des légèretés, de l'indiscipline et de l'ingratitude. Elle a perdu ces mâles et guerrières vertus qui étaient jadis ses plus solides rem-

parts, et qui suffisaient à repousser le flot sans cesse renouvelé des barbares d'Asie. L'autorité n'est plus dans ces régions élevées qui sont sa demeure naturelle, où Dieu l'inspire et la consacre, et d'où elle apporte aux peuples la foi, la santé et la force; elle s'est répandue et divisée sur la place publique, au sein de cette populace, qui n'avait pas changé au temps de Cicéron, et qu'il appelait « cette sangsue du trésor public, affamée de discours, misérable et toujours à jeun1. » C'est cette démocratie énervée, sans frein, soupçonneuse, jalouse, ingrate et vaine, que Démosthènes ranime et fait vivre à coups d'éloquence. Le Barreau est loin de cette parole qui gouverne, non pas une assemblée d'hommes, mais un peuple, qui décide la paix et la guerre, crée des alliances, réunit des légions, dicte des impôts, soulève et apaise à son gré les passions populaires et combat à elle seule le roi de Macédoine2. J'avais raison, et les contemporains l'affirment, cette éloquence tenait des dieux. « Lorsque je prends un discours de cet orateur, dit Denys d'Halicarnassc, je suis, il me semble, possédé d'un dieu; je cours çà et là, emporté par des passions opposées, la défiance, l'espoir, la crainte, le dédain, la haine, la colère, l'envie; je reçois toutes les émotions qui peuvent maîtriser le cœur de l'homme, et je ressemble aux Corybantes, aux prêtres de la grande déesse célébrant les mystères, soit que la vapeur ou le bruit ou le dieu agite leur âme et la remplisse de mille images diverses. »

C'est aux pieds de cette statue, à une assez longue distance et dans l'altitude de l'admiration, qu'il faut placer l'éloquence judiciaire. Un homme qui a été quelquefois éloquent à force de courage, que son audace et sa sincérité plutôt que son talent ont fait le rival de Mirabeau, l'abbé Maury, disait qu'il avait

1 Lettres à Alticus, liv. Ier, lettre xvi.

* Voir le décret du peuple athénien pour honorer la mémoire de Démosthènes.

suivi le Palais et qu'il y avait entendu quelques avocats assez éloquents, mais un bien plus grand nombre de ces rhéteurs diserts que Cicéron appelait non oratores, sed operarios Unguâ céleri et exercitatà, non des orateurs, mais des ouvriers exercés à une grande volubilité de langue1. C'est tout simple; le Barreau n'est ni l'Agora ni le Forum; il n'a pas leurs vastes horizons, non plus leur auditoire, cette foule impatiente et tumultueuse d'où les passions s'échappent et montent à l'orateur pour redescendre sur elle en ardeurs et en flammes! Il est delà famille, mais son foyer est plus étroit, ses habitudes diffèrent; il n'emploie pas aussi souvent l'imagination qui crée et les grandes pensées qui agitent : il n'en a pas moins ses richesses, son histoire et ses orateurs. Un écrivain d'un vif talent, suivant en cela la tradition de la république des lettres, le rabaissait naguère d'un mot spirituel, mais injuste2; il disait : « Il y a cette différence fondamentale entre l'orateur politique et l'avocat, que c'est la passion qui fait l'orateur politique, et que c'est l'avocat qui fait sa passion. » Non, l'avocat éloquent ne fait pas sa passion, il la prend dans sa cause, à sa source naturelle, au cœur de son client; l'orateur politique, il est vrai, n'a pas besoin de l'aller chercher, il la trouve en lui-même. Est-ce à dire qu'elle soit toujours meilleure? Au lieu d'être empruntée à l'intérêt qu'inspire un droit méconnu, la vie d'un homme injustement accusé, la liberté d'un autre, elle Testa des sentiments personnels, l'orgueil, le goût du pouvoir, l'amour de la popularité, enfin à tout ce qui nous fait mouvoir dans la politique et ail leurs.

11 faut donc retrancher cette pensée sans méconnaître la supériorité de la Tribune sur le Barreau ; peut-être même, en

1 Essais sur V éloquence, y. $&. La traduction est aussi de l'abbé Maury, - M. Cuvillier-Fleury, Etudes historiques et littéraires, p. 294.

cherchant attentivement, avec une légère partialité, trouverait-on dans l'éloquence judiciaire des mérites secondaires et des beautés de détail qui manquent quelquefois à sa grande sœur. La politique, comme la chaire, fournit à l'éloquence une riche et noble matière; mais il n'y a pas, au point de vue du langage au moins, uue grande variété dans ces sujets; voyez Bossuet, il est toujours sublime comme la matière qu'il transforme en immortels discours; mais n'y a-t-il pas, je le demande humblement, une inévitable et magnifique monotonie dans ce grand style, toujours solennel, inspiré et debout? Mirabeau, dans les deux années qui ont fait sa gloire, du mois de mai 1780 au 22 mars 1794 ', n'a-t-il pas toujours parlé la même langue? Son sujet dans ses variétés était toujours le même; il parlait aux mêmes passions, des mêmes choses, et son style n'avait pas besoin de souplesse : il se contentait d'emportement et d'éclat. Dieu me garde de faire cette remarque pour diminuer en rien ces génies merveilleux ! je le fais pour qu'on reconnaisse à l'éloquence du Barreau, loin de ces grandeurs et de ces pompes, les difficultés qui la distinguent et les beautés qui doivent la faire remarquer; elle est condamnée à la variété, et, sans assurer qu'elle y trouve toujours le moyen d'éviter l'ennui, j'affirme qu'elle y rencontre un obstacle et un aliment.

Les procès n'ont, en général, qu'un intérêt privé; ils n'en ont jamais d'autre pour les avocats, mais ils sont infinis, et, si on les plaidait tous avec le même style, on aurait l'air d'un homme qui n'a qu'un vêtement pour toutes les circonstances de sa vie; le talent et la difficulté consistent à donner à chaque affaire sa physionomie et son langage, à passer, par conséquent, des plus graves accents aux plus doux, de l'argumentation savante et nue à la phrase ornée et piquante, du récit à l'émotion.

1 Date de sa réplique à Rarnave, sur la Régence : il est mort le "> avril.

de la Grand'Chambre au mur mitoyen, des grandes causes aux petites, du criminel au civil. Il y a là un obstacle qui pourrait embarrasser plus d'un orateur politique, et qui, vaincu, donne à la parole, à défaut de grandeur soutenue, de la variété, de la souplesse, des couleurs diverses, des tons différents, ce qui charme et persuade, sinon ce qui frappe et domine. Sous ce rapport, l'avocat se rapproche de l'écrivain, sans jamais se confondre avec lui, et il peut, plus souvent qu'on ne pense, supporter ce rapprochement et cette comparaison. L'abbé Maury, que je viens de citer, déclare, du haut de sa rhélorique, « que les gens de lettres ont une supériorité marquée sur les avocats, toutes les fois qu'ils partagent leurs fonctions. » Pour justifier cette opinion, il a l'imprudence d'ajouter : « Ce n'est, en effet, ni Lemaistre, ni Patru, qui occupent le premier rang au Barreau français. Cet honneur est réservé à Pélisson, qui sut mériter une gloire immortelle en composant des mémoires pour le surintendant Fouquet. » Ce jugement et l'exemple qui l'accompagne n'ont aucune autorité et sont d'un homme qui n'a pas réfléchi. Les gens de lettres n'ont jamais su être avocats, et il s'est trouvé des avocats qui ont été, en parlant, des écrivains. Pélisson, qui, si on en croyait son louangeur téméraire, devrait avoir la palme et surpasser Lemaistre, n'aurait jamais, s'il eût élé avocat et connu les secrets de l'art qui les forme, prononcé sous le feu de l'audience cette phrase dont la grandeur de Louis XIV ne justifie pas le ridicule : « Vouloir, dit-il écrivant pour Fouquet,. qu'un roi, un grand roi, un roi tel que Votre Majesté, prenne ombrage d'un de ses ministres, c'est mal concevoir sa force et sa grandeur, c'est juger trop négligemment et trop bassement d'une si haute puissance. J'aimerais autant que le maître d'un grand et ample héritage se mît en peine du travail, de l'empressement, de l'union, de la diligence, des amas et des retraites de quelques misérables fourmis, comme

s'il ne pouvait pas les écraser du pied quand il lui plaît ou les disperser en moins de rien du souffle de sa bouche. »

Pour être éloquente, une flatterie a besoin de la dignité de celui qui l'adresse, autrement elle perd toute noblesse et tombe dans l'avilissement. Lemaistre ne l'a jamais oublié. Plus d'une fois en parlant il a prouvé qu'il savait écrire, et son style a une ampleur oratoire qui vient en ligne directe des grands modèles; a variété de son talent suit la variété des causes qu'il a plaines, et il a été éloquent sur tant de sujets, que, tout bien pesé et tout compte fait, il n'est pas très-sûr que son éloquence soit beaucoup au-dessous de la cbaire et de la tribune. Je l'ai rnonré déployant pour madame de Mailly toutes les richesses de on imagination, après qu'il avait accablé Pasténa de sarcasnes choisis; le voici maintenant qui plaide contre le roi et les eligieuses Hospitalières. Un sieur le Mairat, baron de Lustrac, ivait deux filles naturelles qui avaient témoigné le dessein d'être •eligieuses; son héritier légitime était M. Louis de l'Espinelte e 3Iairat, son frère utérin. Le baron de Lustrac avait, par son estament du 14 mai 1624, légué deux mille cinq cents livres > chacune de ses deux filles, pour le cas où elles seraient religieuses. Elles entrèrent au monastère des Hospitalières; mais une d'elles mourut avant d'avoir fait profession. La commulauté pensa que la somme qui lui avait été léguée par son ère lui était acquise, et que, laissée dans sa succession, cette omme revenait au roi par droit de bâtardise. La communauté obtint ensuite de la libéralité du roi; mais alors M. de l'Es^piette le Mairat soutint que, la légataire n'ayant pas été reliieuse, elle n'avait jamais eu droit au legs; que, la valeur de ce 2gs n'étant pas dans sa succession, le roi n'avait pas pu l'y •rendre, ni conséquemment la donner aux Hospitalières. Lenaistre a senti les difficultés de cette cause, dont l'intérêt péuniaire est d'ailleurs fort médiocre; il les surmonte avec un

ni DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE

rare bonheur. Il a le roi pour adversaire, il s'en inquiète oratoirement; mais, comme il a le sentiment, alors bien prématuré, de l'égalité devant la justice, il l'invoque noblement et courbe sous ce niveau la royauté, que Richelieu vient de faire si dominatrice et si grande. «... Le prince et les sujets, dit-il, plaident devant le même tribunal de justice... Nos rois ont été si modérés dans l'usage de leur puissance que de recevoir pour juges dans les affaires civiles ceux mêmes qu'ils avaient donnés à leurs peuples. . . Le roi, qui ne veut que ce qui est juste, n'emploie que des raisons dans les affaires civiles, et, n'en trouvant point, n'a pas recours à sa puissance et n'allègue pas pour toute raison qu'il est roi. »

Pouvait-on si librement et si bien penser, et pouvait-on mieux dire? N'est-ce pas l'idée très-adoucie de saint Augustin écrivant : Régna à justifia remota quid sunt, nisi magna latrocinia? Aujourd'hui que nous avons rêvé et voulu, sans les mériter et sans les obtenir, toutes les émancipations, cette doctrine nous parait naturelle, et nous avons peine à croire qu'elle ait exigé le moindre effort de conscience pour naître, le moindre calcul de langage pour se produire ; mais alors c'était une nouveauté hardie, et il faut admirer également le sentimen qui la suggère et la forme contenue et respectueuse qui lui li vre passage. Si rien n'est plus commun que la témérité d idées dans une société sans principes, à une époque de foi, a contraire, et dans le grand siècle de l'obéissance, rien n'élail plus rare. Ce temps avait encore sur nous un singulier avan tage : nous parlons de l'égalité comme des envieux, et dans un style agité et déclamatoire; alors on en parlait avec dignité, non pour abaisser la puissance, mais pour la modérer; il y avait, dans le langage comme dans les mœurs, dans les cérémonies et dans les costumes, une heureuse solennité qui obli geait toutes les hardiesses de la pensée à l'étiquette et au respect

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Lemaistre s'est toujours conformé à cette règle bienfaisante du

temps qui 1 écouta ; il a, sans passer la mesure, remué ses auditeurs, et, si sa parole a des habitudes d'obéissance, elle en exerce peut-être plus d'empire et plus d'autorité.

Quand il a de la sorte placé la loi au-dessus du roi, Lemaistre discute librement et en jurisconsulte la thèse qui doit faire triompher son client; il soutient que la demoiselle le Mairat n'était légataire de son père que si elle devenait religieuse, et que, comme elle est morte sans l'avoir été, la condition du legs ne s'est pas accomplie. Puis, il sent bien qu'il a, dans ces sœurs hospitalières, un redoutable adversaire pour qui combat la charité à défaut de la loi ; il conjure éloquemment ce danger, et parvient à force d'art, de belles pensées et de touchantes paroles, à vaincre la charité même, dirigée contre lui: il parle des Hospitalières : «Elles ne doivent point, dit-il, prendre autant de peines à faire voir que la cause d'un hôpital est très-favorable, et que ce don ne doit pas être considéré comme fait seulement à elles en particulier, mais comme fait aussi à toutes les pauvres femmes qu'elles nourrissent . aux filles quelles retirent, aux malades qu'elles assistent et aux affligés qu'elles consolent.

« Je sais que les hôpitaux sont des asiles ouverts à l'infirmité humaine contre la rigueur des saisons, contre les défauts de la nature, contre la longueur des maladies, contre les misères de la pauvreté; que les princes et les rois devraient chercher l'immortalité de leur mémoire dans l'établissement de ces maisons saintes plutôt qu'en des bâtiments superbes , aussi inutiles au public qu'à leur réputation particulière; que leurs sujets ne sauraient consacrer les biens que Dieu leur donne à un usage plus excellent et plus noble qu'au soulagement des misérables, et qu'il se peut dire qu'en ceci c'est être ménager que d'être prodigue.

« Mais il n'est pas question maintenant Je faire un éloge des hôpitaux et de la charité, dont le mérite est généralement reconnu de tout le monde. Cela pourrait être à propos, s'il fallait seulement justifier, en la personne des appelantes, la gratification qu'elles ont reçue du roi ; mais il s'agit de la justifier en la sienne. Il s'agit de montrer qu'il a droit de prétendre cette somme de deux mille cinq cents livres. Qu'elles fassent voir que sa cause est bonne, et on ne doutera pas, après cela, que la leur ne soit favorable. Qu'elles fassent voir que cette somme, que le frère de l'intimé a léguée, af'ui que cette jille soit religieuse, ainsi que le porte le testament, ait appartenu à cette fille, quoiqu'elle soit morte avant que de l'être, avant que de faire profession, et elles l'emporteront sans doute.

« Mais, puisque la prétention du roi, qui est la seule qu'elles puissent avoir, n'ayant que son droit, est sans fondement, sans prétexte, sans couleur, elles auront plus de sujet de craindre que leur cause ne soit odieuse que d'espérer de la rendre favorable par cette seule qualité de religieuses hospitalières.

« Car n'est-il pas étrange de dire, comme on vous l'a dit, messieurs, qu'à cause que ma partie a hérité de son frère, et que les appelantes sont plus pauvres qu'il ne serait à désirer pour le bien public, il faut leur adjuger cette somme, quoiqu'elle ne leur appartienne en aucune sorte? Les richesses sontelles une cause légitime de perdre son bien, et la pauvreté un titre valable pour acquérir celui d'autrui?... »

11 insiste en terminant, et continue à mettre la justice aux prises avec la charité; sans lui, la lutte serait inégale et la charité victorieuse; elle a, dans cette cause, la douce et séduisante image de ces filles qui ne sont qu'à Dieu et qui le servent, en aidant les pauvres et soignant les malades. Peut-elle avoir tort et demander ce qui ne lui est pas dû? Personne d'abord ne le croira, et chacun, suivant son premier mouvement, se rangera

de son côté. J'ai vu tout récemment des magistrats secourir une infortune en consacrant un droit incertain, et pencher, - presque malgré eux, vers l'aumône et vers la pitié en s'éluignant de la justice. 11 est toujours dangereux pour le droit, quand les juges sont des hommes, d'avoir à lutter contre lesin- . vincibles mouvements de la conscience et les excusables entraînements du cœur. Lemaistre le sait bien, et, contre le séduisant ennemi que sa cause lui donne, il redouble d'efforts, fait une statue de la justice pour qu'elle ne soit pas vaincue, et, intéressant ensuite pour elle la conscience même des saintes filles qu'il combat, il leur interdit d'enrichir leur pauvreté au mépris des droits de son client :

« Le souffrirez-vous, messieurs? sera-t-il dit que des personnes puissent usurper le bien d' autrui parce qu'elles ont renoncé au leur? que tous leurs intérêts soient légitimes parce qu'elles ont fait vœu de pauvreté? et qu'elles ne puissent perdre leur cause, quoique insoutenable, parce qu'elles prennent dans le ciel des armes pour soutenir une injustice sur la terre, parce qu'elles se servent de la faveur des choses saintes pour s'emparer des choses profanes?

« Nous parlons devant des juges qui sont ministres de la justice publique, et non pas de la charité particulière, qui conservent également le droit aux riches et aux pauvres, aux grands et aux petits, et qui appelleraient tyrannie l'injustice d'obliger un homme sans sujet à être charitable par force.

« Il faut qu'on ne voie dans les maisons saintes que des dons d'une piété toute volontaire. 11 n'est pas juste d'opprimer ceux qui ont du bien, sous prétexte de vouloir soulager les pauvres. et d'offenser Dieu dans sa justice, sous ombre de la secourir I en ses membres. »

Quel ciment autour de la justice! Comme il la rend invincible en lui donnant sa majesté de souveraine! Quel juge, ayant

entendu ainsi parler, pourrai! encore écouter les molles passions de son cœur et s'égarer dans l'équité? Je l'ai dit, la justice, dans ces mots, devient une statue éclatante et visible qui lient la charité à ses pieds.

Avant de finir, et une lois qu'il a assuré le succès de son droit, Lemaistre se tourne vers ses adversaires, et, louangeur ingénieux et profond, il leur fait honneur d'avoir combattu ; mais ensuite il les amène, en louant leurs vertus, à abandonner leurs armes et à cesser la lutte.

« L'on ne peut pas trouver mauvais, dit-il, que les appelantes souhaitent que leur hôpital devienne riche. On a sujet de croire que ce n'est pas l'amour des richesses qui les louche; et l'on sait qu'elles ne seraient pas hors du monde si elles ne les avaient point méprisées; mais que c'est que l'hospitalité n'est pas une vertu purement spirituelle; qu'elle a bien le ciel pour objet et une tin toute divine, mais qu'elle ne saurait agir que par des moyens humains, et que ce serait entreprendre d'unir deux choses qui semblent contraires que de vouloir être charitable et ne vouloir pas être riche. . .

« Mais, néanmoins, elles doivent prendre garde de n'embrasser pas toutes sortes d'occasions, et principalement celles qui blessent l'équité publique, de ne suivre pas des conseils indignes de leur vertu, et de ne chercher pas rétablissement de leur maison dans le violement des lois et dans les ruines de la justice.

« Elles doivent considérer que le Sauveur du monde leur a dit, aussi bien qu'à tout le reste des chrétiens : Gardez-vous de foute avarice ; que Dieu leur a dit, aussi bien qu'à tout le reste des hommes : Poursuivez justement ce qui est juste; et que saint Paul leur a prescrit, aussi bien qu'à tout le reste des fidèles, de ne point faire de mal, afin qu'il en arrive du bien. » Les bonnes religieuses entendirent la voix de la justice et

écoutèrent le conseil donné par Lemaistre an nom de la religion : elles renoncèrent à leurs prétentions. Lemaistre devint leur avocat, et il eut, en plaidant pour elles un peu plus tard, le bonheur qu'il avait eu contre elles : il força leurs adversaires à s'avouer vaincus avant que les juges eussent prononcé. Des succès de ce genre sont rares au Palais ; c'est le lieu du monde où on s'accorde le moins, et s'il arrive aux avocats d'y convain- -cre les juges, ils ne persuadent guère les plaideurs. Il en est d'un procès comme d'un défaut : on ne le voit pas bien quand on l'a soi-même.

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