S IV
Nous arrivons aux mesures que le gouver«* nement du roi devrait prendre pour maintenir nos justes droits, et sauver rindëpendance européenne compromise.
Nous avons assez foi au patriotisme du mi-
lUislère pour croire qu'il ne craindrait pas d*â' gir avec promptitude et fermeté. Il peut et doit 5 au nom de nos plus cbers intérêts , dénoncer au cabinet de Saint-James l'expiration du traité signé le 30 novembre 1831 et de la convention additionnelle du 22 mars 1833 , car ce traité n'a point cessé d'être facultatif entré les deux puissances (1).
L'article l^r stipule en effet que le droit de visite réciproque pourra éf^r^ exercé for, en matière de droit des gens , toute convention facultative et réciproque est nulle de plein droit par la renonciation d'une des parties contractantes.
Une pareille déclaration serait un grand acte d'indépendance et de nationalité, qui fe-
(1} On sait que cette démarche hardie et décisÎTe n^a pas été faîte par le cabinet , et que la question demeure en suspens encore aujonrd^hui.
rait rentrer la France dans sa politique traditionnelle.
En cas d'opposition systématique de la part de lordAberdeen, il serait facile de faire tomber la convention en désuétude^ soit en refusant de fixer le nombre annuel des navires de la croisière, soit en s'abstenant d'indiquer le signal commun dont les croiseurs des deux nations doivent être pourvus.
Mais ces moyens sont mesquins et indignes de la politique noble et franche que la France doit garder. Ils n'atteignent d'ailleurs le but qu'avec une sorte de timidité, et la France serait descendue bien bas s'il lui fallait recouvrir à de pareils détours.
Pour apaiser les scrupules philanthropiques de nos voisins d'outre-Manche , il serait facile de déclarer que les navires de la croisière française seront doublés à l'avenir, et qu'on
traitera comme pirate tout bâtiment négrier saisi. Cette conduite ferme et prudente conci" lierait au gouvernement du roi les sympathies du monde entier. Il prouverait ainsi qull n'est point mû par la pensée de protéger un trafic abominable , mais par le besoin de maintenir intacts les justes droits de notre indépendance maritime , et de substituer une surveillance nationaleà une surveillance étrangère, source de mésintelligence, de tracasseries et de troubles perpétuels.
Nous avons toujours raisonné dans la supposition que l'exercice du droit de visite resterait dans les limites légalement convenues. Nous n'avons point parlé des abus inévitables, d'autant plus irritants qu'ils s'exercent de puissance à puissance , et qu'on pourra toujours les considérer comme des insultes de pavillon. On sait qu'un navire de guerre fran-
(.ais , la Sénégambie , a été récemment visité sur la côte du Sénégal , et que des nègres libres destinés au recrutement colonial ont été considérés comme esclaves par le croiseur anglais (1).
Un nouveau fait s'est passé dans les parages du Brésil le 27 septembre dernier.
Le navire te Marabout^ appartenant au commerce de Nantes , étant parti de Babia pour la côte d'Afrique , avait embarqué 72 planches de sapin, avec l'autorisation spéciale du consul français à Babia , pour l'emménagement de ODzepassager^, et pour placer ses marchandises sècbes. Ce navire fut visité par la corvette anglaise la Rose , et saisi immédiatement , sous prétexte qu'il se trouvait
(1) Depais cette époqja» la (foëlette la Curieuie a été saisie et confisquée par la cour anglaise de SainId-llarie'de-Batbimt fous les prétextes les plus frÎToles.
nanti d'objets spécifiés par l'article 6 de la convention supplémentaire arrêtée entre la France et l'Angleterre le 22 mars 1833.
Cet article, dans la longue énumération des objets qui peuvent servir au transport des négrés , tels que des chaînes , une provision d'eau irop considérable 9 des gamelles ^ des chaudières en cuivre trop grandes , des provisions de riz et de manioc au delà des besoins probables de Nquipage , énumère en effet des planches propres à établir un double pont ; mais il est dit plus bas que le navire peut emporter des barriques ou tonneaux , avec un certificat de la douane constatant que les armateurs ont donné des garanties suffisantes pour que ces barriques soient uniquement remplies d'huile de palme , ou employées à tout autre commerce licite.
Le capitaine du Marabout avait donc cru
que la fia de cet article pouvait ég^alement s'appliquer aux 72 plauches qui devaient servir à ses passa{;ers , et pour lesquelles il avait un certificat.
Eu supposant qu'il y eût à cet égard sujet à contestation , le capitaine anglais a violé l'article 6 de l'annexe à cette convention, en date du même Jour. Il devait , en efTet , remettre aux autorités de Cayenne le navire avec te capitaine , les matelots j les passagers et la cargaison f ainsi que les papiers saisis à bord. Il a déposé à Cayenne le navire avec le capitaine , et le 14 octobre le croiseur était de retour à Bahia avec les matelots français, toujours détenus à son bord (1).
Nous nous arrêterons là : quand même la convention du 30 novembre 1831 , dévelop-
(1) L«ttre d^in négociant de Nantes an journal la Preu$ , insérée an ■uméro da 17 décembre 1841.
pée par ses deux suppléments ^ ne donnerail aacun lieu aux abus^ tout gouvernement sage devrait encore prévenir les germes d'animosiité qui doivent naître infailliblement entre les deux marines.
Nous n'avons point voulu parler des dangers croissants de rUe de Cuba , et des manœuvres déjà visibles dont le but serait regorgement général de la race blancbe, la ruine et la stérilité de cette magnifique colonie espagnole.
Notre intention n'est point de répandre des germes d'irritation ; mais nous ne cesserçns de répéter que la tendresse des marchands de la Cité pour la race nègre entraine la France et l'Europe dans une voie périlleuse pour l'humanité.
Si le droit de visite réciproque est maintenu , agrandi , par les scrupules croissants du
cabinet britannique , que la France s'apprête, et avec elle toutes les nations , à racheter t6t ou tard , dans une guerre gigantesque , leur indépendance méconnue , et à rougir de leur sang toutes les mers du globe.