POST-SCRIPTUM
Les notes précédentes étaient déposées sur le papier, quand nous avons été déterminé à les livrer à l'impression par un coup d'autant plus douloureux qu'il était inattendu.
Le bruit s'est répandu et n'a pas été démenti que l'Angleterre , forte de nos concessions antérieures, en aurait obtenu de nouvelles , plusllu:beuses, plus blessantes, plus déplorables encore.
Le fatal traité de 1831 se trouvait consolidé par une convention entre les cinq grandes puissances , en date du 20 décembre dernier, et l'asservissement du monde maritime serait
entré dëfinili?eiiient dans le code européen.
Un journal dont le dévoùment à la monarchie actuelle n'est point suspect , et qui porte dans le jugement des affaires du dehors de Tintelligence et de la droiture (1), s'exprimait ainsi à la nouvelle de cette convention du 20 décembre :
« Ce traité , dont nous n'avons pas encore f le texte sous les yeux , parait consacrer ce » droit de vinte mutuel que M* de Talleyrand » avait si hautement repoussé au congrès de » Vienne ; que le ministère Richelieu , sous f la restauration , et d'après les conseils de f M. Mole , avait également refusé d'admet- » tre, et que M. de Broglie, en 1833 » par f un fâcheux esprit de condescendance à l'é- » gard des whigs, avait déjà reconnu dans
(1) la Preue du 24 dceembre 1811.
j» uoe convention particulière avec le cabinet j» anglais.
» Nous qui regardons la muiuaUté du droit f comme parfaitement dérisoire nous crai- » gnons qu'on n'ait fait en cette occasion il' An- » glelerre une concession très malheureuse, f Les feuilles anglaises célèbrent ce résultat » comme un triomphe exelusivement anglais.
V II est certain qu'en ce moment l'Angleterre » avait , précisément à cause de ce droU dfi f visite qu'elle revendique depuis loqg-temps, » un différejràfgrî^ye aviec les États-Unis , qui y se plaignent et demandent réparation de « certains outrages dont leur pavillon a{été y l'objet. C'a été une grande habileté , de la » part de l'Angleterre, d'associer solennelle- » ment à sa cause les principales puissances » de l'Europe , avant de répondre aux États- » Unis. Ceux-ci 9 en effet, auront désormais
» .affaire ,mm plus à la Grande-Bretagne seu- » lement , mais à la France , mais à la Bus- 9 sie 9 mais à la Prusse , mais à l' Autriche ; t c'est assez dire que leurs réclamations n'au- » roaC aucun succès, et qu'il ne leur reste pas » même la ressource d'une réparation ar- > mée(l).
» Encore un coup , voilà une partie mer- » veilleusement Jooie par l'ADgleterre. Elle 9 recouvre le seul avantage que les traités de » Vienne lui eussent laissé à désirer ; elle se » débarasse des importunités de l'Amérique » du Nord; elle se donne un nouveau levier » po^r détruire ce qui rçsle de puissance co-
(1) Nous pensons au contraire «foe les États-Unis peuvent fort bien écarter toute intènrention européenne dans une pareille question; qu^lsle doivent au nom de leur indépendance, et qu'ils n^ont rien à craindre , ni de PAngleterre , ni surtout de TEurope , qui ne pourrait les voir aux prises sans bientôt se déclarer pour eux.
» loniale à PEspagne : car oo sait que c'est 9 surtout contre la prospérité de l'ile de Cuba ji que sa jalousie est aujourd'hui excitée, t Mais où est là-dedans le profit de la Franf ce? Il est nul. Que disonsHious ! la France t y perd le fruit des réserves diplomatiques » qu'elle avait constamment faites depuis 3> 1815.
t C'est là une bonne position qu'elle aliène. » Et qui sait si plus tard ce traité ne se retourt nera pas contre elle-même, comme une y arme de destruction ? Nous comprenons très » bien que la Russie , la Prusse et l'Autriche, y qui ne possèdent pas de colonies à esclaves, » n'aient pas opposé une grande résistance à » la conclusion de cet arrangement; mais la y France , elle, a des colonies à esclaves auxy quelles l'Angleterre ne perdra certainement y aucune occasion d^ faire tout le mal possi-
9 ble. Le nouveau traité peut facilement lui 9 en fournir les moyens. 9
Les nouvelles concessions du traité du 20 décembre , si l'on en croit les feuilles publiques , sont, à ce qu'il parait :
1^ Extension du droit de visite à un plus grand nombre de plages ;
2* Nomination de tribunaux mixtes pour juger les bâtiments saisis ;
Z^ Application de la législation anglaise non seulement aux individus faisant la traite , mais aux armateurs qui y engagent des fonds (1).
Nous n'osons croire que les concessions aient été jusque là ! Gomment penser en effet que notre marine devint justiciable de tribunaux établis dans les colonies anglaises , ou
(1) Cette dernière clause n^était poiffl insérée dans le traité du SOdécembre 1841, mais les journaux anglab TaTaient avancé.
que TÂDgleterre viendrait solder des agents fixes et permanents dans le peu de colonies gui nous restent ? Encore un coup , toute réciprocité serait illusoire , nous l'avons démontré plus haut.
Serait-il possible que le cabinet britannique, après avoir obtenu la police des mers , s'emparât en même temps du code maritime , et qu'il imposât au continent sa propre législation? Est-ce dans ces lois^ encore empreintes déjà barbarie du moyen âge, qui déclarent félonie la complicité dans la traite des noirs , seulement par l'avance des capitaux , et qui appliquent la peine de mort, que nos juges et nos consuls iront chercher leur régie? Nos nationaux vont-ils relever de la législation étrangère ? Nous ne le pouvons croire.
Nous attendons en tremblant le contenu du nouveau traite, et nous ne nous sommes dé-
terAiinë à le devancer que dans la conviction^ peut-être bien présomptueuse , que le roi , si dévoué à la grandeur de la France, que le ministère actuel, rempli d'honunes distingués et animés d'un vrai patriotisme , entendraient au moins nos paroles avant le jour de la ratification.
Les cinq grandes puissances sont, dit-on, d'accord sur cette haute question. Sans aucun doute, elles doivent également condamner la traite des noirs ; mais les mesures à prendre ne seront que des concessions arrachées à la France. L'Autriche , la Prusse et la Russie , n'ayant aucune colonie , ne mettent en péril queThonneur de leur pavillon. Mais déjà l'Autriche s'humilie en passant devant les canons de Gorfou; la Russie n'a plus qu'à se voir fermer laBaltique, après que ramiliébritannique vient de mettre sous la garde européenne la
fermeture de la mer Noire. Sa haine des principes révolutionnaires lui fait oublier que les Anglais ont négocié la cession d'Elsenenr.
Elle ne Toit pas qu'en laissant abaisser la marine française , c'est la main droite qui fait la guerre à la main gauche. Nous ne parlons point de la Prusse, qui se rapproche présentement du berceau de Thérltier du trône britannique, événement que nous engageons le cabinet de Saint-Pétersbourg à méditer.
Nous terminons par un mot qui regarde les États-Unis. Que la manifestation européenne ne les détourne point de la ligne indépendante qu'ils ont suivie. Ils peuvent donner des gages au monde contre la traite en gardant leur dignité, leur honneur, et l'intégrité de leur pavillon.
Si la France abusée consent à abdiquer son rôle de protectrice désintéressée des mers ,
cette mission revient naturellement à la grande nation assise sur l'autre bord de TAtlantique. Elle aura toutes nos sympathies , en attendant notre concours effectif à un jour donné.
Espérons toutefois que le gouvernement du roi refusera de ratifier ce nouvel empiétement sur notre pavillon y dût-il faire succéder un isolement volontaire sur cette question à l'isolement forcé dans lequel nous avait placés naguère la bienveillance habituelle de nos voisins d'Outre-Manche.
L'auteur de ces lignes peut se tromper ; mais, n'étant livré à aucune spéculation maritime, dégagé de tout esprit de parti, il n'est du moins aveuglé ni par la passion ni par son intérêt.
Petit dk Barongourt.
tt^3.