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Le droit de visite réciproque, imprudemment accordé aux instances persévérantes de l'Angleterre par un traité conclu le 30 novembre 1831 , et depuis étendu à la plupart des puissances maritimes de l'Europe, est un fait d'une hanle gravité el d'une porlée encore mal
connue. Nous avons hâte de le dire*, il tend l"" à confirmer les prétentions injurieuses de ta Grande-Bretagne à la police et à la législation générale^ des mers; 29 à fonder sur IVcéan une sorte de féodalité maritime dont l^Europe entière ^ à commencer par la France j est sur le point d'être vassale ; 3"" enfin il a pour but d'aider le gouvernement anglais à concentrer dans ses mains le monopole des denrées colo* niales^ c'est-à-dire à en faire le seul peuple navigateur du monde entier.
La philanthropie négrophile est un jeurre grossier jeté à la bonhomie européenne pour déguiser la grande manœuvre que nous signalons et que nous espérons démontrer en quel* ques mots.
Depuis dix ans une transformation profonde, radicale, s'opère dans la constitution écono* mique de Tlndostan. Cette immense région ,
presque aii8$r peuplée qoe notre continent , fiûsait naguère contre -poids à l'industrie de l'Europe par ses produits manufacturés , ses cbAleSy ses mousselines, ses nankins, ses tissus de tout genre , qui venaient jusque sur les marchés de l'Occident soutenir la comparaison et fournissaient abondamment à la consommation de tous les peuples de l'Asie centrale et méridionale.
Aujourd'hui une révolution extraordinaire s'y est opérée; les fabriques de l'Indostan, qui employaient l'activité de plusieurs millions d'hommes , sont tombées. Tout le pays a été inondé par la fabrication supérieure de l'An* gleterre. Manchester et Glasgow , aidées par l'action puissante de la vapeur, ont vaincu Madras et Calcutta. Les cotonnades britanni* ques n'ont plus de rivales, elles servent au vêtement de cent millions d'Indous.
Celte inlroduction illimitée des produits fit* briqués de la Grande-Bretagne^ en enlevant le travail aux populations indo-britanniques^ les menace d'ane misère et d'une ruine prochaines. Il faut , pour établir les échanges et des bénéfices mutuels, une production équivalente et surtout d'une autre nature. Cette nécessité a été vivement sentie par tous les ministères qui se sont succédé depuis vingt ans dans les conseils de la Grande-Bretagne; ils OQt compris qu'il fallait substituer à l'industrie manufacturière de Flndostan, aujourd'hui absorbée, une production agricole supérieure qui deviendrait la mine féconde de nouvelles richesses.
De là le but aujourd'hui patent de léguer au
monde asiatique^ en échange de son industrie»
le monopole des prodactions coloniales du globe.
Pour réaliser ce prodigieux résultat , déjà en cours d'exécution , il n'est aucun moyen que le cabinet de Saint-James n'emploie der puis yingt ans. Il a commencé par étendre et par naturaliser sur lés bords du Gange toutes lea plantes tropicales , et ses heureuses tenta* Uves donnent déjà des bénéfices inespérés.
Les plantations qui ont le mieux réussi sont l'indigo , l'opium , le coton ^ le thé, la canne |l guère et le café. .
Mais l'indigo est laissé par la Compagnie des bides comme un monopole aux Européens | c'est la seule pTante qu'il leur soit permis de cultiver : elle ne peut donc servir à soulager les Indous privés de travail.
L'opium, dont la production a centuplé, est spécialement affecté à la consommation du peuple chinois; et l'Angleterre soutient au<« jourd'hui , à la face du monde indigné , une
guerre immorale pour contraindre les habitants du Céleste Empire à se laisser empoi* sonner par cette denrée fatale (1).
Le thé d'Assam commence à rivaliser avec celui de la Chine ; mais cette plante précieuse ne vient pas dans tous les climats , elle a besoin d^un sol d'une qualité particulière , et ne saurait se propager que dans certains cantons de rinde britannique.
Bestent donc le coton, le sucre et le café^ destinés spécialement à la consommation européenne. Ces trois productions ont pris un accroissement prodigieux. L'exportation du sucre du Bengale s'élevait seulement^ 12 mil* lions de kilogrammes en 1831 ; elle a été huit
(1) On sait quels forent les résultats de cette guerre , qui a onrert la Chine à PEurope et donne 111e de Hong Kong à U Grande-Bretagne.
fois plus considérable en 1839, et s'est élevée à plus de 90 millions de kilog. Si la progression continue seulement vingt ans, elle éclipsera toute la production coloniale du globe.
Mais il ne suffit pas de produire, il faut écouler et consommer les produits; il faut ren* verser les positions prises, exclure les denrées similaires, à commencer par celles des Antilles et de rAmérique, qui sont en possession du marché européen.
Telle est en peu de mots l'explication du tendre intérêt que l'Angleterre porte à la race Ëoire , et de la philanthropie extraordinaire qu'elle professe pour les esclaves des Antilles. Elle compte anéantir ce qui reste de colonies aux puissances du continent, et tenir un jour dans sa main la fourniture exclusive de l'Europe, devenue sa tributaire.
Telle est l'explication de son zèle pour l'a-
bolilion de Tesciavage et le sens qu'il faut at« lâcher à cette grande mesure de la part d'une puissance qui , au siècle dernier , prétendait au monopole des marchés de chair humaine.
On n'a pas besoin du travail des nègres quand on a cent millions d'Indous qu'il faut occuper et faire vivre après avoir détruit leurs moyens de traTail.
Le droit de visite n'est qu'un épisode de la puissante mesure qui doit exclure les Européens de toute part directe aux denrées tropicales dans on temps fort rapproché. Il sert à nuire aux colonies européennes, à exercer sur elles une surveillance jalouse , à entraver les relations mercantiles et à écraser de sa concurrence un commerce rival en découvrant tous ses secrets.
Les croisières anglaises favorisent donc in*, directement la grande transformation agricole
qui s'opère dans l'Indoslan ; maïs ce n'est là qu'an des effets secondaires du droit de visite prétendu réciproque.
Cette concession de la France a des effets directs bien plus désastreux. Ayant de le démontrer, qu'il nous soit permis de dire que le ministère de 1831 s'est montré inconséquent, faible et peu soucieux de sa di^paité. Il s'est mis en contradiction avec la politique séculaire du pays. C'est déjà une faute bien grave. Ainsi, tous les ministres s'étaient refu* ses vingt ans , malgré les suppositions les plus malveillantes, à cette réciprocité apparente du droit de visite ; ils en avaient écarté la proposition au congrès d'Aix-la-Chapelle , à celui de Vérone; et dans toutes les occasions la France se montrait jalouse et susceptible à l'endroit de notre indl^pendance , le plus cher
de tous les biens. L'offre avait été faite à
l'Angleterre de déclarer piraterie le trafic des noirs. Mais ce n'était point une déclaration que demandait la philanthropie connue du ca« binet de Satnt-James , c'était le droit de visite. La France s'était donc maintenue dans une attitude prudente et digne ; et voilà que tout à coup, en 1831, par un caprice inconcevable, elle sacrifie les avantages de sa position, elle se soumet à la visite, elle s'humilie, puisqu'elle cède après avoir long-temps refusé.
Cette conduite illogique est-elle digne d'un grand peuple?
Certes nous répudions de toutes nos forces le détestable trafic de la traite des noirs; nous ne l'avons point inventé, comme l'Espagne; comme l'Angleterre (1), nous n'avons point
(i) Voyei le traité d^Utreeht, où FÂngleterre obtient le droit exclusif 4e fournir de nègres les colonies espagnoles , et la pinpart des traités suivants.
vise dans tout le cours d'un sièclei par des stipulations écrites, à en conquérir le monopole.
Mais la question de.pliilantliropie ne déguise point à nos yeux une autre question plus grave et plus importante. Nous voyons clairement dans la convention du 30 novembre 1831 une atteinte funeste portée à l'indépendance de notre patrie et à la liberté des mers.
II est élémentaire en effet que tout droit de réciprocité entre deux peuples inégaux en forces est une servitude déguisée et une oppression pour le plus faible.
La France, en ouvrant la route, y a'fait entrer tontes les nations maritimes du continent, et TAngleterre, en traitant avec chacune d'elles, ayant une croisière générale qui exerce la visite sur tout le commerce européen, se trouve en réalité la reine des mers,
oUigeant tous les peuples à des actes de sou* mission et de vassalité.
L'exemple donné par la France a été suivi par le Danemarck , la Suéde, la Hollande^ et même par les puissances qui n'ont aucune colonie transatlantique , telles que la Sardai^ gne. Déjà l'Espagne était liée par des conventions en date de 1817.
Les concessions de la France justifient en partie cet exercice insolent de la police des mers à l'égard des peuples naissants de TA* mérique du Sud. Les Anglais, on le sait, in* spectent, sans aucune réciprocité^ tout le cabotage du Mexique, de Guatemala, du Brésil, de Buénos-Ayres, et tiennent le continent mé« ridional de l'Amérique dans une sorte de blo« eus commercial dont ils savent tirer parti.
La France a donc fait descendre la protection de sa marine marchande à celle des
Brésiliens ou de la ifépabliqae argentine.
Un autre effet désastreux de la convention relative au droit de visite^ c'est qu'elle devient un puissant obstacle à t établissement et à la reconnaissance du droit des neutres j droit sacré admis depuis un demi-siécle par toutes les nations du continent, et toujours repoussé par la politique de l'Angleterre. Quand la philanthropie pour la race noire occupe une si grande place dans les préoccupations des hommes d'état, ne serait-ce point le cas d'en garder on peu pour la race blanche , et l'Angleterre ne rendrait- elle pas un plus grand service à l'univers en reconnaissant ce droit incontestable des nations civilisées?
Joignez en cfTet le droit de visite en (emi)s
de paix à la violation du droit des neutres en temps de guerre, et voyez ce qui reste d'indépendance maritime aux peuples du continent.
Supposez maintenant qne la guerre éclate.
Aux premières hostilités, le cabinet de Lon* dres; qui maintient avec tant d'ardeur toutes les pratiques des temps barbares, n'abuseraitil point de ce droit de visite à l'égard des neutres? N'est-ce pas un blocus étendu à toutes les mers du globe ?
Aux premières contestations entre l'Angleterre et ses voisins, avant toute déclaration de guerre, le cabinet britannique envoie des ordres cachetés pour faire main basse sur la marine marchande de l'ennemi. Autrefois on se prévenait, on donnait un délai au commerce. Aujourd'hui rien de tout cela. Le droit des gens maritime a reculé vers la barbarie , au souffle de la politique anglaise. Depuis la
guerre de Sept aûs, où toute notre marine marchande fut surprise et capturée, cela est passé en habitude; il n'y a même plus de réclamation, et la saisie préalable des vaisseaux napolitains, en 1840, prouve qu'on s'inquiète fort peu du respect des formes.
Voyez alors si le droit de visite ne fournira pas à la Grande-Bretagne, en temps de guerre, des facilités extraordinaires pour opérer ses confiscations? Comment prévenir à temps notre navigation marchande ? Quel genre de résistance nous restera-t-il , ou quel moyen d'échapper si nos vaisseaux prennent l'habitude de mettre en panne au coup de canon du croiseur anglais^ sous prétexte de la traite des noirs et du droit de visite?
Nous le déclarons avec une douleur profonde, la convention du 30 novembre
1831 nous semble la blessure la plus cruelle faite à notre indépendance depuis un siècle.
Nous ne sommes point suspect d'aveuglement par esprit de parti. Profondément dévoué au gouvernement du roi et à la monarcbie, nous n'éiprouvons que du dégoût pour cette opposition stérile et tracassière qui neutralise nos forces et notre influence au dehors ; mais ici le gouvernement du roi est entré dans une voie funeste. Puisse-t-il s'en apercevoir à, temps!