SONGE D OSMAN
Ge prince, disent les annales, accoutumé par son père à ne fréquenter que des sclieykhs et des oulémas, des hommes de lettres, de vertueux personnages, ▼oyait souvent un vieux scheykh établi aux environs SfEsky-Schehher : il s1 appelait Scheykh-Edébaly ; il était très-renommé par sa piété et par l'étendue de ses connaissances spéculatives. Osman avait pour ce vieillard un attachement et un respect particuliers. Il passait sou-, vent des journées et àes nuits entières avec lui ; il goûtait les charmes de sa conversation, et profitait de ses leçons de morale et de philosophie. Mais ce bonheur fut bientôt troublé par un événement peu commun , chez des peuples où il n'y a aucune fréquentation entre les deux sexes. Le hasard lui fait voir une fille de ce scheykh, qui était d'une rare beauté. Osman épris de ses charmes, trouva moyen de lui faire part de son amour et de ses desseins sur elle. La pudeur et la mo? destie dictent la réponse de celte jeune fille, nommée Malliounn-Khatunn. « Je suis fort éloignée, lui manda-telle, de me nourrir d'un espoir trompeur; la distance que mettent entre nous la naissance et ta fortune, ne saurait jamais permettre à la fille d'un scheykh, qui n'a pour lui que la doctrine et la oertu, d'aspirer à la main d'un seigneur de votre rang,» Cette réponse enflamme davantage la pas-.
lion à' Osman. Comme il n'osait s'ouvrir ni à son père, ni au scheykh, ii s'adressa au gouverneur HEsky- Schehher, avec qui il était intimement lié, et réclama ses bons offices auprès d'Ertoghroul, pour l'engagera consentir à cette alliance ; mais il éprouva de sa part la plus noire perfidie. Sur le récit touchant qu'il lui fait de la beauté et des charmes de cette jeune personne, le gouverneur en est tellement épris qu'il n'oublie rien pour étouffer la flamme àJ Osman, et obtenir lui-même la main de Malhounn-Khatunn. Son père, enneini de l'ambition et des grandeurs humaines, ne désirait pour gendre qu'un homme vertueux, qui trouvât comme lui la véritable félicité dans une fortune médiocre et dans l'exercice de la piété et des devoirs du musulmanisme. Instruit des vices qui ternissaient l'éclat de la naissance et du rang du gouverneur à* Esky- Schehher, il n'hésite pas k lui refuser sa fiHe. Le dépit de ce seigneur donne alors de si vifs chagrins au scheykh Edébaly, que ce vieillard est bientôt obligé de quitter le pays. Il se retire sur les terres à'Ertaghroul, aux environs de Seugatdjik. Osman, informé du motif secret de ces altercations entre le scheykh et le gouverneur, se livre à tous les mouvemens de son indignation ; la rivalité et une hains acharnée éclatent entre lui et ce perfide gouverneur. Mais les faits qui signalèrent ce différend et ses suites politiques, appartiennent à l'histoire ottomane où nous les replacerons.
Il suffit d'ajouter ici, qu'au milieu de cette guerre civile, entre le parti du gouverneur et eelui d' Osman, ce jeune prince, brûlant des mêmes feux pour Maihounn-Khatunn, et toujours réservé par la crainte de 4é-
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plaire également à Erfoghreul, son père, el au tcheykk Edébaly, va visiter un jour ce sage vieillard dans sa nouvelle habitation. Après avoir épanché dans son âme les sentimens les plus affectueux et les plus élevés, il se retire dans un appartement et y passe la plus grande partie de la nuit en prières et en méditations. Prosterné la face contre terre, il prio Dieu avec larmes et ferveur de diriger son cœur et son esprit, d'étouffer en lui tout sentiment contraire à la vertu, de ne lui en inspirer que de dignes de son nom et de sa naissance, et de ne l'engager jamais que dans àeê entreprises* conformes à la gloire du Cùur'ann et à la propagation de la doctrine de son auteur. Endormi dans cette situation extatique, il voit en songe une douce lueur, égale k la clarté de la pleine lune, prendre sa naissance des côtes du scheykh Edébaly, et dans sa course rapide venir se poser sur son nombril ; là, tout-à-coup, s'élève un arbre prodigieux, sa cime touchait les nues, ses branches étaient innombrables et toutes chargées de fruits délicieux; son feuillage épais et d'une étendue immense, semblait embrasser l'univers ; l'un de ses rameaux se distinguait des autres par sa beauté et par son vert éclatant; il penchait en forme de sabre vers l'Oc-r çident, du côté, de ConstarUwople. Sous l'ombre de cet arbre on découvrait, à perte de vue, des plaines et des montagnes, des prés et des vergers, des maisons et des édifices ; des fleuves et des ruisseaux nombreux répandaient de toutes parts les eaux les plus limpides ; des peuples divers y accouraient en foule pour y étancher leur soif; les autres pour arroser leurs campagnes et leurs terres ; ceux-ci pour y élever des fontaines et àçs,
aqueducs; ceux-là, enfin, pour s'y promener, s'y récréer, s'y reposer, tous dans les transports de la Joie, de l'étODoement el de l'admiration.
Frappé de ce prodige, Osman court avec la plus tendre émotion chez le teheykh Edébaly, qui possédait supérieurement l'art d'interpréter les songes. Au récit d'Osman, ce vieillard demeura. interdit ; mais reprenant ses esprits , il dît au jeune prince; que dans cette vision miraculeuse tout annonçait sa grandeur et sa puissance futures; l'arbre qu'il avait vu était l'arbre mystérieux de Toula, l'une des merveilles du paradis; le lever de la lune de ses côtes, et son coucher sur son nombril, étaient l'emblème de l'intimité et de la bonne intelligence qui régnaient entre eux par l'union de leurs senti mens dans la foi, dans la doctrine et dans la vertu; l'état florissant de l'arbre, ses fruits, ses branches, son feuillage, désignaient la prospérité de sa maison et de ses domaines; les plaines et les montagnes, les prés et les vergers, les fleuves et les ruisseaux, montraient l'étendue de sa monarchie, l'immensité de ses possessions ; le rameau penché vers l'Occident et du côté de ConstarUinople , indiquait visiblement la conquête de cette superbe capitale de l'empire d'Orient par un prince de sa race ; enfin, les peuples divers qui se promenaient sous l'arbre, représentaient les différentes nations* qui, soumises à son sceptre et à ses lois, jouiraient dans son empire des avantages d'un gouvernement doux, équitable et prospère.
Cependant le scheykh Edèbaly approfondit encore le mystère de ce songe : il croit voir dans la lumière égale à la clarté de la pleine lune, et sortie de ses côtes, sa
fille alors dans sa quinzième année ; et regardant cette vision comme un avertissement céleste, il s'empresse de la communiquer à Ertoghroul, qui, entraîné par la même conviction, se détermine aussitôt à former avec ce saint vieillard une alliance qui pronostiquait en caractères si éclatans la grandeur de sa maison.
Quand on supposerait que ce songe fut l'ouvrage d'une intelligence adroite entre le sclteikh et Osman, toujours eut*il un effet décisif sur l'esprit tfErtoghroul. Ce trait singulier se trouve dans presque tous les historiens orientaux, et notamment dans Idriss Bidlissy, qui égaie même sa narration par des vers ingénieux sur les amours du fondateur de la monarchie ottomane. C'est de ce mariage, célébré en 6y3 (1279), 21 ans avant l'époque de l'élévation X Osman l sur les raines de la puissance Seldjoukienne , que naquirent Ala'eddinn et Orkhan 1. Le scheikh Edébafy fut le premier qui, sous le règne d'Osman, son gendre, exerça l'office de mouphty. Ce songe du jeune Osman, accrédité d'abord à la cour d'Ertoghrou), joint à tant de prédictions, d'annonces, d'augures, etc., adroitement ménagés, contribua puissamment à échauffer les esprits, à grossir le parti de ce prince, et à le faire triompher de tous ses rivaux après la chute de la monarchie Seldjoukienne. (M. d'Olisson.)