N° IV
Cabiz-Effendi.
Ce dogme coûta la vie à un homme de loi très- célèbre, sousSnleyman lPr; cette anecdote est digne de remarque. Cabiz-Effendy, déjà très-avancé dans le corps des oulémas , esprit singulier, mais très-instruit , et possédant à fond la science du Cour'ann et celle de l'Evangile, aimait les chrétiens, les admettait chez lui, et se plaisait à parler des dogmes et de la sublimité de (a morale chrétienne. Il disait ouvertement à des oulé-
mai iHéme, que Jésus -Christ était très - supérieur à Mohammed, et l'Evangile fort au-dessus du Cour'ann. Il combattait encore différées points de La religion mahométane , par des passages de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Cette conduite fit le plus grand brait dans Constantinople. Tous les oulémas se soulèvent; on arrête le nouvel hérésiarque ; on le cite au divan, dans le sérail même, le 7 safer g33 (i5 novembre i5a6), pour y subir un interrogatoire devant le grandvézir lbrabim-Pasha et les deux Cazi-askers>, qui sont les premiers magistrats de l'Empire. Le siège de Roumelie était alors occupé par Fenarizadé- Meuhhy'ed- Denn-Efifendy. La naissance et la faveur, soutenues par une grande fortune , faisaient tout le mérite de ces deux magistrats : ils n'avaient qu'une faible teinture du droit et de la théologie.
Us commencent l'interrogatoire en ordonnant à l'accusé d'exposer sa foi et sa croyance. Cabiz-Effendys'en acquitta du ton le plus ferme et le plus assuré. Il parla des principaux dogmes de l'islamisme comme contraires au Cour'ano, dont il cita une infinité de passages, auxquels il donnait une interprétation bien différente de celle des imams commentateurs: il prétendait que tout avait était falsifié , et que le Cour'ann, fondé en grande partie sur la Bible et sur l'Evangile, respectés par l'islamisme même comme des livres divins, s'écartait de ces deux premiers codes qui contenaient également les commandemens de Dieu pour tons les peuples de la terre. Les deux juges, hors d'état de réfuter les assertions si savamment et si hardiment exposées par Cahiz-Eftendy, le déclarent, sans
aotre examen, infidèle et impie, et comme tel, le condamnent à mort, et accompagnent ce jugement de mille injures et de mille imprécations.
Cette procédure frappa tout le divan d'étonnement et d'indignation. Le grand-vézir alors prenant la parole, dit aux magistrats d'un ton courroucé, que la violence n'appartenait pas à leurs augustes fonctions ; que la doctrine et la loi étaient pour eux les seules armes avec lesquelles ils devaient combattre les sophismes de l'accusé, et que, suivant la loi , personne ne pouvait être condamné à mort , qu'il n'eût été convaincu juridiquement de son crime. Les cazi-askers interdits , remettent au lendemain l'examen de la procédure. Suleyman Ier, qui assistait au divan, c'est-à-dire derrière la jalousie placée au dessus du siège du grandvézir, entendait tout, mais d'une manière confuse. Au sortir du Divan, le grand-vézir ayant passé, selon Tusage, dans l'appartement du trône, suivi des sept Coubbé-Vézirs, qui, en ce temps-là, formaient une espèce de sénat , en rendit un compte exact au sultan, qui, non moins indigné et de l'ignorance et des procédés des deux Cazi-askers , ordonna que cette affaire fût poursuivie le lendemain par le Moaphty lui-même et par l'Istambol-cadissy* Il jugea qu'elle était assez importante pour mériter celte dérogation aux règles constitutives de l'Etat et aux formalités des procédures ordinaires ; car ni le moupbty , quoique cbef de la loi et de la magistrature ottomane, ni l'istambol-cadissy, qui occupe le troisième tribunal de l'Empire , n'assistent jamais au divan. Ce fut une espèce de délégation ou de commission extraordinaire en faveur de ces deux
magistrats, et au grand déshonneur des deuxCazi-askers en place.
La cour et tout Constantinople furent frappés d'éionnement de voir, le jour d'après, le mouphty Kemal Pascha-Zadé-Schems'udinn-Ahmed-Effendy , et l'istambol-Cadissy Sady-Efendy se rendre au divan du Sérail. Ils avaient l'un et l'autre la plus profonde érudition. Le premier se mit à côté du grand-vézir, le second se plaça sur un fauteuil, devant ces deux premiers personnages de l'Empire. Cette nouveauté fit tant de sensation sur les esprits, que le Cazi-Asker de Roumélie, cédant à la honte et au dépit tout ensemble, quitta sa place et se retira brusquement. Cabiz-Ef fendy soutint devant ses nouveaux juges un nouvel interrogatoire, auquel il répondit avec la même fermeté et la même assurance que la veille. Il exposa derechef sa foi et sa croyance, avec les autorités et les explications qu'il avait déjà données aux différens points de la doctrine et du culte de l'islamisme. Le mouphty les combattit tous, article par article, réfutant les principes de Cabiz-Effendy, et appuyant son assertion sur différens passages du Cour'ann et de la Bible , et sur les gloses des commentateurs les plus estimés de la loi mahométane.
La vérité soutenue par la science et par l'éloquence de ce célèbre Mouphty, ne put enfin que triompher de tous les sophismes de ce nouvel hérésiarque , qui, la veille invincible, fut alors terrassé et réduit au silence. Ainsi convaincu légalement et théologiquement de ses erreurs, le mouphty l'exhorta à les abjurer, à en demander pardon à Dieu, et à ren-
trer sincèrement dam le sein de l'islamisme, en renouvelant sa profession de foi. Mais rien ne fut capable d'ébranler Cabix - Effendy. Ferme dans ses principes, il déclara qu'il ne trahirait jamais sa croyance et sa convie lion , sentimens dans lesquels il voulait vivre et mourir. Après de nouvelles tentatives, également mutiles de la part du mouphty, ce chef suprême de la loi, dont la dignité n'exerce jamais aucun pouvoir judiciaire ( i), signifia à l'Istambol- Cadissy qu'il pouvait user des droits de son autorité magistrale, et prononcer formellement la sentence de mort contre l'accusé, comme impie, infidèle et apostat de la foi musulmane . L'arrêt signé fut à l'instant mis à exécution ; et l'infortuné Cabiz-Eflendy eut la tête tranchée dans le Sérail même.
(Ahmet Effendi, V historien.)