LIVRE I", CHAP. I , DES OULÉMAS
forces vives du corps des oulémas; iûais cela ne va pas jusqu'à en déplacer le siège, jusqu'à en changer la nature. La plus grande valeur du privilège dont nous parlons , consiste précisément en ce que le nouveau magistrat demeure pour l'exercice de son pouvoir, plus ou moins fidèle à l'esprit de corps , plus ou moins soumis à Faction centrale des oulémas-muderris, au sein desquels il doit rentrer l'année suivante (1). Or l'on a vu plus d'une fois le pouvoir du fonctionnaire, s'employer contre l'enseignement du professeur. En définitive, s'il s'agit d'une décision à prendre , d'une action à exercer dans l'intérêt commun; il ne se trouve de membres vraiment capables et libres d'y concourir par tout le corps des oulémas, que les membres étrangers à la judicature comme au culte , inscrits seulement au tableau du professorat dans les collèges de Constantinople. Car il n'est pas question des oulémas de province, muderris ou non. Ni Brousse ni Ândrinople ne peuvent donner un premier magistrat à l'empire. C'est par un tour
(1) Il n'arrive jamais qu'un juge de premier ordre occupe une chaire après son exercice judiciaire. Il attend son tour pour être replacé, jusqu'à ce que d'istainbol-Kadissi,il puisse être nomme Kasi-asker d'Anatolie ; de Kasi-asker d'Anatolie, Kasi-asker de Romélie,
de force tjue les muderris de ces grandes villes, parviennent aux charges de second ou de troisième ordre, dévolues à des muderris effacés de leur tableau dans la capitale.
Ouléma signifie exactement lettré. C'est donc le savoir qui fait le titre de l'ouléma. L'ouléma est un docteur, dans l'acception générique du mot. Mais l'enseignement de la science donne naturellement la prééminence parmi les savans ; et c'est pourquoi V oulèmormuderris est devenu un docteur au-dessus des docteurs, un ouléma influent et agissant à l'exclusion du corps entier. C'est là l'ouléma véritable, et son titre est dans le professorat. Réduite à ces termes, la question est de savoir si le professorat ottoman est une théocratie ou fraction de théocratie. Or, il y a deux idées dans ce mot de théocratie ; l'idée de Dieu et l'idée de Pouvoir. L'enseignement des collèges de Constantin ople vientil de Dieu? Le professorat ottoman est-il un pouvoir politique ?
L'enseignement des collèges vient-il de Dieu ? Ce qiii a fait l'erreur sur ce point ; c'est d'une part, que l'on a confondu Y imam avec le muderris, l'ouléma du culte avec l'ouléma de l'enseignement. C'est d'autre part ; que l'enseignement roule sur un dogme divin, sur une loi relU
L1VBE Ier, CHÀP. I, DES OULEMAS. Il
gieuse ou une religion-loi. Quant à la confusion du culte et de l'enseignement; nous ne voulons pas anticiper sur ce que nous aurons à dire bientôt, de la domesticité plus ou moins ecclésiastique des prieurs, trieurs et gardiens de mosquée. Nous rappelons seulement l'incapacité radicale, l'espèce d'indignité qui sépare Y imam du professeur.
Quant aux matières de l'enseignement; il est bien dans la croyance générale qu'elles viennent de Dieu, par Mahomet son prophète. Mais autre chose est une science divine , autre chose est un enseignement divin. La chose enseignée n'est pas l'enseignement même. Polir que l'enseignement du collège fût divin ; il faudrait que le professeur y parlât au nom de Dieu, y occupât sa chaire par la volonté divine» Que l'on y enseigne le dogme, et que le dogme soit divin ; que l'on y explique la loi y et que la loi soit divine, cela ne suffit pas. Evidemment ; le caractère divin du professeur doit s'ajouter à l'origine divine du dogme qu'il enseigne, ou de la loi qu'il explique. L'Université de France mettrait X Evangile dans ses programmes, que l'Université ne serait pas Y Eglise de Jésus -Christ, que le Grand-Maître ne serait pas un Pontife. I) faut donc que le professeur ottoman soit un
13 DK LA THEOCRATIE OTTOMANE.
prêtre, ni plus ni moins. Que sera Y imam alors, et que fera-t-on de la mosquée? Encore une fois, nous ne préjugeons pas le Sacerdoce de Yimameth. Seulement il est à croire que si la religion du prophète a son Eglise, cette église est avec le culte , non avec l'enseignement; le prêtre» c'est Y imam, non le professeur. Et il n'importe que les oulémas de la judicature aient la surveillance ou la police du culte, qu'ils doivent même à l'occasion remplacer 17mamdsius son service. En premier lieu; c'est une charge du fonctionnaire, non de l'ouléma. En second lieu; cela pourrait bien indiquer que tout le monde met la main au culte en Turquie, que l'on n'y connaît point d'église, par conséquent, dans le sens spirituel et divin du christianisme. Cela ne prouverait pas apparemment que le professeur y fût un prêtre*
Il n'y a qu'à voir, au surplus, comment s'acquiert le titre ày oulémo-muderris, à quoi il tient exclusivement. Il s'acquiert par l'étude nécessaire à toute science, par l'épreuve habituelle des examens ; il tient à des diplômes successifs, à l'inscription sur un tableau, dans le degré scientifique où le professeur est parvenu. C'est une affaire d'Ecole et d'Académie, point du tout de croyance et de religion.
L1VBE l#r, CHAP. i, IXES OULEMAS. l3
Le muderris, pour son litre , ne relève que de soi-même. Les examens, les diplômes, l'inscription au tableau professoral ; tout cela tons* taie la capacité, mais ne la donne pas. Vous êtes docteur, professeur, inscrit au tableau, gradue enfin par ce que tous avez pu apprendre, par ce que vous enseignez chaque jour aux autres ; non par aucune intervention qui imprime un caractère particulier, à la chaire ni à l'enseignement que vous pratiquez. Cela est tellement vrai que si , au lieu d'un dogme divin et d'une loi religieuse , Ton n'enseignait plus à l'avenir, dans les collèges de l'empire, que les humanités et les mathématiques ; il n'y aurait rien à changer à l'organisation du professorat. Le muderris pourrait demain être inscrit pour monter dans sa chaire, comme il était inscrit pour y monter hier. Et puis, malgré l'universalité religieuse de l'enseignement turc, maigre la décadence actuelle des anciens mèdressés arabes, où Sélim et Soliman rétablirent en vain les chaires consacrées, sous les caliphes, aux arts de la Grèce et aux sciences de l'Arabie; il ne faut pas croire pourtant qu'aucune science purement humaine ne s'enseigne en Turquie. Ne fût-ce qu'un peu de grammaire et de syntaxe, de poésie persane et de psalmodie plus ou
l4 DELÀ THÉOCRATIE OTTOMANE.
moins musicale ; il y a enfin des Cours pour ces débris d'instruction~publique, dont le programme exact n'importe pas ici. Or, le professeur de syntaxe ou de poésie conquiert son titre et donne son enseignement, de la même façon que le professeur chargé d'enseigner la croyance du Coran, ou la tradition de la Sounna* Le professorat ottoman est-il un pouvoir politique ? On s'est fait à cet égard, les idées les plus bizarres et les plus incroyables pour un musulman. Il semble que les oulémas n'aient survécu aux janissaires, que pour continuer et maintenir l'immobilisme de l'empire ; tandis que les oulémas personnifient, encore aujourd'hui, ce qui reste de mouvement dans la société musulmane. On dirait que l'enseignement religieux des mèdressés paralyse lé gouvernement et la loi; tandis que si le gouvernement et la loi ne sont pas entièrement atrophiés à l'heure qu'il est, l'empire en est redevable, avant tout, au corps respectable et si peu connu des professeurs ottomans. Dans les investigations les plus avancées et les plus favorables ; c'est encore aux oulémas que l'on attribue la législation actuelle de la Turquie, avec ses possibilités de modificalion(t). Ils peuvent, à
(i) «Expression arrêtée, inflexible, violente de la loi; les janissaires ont dû périr. Mais pourquoi les oulé~