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DEPUIS LA NAISSANCE DE LA SECTE EMPIRIQUE JUSQU’A BACON

La confusion qui fut introduite dans la médecine par la création de si nombreuses hypothèses , et les discussions scolastiques qui en résultèrent, furent sans doute la cause du retour des esprits v ers plus saines doctrines et surtout vers l’ observation de la nature.

Le développement du scepticisme ou de l’école pyrrlionienne qui, après avoir examiné et discuté toutes les doctrines de l’école dogmatique, les rejeta toutes , ne contribua pas peu à la chute de cette dernière école, et prépara en quelque sorte les voies au développement de la méthode que nous allons examiner, méthode qui, d’après Sprengel, emprunta au scepticisme quelques-uns de ses dogmes.

C’est en rejetant tout et ne mettant rien à la place que l’école sceptique prépara l’école empirique, qui précisément essaya d’élever sa doctrine sur le terrain que le scepticisme venait de déblayer.

Ce fut à peu près 280 ans avant J.-C. , que l’empirisme fut constitué à l’état de méthode philosophique; s’il ne vécut pas une longue suite d’années, il eut au moins le mérite de diriger les esprits dans une meilleure voie.

Nous ne possédons aucun ouvrage complet de l’un des sectateurs de celte école; mais il nous est permis d’en juger d’après ce qu’en ont dit Celse , Cœlius-Aurelianus et Galien. Dans l’exposition que je vais essayer de faire de cette doctrine célèbre , je demanderai des lumières à ces hommes illustres, ainsi qu’aux excellentes observations qui ont été publiées sur les empiriques par Ackermann, Sprengel et Jeltes.

Les empiriques cherchèrent à établir l’observation sur des règles fixes et invariables que nous allons examiner.

Dans leur doctrine ils ne s’occupaient ni de la maladie, ni de ses causes; mais seulement du concours des symptômes qui, pour eux, était tout; et encore , parmi ces symptômes , essayaient-ils d’en faire un choix judicieux en négligeant les phénomènes les moins importants. Ils distinguaient aussi avec soin les accidents essentiels de la maladie , de ceux qui n’en dépendaient que médiatement.

Voici comment était organisée leur doctrine :

Ils établirent comme principe général , qu’il fallait observer soi-même plusieurs fois le même cas (observation autopsique), et toujours dans les mêmes circonstances, et en conserver le souvenir. Le souvenir d’un certain nombre de ces cas semblables portait le nom de théorème : plusieurs théorèmes, ainsi conservés et médités , mettaient le médecin en état de prétendre à l’empirisme. L’ensemble de ces données constituait la médecine, dont l’observation et la mémoire étaient par conséquent les.bases.

Les empiriques admettaient trois sources d’observaiions : 1° le hasard irepiirwüffiç ÿ 2» l’observation du malade dans le moment même, cpumxT) i, auTooyeoiv] xyj pv)<ri<; ; 3° la comparaison avec d’autres cas semblables, ou l’analogisme, p,tp.»]TtJu) Tyjpyja-iç.

Le médecin ne pouvant posséder une mémoire assez vaste pour conserver le souvenir de tous les cas qu’il observait , et ne trouvant pas, la plupart du temps , dans sa carrière médicale , l’occasion de les observer tous , ou au moins un grand nombre qui fussent semblables , les empiristes admirent qu’on devait avoir recours à l’histoire , c’est-à-dire aux remarques des prédécesseurs, relatives soit au concours des symptômes, soit à l’action des médicaments. Pour que les observations de leurs devanciers pussent servir à la construction de leur édifice médical , ils exigeaient qu’elles remplissent plusieurs conditions.

1° Elles devaient avoir été faites d’une manière uniforme;

2° Les circonstances dans lesquelles on les avait recueillies devaient avoir été identiques ;

3° La maladie qui avait fait le sujet de l’observation devait elle-même être identique, par sa nature et ses caractères, à celle que fournissait l’observation autopsique.

Enfin , pour profiter des observations antérieures, ils admettaient qu’il fallait séparer ce qui était commun de ce cjui •était particulier, et établir des distinctions et des définitions (oioptfffjioi;), ce qui supposait le concours de l’esprit, qui devait toujours avoir l’expérience pour guide.

Les empiriques définissaient la maladie une collection de symptômes qui s’observaient toujours de la même manière dans le corps de l’homme. La réunion et le nombre des symptômes étaient pour eux une chose importante, et ils accordaient également une sérieuse attention : 1° à leur complication, qui pouvait modifier le diagnostic et le traitement de la maladie ; 2° à leur intensité ; 3° enfin au temps et à l’ordre dans lequel iis se montraient.

L’observation et l’histoire n’étaient pas les deux seules bases de l’école empirique. Elle invoquait aussi Yanalogisme qu’elle considérait comme la voie la plus sûre pour arriver aux découvertes. Cet analogisme n’était fondé pour eux que sur l’ensemble des symptômes, et sous ce rapport, ils insistaient pour qu’on le distinguât de l’analogisme invoqué et admis par les dogmatistes , lequel reposait sur la connaissance de l’essence même des maladies et de leurs causes, ainsique sur l’identitéde nature des médicaments ; toutes choses qu’il fallait supposer.

L'observation , l’histoire et Yanalogisme , voilà ce que Glaucias, un des défenseurs les plus zélés de cette école, appelle le trépied de l’empirisme.

Plus tard ils admirent, d’après Ménodote, Yepilogisme, raisonnement à l’aide duquel on conclut des phénomènes sensibles et appréciables à l’existence de la cause physique de la maladie (1). C’est ce qui avait lieu, par exemple, lorsque certains troubles fonctionnels annonçaient l’existence d’une pierre dans la vessie.

Quant à la thérapeutique, ils faisaient, disaient-ils, ce que l’homme avait dû faire dès les premiers temps de la médecine; c’est-à-dire qu’ils commençaient par examiner avec soin ce qui pouvait être salutaire ou nuisible au malade, en obéissant surtout à l’instinct ; c’est de cette manière que l’expérience enseigna peu à peu aux hommes le traitement des maladies. L’instinct ou le hasard guidèrent donc dans le principe les empiristes pour l’administration ou plutôt l’essai des divers moyens curatifs-

Tel est l’exposé de la doctrine empirique de l’antiquité, doctrine dont Philinus de Cos, et Serapion d’Alexandrie se disputaient la création, et qui compta parmi ses disciples les

(t) Quæ couclusio est ex præsenti ad præteritum, ex symptomate ad

causam.

(Hoeven, Hist. delà Médecine.)

plus zélés Apollonius, Ménodote , Sextus, Criton, Theutras, Cassius le Pyrrbonien, Glaucias , Manteias et Hérodote de Tarente (1).

Nous devons maintenant examiner celte doctrine:"!0 comme méthode; 2° comme résultat, c’est-à-dire sous le rapport des services qu’elle a rendus à la science.

Les empiriques entreprirent de séparer la médecine de la philosophie, afin de la rendre plus utile à l’humanité. Malheureusement leurs tentatives ne furent pas suivies d’un grand succès, et leur école ne prospéra pas longtemps.

Les préceptes qu’ils établirent e'taient justes, rationnels, et auraient dû les conduire à des découvertes importantes; mais il aurait fallu pour cela qu’ils y fussent restés fidèles , et qu’ils eussent compris l’observation dans son sens le plus large, tandis qu’ils la bornaient au seul concours des symptômes au lieu de l’étendre à l’examen de tous les désordres qui existent chez un malade.

Plusieurs causes, il est vrai, s’opposèrent à ce qu’il en fût ainsi. Ce fut d’abord l’imperfection des sciences qui devaient éclairer l’observation ; ainsi, par exemple, l’anatomie et la physiologie. Ensuite l’esprit de secte, qui fit bannir par les empiriques l’étude de l’anatomie, par cela seul que cette science était cultivée par les dogmatiques. Ce qui fit, du reste, perdre à cette école la prééminence'qu’elle eut dû obtenir , si elle se fût affranchie de tout esprit de secte , et si elle eût compris l’observation comme elle aurait dû le faire; c’est que les réformes dont elle voulait doter la science n’étaient guère que

(t) Héraclide de Tarente (240 av. J.-C.) est regarde' comme un de^ plus célèbres.

Vir doctrinæ observandi artc clams et propter veracitatem probatus etiam Galeno-,

(Hoeven, Ilist. de la Med.)

dans son langage, et nullement dans sa pratique. « En effet , « dit Broussais (1), ils prétendaient faire la médecine sans •< l ien expliquer, en se bornant à l’observation des phé- « nomènes morbides et des remèdes dont l’expérience « avait constaté l’efficacité pour chacun d’eux. Cepen- « daut, comme ils ne pouvaient trouver l’expérience que « dans les ouvrages de leurs prédécesseurs, ils adoptèrent, ««dans leur superbe silence, les moyens thérapeutiques « et des expectateurs de crises et des humoristes éva- « cuateurs de sang, de bile ou de pituite, et enfin ceux des «« stimulateurs, lorsque la théorie du strictum et du laxum de « Themison eut reçu de l’écossais Brown une sorte de vernis « philosophique.

Je puis encore appuyer ici l’opinion que je viens d’émettre, relativement à la similitude des moyens employés par les dogmatiques et les empiriques, sur Jeltes, auteur d’une bonne histoire critique de la médecine , qui prétend que dans les temps anciens non seulement les deux écoles , mais encore la plupart des autres sectes bien que différant complètement sous le rapport de la doctrine, employaient toujours les mêmes moyens thérapeutiques.

Jeltes dit en effet : «Empirici aulem, solà experientia freti, « dogmaticorum dissentiones intuentes, nihil ea, qui impri- « mis decere medicum aibitrantur dogtnatici , æstimârunt , « et, si nonnunquam illorum cognitionem admittant, nullum « eorum usum monstrare nituntur, vel si hoc etiam conce- « dant, rursus ut supervacaneum reprehendunt. Sic sua vice « experientiam dogmatici dominant alii tanquam inconstan- « tem alii ut impei fectain, ceteri ut artis expertem. Uter que « autem et dogmaticus et empiricus.

Incidil in Scj'llam , cupiens vitare Charybdim. In eis vero

(I) Examen des- doctrines médicales.

« quæ ipsam therapeuticen spectant, u traque secta non valde « dissenti:, « eadem (enim) remedia, teste Galeno in iisdem af~ « jectibus dogmatici etempirici assumant, de ipsorurn inventionis * modo dissentiunt. Et alibi» curationem in iisdem affectibus « eamdem molienles, quam utraque secta légitime exercilali « s unt. »

Telles fui ent les causes qui s’opposèrent au triomphe de eet empirisme philosophique ; certainement aucune école n’avait établi des principes aussi sages et aussi logiquement enchaînés ; caron peut remarquer, d’après ce que j’ai dit, que les empiriques admettaient le raisonnement et n’en proscrivaient que l’abus : certes personne ne pourra les blâmer decetle prudence. Les médecins de cette école n’ayant point suivi dans l’application, comme j’ai déjà eu occasion de le dire, les principes philosophiques qu’ils avaient établis, en vinrent à tomber dans un empirisme aveugle et irrationnel. L’histoire nous apprend en effet que cette secte dégénéra peu à peu, et que la plupart de ses disciples en vinrent au point de n’être plus que des médicastres, simples colporteurs de recettes, essayant et employant au hasard une foule de médicaments. (l)Le seul mérite qu’on puisse leur accorder, ce fut d’avoir fait connaître un peu mieux l’action de quelques-uns d’entre eux et en particulier des narcotiques.

L’empirisme s’éteignit à peu près complètement à l’époque où parut Galien; mais il avait déjà été annihilé sous l’influence des méthodistes dont la prétention fut aussi de baser leur doctrine sur l’observation de la nature.

Voilà donc l’école empirique tombée , mais non pas sans laisser après elle des principes qui, par cela seul qu’ils étaient

(t) Non ut dogmatismus in sophisticam subtilitatem dégénérât, sic empiricus in agyrtarum inclinât temeritatem ; quo accidit ut empirici fuerint tandem phamacopolæ, famularum medicinalium apifices, raedici denique circulatores, circumforanei,

(Hoeven, Hist. de la Med.)

jnstes et rationnels, devaient leur survivre et plus tard même être fécondés.

Cependant, en parcourant l’histoire de la médecine danscette longue suite d’années qui s’étendra jusqu’à Bacon, nous verrons ces mêmes principes tomber quelquefois dans un oubli complet, d’autres fois mal interprétés, ou bien invoqués pour appuyer de prétendues vérités qui ne sont qu’autant d’erreurs. Dans ce long espace de temps, nous aurons souvent lieu de constater le triomphe du dogmatisme, c’est-à-dire de la méthode philosophique qui porte ce nom.

Presque toujours et presque partout nous verrons surgir cette malheureuse tendance de l’esprit humain à vouloir expliquer ce qui est inexplicable, à remplacer par des suppositions les faits qui limitent l’imagination et à vouloir remonter à l’essence des choses. Sans cesse, nous verrons cette tendance reparaître et l’esprit abandonner la voie pénible, mais sûre, de l’expérience et de l’observation, pour la route si facile et si séduisante de l’hypothèse. N’oublions pas toutefois que dans cette longue période de temps, il y eut des médecins auxquels on peut donner le nom de Collecteurs d’observation s, qu’il s’en trouva même parmi les dogmalistes qui, de cette manière, dogmatisaient d’un côté, et de l’autre observaient (Galien et bien d’autres), et que c’est sur ces collections de faits que les premiers et véritables fondements de la science ont été établis.

Cette méthode empirique , méconnue par l’école même qui l’avait créée, et tombée à peu près dans l’oubli pendant la longue suite d’années que nous allons parcourir , nous la verrons cependant renaître en quelque sorte de temps en temps comme une sorte de protestation contre les doetrines hypothétiques régnantes , et contribuer quelquefois même à les détruire , mais presque toujours malheureusement pour être de nouveau méconnue , et laisser remplacer les erreurs par d’autres erreurs.

Je suis loin de- prétendre que tous les systèmes brillants aux-

quels je viens de faire allusion, et que je vais rapidement examiner tout à-l’licure, aient été sans influence sur les progrès de la médecine; loin de moi cette pensée; car dans la plupart d’entre eux on trouve des faits réels et positifs, soit dans leur point de départ, soit dans leurs conséquences.

Ainsi, dans ces systèmes on a souvent pris pourpoint de départ , pour base, un fait d’observation; mais vrai seulement dans certaines limites et qu’on s’est bâté de généraliser outre mesure. Puis, une fois généralisé ou mal interprété, et transformé ainsi en principe général, on s’est mis à travailler pour y faire rentrer, y subordonner en quelque sorte tous les faits particuliers. Or, dans ce travail, dans ces recherches, il est rare qu’on n’ait pas rencontré quelques faits positifs qu’on a interprétés comme on a voulu, il est vrai, mais qui n’cn sont pas moins restés comme faits d’observations , et ont survécu aux hypothèses sous l’influence desquelles ils avaient été engendrés. Il résulte de tout ceci que c’est par les faits qu’ils ont recueillis que ces médecins ont contribué aux progrès de la science et non pas par leurs hypothèses.

Dans la longue période de temps que je passe maintenant en revue, le dogmatisme a surtout dirigé les médecins, et il dst probable que les systèmes se produisirent de la manière suivante : Les faits positifs trop généralisés , ou mal interprétés comme je viensde le dire, conduisaient à un principe général; c’était par conséquent une hypothèse. Une fois l’hypothèse créée, on ne cherchait plus qu’à expliquer avec elle tous les faits pathologiques, sans s’inquiéter de l’observation de la nature, ou bien si l’on avait la prétention de s’appuyer sur elle, on examinait toujours au point de vue de l’hypothèse qu’on avait imaginée, et l’on défigurait ou l’on interprétait mal les faits qu’on observait. Souvent même le fait positif qui avait servi de point de départ était lui-même méconnu et défiguré par suite de la généralisation des idées hypothétiques.

Dans la création de tous ces systèmes, les choses ne s« passé-

rent pas toujours de la même manière, et souvent îa doctrine, la svnthèse voyait le jour avant les faits qui seuls pouvaient l’asseoir solidement.

Enfin je ferai une dernière observation. C’est qu’il n’est pas toujours facile de classer nettement la plupart de ces systèmes dans le dogmatisme ou l’empirisme ; car ils participent assez souvent de l’un et de l’autre et procèdent à la fois dogmatiquement et empiriquement.

Etudions maintenant d’une manière rapide quelques-uns de ces principaux systèmes.

Et d’abord nous pouvons établir que, dans cette longue suite de siècles, il y eut toujours des médecins qui, à tort ou à raison, se prétendirent empiriques dans le 6ens pliilosopliiquedu mot ; ce fut toutefois le petit nombre, et encore est-il évident qu’il n’entendaient déjà plus l’empirisme comme les fondateurs de l’école. Vers l’époque du déclin des empiriques, les idées d’Asclepiades, modifiées par son élève Tliemison, commencèrent à paraître, et elles engendrèrent la secte méthodiste. On doit établir ici une distinction importante que l’on doit sûrtout à M. Dezeimeris, qui a apprécié à sa juste valeur cette doctrine comme méthode philosophique. Je vais développer rapidement son opinion sur ce sujet, opinion qu’il a consignée , dans ses Lettres sur l’histoire de lamédecine. D’après lui, si on ne consulte que les idées d’Asclepiades, si surtout on va chercher dans Galien de quelle manière on doit comprendre la doctrine des méthodistes, on arrivera certainement à conclure qu’elle est tout hypothétique. Quel autre nom donner, en effet, à une secte qui admet que tous les tissus sont composés de particules solides entre lesquelles existent des pores qui, dans l’état normal ou l’état de santé, sont maintenus à un degré déterminé d’ouverture en vertu d(une propriété tonique particulière (euxovtà) ; que toutes les maladie, dépendent de deux causes générales : 1° ou de ce que ces pore1sont trop relâchés (a-rovta, laxum),et laissent sortir de l’orga-

nisme des matières qui n’auraieut pas dû en être éliminées ; 2° ou de ce qu’ils sont trop resserrés (vovia, strictum), etc., etc.

Mais en étudiant les opinions des méthodistes dans Cœlius Aurelianus, on arrivera à une toute autre conclusion. Themison, en effet, fonda une nouvelle ère dans cette doctrine, et cette ère consista surtout dans l’établissement d’une méthode.

Cette méthode la voici : la science ne peut être établie que sur l’observation. Il faut donc recueillir des faits, les rassembler, les colliger et voir ce qu’ils ont de commun communitates rnorborum , et s’élever ainsi à une communauté de plus en plus élevée. Certes voici une méthode philosophique bien rationnelle, et on peut y voir plus d’un rapprochement avec la méthode baconienne, qui aurait en quelque sorte plus emprunté aux méthodistes qu’aux empiriques.

Il est incontestable, cependant, qu’en partant dJune méthode aussi rationnelle et aussi logique, et en essayant d’arriver à des communautés de plus en plus élevées, ou plutôt à des principes généraux moins nombreux , ils ont fini par arriver à l’hypothèse et par tomber dans le dogmatisme; mais malgré cela, nous ne pouvons tout à fait souscrire, au jugement sévère porté par M. Raige-Delorme sur les méthodistes.

« Ce ne sont que des conceptions vagues et arbitraires de « l’esprit , et les méthodistes doivent être classés avec les « dogmatiques de quelque temps et de quelque pays que ce « soit, qui ont basé la pathologie et la thérapeutique sur une « étiologie hypothétique. « Ils ont forfait aux principes mêmes « de la méthode qui leur prescrivaient de s’en tenir aux com- « munautés de plus en plus générales que pouvait fournir la « comparaison des maladies sous le rapport de toutes les cir- « constances. »

Nous devons citer parmi les principaux méthodistes, et comme méritant en quelque sorte une place honorable dans la médecine, Thessalus, Soranus d’Ephèse, Cœlius Aurélia-

nus ; ce dernier a plutôt laissé une histoire littéraire de la médecine qu’une nosologie.

L’école pneumatique, qui prit pour base de doctrine le pneuma ou l’âme admise par Platon, Aristote et surtout par Erasistrate, fut créée par Athénée et eut pour principaux disciples Arcliigenès, Hérodote, etc., etc. Cette école qui adopta une partie des doctrines hippocratiques, qu’elle combina avec le pneuma, lutta sans succès contre les méthodistes et ne put se soutenir. L'école pneumatique est la première et lointaine origine de l’animisme et du vitalisme. Il est inutile d’ajouter que, prise au point de vue philosophique, elle rentre tout à fait aussi dans le dogmatisme; elle est même une des sectes les plus dogmatiques de l’antiquité, car elle a tout à fait son point de départ dans des principe^ généraux établis à priori.

Galien parut (131 ans après J. -G.) et changea la face de la médecine. Il établit en principe , que les fondements de la sciencedevaient être basés sur l’expérience elle raisonnement; mais il plaça leraisonnement au premier rang, et il transporta, comme je l’ai dit, les idées delà physique générale d’Aristote dans la médecine. Aussi Galien est-il dogmatique, et dogmatique par excellence. Toutes ses théories humorales sont créées à priori, et il consacra ses efforts, l’élégance de sa plume, et la hardiessedeson génie, à y subordonner tous les faits particuliers. Je suis loin de prétendre pour cela que Galien n’aitpas fait faire un pas immense à la médecine ; mais ce que je veux démontrer , c'est qu’il a constamment suivi dans ses ouvrages la méthode philosophique du dogmatisme , et qu’elle l’a conduit à des suppositions nombreuses et à une théorie générale toute hy pothétique. Galien était donc dogmatique (1) etcefutàl’é-

(t) Non ut systematis medicinalis auctor dicendus est, sed medicinœ potius dogmaticce architectus et artifex. Hoeven.

norme influence de son génie qui se fit sentir pendant un grand nombre de siècles, que l’on doit d’avoir vu régner presque exclusivement le dogmatisme.

L’invasion des barbares dans l'empire romain , anéantit à peu près complètement la civilisation et les lumières qui marchaient avec elle. Les lettres et les sciences se réfugièrent à Constantinople, où encore elles ne brillèrent que d’un faible éclat. En médecine, les principes Galéniques furent les seuls qui furent admis et conservés ; aussi n’avons-nous pas à nous en occuper. Pendant I3 plus grande partie du moyen âge , les Arabes cultivèrent avec ardeur la médecine ; mais ils ne furent, la plupart du temps, que des copistes ou des commentateurs de Galien , et , par conséquent, ils marchèrent presque toujours dans la voie du dogmatisme. Toutefois, sachons reconnaître qu’ils n’ont pas été étrangers à la méthode empirique, puisqu’il nous ont laissé des descriptions exactes de quelques maladies nouvelles , et en particulier de la rougeole et de la variole ( Rhazès ); descriptions qui ne pouvaient être basées que sur l’observation de la nature.

Si l’on en excepte les Arabes et Constantinople, on peut dire que, dans la plus grande partie de l’Europe, la médecine ne consista que dans un empirisme aveugle et irrationnel; c’està-dire en recettes , que l’on administrait dans des cas d’apparences semblables. Dès lors on en était revenu à ce que la science avait pu être dans les premiers temps historiques. L’état de barbarie dans lequel était plongée la civilisation, explique facilement ce résultat, et pendant tout ce laps de temps, on peut considérer les hommes comme s’étant rapprochés de ce qu’ils étaient aux premiers âges du monde.

Cet empirisme informe du moyen-âge, ne reconnaissait aucune règle, aucun précepte ; il ne se rapportait qu’à la thérapeutique, et était fondé sur la crédulité et l’ignorance presque universelles. Pendant les croisades , une partie de l’Europe étant sortie de ses foyers, le changement de climat, les pii-

vations de toute sorte , les combats, etc., déterminèrent chez les croisés le développement de maladies nombreuses. Ce furent les chevaliers de St-Jean, du Temple , de St-Lazare et les Hospitaliers qui , possesseurs d’un certain nombre de recettes, exercèrent la médecine et la chirurgie, et par conséquent ne l’exercèrent que guidés par un empirisme aveugle. On ne peut toutefois disconvenir que , dans cette longue période de temps, cet empirisme n’ait amené les découvertes les plus importantes en thérapeutique , bien qu’il n’ait eu pour guide que le hasard, l’instinct ou quelque bizarre hypothèse. Peut-être faut-il aussi attribuer l’origine de ces découvertes aux croisades , qui importèrent en Fiance des médicaments nouveaux dont on désirait étudier l’action , et encore au développement beaucoup plus considérable que prit à cette époque la syphilis , développement qui engagea les médecins à essayer des agents thérapeutiques nombreux pour guérir cette terrible maladie.

Citons quelques exemples pour justifier notre assertion : le mercure, employé d’abord à l’extérieur, contre quelques maladies de la peau, et en particulier la lèpre, ne fut administré d'abord à l’extérieur , contre les affections cutanées de nature syphilitique , qu’en raison de leur ressemblance avec la première de ces maladies. Ce remède était tout empirique ; car, d’après Fernel (1), l’emploi des mercuriaux est une invention du charlatanisme, et n’offre qu’une ressource fort incertaine contre la maladie vénérienne. L’usage s’en répandit cependant peu à peu ; des mains du charlatan il passa dans celles du médecin. Jean de Vigo fut la premier qui recommanda l’usage interne d’un précipité rouge mercuriel dans la syphilis^) ; mais ce fut surtout le célèbre botaniste (3) Pierre-

(l) De lue veneri curât., c, 15, p. 545. (S) L. 2, tr. 1, c. 20, 1. 27.

(3) Fracastor.

André Matthiole qui formula d’une manière positive remploi du mercure à l’intérieur dans cette maladie.

I/émétique, indiqué par Paracelse, ne fut reconnu que plus tard et par hasard comme vomitif, et dut dès lors prendre rang dans la matière médicale (Basile Valentin). Les narcotiques ont surtout été étudiés par les médecins de la secte empirique dégénérés et presque devenus des médicastres.

La découverte du quinquina reconnaît une origine toute fortuite , tout empirique. Voici ce qu’on raconte à ce sujet : les divers bois de quinquina étaient employés par les Péruviens comme matières tinctoriales , lorsqu’un événement singulier vint leur indiquer les propriétés médicales précieuses de cet arbre. Un tremblement de terre s’étant manifesté à Loxa et dans les environs, il existait, à deux lieues de la ville, un petit étang entouré de cinchona. Les secousses de ce tremblement de terre furent telles que la plupart de ces arbres déracinés tombèrent dans l’étang , dont ils sursaturèrent les eaux. Quelques jours après un Péruvien, atteint depuis longtemps de la fièvre, vint pour y étancher sa soif, et il but une telle quantité de cette infusion naturelle, qu’il fut guéri.

Il existe d’autres traditions relatives à la découverte du quinquina ; mais je ne saurais dire si elles sont plus vraisemblables que celle que je viens de donner. Quoiqu’il en soit, que de discussions et que de temps perdu avant que le quinquina ait acquis dans la thérapeutique l’importance qu’il méritait.

Pendant tout le moyen-âge et dans ses différentes phases, on trouve une certaine classe de médecins à laquelle on doit donner la place la plus honorable, et considérer, d’après une expression dont je me suis servi en commençant, comme des empiristes purs. Cette classe est celle des médecins collecteurs d’observations, et parmi lesquels on peut citer, comme les

plus distingués, Forestus , Salius Diversus, Tulpius, Pla • ter, etc. (1). De tous les médecins de cette époque, ce sont maintenant, en effet, les recueils plutôt que les systèmes qui offrent de l’intérêt.

Telle est l’iiistoire rapide de l’empirisme au moyen âge ; mais à côté de lui, et sans qu’on puisse établir une ligne de démarcation bien tranchée, marcha presque constamment une sorte de dogmatisme bâtard, qui n’avait pour base que des hypothèses et des erreurs. Ce fut le mysticisme qui joua un grand rôle, et exerça une grande influence pendant la plus grande partie de cette période. Les sectateurs de cette doctrine essayèrent de combiner, et voulurent faire concorder ensemble les dogmes de la religion catholiqueavecdes idées puisées dans les principales sectes philosophiques. 11 en résulta un assemblage monstrueux, si je puis ainsi m’exprimer, qui cependant fut accepté avec une sorte d’enthousiasme, et eut cours jusque dans les classes les plus élevées de la société. Il régna d’autant plus longtemps qu’il était en rapport avec l’ignorance et la crédulité publique, flattait l’amour du merveilleux , qui existe dans l’esprit de la plupart des hommes, surtout à une époque dépourvue de lumières. Le mysticisme, indépendamment de ses prétendues doctrines philosophiques , fut presque toujours uni à l’empirisme irrationnel, et, s’appliquant à la thérapeutique, il répandit dans le peuple, avec les amulettes, les recettes empiriques des médicaments.

Pendant la plus grande partie du moyen âge, et surtout vers la 6n, la philosophie scolastique d’Aristote, régnait dans les écoles et fut appliquée à la médecine comme aux autres sciences. Cette scolastique consistait tout entière à chercher les explications de questions subtiles et sans but, à établir des

(1) On peut en consulter la liste dans Haller, Meth sludi. medic., et dans Kestner, Bibl.

divisions et des distinctions dans les différentes parties d’un tout, enfin à discourir plutôt qu’à observer. On comprend que la médecine ne put faire aucun progrès par l’application de ces idées métaphysiques, et qu’on peut à peine donner le nom de secte à l’ensemble des nombreux médecins qui se livrèrent avec ardeur à ces discussions (1.)

Vers la fin du xvie siècle et lorsque les ténèbres commençaient à se dissiper, deux hommes , deux chefs de sectes parurent, et cherchèrent à ébranler la médecine et à y créer des dogmes nouveaux. Le premier fut Paracelse, génie puissant mais sans frein, et dont le système médical est une réunion bizarre et incohérente d’idées chimiques, vitalistes et astrologiques. Il essaya et proposa une foule de médicaments nouveaux, et sous ce rapport il rentre dans les empiriques aveugles, bien que ses essais aient, la plupart du temps, été faits pour confirmer ses idées et ses principes.

Le second fut Van-Helmont, qui, admirable dans la partie polémique de ses ouvrages, n’est plus, lorsqu’il veut édifier, qu’un dogmaliste souvent incompréhensible. Son système est un mélange de mysticisme et de spiritualisme.

Pendant toute la longue suite d’années que nous venons de ' passer en revue, le dogmatisme véritable n’avait pas été complètement perdu, et, dès le xive et le xve siècles, les doctrines de Galien, conservées dans quelques écoles et chez les bénédictins, reparurent peu à peu, et acquirent une telle faveur, qu’elles furent en quelque sorte accueillies avec le même enthousiasme qui les avait saluées à leur première apparition.

(l) « Regrabat Aristoteles, non Græcus ille, sed Arabs ac tanquam K Deus ab omnibus colebatur » (Hoeven). C’est qu’en effet les Arabes avaient commenté Galien , en appliquant à ses ouvrages la scolastique d’Aristote, et y apportant en quelque sorte plus de confusion.

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