CHAPITRE IV
$ 1. — Spécifieité de In tuberculose
La spécificité de la tuberculose a été démontrée par son inoculabilité. Celle-ci était déjà soupçonnée par Morgagni, qui s’abstenait de faire des autopsies, dans la crainte de devenir tuberculeux, mais c’est M. Villemin qui démontra cette'inoculabilité en 1865, et c’est à lui que revient le mérite de la découverte. Les expériences de M. Chauveau, et d’autres, confirmèérent bientôt celles de M. Villemin, et montrèrent, en outre, que, si des matières inertes peuvent produire, par inoculation, des lésions simulant la tuberculose, ce sont de fausses tuberculoses. En effet, la maladie qui vient d’une vraie tuberculose est indéfiniment inoculable, ce qui n'a pas lieu pour l’autre. Dans le premier cas, elle persiste ou même va en augmentant ; dans la seconde, au contraire, elle va en s’éteignant (H. Martin). MM. Chauveau et Villemin ont aussi constaté l’inoculabilité des matières
desséchées de l’expectoration et la production de la maladie par l’ingestion des crachats. M. Klebs à montré ensuite, par de nombreuses expériences, que le lait des vaches tuberculeuses produit la tuberculose.
De même que pour la syphilis, l’inoculation de la matière tuberculeuse produit un accident d’abord local, une affection ganglionnaire ensuite, puis une généralisation. Cela avait fait admettre le parasite de la tuberculose bien avant sa découverte. M. Klebs, en Allemagne, M. Toussaint, en France, l’ont décrit; mais il paraît que le parasite qu’ils ont décrit est dû à des cultures insuffisantes. C'est M. Koch, de Berlin, qui a trouvé le véritable.
Pour le découvrir, M. Koch a placé des coupes de poumon tuberculeux dans du bleu de méthylène alcalinisé avec de la potasse. Tous les micro-organismes se colorent dans ce milieu ; mais si l’on ajoute à la préparation une solution aqueuse de vésuvine, tous les éléments se décolorent, excepté les bacilles de la tuberculose, qui deviennent ainsi parfaitement visibles. Ceux-ci se présentent sous forme de petits bâtonnets, ayant en longueur le 1/3 du diamètre d’un globule rouge, et dont la largeur est le 1/5, ou le 1/6 de la longueur. Ce parasite se trouve dans les poumons tuberculeux en quantités innombrables, puisque un millimètre cube en coutient 5 milliards. Dans son intérieur, on observe quelquefois des spores apparaissant sous forme de taches blanches qui en interrompent la continuité. Ces bacilles sont dénués de mouvement.
M. Koch a cultivé ce parasite par les procédés de M. Pasteur. Il a choisi pour milieu le sérum de sang
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gélatinisé, et il a fait 15 cultures successives de chacune 20 jours. On peut admettre qu’à la 15° génération, le bacille est isolé, et que, si soninoculation produit la tuberculose, c’est qu'il est réellement l’agent de cette maladie. Or, les expériences ont été concluantes.
D'autre part, il résulte de plusieurs centaines d’observations qu’on ne trouve jamais de bacilles chez les sujets non tuberculeux. Il est vrai qu’on n’en rencontre pas toujours chez les phthisiques. M. Koch en a trouvé dans la moitié des cas; M. Despine, de Genève, dans les 3/4; MM. Dettweille et Meissen, dans 85/87; M. Cochez, dans tous les cas. D’après ces mêmes auteurs, le nombre des bacilles est en rapport direct avec l'intensité du processus destructeur.
La tuberculose serait donc une affection parasitaire, inoculable et contagieuse. La contagion de la phthisie est acceptée par les meilleurs esprits. Sans doute, cette contagion n’est ni si facile, ni si puissante que celle de la variole, mais elle est indéniable. M. Teissier en a rencontré 6 cas dans 40 ans de pratique médicale; M. Rambaud dit en avoir soupçonné quelques cas; M. Pidoux en aurait vu 5 cas sur 5,000 malades. Mais, si dans un grand nombre de cas, la contagion est difficile à établir, ce n’est pas une raison pour la rejeter et ne l’admettre qu'àtitred’exception.«Personnene nie, dit M. Debove(1), que la variole et la scarlatine soient contagieuses, et cependant, il est souvent impossible de trouver l’origine de cette contagion sur les malades que nous avons occasion de soigner ». M. Debove rapporte ensuite des
4) Semaine méd. des 31 mai, 7 et 14 juin 1883.
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observations remarquables, prises dans de petites agglomérations où tout le monde se connaît, et empruntées à MM. Viallette, Bergeret d’Arbois et Villemin. Elles sont d'autant plus concluantes qu’elles sont anciennes. Luimême, ayant pris 24 phthisiques au hasard de la consultation, à l'hôpital de la Pitié, et ayant étudié leurs antécédents avec le plus grand soin, conclut que 4 seulement de ces malades peuvent être rangés parmi les phthisiques soi-disant héréditaires, tandis que tous peuvent être placés parmi les phthisiques contagionnés.
Quant aux voies d’entrée du bacille dans l'organisme, elles sont multiples. Celui-ci peut pénétrer par effraction de la peau : les expériences de Villemin en ont démontré la possibilité. Cependant, il faut reconnaître que les conditions favorables au succès d’une inoculation de ce genre sont rarement réalisées ; car, d'après M. Koch, il faut une température de 38° pour que les bacilles se multiplient; or, la peau des doigts n’atteint pas cette température. Une autre voie bien plus souvent suivie par le bacille est la voie pulmonaire, et les crachats des phthisiques peuvent être considérés comme l'élément habituel de cette contagion. Avec la poussière provenant de crachats desséchés depuis un mois, M. Tappeiner a pu produire la tuberculose chez des chiens, animaux qui deviennent difficilement tuberculeux. Un troisième mode de contage consiste dans l’ingestion de matière tuberculeuse. Les expériences de M. Chauveau sont concluantes à cet égard, et indication hygiénique qui surgit naturellement est celle d'éviter de se nourrir des viscères des animaux de boucherie et du lait de vache tuberculeuse. M. Verneuil a dernièrement attiré l'attention sur
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un quatrième mode possible. C’est celui qui s'opère par les voies génitales. |
La phthisie n’est donc pas héréditaire. La prédisposition seule à cette affection peut se transmettre par hérédité. En effet, pour que la phthisie se développe, il faut un terrain favorable à la prolifération des bacilles. Il faut en outre une cause occasionnelle. Cette cause existe également pour la pneumonie, la dothiénentérie, etc., et nous en voyons chaque jour des exemples frappants. Pour la phthisie, ce sont le plus souvent les refroidissements et les inflammations qu’ils produisent, les rhumes négligés, disent les malades. Une troisième condition est indispensable au développement de la maladie, c’est que le germe lui-même pénétre dans l’organisine.
Mais, puisque la contagion est la véritable cause de la phthisie, comment se fait-il que cette affection ne soit pas plus fréquente encore et que nous, médecins, qui sommes en rapport constant avec des phthisiques, nous ne soyons pas tous atteints? La réponse est facile, si nous considérons l'influence des deux causes énumérées plus haut : cause prédisposante, cause occasionnelle. « Si la contagion est rare chez l’homme, dit M. Ollier, c'est parce que chez lui les conditions de l’expérimentation se réalisent rarement » (1). M. Rambaud (2) attribue cetie rareté à ce fait que les crachats sont enlevés avant leur pulvérulence.
D’après ce qui précède, quand la contagion est produite, il faudrait empêcher la généralisation de la ma-
(1) Lyon méd. 6 mai 1883.
(2) Lyon méd. 6 mai 1883.
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ladie. Cela est possible, en effet, car le bacille de la
tuberculose prolifère peu, contrairement aux autres
bacilles, ceux du charbon, par exemple, qui pullulent
avec une grande rapidité. Voyons alors comment on pourrait y arriver. |
$ 2. — Moyens d'empêcher In généraliention
de In maladie.
Sans doute, la chirurgie intervient favorablement dans quelques cas, lorsque le foyer infectieux peut être enlevé, et MM. Ollier et Mollière (1) ont publié des observations qui montrent « qu’en réséquant les tuberculeux, on n'obtient pas seulement des succès opératoires, mais qu'on peui rétablir la santé générale et prolonger considérablement la vie » (Ollier). Dans d’autres cas, au contraire, où les lésions sont déjà très étendues et siégent dans son organe important, le poumon, par exemple, c’est au médicament qu'il faut de toute nécessité recourir pour enrayer la marche de la maladie, et ce médicament doit réunir deux conditions essentielles : la première, d’être innocent pour l'organisme; la seconde, de détruire le bacille.
M. Fraentzel a rendu compte au Congrès de médecine
(1) Lyon méd. 1882-3.
sert de Wiesbaden des essais qui ont été faits dans ce but à l'hôpital de la Charité de Berlin. Des malades ont été soumis pendant des mois à des inhalations de vapeurs médicamenteuses susceptibles de tuer les bacilles de M. Koch. Le benzol, le camphre, la naphtaline, la créosote, | l’aniline, l'acide phénique, les préparations mercurielles ont été tour à tour essayées sans succès. À la Clinique de Leyden, on a été encore moins heureux. M. Hiller, qui à fait connaître les résultats obtenus dans le service de son maître, a essayé l’hydrogène sulfuré et les injections parenchymateuses dans le poumon, de sublimé, d’iodoforme, de brôme, d'alcool, d'hydrogène sulfuré, d'alcool méthylique, d'acide carbonique, de salicylate de soude.
L'iodure de potassium n’a pas encore été employé pour ces essais. Il n’est cependant pas impossible que cet agent, d’une innocuité si grande pour l’organisme, et dont l’action est si puissante sur d’autres bactéries, ait une influence sur le développement des bacilles de la tuberculose. Jalan de la Croix à vu les bactéries du bouillon être tuées par la dose d’iode 1/2600. M. Davaine, (1) qui à étudié les propriétés antivirulentes de l’iode dans deux séries d’expériences (1874-80), a montré que la solution iodée à 1/150.000 détermine la neutralisation du virus charbonneux dilué, mais encore très actif. La neutralisation du virus septicémique a été obtenue, par le même auteur, à la dose de 0,1 décigr. d'iode métallique pour un litre de dilusion virulente. Il est vrai qu’il s’agit de la neutralisation in vaso. L'action
(1) Vallin, Traité des désinfectants.
préservatrice des solutions iodées, chez les sujets antérieurement inoculés, paraît nulle (Colin, d’Alfort, 1875). M. Dubujadoux (1) a cherché la cause de cet insuccés, et il résulte de ses expériences que l’iode se combine directement aux substances albuminoïdes, en général, et forme avec elles un composé stable, qui, malheureusement, ne jouit pas de propriétés antiseptiques. L’albumine, qui contient 1/80 de son poids d’iode, se putréfie (2).
Ne sait-on pas enfin que l’iodure de potassium réussit très bien dans la méningite tuberculeuse? Or, ce succès tiendrait-il au siège des granulations ?
(1) Gaz. hebd. du 15 juin 1885.
(2) M. Dubujadoux dit avoir employé la teinture d’iode à la dose de 30 gouttes par jour dans du lait et avec un résultat utile chez quelques phthisiques.