CES
Bien que l’emploi de moyens propres à calmer la douleur remonte à la plus haute antiquité, ce n’est guère qu’au commencement de ce siècle que certaines tentatives heureuses ont pu être faites, grâce aux agents anesthésiques. Ce n’est même que depuis 1846, grâce aux travaux de Jackson, du dentiste Morton, de Warren, et bientôt après (1847-1850) de Malgaigne, Velpeau et Bouisson, que l’emploi des anesthésiques a réellement pris place dans la science; mais, jusqu’en celte année 1847, les seuls agents employés furent le protoxyde d’azote, que Humphry Davy avait fait connaitre (etque M. Paul Bert a récemment tenté de remettre en honneur), et l’éther, mis en usage, dès 1842, par un médecin d'Athènes, W.-C. Long.
En 1847, Flourens fit ses expériences remarquables sur l’action d’un grand nombre d’éthers, et en particulier sur le chloroforme. Cependant ce deruier agent ne fut employé sur l’homme qu’à la fin de cette mème année par M. le professeur Simpson
(d'Édimbourg). Les résultats obtenus eurent un immense reten-
tissement, etles chirurgiens de tout pays se mirent à étudier et expérimenter ce nouvel agent anesthésique. Depuis lors, plusieurs autres substances ont été proposées, entre autres le chloral (1869).
Dans ce grand mouvement du monde chirurgical, il est évident que l’on ne pouvait oublier l'essai de ces agents en clinique obstétricale, L'accouchement, bien qu’étant un acte physiologique, se rapproche, par ses violentes douleurs, ses complications graves, les opérations auxquelles il peut donner lieu, du domaine de la chirurgie. Aussi, dès le commencement de l’année 1847, voyons-nous Simpson à Édimbourg, Murphy à Londres, Fournier-Deschamps, Dubois, Stoltz (de Strasbourg), Delmas (de Montpellier), appliquer avec succès l’éthérisation dans des cas difficiles. Le mouvement se généralise ; puis Simpson propose de substituer le chloroforme à l’éther, et l’on voit les accoucheurs anglais s'emparer de cette idée et employer cet anesthésique même dans l'accouchement normal. Cet usage, nous pourrions dire cet abus, a été blâmé en France, où l’on s’est montré plus réservé. On a accusé en effet le chloroforme de provoquer des accidents redoutables. Nous ne pouvons passer sous silence cet important chapitre de la thérapeutique obstétricale, puisque c’est, en somme, la légitimité de l’emploi des anesthésiques qui est en jeu. Nous allons examiner les principaux arguments donnés de parlet d'autre, et nous essayerons de reconnaître la vérité au milieu des exagérations qui se sont forcément produites au cours de la discussion.
Constatons d’abord que certains points sont généralement admis de tous. Les anesthésiques (surtout le chloroforme) sont presque toujours indiqués dans les grandes opérations obstélricales : une version, ure application de céphalotribe ou même de forceps, peuvent être avantageusement secondées par l’anesthésie. La femme, par des contractions irréfléchies, par des mou-
Je PES
vemenis volontaires, ne s’opposera plus aux manœuvres de l’opérateur ; le conduit vulvo-vaginal, plus tolérant pour la main de l’accoucheur, ne présentera plus ces crampes, ces spasmes, qui viennent paralyser quelquefois complètement tous les efforts. En second lieu, la parturiente n’aura pas à supporter des douleurs inutiles. Et tousles praticiens reconnaissent que, dans ces cas, l'emploi des anesthésiques est aussi indiqué que dans toute opération chirurgicale. |
Cependant de graves accusations avaient été portées contre ces agents. On a dit qu’ils pouvaient suspendre les contractions des muscles abdominaux (dont la femme se sert puissamment au moment de l’expulsion), et suspendre même les contractions utérines ; par suite, enrayer quelquefois d’une façon fatale la marche de l'accouchement. On a dit encore qu’une femme anes thésiée et délivrée était exposée à une hémorrhagie par inertie utérine.
Nous allons voir que la physiologie d’une part, l’expérience clinique de l’autre, sont venues démontrer l’inanité de ces craintes. Les muscles abdominaux, en tant que muscles respirateurs, sont sous la dépendance de la moelle allongée; or, dans une anesthésie assez complète pour atteindre ce centre vilal, ce n’est plus pour la marche de l’accouchement mais pour la vie même de la femme qu'il faudrait craindre. Pour ce qui est de l’action des anesthésiques sur l’utérus, voici ce quel’expérience est venue nous apprendre. Quand Simpson fit son premier essai d’éthérisation, il connaissait les faits suivants : des femmes paraplégiques avaient pu mener une grossesse à terme et accoucher sans aucune intervention chirurgicale. — On a vu, à l'hôpital d'Amiens, une femme complètement ivre accoucher pendant la période de coma.
Depuis, des expériences ont été failes sur des chiennes dans les conditions suivantes'. Une chienne de forte taille ayant été
1 Pellissier ; Thèse de Paris, 1873.
D (EM liée, on mit à nu ses organes génitaux internes. D'abord, sous l'influence de l'air, les cornes utérines furent prises de contractions qui disparurent peu à peu. On saisit alors les cornes, l’une après l’autre, avec une pince de Gaiffe. Aussilôt, les contractions se rétablirent avec force. Sous l'influence d’un anesthésique (3 gram. de chloral en injection sous-cutanée), la chienne tomba dans un profond sommeil : la résolution musculaire devint complète. On fit en ce moment une nouvelle application de Ja pince de Gaiffe : les contractions reprirent avec autant de force qu’au début et durèrent aussi longtemps que l’on maintint l’excitant appliqué. Disons en passant que, le ventre ayant été recousu, l'animal se rétablit parfaitement, et que l'opération, reprise sur une autre chienne à qui l’on injecla 4 gram. de laudanum, démontra l'abolition des contractions utérines. Nous reviendrons plus tard sur ces deux faits importants.
C'est encore à l’expérience que nous nous adressons pour
savoir si le danger d’hémorrhagie est aussi réel qu’on l’a dit. Or, M. Pajot affirme que dans sa longue pratique il n’a jamais vu d’hémorrhagie qu’il pût rapporter à l’action des anesthésiques. Il en est de même pour Dubois. Nous croyons que de pareilles affirmations valent une longue discussion théorique. Nous nous contenterons de faire remarquer que l'utérus, muscle lisse, ne peut être influencé qu'à une période avancée de l’anesthésie, alors que déjàle muscle cardiaque lui-même aurait subi les effets de l’anesthésique employé.
Les anesthésiques n’ont donc aucune influence fâcheuse particulière sur la marche del’accouchement. Sur ce point, l'accord est complet. Aussi l'emploi de ces agents s'est-il généralisé dans la chirurgie obstétricale.
Mais où Îe désaccord commence, c’est quand on veut, comme les médecins anglais, donner le chloroforme dans tout accouchement et surtout le donner à des doses insuffisantes pour produire l’anesthésie complète. Cette méthode, préconisée par
lo —
Simpson, a été surtout exposée de nos jours par Campbell ‘, Cet accoucheur, ‘dans sa pratique, se contente de verser quelques gouttes de chloroforme sur un mouchoir et de le faire ainsi respirer à la femme en travail. De cette façon, la parturiente ressent, d’après lui, les douleurs fortement amoindries. Elle a cependant toute sa connaissance, puisqu'elle répond aux questions qu’on lui adresse et qu'elle peut modifier sa position suivant les ordres que lui donne le médecin. Telle est la méthode dite du chloroforme à la reine.
À ceci, M. Pajot répond avec raison que, du moment que la femme a conscience de ses actes et a assez de volonté pour obéir à l’accoucheur, il est évident que l’anesthésie n'existe pas. Car, dans l’action du chloroforme à la période anesthésique, le sentiment et la volonté ont complètement disparu. Le D' Pinard ?, dans son excellent travail sur l’emploi du chloroforme dans les agcouchements, a élabli, par une série d’expériences consciencieuses, que la douleur dans ce mode d’anesthésie existait parfaitement. Et M. Pajot conclut ainsi: « Dans l’accouchement naturel, il faut se contenter pendant le travail d’un vain simulacre d’anesthésie, atténuant à peine la souffrance. Ou bien il faudra, pendant un grand nombre d'heures parfois, plonger la femme dans une insensibilité véritable dont la prolongation excessive doit toujours effrayer. »
Aussi voyons-nous le chloroforme et l’éther employés seulement en France dans les grandes manœuvres obstétrica!es, qui par le s violentes douleurs qu’elles occasionnent se rapprochent des opérations de chirurgie. «S'il est permis, dit Cazeaux, de faire courir au malade quelque danger pour lui éviter les douleurs atroces d’une amputation ou de toute autre opération sanglante,
1 Campbell ; Considérations nouvelles sur l’anesthésie obstétricale, 1877. 2 Pinard ; Thèse d’agrégation, 1878.
Are
est-on suffisamment autorisé à le faire quand il s’agit de l’accomplissement régulier d’une fonction ? »
Poser la question ainsi, c’est la résoudre. Aussi nous associonsnous complétement à ces paroles ; mais toutefois avec cette restriction, c’est que Cazeaux ne vise comme anesthésie que le chloroforme ou l’éther. Car s’il existe un agent qui ait tous les avantases du chloroforme sans présenter aucun de ses iaconvénients ni de ses dangers, il est de toute évidence que nous serons autorisés à l’employer. Il n’est pas, à notre sens, nécessaire que la femme accouche dans la douleur. Sans doute, en obstétrique, douleur et contraction vont toujours de pair ; néanmoins, la contraction utérine franche, dégagée de toute complication d’éréthisme nerveux, ne donne lieu qu’à une douleur parfaitement tolérable pour la malade, tandis queles contractions utérines dites anormales, irrégulières ou pathologiques, sont accompagnées de douleurs plus vives, plus agaçantes et souvent intolérables. ;
Si, par une sage et prudente applicalion de cet agent, nous pouvons eviter à la femme ces atroces douleurs; si nous pouvons, sans lui faire courir aucun risque, abréger le travail, faciliter nos manœuvres, peut-êlre même éviter les terribles complications qui accompagnent l’accouchement, nous croirons avoir fait un grand pas en avant. Or nous allons essayer de démontrer, par l'étude des effets physiologiques et cliniques du chloral, qu’il peut revendiquer toutes ces propriétés et, par suite, la première place dans la thérapeutique obstétricale.
1 Nous ferons remarquer cependant que les statistiques tendent à prouver que le chloroforme est bien moins dangereux en obstétrique qu'en chirurgie. On a même donné une explication physiologique de ce fait. Dans la chloroformisation, la principale cause de mort est due à la syncope par anémie cérébrale. Or, dans l'accouchement, même quand elle est endormie, la femme pousse. Ces efforts, qui congestionnent l'encéphale, viennent ainsi combattre l'influence du chloroforme,
UN es