‹ De l'empoisonnement par la nicotine et le tabacChapitre 5 sur 18 · EMPOISONNEMENT P.VR LA NICOTINE · texte numérisé non relu

EMPOISONNEMENT P.VR LA NICOTINE

L’empoisonnement par la nicotine est fort rare ; la toxicologie n’en rapporte que trois ou quatre cas. Le plus célèbre et probablement le premier eut lieu au cliàteau de Bitremont, près de Bry, dans les derniers mois de l’année 1850.

Un Belge, Hippolyte Visart, comte de Bocarmé, empoisonna avec de la nicotine son beau-frère, dont il espérait recueillir la succession. La victime, attirée à un pendez-vous, fut terrassée et dut, malgré sa résistance, avalerune certainequantité de l’alcaloïde; elle succomba en quelques minutes. Quant au meurtrier, il avait cru, en se servant de la nicotine, alors très-peu connue, que le chef d’empoisonnement ne pourrait pas être inatériellemcnt relevé contre lui. Il comptait sans la science.

La justice découvrit le crime, et chargea ^M. Stas de l’expertise médico-légale. Celui-ci crut d’abord à un empoisonnement par l’acide acétique, mais il ne tarda pas à changer d’avis et à reconnaître que la mort était due à la nicotine. Il fallait fournir des preuves à l’appui de cette opinion, chose diflicile, car la nicotine apparaissait pour la première fois en médecine légale; cependant M. Stas y parvint. D’abord chimiquement, il put montrer, à l’aide d’une méthode nouvelle et excellente, que l’empoisonnement avait été produit par un alcaloïde ; puis, phvsiologiquemoni, il prouva par des expériences laites sur les

animaux avec les matières extraites des organes de la victime, que l’alcaloïde était celui du tabac. La Cour d’assises de Mons adopta les conclusions de Stas, et prononça contre Bocarmé une condamnation capilale.

A cette époque, la nicotine prit rang d’emblée parmi les plus redoutables agents de la toxicologie, et depuis lors elle se maintient à la meme place.

Ce poison agit avec une rapidité et une intensité égales à celles de l’acide prussique et de l’aconiline; deux ou trois gouttes de cet alcaloïde parfaitement pur, suffisent pour tuer un homme instantanément ou on quelques minutes. Il peut pénétrer dans l’organisme par toutes les voies, injections hypodermiques, instillations dans l’œil, absorption par le canal digestif, etc. ; mais d’après Vleminckx, la muqueuse oculaire est de toutes les. surfaces où on peut la déposer, colle ([ui l’absorbe le plus activement. N’étant revetue ni d’un épithélium épais, ni d’une couche de mucus, comme les parois digestives, la conjonctive laisse facilement arriver dans les vaisseaux la substance qu’on lui instille.

Pour la même raison, l’influence de l’alcaloïde se manifeste avec une étonnante promptitude, lorsqu’il est introduit dans une plaie sous-cutanée.

En tout cas, la nicotine donnée à dose également massive, produit des elTets identiques chez les animaux de meme taille, quelle quesoit d’ailleurs la voie choisie pour son administration.

Chez riiomme, les efbds consécutifs à l’absorpliou du poison doivent être identiques à ceux ({u’on observe chez les animaux, mais on ne peut en juger que par l’analogie de certains caractères nécroiisiques et la rapidité de la mort, car on n’a jamais pu assisler à la scène symptomatique. Lorsque ce drame si court a eu des témoins, comme le crime de Bocarmé, les s})ectateurs étaient intéressés à garder le silence, et qui n’ont pas raconté ce iprils avaient vu.

L’expérimentation supplée à ce défaut de renseignemenls ; elle nous ai)prend de quelle façon les doses élevées de nicotine

dél.orminent la mort, et par suite comment succombent les individus empoisonnés par cotte substance. Chez l’homme, en efîet, l’intoxication, qu’elle soit un meurtre ou un suicide, résulte toujours de l’administration de doses massives : les meurtriers ne peuvent fractionner la dose qu’ils donnent à leur victime; et, d’autre part, les gens qui se suicident s’empoisonnent nécessairement avec une quantité d’alcaloïde suffisante pour les foudroyer.

Les sujets succombent, selon toute apparence, dans des convulsions tétaniques d’uneoiïrayantc intensité, etquiportcntaussi bien sur le système des muscles striés que sur celui des fibres lisses.

Ce qu’on voit, en faisant l’autopsie immédiatement après la mort, confirme cette opinion : les membres sont dans un état de rigidité tel, qu’on n'en rencontre même pas après les cas de mort subite; les petits vaisseaux sont vides, parce que leurs contractions ont chassé le sang dans les grosses artères, qui, faute de fibres musculaires, n’ont pu s’en dél3arrasser ; les veines sont distendues, parce que leur contenu ne recevant plus l’impulsion de l’ondée sanguine arrêtée au niveau des artérioles, a cessé de progresser : les tissus sont d’une remarquable pâleur ; les poumons présentent à la coupe un tissu plus résistant; tout prouve enfin qu’il y a unecontracturegénérale des fibres musculaires. Ces troubles tétaniques entraînent la mort par asphyxie convulsive, ainsi qu’il ressort des autres caractères nécropsiques. Le sang est noir, mais il n’a pas pour cela perdu ses qualités; au contact de l’air, il redevient rutilant. On en trouve très-peu dans les petits vaisseaux, il est accumulé dans les cavités du cœur (cà l’exception du ventricule gauche), dans l’aorte, les veines caves et les autres gos vaisseaux, où quelquefois on peut trouver des caillots demi-fluides.

Les poumons, couverts çà et là de taches livides, présentent à la coupe un tissu plus résistant et plus dense qu’à l’ordinaire; le sang ({ui en découle est noirâtre ei peu chargé d’air.

Les centres nerveux, le cerveau surtout et leurs enveloppes, sont injectés dans une étendue variable : les organes cxhalciiL Foussard. S

une odeur de Labac prononcée; ajoutons (|ue ia nicotine étant un caustique, on observe sur les parties qui ont été en conlact avec elle, les elïcts produits par les substances du même p’cnre, et nous aurons rcnscmble des signes cadavériques,

Ces signes sont, comme on le voit, ceux de l’asphyxie, et il est évident que cette dernière cause la mort dans la plupart des cas d’intoxication par la nicotine.

Nous avons sufrisammcnt décrit, précédemment, le mécanisme de cette mort, pour nous dispenser d’y revenir ici.

Nous ne parlerons pas non plus du diagnostic ni du traitement, car le ‘sujet succombant en trois ou quatre minutes au maximum, on n’a pas d’occasion de faire ni l’un ni l’autre. Nous dirons seulement que dans les cas où la dose aurait été incomplètement toxique, on observerait les memes symptômes que dans les cas d’empoisonnement par le tabac, et qu’on devrait employer, pour les combattre, les memes moyens thérapeutiques. (V. empoisonnement par le tabac.)

RECHERCHE DE LA NICOTINE. — Dans la plupart des cas, l’expert chimiste, en opérant avec soin, retrouvera dans l’estomac et les autres organes de la victime, une partie du poison non modifié. (Tardieu.)

Il le reconnaîtra à son odeur de tabac, qui est très-caractéristique, et au moyen des divers réactifs.

Si l’estomac ne contient pas de nicotine, on pourra la rechercher au moyen de la méthode suivante, imaginée par Stas.

Méthode de Stas. — La recherche de la nicotine dans le cadavre d'individus empoisonnés par cet alcalo'idc, est un des problèmes les plus difficiles de la toxicologie. L’abscnccdc réactions chimiipies absolument nettes et caractéristiiiucs, la petite quantité du produit employé pour commettre le crime, son extraction difficile, tout en un mot concourt à embarrasser l’cx- [lert dans celte recherche.

Cependanf aujourd’hui la difficulté cstenparlievaincuCj grâce.

à la méthode inventée et préconisée par M. Stas, méthode qui lui a permis dans le procès Bocarmé de reconnaître un empoisonnement par la nicotine, alors que les soupçons se portaient d’un tout autre coté.

Voici en quelques mots l’exposé de la méthode de M. Stas pour la recherche de la nicotine, méthode qui n’est pas spéciale à cet alcaloïde, mais que l’on peut Généraliser et api)liquer à ' la détermination de tous les autres produits analog-ues.

On réunit dans un grand ballon les vomissements, les déjections, les organes divisés en menus morceaux ; on ajoute de l’alcool concentré et deux ou trois grammes d’acide lartrique, puis on laisse macérer (juelques heures.

La liqueur qui présente après ce temps une réaction acide très-nette, est chaufTée à 70*^ pendant une heure, au moyen d’un bain-marie.

On laisse refroidir et on jette le tout sur un rdtrc ou par des lavages répétés avec de l’alcool concentré, on débarrasse le résidu des dernières traces d’alcaloïde qu’il peut contenir. Puis on abandonne le liquide fdtré à l’évaporation spontanée.

Si par hasard, comme l’indique Stas, il se déposait alors des produits cristallisés, il faudrait fdtrer une seconde fois; puis évaporer le liquide sous le récipient d’une machine pneumatique, ou mieux sous une cloche, avec une capsule contenant une substance très-avide d’eau, chlorure de calcium ou acide sulfurique concentré, i>ar e.xemple.

Al )i‘ès une nouvelle dissolution dans l’alcool pour avoir . un produit sulTisamment pur, on obtient un résidu acide qui n’est autre chose qu’une combinaison de l’alcaloïde, s’il y en a un avec l’acide tartricjue.

Nous disons l’alcaloïde et non la nicotine, car jusiprici ce i)rucédé peut s’appliquer à tous les alcaloïdes.

Le résidu acide est dissous dans une petite (juantité d’eau, et placé dans un llacon allongé et bouché à l’émeri. Oh ajoute

peu à peu à la solulion du bicarbonate de soude pur et pulvérisé, — La soude neutralise l’acide tartrique, et met 1 alcaloïde en liberté; on ajoute alors de l’éther, on agite vivement et à plusieurs reprises. Puis quand la couche d’éther surnage, on la décante ; ce liquide tient alors l’alcaloidc en solution. Si on l’abandonne à l'évaporation spontanée dans une capsule de verre, on voit le long de celle-ci des stries d’un liquide huileux, à odeur forte, piquante, indices d’un alcaloïde volatil.

Reste maintenant à isoler celui-ci et à reconnaître sa nature; on y arrive de la manière suivante :

Dans le flacon bouché à l’émeri dont nous nous sommes déjà servi tout à l’heure et dont on a employé une petite quantité de liquide, on ajoute une solution concentrée de potasse ou de soude, de manière à bien mettre en liberté toutes les traces d’alcaloïde, puis on lave plusieurs fois à l’éther.

Les produits éthérés sont réunis dans une capsule, à laquelle on ajoute un ou deux centimètres cubes d’eau acidulée d’acide sulfurique.

L’alcaloïde transformé en sulfate, reste en solution dans l’eau, l’éther surnage et on le décante. Après plusieurs lavages à l’éther on décompose le liquide par une solution concentrée de potasse, et on reprend encore par l’éther qui dissout l’alcaloïde et laisse le sulfate de potasse. L’évaporation de l’éther laisse l’alcaloïde libre. Il faut alors reconnaître si celui-ci est de la nicotine.

Dans le cas où on aurait une grande quantité du produit on pourrait essayer les divers réactifs de la nicotine : coloration rouge sang au moyen du chlore, formation d'aiguilles prismatiques rouge rubis d’iodo-nicotine^ précipité brun donné par les sels de nicotine avec la solulion d’iodure'de potassium ioduré etc. Mais comme on n’a généralement qu’une quantité Irès-faible do produit il faut expérimenter méthodiquement et avec une grande réserve.

Si la substance à examiner est bien de la nicotine, une

goutte introduite clans le bec d’un petit oiseau le tuera instantanément avec des convulsions tctaniciues (1).

L’odeur forte de la nicotine est aussi un bon critérium, car cette odeur est caractéristic^ue et facile à reconnaître.

Il est bien évident cjne dans une expertise de ce genre, aucune des réactions ne doit etre négligée, si faire se peut, mais la vraie caractéristic|ue de la nicotine, c’est la réaction physiologique, c'est-à-dire la mort foudroyante d’un animal alors qu’on lui verse quelques gouttes de l’alcaloïde sur une membrane muqueuse.

C’est à l’aide de celte méthode, vrai modèle d’investigation scientifique que Stas a pu découvrir de la nicotine dans le cœur d’un chien auquel on avait administré par la gueule deux centimètres cubes de ce liquide. Melscns a pu reconnaître cet alcaloïde dans la langue de chiens que ^Stas avait empoisonnés sept ans auparavant.

Il y a donc là un procédé de recherches des plus remarquables et dont il serait banal de faire ressortir toute l’impor tance et toute l’utilité dans les expertises médico légales.

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